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CHAPITRE III

LE DARWINISME EN ALLEMAGNE

La théorie de Darwin a été immédiatement acceptée dans toute l'Europe avec une facilité qui prouve bien qu'elle répondait à un véritable besoin de l'époque. En Angleterre, les savants les plus distingués, Lyell, Huxley, Lubbock, Herbert Spencer, s'assimilèrent avec empressement les nouvelles vues qui s'adaptaient merveilleusement à leurs propres doctrines. En Italie Moleschott, Cocchi, Schiff, se déclarèrent les disciples du naturaliste anglais. En Suisse, Vogt et Desor confirmèrent la théorie par tous ces faits, si nombreux, que leur avaient révélés les habitations lacustres et les récentes découvertes de l'archéologie, et le célèbre botaniste, Alphonse de Candolle, ne tarda pas à l'admettre, bien qu'avec quelques restrictions. Mais nulle part la théorie ne reçut meilleur accueil qu'en Allemagne; elle se prête en effet mieux qu'aucune autre aux aspirations panthéistes de ce pays ; non-seulement on l'adopta pour les sciences naturelles, mais on essaya de l'étendre aux faits les plus divers, à la science du langage, à la formation des facultés intellectuelles, à la politique, à la morale, à l'histoire, à la théorie du progrès. Le darwinisme

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et ses applications ont donné naissance dans ce pays à toute une littérature. Un professeur distingué de l'université d'Iéna, Schleicher, qui avait déjà, avant Darwin, enseigné la théorie de 'évolution, expliqua par la sélection naturelle, dés qu'elle lui ut connue, le développement des langues (La théorie de Darwin etla science du langage, 1863) ; il confirma en outre, par l'étude des idiomes, l'application de la sélection à la formation des races humaines (De la signification du langage pour l'histoire naturelle de l'homme, 1865); Wilhelm Bleek, qui pendant quinze années s'était occupé, dans le sud de l'Afrique, do l'étude des langues des races inférieures de l'humanité, arriva aux mômes conclusions (De l'origine du langage, 1868). Fritz Millier confirma la théorie darwinienne par des travaux sur l'ontogénie des crustacés ; Max Schultze, par des études surlesRhizopodes; Oscar Schmidt, par de savantes recherches sur les éponges fihreuses. Fr. Rolle, Ed. Reich, Wundt déduisirent, en s'éclairant des lumières du darwinisme, la filiation des races humaines. Il en fut de même du célèbre ethnographe autrichien, Frédéric Mueller. Moritz Wagner chercha à établir les rapports entre la sélection naturelle et les lois de la migration des organismes. Virchow appliqua les idées darwiniennes à l'explication des maladies. Un autre naturaliste, M. Ecker, dans une conférence malheureusement fort hostile à la France, a étudié la lutte pour l'existence dans la vie des peuples (1).

Un botaniste distingué, le docteur Hooker, essaya de faire pour le règne végétal ce que Darwin avait fait principalement pour les animaux. Il considéra la nature comme un champ de bataille où, dans une concurrence incessante, le plus fort supplante le plus faible ; les variétés douées de la vitalité la plus grande finissent, après la destruction des formes intermédiaires, par se constiteur en espèces. C'est l'introduction de la loi du progrès dans les sciences naturelles. Plus récemment encore, en 1872, Ed. Strasburger a publié sur les

(1) Revue scientifique, 2 e série, t. II, p. 814, 24 lévrier 1872,

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Conifères et les Gnétacées une excellente étude où il déduit, au moyen de la sélection, les rapports de filiation entre les fougères et les gymnospermes.

Gustave Jœger, directeur du Jardin zoologique de Vienne, a traité, dans ses Lettres zoologiques (Vienne, 186i), la question de l'apparition des premiers êtres organiques, en se plaçant au point de vue de la théorie de Darwin. Il distingue les deux partis entre lesquels se divisent aujourd'hui les savants sous les noms de supranaturalistes et naturalistes. Selon lui, la paléontologie, la géologie, la géographie et les faits acquis à la topographie végétale, à l'anatomie, à la physiologie et à l'embryologie, forment actuellement comme un gigantesque -arsenal au service de l'école naturaliste ; tandis que les supranaturalistes qui avaient fait, sous la conduite de Cuvier, une campagne victorieuse, sont aujourd'hui chassés du terrain sur presque toute la ligne. Jœger pensait que les premiers corps organiques sont sortis, par un procédé analogue à celui de la cristallisation, d'une dissolution de carbonate d'ammoniaque ; ce ne furent d'abord, dit-il, que de simples cellules se nourrissant de matière inorganique. Mais on a reconnu depuis que les cellules sont déjà des êtres d'une organisation trop compliquée pour avoir pu naître spontanément. On verra plus loin que Haeckel place à l'origine de a vie organique des monères, êtres beaucoup plus simples encore que les cellules. Quoi qu'il en soit, Jœger pense que ses cellules primitives n'étaient ni des animaux ni des plantes, mais des formes intermédiaires, et ce serait seulement à la suite de certains développements que ces premiers types se seraient bifurques en deux grands embranchements. Jœger a insisté avec beaucoup de raison sur la concordance de la succession paléontologique des organismes primitifs avec le développement embryologique des formes actuellement vivantes, concordance qui fournit en faveur du darwinisme un argument très-important.

En môme temps que la théorie de la sélection naturelle s'introduisait dans l'enseignement de nombreux professeurs

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des universités, l'auteur de Force et matière, le docteur Louis Bûchner, entreprenait de la populariser par des conférences qui ont été traduites en français et qu'il est en ce moment même occupé à répéter aux États-Unis. Le docteur Bûchner possède assurément de précieuses qualités de style ; il traite avec beaucoup d'aisance et de clarté des questions arides et difficiles ; il se distingue par une érudition des plus variées. Mais, bien qu'il se donne pour le champion d'un système métaphysique, le matérialisme, il nous parait manquer de certaines qualités indispensables à la philosophie. Non-seulement il ne va pas au fond des choses, ce qui se comprend chez un vulgarisateur, mais il ne paraît pas s'apercevoir qu'il est souvent en contradiction avec lui-même. Il lire par exemple du darwinisme des conséquences égalitaires, socialistes et même communistes, qui sont au contraire aussi opposées que possible à ce système. Dès qu'il enlre dans le domaine de la morale et de la politique, Bûchner raisonne en spiritualistes et presque comme un mystique.

Mais, de tous les représentants de la doctrine du (ransformisnie en Allemagne, le plus complet et le plus illustre est assurément Haeckel. Professeur à L'université d'Iéna, il s'est fait connaître depuis une dizaine d'années par tles travaux remarquables sur différentes parties de l'histoire naturelle; il a publié notamment une monographie des radiolaires (Berlin, 1862), qui est, d'après Huxley (1), une des publications les plus solides et les plus importantes qui aient paru depuis longtemps en zoologie. On lui doit aussi une monographie des monères, les plus simples des organismes connus (Journal d'Iéna pour la médecine et la science de la nature, 1868), et une

(1) Voy. dans la Revue des cours scientifiques, 19 mars 1870, un article de M. Th. H. Huxley sur l'Histoire naturelle de la création, de Haeckel, dans lequel le savant naturaliste' anglais a surtout insisté sur les points du système de Haeckel qui s'éloignent de ses propres doctrines. Voyez aussi, dans le n° du 21 décembre 1872, une leçon de Haeckel sur Le progrès et l'objet de la zoologie.

Au LA THÉORIE DE L'ÉVOLUTION

autre des géryonides ou acalèphes à trompe (Leipzig, 1865) ; une histoire de l'évolution des siphonophores, ouvrage couronné par l'Académie d'Utrecht (1869) ; une étude sur les corps sarcodiques des rhizopodes (dans le Journal de zoolojie scientifique, Leipzig, 1865) ; des Considérations sur la division du travail dans la nature et dans l'homme (dans la collection des traités scientifiques de Virchow et Holzendorff, 1869), et un essai sur l'Origine et l'arbre généalogique du genre humain (dans la même collection, 1868; 2 e édition, 1870). Enfin, il a fait paraître l'année dernière (1872), une savante monographie des Éponges calcaires (Calcispongiœ de Blainville), qui est sur cette matière une ceuvre capitale. Mais son principal ouvrage est incontestablement sa Morphologie générale des organismes, dans laquelle il a condensé le résultat de toutes ses recherches et développé ses vues sur l'ensemble de la nature, son histoire, sa constitution et son développement : c'est un savant traité de philosophie naturelle où il adopte complètement le système de Darwin. Le grand naturaliste anglais n'a laissé échapper aucune occasion de rendre hommage à la valeur de son disciple allemand : « Si la Naluerliche Schœpfungs geschichte de Haeckel, dit-il, avait paru avant que mon essai sur la Descendance de l'homme eût été écrit, je ne l'aurais probablement jamais achevé. Je trouve que ce.naturaliste, dont les vues sont, sur beaucoup de points, bien plus complètes que les miennes, a confirmé presque toutes les conclusions auxquelles j'ai moi-même été conduit. Le professeur Haeckel est notamment le seul auteur qui, depuis la publication de YOrigine des espèces, ait, dans ses différents ouvrages, discuté avec beaucoup de talent le sujet de la sélection sexuelle et en ait compris toute l'importance (1). »

Sur plus d'un point Haeckel va même plus loin que le maître, et ne recule devant aucune des conséquences extrêmes de principes simplement posés par le philosophe anglais. On

(1) Dt la Descendance de l'homme, Introduction.

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a dit avec raison qu'il était plus darwiniste que Darwin luimême. Il va, en effet, jusqu'à vouloir combler l'abîme qui sépare le règne organique des règnes inorganiques, et à attribuer la vie à tous les êtres de la nature, aux cristaux et à la moindre molécule. Comme HaeCkcl est un esprit large et philosophique, il lui arrive plus d'une fois de laisser entrevoir l'application de la théorie de l'évolution à certains faits moraux et notamment à la politique, tandis que Darwin s'est toujours montré très-réservé sur ce point. A l'égard de l'origine simienne de l'homme, il est aussi beaucoup plus explicite et plus précis que le naturaliste anglais. Enfin, comme il ne se renferme pas simplement dans l'exposition de théories et de principes, comme il cherche à retrouver les caractères du transformisme dans la généalogie particulière des organismes animaux ou végétaux, il est obligé de se livrer à un grand nombre d'hypothèses, dont il est impossible de nier la hardiesse. Ce n'est pas nous qui lui en ferons un reproche; nous ne sommes pas de ceux qui pensent que la science peut vivre uniquement de ce qui est expérimentalement prouvé ; l'hypothèse a toujours précédé l'expérience et a servi à la provoquer et à l'éclairer; elle est le flambeau de l'induction, et sans elle l'esprit humain resterait frappé de stérilité. Goethe a dit avec raison qu'il valait encore mieux faire de mauvaises hypothèses que de ne pas en faire du tout. Ce que l'on doit seulement demander, c'est qu'une hypothèse soit abandonnée dès qu'elle est en contradiction avec des faits certains ou qu'il a surgi pour l'explication des mômes faits une hypothèse meilleure. Une hypothèse est meilleure qu'une autre dans trois cas : 1° quand elle rend compte d'un plus grand nombre de faits ; 2° quand elle les explique par un moins grand nombre de causes ; et 3° enfin quand elle n'a recours qu'à des causes connues et implique un moins grand nombre d'hypothèses accessoires. C'est pourquoi le darwinisme est préférable aux hypothèses surnaturelles en ce qu'il ne fait qu'étendre à l'ensemble desphénomènes organiques des

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La théorie de l'évolution

causes qui sont incontestablement vraies de certains faits la sélection naturelle, l'adaptation et l'hérédité.

Haeckel fait observer avec raison que si la doctrine transformiste n'est pas encore universellement adoptée, il faut s'en prendre surtout à ce manque de culture philosophique qui caractérise la plupart des naturalistes contemporains; et ce reproche est surtout mérité par la France, où le darwinisme a fait jusqu'à présent beaucoup moins d'adeptes qu'en Angleterre et en Allemagne. « Les nombreuses erreurs de la philosophie spéculative, pendant le premier tiers de notre siècle, ont fait tomber la philosophie tout entière dans un tel discrédit auprès des partisans de la méthode exacte et empirique, que ceux-ci se renferment aujourd'hui dans l'étrange illusion que l'édifice des sciences naturelles peut se construire avec des faits seulement sans liaison philosophique, avec de simples connaissances sans conception générale qui les éclaire. Si une œuvre purement spéculative qui ne s'inquiète point des conditions indispensables des faits empiriques est un édifice chimérique dont la première expérience venue montre l'inanité, de l'autre côté une doctrine purement empirique, se composant exclusivement de faits, n'est qu'un monceau informe qui ne méritera jamais le nom de construction. Les faits bruts ne sont que des matériaux ; la pensée philosophique peut seule en faire une science. De cet éloignement des naturalistes pour la philosophie proviennent ces fautes grossières de logique élémentaire, cette incapacité de déduire les conclusions les plus simples que l'on constate aujourd'hui dans tontes les branches des sciences naturelles, mais particulièrement en zoologie et en botanique (1). »

Hateckel a lui-même résumé l'ensemble de ses théories dans une suite de leçons faites à Iéna, dans l'hiver de 1867- 1868, en présence d'un public composé de gens du monde et

(1) Morphologie générale, 1, 63; — II, 447.

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d'étudiants de toutes les facultés. Ce sont ces leçons que nous avons à analyser. Le fait qu'un pareil enseignement, fondé sur des principes aussi neufs et aussi hardis ne serait peut-être pas, encore aujourd'hui, toléré en France, même dans les facultés de sciences ou de médecine, suffirait pour montrer combien il nous reste à faire pour nous relever seulement au niveau des idées qui régnent dans les universités allemandes.

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