CONFUSION DE S. JUBT AVEC S. JUSTIH DE LOUVRES
Just et Justin sont bien deux saints différents, tous deux enfants martyrs. Le premier est inscrit dans les plus anciens martyrologes, au 18 octobre ; le second, au t" août ; mais on a toujours célébré la fête de ce dernier, à Paris, au J8 de ce mois. Le corps de S. Just, inhumé dans la petite ville du Beauvaisis qui porte son nom, fut transféré à la cathédrale de Beauvais. Le corps de S. Justin, honoré à Louvres en Parisis (canton de Luzarches) , dès le IX* siècle, fut transféré à Notre-Dame de Paris, à une époque qui nous est inconnue. Comme on ignorait la vie de S. Justin de Louvres, on lui appliqua les Actes de S. Just, en raison de la similitude des noms. Les modifications furent d'abord fort peu nombreuses. Pour éviter le double emploi de JustinuSj on ne désigna le père du martyr sous aucun nom ; Justinien devint le frère et non plus l'oncle du saint enfant ; enfin tous les noms de lieux, excepté ceux d'Amiens et d*Auxerre, furent supprimés. On ne pouvait point, en effet, parler de la fontaine Sirique et de la rivière d'Arrauga, puisqu'il n'y a ni rivière ni fontaine à Louvres, localité qui prétendait avoir été le théâtre du martyre. Ces mutilations du texte primitif apparaissent déjà dans l'Histoire d'une translation de S. Justin à l'abbaye de Corwey, en Saxe, laquelle fut rédigée au commencement du XP siècle.
Des changements plus graves, destinés à favoriser les prétentions de l'Église de Paris, furent introduits dans une Vie en vers qui ne remonte qu'au XV* siècle, mais qu'on a longtemps attribuée à Bède et que tous ses éditeurs ont
IS'^ s. JUST, ENFANT MARTYR.
insérée dnns ses œuvres. Le père de l'enfant martyr est désigné sous le nom de Matthieu ' :
In Autosiodoi'u
Quidam vir bonui» ut juitus
Matthcus vocabulu
Illiqiie Jiistinianut
Et Justiûus filii
|V. Bhi). Op, m, p. 267)
Le nom de Louvres apparaît pour désigner le lieu du martyre :
Ëuntes inquit ad locum Qui Lupcra dicitur Atquc ineum sepelito Ibidem coipusculuin (p. 275)
Pour tout le reste, c'est la traduction amplifiée de la légende du VHP siècle que nous avons suivie. Surius publia, toujours sous le nom de Bède, la passion du XV* ïîiècle, mais sans aligner les vers, et en faisant quelques inversions prosaïques.
Cette publicité causa une singulière perturbation dans Kis bréviaires de Paris et de Beauvnis. Ce nom de Lupera, abrité sous l'autorité de Bède, ne fut point mis en doute. Aussi Louvres paraissait triompher, etLouvet, pour soutenir les droits du Beauvaisis, s'imaginait de dire que Saint- .lust s'était appelé jadis Louvres en Beauvaisis. Heureusement qu'on présenta des arguments plus sérieux. On fit remarquer que Louvres n'est point comme Saint- Just sur la route d'Amiens à Paris ; que le saint enfant ayant été martyrisé le lendemain de la nuit où il avait pris la fuite,
^ Giry nous dit au 8 août : a D'auti'es estiment que Matthieu Forte était son grand-père. » Le bon minime traduit sans doute ainsi une phrase latine conçue à peu près en ces termes : « Mattheus forte erat ejus avus. »
s. JUST, ENFANT MARTYR. 1 53
on peut bien supposer qu'il a fait dix Ueuespour arriver à Saint-Just, mais non pas qu'il en ait pu faire vingt-six pour se rendre a Louvres ; que les légendes de Beauvais ne parlent point de Lupera, mais de la fontaine Sirique et de la rivière d'Are qui se trouvent bien à Saint-Just et non à Louvres. Battus sur la question locale du martyre, les Parisiens voulurent prouver que S. Just et S. Justin n'étaient qu'un même personnage, martyrisé il est vrai en Beauvaisis, mais dont les reliques avaient été transférées, au IX® siècle, de Saint-Just à Saint-Symphorien de Poitiers, et delà à Paris, ou bien directement de la cathédrale de Beauvais à celle de Paris. C'est cette dernière supposition qu'admet le bréviaire parisien de 1607; aucune de ces hypothèses n'est appuyée sur des preuves historiques.
François de Gondy, évéque de Paris, ayant ouvert la châsse de S. Justin pour en donner quelques reliques à l'église de Louvres, qui lui est dédiée, constata qu'elles étaient bien les ossements d'un enfant : mais il trouva une partie du chef ! Cela aurait dû suffire pour montrer qu'on avait appliqué à tort au S. Justin de Louvres les Actes du martyr dont la tête tout entière avait été portée àAuxerre. Cependant le bréviaire actuel de Paris n'en continue pas moins à dire, en reproduisant l'abrégé des Actes de S. Just, que S. Justin fut inhumé à Louvres et transféré ensuite à Notre-Dame de Paris ' .
Nous avons résumé dans ce chapitre une très-longue dissertation dans laquelle les nouveaux BoUandistes (18 oct.) ont parfaitement éclairci la question que le P. Sollier arvait laissé douteuse dans ses Actes de S. Justin (1«' août).
RELIQUES
Nous avons vu que le chef de S. Just fut déposé dans l'église d' Auxerre *, qui porta successivement les noms de
' * Ces reliques de S. Justin ont disparu pendant la Révolution.
* C*est donc bien à tort que le Propre actuel de TËglise de ^ Coire, qu'a bien voulu nous transmettre M. Appert, chancelier
154 8. JDST, ENFANT MARTYR.
S. Symphorien et de S. Amâtre. Grâce à l'entremise d'OthoD III, UQ fragment coasidérable fut donné à l'abbaye de Corwey^ en Saxe, qui possédait déjà une partie du corps de S. Justin de Liouvres et qui crut anui augmenter les reliques d'un même martyr. Ce qui en restait à Auxerre fut en partie brûlé par les Huguenots en 1567. On ne sauva qu'un fragment, dont nous voyons une translation faite par Pierre de Broc> en 1633, mais qui disparut en 93. Aujourd'hui encore on conserve à la cathédrale un os de la rotule, provenant de l'abbaye de Notre-Dame des Iles, à Auxerre, et donné probablement, à une époque inconnue, par l'Eglise de Beauvais.
A l'époque de l'invasion des Normands (838 ? 850? 851 1) les corps de S. Just, de S. Germer, de Ste Angadréme et de S. Evrols furent apportés dans l'enceinte de Beauvais qui paraissait offrir un abri contre les profanations des pirates. Il nous paraît probable que le corps de S. Just ne fut point reporté à Sinamovic. Quelques historiens modernes ont admis une translation de S. Just et de S. Germer, en 940, dans l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers. Cette supposition, dénuée de preuves, provient peut-être de ce qu'un comte de Poitiers aurait obtenu, à cette époque, quelques reliques de ces deux Saints pour l'abbaye qu'il protégeait.
Hariulfe (Ckron. Cent.^ lib. m, c. 12) nous apprend qu'en 866, Odulphe, sacristain de Saint-Riqiiier, obtint d'Odon, évéque de Beauvais, un os de S. Just, dont la réception eut lieu le 12 juin, et que cette relique fut mise dans la châsse qui contenait le chef de S. Riquier. Il est donc très-
de révêché, termme ainsi la sixième leçon de S. Just : a Gaput ipsius sacrum cum plerisque ossibus, temporis progressu, opéra et industria Hartmanni de Plana Terra, episcopi Curiensis, ex Galliis intra fines nostrae diœcesis allatum, hodie in parochia Flumes bonoriûce asservatur, pioque vicinorum accursu religioiiecolitur. » Le chef qu'on vénère encore aujourd'hui à Féglise , Saint-Charles d'Anvers, ne peut pas plus provenir du corps de notre jeune marfyr.
s.. JU8T, EliFANT MAflTl^, 155;
probable que le corps de S. Just était, dès cette époque, à Saint-Pierre de Beauvais.
Du moins est-il certain qu'il s*y trouvait en 1069, puisque le 4 octobre de cette année, nous disent les Actes de Ste Romaine (3 octobre), on voit figurer la châsse de S. Just à la dédicace de Téglise Saint*Quentin de Beauvais. Qu*onne dise point qu'elle a pu être amenée temporairement pour cette cérémonie, comme celle de S. Quentin. Il y avait assurément dans le déplacement de cette dernière un motif spécial de •convenance qui n'existait pa^ pour S. Just.
Raoul Glaber, écrivain du XI* siècle, raconte que, le 17 octobre, il vit des imposteurs montrer aux populations delà Savoie de fausses reliques qu'ils prétendaient appartenir à S. Just, né à Âuxerre et martyrisé dans le Beauvaisis. Le chroniqueur ajoute que cette châsse fut déposée dans une église et que, pendant la nuit, on vit s'en échapper des fantômes qui ressemblaient à des Éthiopiens, ce qui n'empêcha point le peuple des campagnes de prodiguer sa vénération àces ossements. (DuChesnb, Script, franc, iv, p. 43.)
En 1132, Pierre de Dammartin, évêque de Beauvais, transféra le corps de S. Just dans une nouvelle châsse, due à la générosité de quelques fidèles. L'authentique, transcrite dans Louvet (^i^^ du Beauvaisis, i, 502), constate que des prêtres des diocèses d'Amiens, de Soissons, de Senlis et de Paris assistèrent à cette cérémonie. Une autre translation eut lieu en 1204, sous l'épiscopat de Philippe de Dreux. Dans ces diverses récognitions, on remarqua l'absence de plusieurs parties du corps et entre autres, du chef.
En 1674, la ville de Saint-Just, s'enrichit d'une relique donnée par l'évéque Choart de Buzanval à l'abbaye des Prémontrés ^ On ne conservait alors dans cette localité aucun reste de l'enfant martyr : cependant, il devait y en avoir au XIP siècle/puisque Guibert et Nogent {Traité des reliques ' 1. m, ch. 17) raconte qu'une sédition populaire fut
' Oette relique^ conservée à l'église paroissiale de Saint-Just, Sk été visitée et authentiquée, m 1860.
156 s. JUST, ENFANT MARTYR.
apaisée, à Saint-Just, par Tosteasion que firent les prêtres d'une relique du saint Patron.
La plupart des reliques conservées à Saint- Pierre de Beauvais furent brûlées en 93. Celles qu'on a pu sauver sont aujourd'hui confondues dans une même châsse, sans qu'on sache s'il s'en trouve de S. Just. On conserve à part deux fragments du crâne de ce Saint.
Tl y avait jadis de ses reliques à la cathédrale de Rouen, à Picquigny, à Saint-Pierre d'Abbe ville, etc. Celle qui est conservée à Saint-Pierre de Roye provient sans doute de la collégiale de Saint-Florent, où il y en avait une dans un bras d'argent, donnée par l'église de Beauvais {Propr. Royeme^ p. 60).
Nous avons vu des reliques attribuées à S. Just martjr, à l'Hôtel-Dieu, à Saint-Charles, aux Clarisses d'Amiens, au Saint-Sépulcre d'Abbeville. Mais rien ne fait connaître qu'elles appartiennent à l'enfant martyr du Beauvaisis, ou à S. Just martyrisé à Monchel, ou bien à l'un des nombreux Saints qui ont porté le même nom. Dans V Appendice, nous mentionnerons des reliques qu'on peut attribuer avec certitude à d'autres saints du nom de Just ou Juste.
Il serait superflu de parler des reliques faussement attribuées à l'enfant niartyr du Beauvaisis que croyaient posséder la cathédrale de Paris, les abbayes de Malmédy (Prusse) et d'Einsidlen (Suisse), Saint-Charles d'Anvers, les paroisses de Flums (canton de Saint-Gall), de Zutphen (Gueldre hollandaise), etc.
CULTE
Du Beauvaisis, le culte de S. Just s'est répandu dans les diocèses de Paris, de Rouen, d'Auxerre, etc., dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse (diocèse de Coire), en Angleterre, en Italie, etc. Mais il est juste de remarquer que ce culte a été souvent motivé par la possession des reliques d'un saint nommé Just ou Justin, plus ou moins connu, et qu'on a confondu : avec l'enfant martyr
s. JUST, ENFANT MARTYIT. 157
du Beauvaisis. C*est ce qui est arrivé à Louvres, à Paris, àEinsidien,à Flums (Suisse), à Zutphen (Pays-Bas), à Malmédy (Prusse), à Trêves, à Anvers, etc.
Le tombeau de S. Just, à Sinamovic, devint bientôt un lieu de pèlerinage, et une chapelle fut érigée près de la fontaine Sirique./Les Actes rédigés à l'abbaye de Malmédy racontent que les pèlerins allumaient des cierges, lie IS octobre, autour de la fontaine, en chantant des hymnes, et que, ce jour-là, on y remarquait comme des veines de sang. La tradition racontait que S. Just décapité s'était lavé dans cette source la tète et les mains \ et les fidèles imitaient cet exemple, après avoir bu de cette eau, qu'on disait souveraine contre la fièvre. Cet usage a cessé vei^s la fin du siècle dernier, alors que la source s'est tarie. Cette fontaine Sirique, désignée plus tard sous le nom dePuchot., fut longtemps enclavée dans l'abbaye de Saint-Just qui, après avoir subi diverses mutations, fut peuplée, eh 1147, par des religieux Prémontrés de Dammartin. Le village qui s'était groupé autour du tombeau portait, depuis plus d'un siècle, le nom de Saint-Just. Le culte du patron tfavait point disparu avec les reliques : aussi voyons-nouSj en 1476, une indulgence de cent jours accordée aux pèlerins qui visiteraient la chapelle érigée à l'endroit où S. Just fut décapité. Ce sanctuaire a été détruit pendant la Révolution.
L'Église de Beauvais inscrivait jadis le nom de S. Just dans le canon de la messe. Il figure, à la prière du libéra «05, avec ceux de S. Lucien, S. Maxien et S. Julien dans le Missel que l'évéque Roger de Champagne fit écrire vers l'an 1000
Dans un autre Missel, un peu postérieur, donné à l'abbaye de Jumiéges, par Robert, archevêque de Cantorbéry, une préface propre est consacrée à S. Just. (Boll. 18 oct.)
* La tradition dit encore que, pendant bien longtemps, les marches en pierre de cette fontaine restèrent rouges du sang du martyr.
193 s. JUBT, BNFANT ICARTTlt.
Une confraternité de prières existait de temps immémorial entre les Chapitres de Beauvais et d* Auxerre, en raison de la co-possession des reliques de S. Just (Lb Bobuf, Mém, $ur VHist. d'Auxerre^ i, 315).
Le 18 octobre, on portait processionnellement sa châsse après le chant de tierce, autour de la cathédrale de Beauvais. Â la procession du dimanche des Rameaux, ce reliquaire était porté par les curés de Saint*Thomas et de Saint-Martin [Cérémonial de Beauvais^ 1721).
Le nom de S. Just est inscrit au 18 octobre dans lemartyrologe romain, dans ceux de S. Jérôme, d'Usuard, de Beauvais, d'Amiens, etc. La fête est marquée au 18 octobre dans tous les bréviaires du diocèse de Beauvais, où elle était jadis chômée ; au 19 octobre, dans le Propre de Saînl-FlorentdeRoye et dans le bréviaire de Rouen (1728) ; au 29 novembre, dans le Propre de Saint-Riquier. .
Simon Tribolé, prieur de Saint-Eusèbe d'Auxerre, établit dans son église l'office de S. Just, parce que, selon une tradition locale, l'enfant martjn:* était né dans sa circonscription paroissiale (Le Boeuf, loc. cit,^ p. 847).
S. Just est le patron de Saint- Just en Chaussée et de Saint- Just des Marest (canton de Beauvais). Une rivière qui va se confondre avec TAvelon porte le môme nom. Parmi les nombreuses localités de la France qui portent le nom de Saint-Just, il en est peut-être quelques-unes qui doivent leur dénomination à notre enfant martyr. C'est une vérification presque impossible à faire, en raison de la confusion qui a régné, au Moyen- Age, entre le martyr du Beauvaisis et plusieurs de ses homonjrmes.
On construit en ce moment à Saint- Just-en-Chaussée une vaste église, en style du XIIP siècle, qui sera dédiée à Notre-Dame de Grâce et à S. Just.
ICONOGRAPHIE
On montre à Auxerre, dans la rue du Temple, remplacement de la maison qu'habitait S. Just, où se trouve une
Statue, dâtéé'de 1780, représentant le jeune martyr, avec une palmé dans la main droite et un livre dans la main gauche. Quand le Chapitre se rendait processioniiellement à l'église de Saint-Âmâtre, il faisait une station devant cette maison et récitait une oraison à S. Just. (Le Boeuf, ibid.j t. II.)
S. Just est représenté deux fois dans les verrières des hautes fenêtres du chœur, à la cathédrale de Beauvais, d*abord sous les traits d'tin enfant tenant sa tête de la main gauche ; et puis souè la physionomie d'un âge fait , avec l'inscription S IVST. « Il faut que le peintre verrier (XIV« siècle), dit M. le chanoine Barraud, ait bien peu étudié la légende pour être tombé dans une semblable erreur. Le martyr est vêtu d'une robe jaune et d'une clamyde de pourpre qui lui descend de l'épaule gauche sôus le bras droit. Du mêtnèbras il retient unlong bâton de pèlerin, sur- ÉQonté d'un double pommeau d'or. Sa tête, placée entre ses deux mains, rappelle le prodige qui s'opéra au moment où il fut décapité [Mém. de la Soc, ac. de l OisCy m, 282).
On voit dans l'église de Saint-Just une statue du saint Patron, tenant sa tête dans les mainâ, et un tableau sans valeur représentant son martyre.
BIBLIOGRAPHIB.
Les savants continuateurs des Actasàmiorum ont publié dans le tome vni du mois d'octobre (p. 3St3) la Passion de S. Just d'après un manuscrit du %* siècle, conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles. Cette môme légende, avec quelques variantes, figure dans un Lectionnaire du VHP siècle, provenant de l'abbaye de Saint Germain, que nous avons consulté à la Bibliothèque nationale (n« 1 2598du fonds lat.). L'anachronisme qui concerne la contemporanéité de Rictiovare et de S. Amateur, les singuliers détails de la tête coupée qui parle et quelques autres circonstances doivent inspirer une certaine défiaace sur la complète véracité d'up