CHAPITRE PREMIER
LA LUTTE POUR l'eXISTENCE
La théorie du transformisme n'enseignait que le fait de révolution des espèces ; la théorie de la sélection naturelle en a révélé le pourquoi.
Le jardinier ou l'éleveur qui veut produire des variétés nouvelles de plantes ou d'animaux, atteint son but en choisissant constamment, parmi les génération successives d'une espèce, les individus qui présentent au plus haut degré tel ou tel caractère ; ils cessent de cultiver ou de nourrir les autres de manière à ne laisser survivre que ceux qui présentent les qualités voulues. Ils se fondent sur deux grands faits : celui de la variabilité de l'espèce et celui de l'hérédité.
Il n'y a pas, en effet, dans une seule et môme espèce deux individus qui se ressemblent d'une manière absolue. Dans un bois composé d'une seule essence, il n'y a pas deux arbres complètement semblables ; tous diffèrent les uns des autres par la grandeur, la forme, le nombre des feuilles et des branches. On ne trouverait pas non plus dans l'espèce
A8 LA THÉORIE DE L'ÉVOLUTIOiq
humaine deux individus semblables par la grandeur, la physionomie, le nombre de§ cheveux, le tempérament, le caractère, etc. Un berger qui connaît son troupeau distingue chacun de ses moutons à certain» signes qui échappent aux yeux des autres personnes. Nous pouvons admettre que cette propriété de variabilité, qui permet à de nombreuses variétés ou races de sortir d'un seul et môme individu, est commune à toutes les espèces d'organismes, et nous devons l'admettre d'autant plus que nous sommes en état de l'expliquer par les rapports mécaniques de la nutrition. Nous pouvons montrer que par l'influence de la nourriture, nous sommes capables de produire des différences individuelles très-marquées qui n'auraient pu avoir lieu sans elle. Les conditions de la nutrition ne sont jamais absolument semblables chez deux individus.
De môme que la variabilité dépend de la nutrition, de môme l'hérédité se rattache aux phénomènes de génération. L'éleveur ou le jardinier savent qu'ils conserveront par l'héré(Uté les variétés qu'ils ont obtenues. On méconnaît généralement l'importance de l'hérédité, précisément parce que c'est un fait trop commun. Chacun trouve tout natiu'el que chaque espèce engendre des êtres semblables, et qu'un cheval n'engendre pas une oie, ou une oie une grenouille, et cependant c'est là un des plus grands mystères de la nature. Un individu transmet à ceux qu'il engendre non-seulement les qualités dont lui-môme avait hérité, mais aussi celles qu'il a lui môme acquises, et c'est là un fait de la plus grande importance pour l'éleveur ou le jardinier. L'hérédité est un effet de la continuité matérielle entre l'organisme reproducteur et l'organisme reproduit ; dans chaque acte de génération, une certaine quantité [de plasma ou de matière albumineuse se transmet des parents à l'enfant, et avec ce plasma est en môme temps transporté le mouvement moléculaire qui est propre à l'individu.
Darwin s'est demandé s'il n'existait pas dans la nature des forces qui agissent comme le fait l'activité de l'homme dans