CHAPITRE VIÏ
Grâce à la théorie de l'évolution, la classification naturelle des animaux et des plantes, qui n'était auparavant qu'un registre de noms pour ranger les différentes formes dans un ordre artificiel, ou un registre de faits pour exprimer sommairement leur degré de ressemblance, tend à devenir l'arbre généalogique des organismes. Pour le dresser, le savant n'a qu'à combiner les données fourmes par les trois développements parallèles dont nous avons parlé plus haut, le développement paléontologique, le développement embryologique, et enfin le développement systématique dans l'ordre de la perfection ou de l'anatomie coùiparée. Le tableau ci-après présente le résumé des doctrines géologiques et paléontologiques de Haeckel, et principalement l'indication des époques géologiques qu'il a cru, d'après l'étude des pétrifications et des fossiles actuellement connus, pouvoir assigner à l'apparition des différentes formes vivantes. On remarquera qu'entre les étages généralement admis par les géologues, Haeckel en a
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intercalé d'autres qu'il appelle étages inférieurs ou intermédiaires relativement aux étages supérieurs. Ajoutons que notre auteur admet complètement le système de l'évolution lente et continue tel qu'il a été exposé par Lyell, et rejette le système des révolutions brusques qui avait été enseigné par Cuvier et ses disciples.
On a essayé à plusieurs reprises de déterminer approximativement le nombre de milliers d'années qu'a pu durer chaque période géologique. On s'est principalement fondé sur l'épaisseur relative des différentes couches. L'ensemble des couches primordiales est de 70 000 pieds d'épaisseur; celui des couches primaires, de Zi2 000; celui des couches secondaires, de 15 000 ; celui des terrains tertiaires, de 3000, tandis que l'épaisseur des couches de l'âge anthropolithique n'atteint que de 500 à 700 pieds. On peut déduire de ces chiffres les rapports suivants pour la durée des âges successifs :
Age primordial 53,6
Age primaire 3 2,1
Age secondaire 11,5
Age tertiaire 2,3
Age quaternaire 0,5
Ainsi l'âge archéolithique pendant lequel paraît n'avoir encore existé aucun habitant de la terre, ni végétal, ni animal, aurait duré à lui seul plus que les quatre autres ensemble. Quant à la quantité de siècles ou de millénaires qui est nécessaire pour qu'une couche d'un pied d'épaisseur seulement ait le temps de se former, elle dépend de circonstances tellement variables qu'il est impossible d'en donner aucune mesure : elle est plus longue dans les profondeurs de la pleine mer, dans le lit des fleuves dont le cours est large, dans les lacs qui ne reçoivent que peu d'affluents ; elle est moindre sur les bords de la mei*, à l'embouchure des grands fleuves dont le COUPS est long et étroit, dans les lacs où se déversent des cours d'eau considérables. A l'embouchure duMississipi, dont les cours sont très-chargés de limon, il ne se forme que six
pieds en mille ans. Il résulte de ces diversités que toute appréciation d'une durée géologique ne peut être que relative.
Il faudrait d'ailleurs tenir compte des soulèvements et des affaissements du sol, qui, d'après Haeckel, seraient alternatifs et correspondraient à la différence minéralogique et paléontologique que l'on constate entre deux systèmes de terrains et entre deux formations de ces systèmes. Quand une certaine région est restée pendant plusieurs milliers de siècles au-dessous de l'eau et qu'elle en a ensuite émergé pendant un certain temps, si elle revient à en être couverte de nouveau, on admettra facilement que la couche qui s'y dépose après un tel intervalle doit offrir d'autres caractères que ceux de la couche inférieure, car le temps a dû amener un changement de toutes les conditions organiques et inorganiques. Cette théorie a été combattue par Huxley, qui la trouve en contradiction avec l'existence d'un assez grand nombre de couches dans lesquelles se trouvent réunies des formes organiques, tenant le milieu entre celles des terrains adjacents ; le naturaliste anglais cite par exemple les couches de Saint-Cassian, où se trouvent mêlées les formes des terrains primaires et secondaires.
Il est certain qu'aujourd'hui encore les connaissances paléontologiques sont très-insuffisantes^ et loin de permettre d'écrire avec une exactitude complète l'histoire de la production des espèces organiques. On sait de quelles difficultés cette étude se trouve entourée « Les restes fossiles des plus anciens dges paraissent avoir été consumés par la grande chaleur des couches inférieures dans lesquelles ils étaient déposés; VEozoon canadense est la seule pétrification que l'on ait trouvée jusqu'à présent dans les terrains de la période laurentienne ; et cependant des gisements do carbone et de chaux cristal* Usés (graphite et marbre) nous donnent la certitude qu'il y a eu dans ces couches des pétrifications animales et végétales. Une autre difficulté tient à ce que le champ des explorations géologiques est resté jusqu'à présent fort restreint. En dehors de l'Ângleterrei de l'Allemagne et de la France» très-peu de
terrains ont été sérieusement étudiés ; les explorations n*ont guère été favorisées que là où Ton a construit des chemins de fer. Un indice de ce que l'on pourrait découvrir ailleurs nous est fourni par les remarquables pétrifications qui proviennent de quelques recherches exécutées en Afrique et en Asie, aux environs du Cap et sur THimalaya : on y a trouvé des formes qui sont venues combler d'importantes lacunes dans la classification paléontologique. Il faut songer aussi que les parties dures et solides des organismes sont les seules qui aient pu être conservées, que des formes tout entières, comme les méduses, les mollusques sans coquilles, beaucoup d'articulés, presque tous les vers, n'ont pu laisser aucune trace. Les parties les plus importantes des plantes, les fleurs, ont complètement disparu. Les organismes terrestres n'ont pu, en outre, être pétrifiés que dans les cas accidentels où ils sont tombés dans l'eau e( ont été ensevelis dans le limon; il ne faut donc pas s'étonner si le nombre des fossiles de cette espèce est relativement beaucoup moins considérable que celui des espèces ayant habité la mer ou les eaux douces. Cela explique aussi ce fait en apparence étrange que de beaucoup de mammifères fossiles, et en particulier de ceux de l'âge secondwre, on|ne connaisse absolument que la mâchoire inférieure. Cela tient à ce que cet os se détache facilement du cadavre ; tandis que le reste nage à la surface de l'eau et se trouve porté au rivage, la mâchoire tombe au fond et s'enfouit dans la vase, où elle se pétrifie. Les traces de celles que l'on a constatées dans différentes couches de grès, et notamment dans le grès rouge du Connecticut, dans l'Amérique du Nord, appartiennent à des organismes dont le corps nous est entièrement inconnu et prouvent que nous sommés loin de posséder des restes de toutes les formes éteintes. Ce qui donne à penser qu'un nombre immense doit en rester inconnu, c'est que, de celles dont nous possédons les fossiles, nous n'avons le plus souvent qu'un exemplaire ou deux. Il y a seulement une (dizaine d'années que l'on a découvert dans le Jura un oiseau qui est d'une importance capitale ;
jusque-là on ne connaissait aucune forme intermédiaire entre les oiseaux proprement dits et les reptiles, qui sont cependant la classe la plus voisine; or, cet oiseau fossile, qui possède la queue, non d'un oiseau ordinaire, mais d'un lézard, est venu confirmer Tidée que les oiseaux descendent des sauriens. Une paire de petites dents, que Ton a trouvée dans la formation keupryenne du trias, est jusqu'à présent la seule preuve que les mammifères aient existé dès la période triasique, et qu'ils n'ont pas seulement apparu pendant la période jurassique, comme on l'avait cru antérieurement.
Nous pouvons heureusement compléter les données insuffisantes de la paléontologie par celles de l'embryologie, puisque le développement individuel est comme une reproduction ou une récapitulation courte et rapide, au moyen de l'hérédité et de l'adaptation, du développement de l'espèce. L'embryologie est surtout précieuse par la lumière qu'elle jette sur les plus anciennes formes de la période primordiale ; c'est par elle seulement que nous apprenons que ces formes primitives ont dû être de simples cellules, semblables à des œufs ; que ces cellules, par leur segmentation, leur conformation et leur division du travail, ont donné naissance aux formes infiniment variées des organismes les plus compliqués.
Aux précieuses données que nous fournissent sur la parenté des organismes la paléontologie et l'embryologie, viennent encore s'ajouter celles de l'anatomie comparée. Quand des organismes, dont l'extérieur est très-différent, se ressemblent par leur construction intérieure, on peut conclure avec certitude que cette ressemblance a son principe dans l'hérédité, tandis que les différences proviennent de l'adaptation. Si, par exemple, nous comparons les membres ou les extrémités des différents mammifères, le bras de l'homme, l'aile de la chauve-souris, les membres antérieurs des taupes constitués pour fouir, ceux d'autres mammifères organisés pour sauter,' grimper ou courir ; si l'on considère, en outre, que dans tous ces membres diversement conformés
on retrouve les mômes os, en môme nombre, à la môme place, agencés de la môme manière, ne sera-t-on pas forcé d'admettre la parenté des organismes? Cette homologie ne peut s'expliquer que par l'hérédité, par la descendance d'ancôtres communs. Et si l'on va plus loin, si l'on retrouve encore dans l'aile de l'oiseau, dans les membres antérieurs des reptiles et des amphibies, les mômes os que dans les bras de l'homme ou dans les jambes de devant d'autres mammifères, ne pourra-t-on pas affirmer avec certitude la descendance commune de tous ces animaux vertébrés ?