MOINE DE CORBIE, ARCHEVÊQUE DE HAMBOURG, ÉVÊQUE DE BRÈME
3 Février. — f 8G5.
S. Rembert, archevêque de Hambourg, qui a écrit la Vie de son prédécesseur S. Anschaire, ne nous dit rien du lieu de sa naissance. Gualdo, moine de Corbie, en traduisant en vers cette biographie au XIe siècle, reste également muet sur ce point. Divers écrivains modernes le font naître soit en Belgique soit en Allemagne % soit à Verden, en Frise s, ville aujourd'hui disparue sous l'envahissement des flots. Par là môme, la plupart de ces historiens se trouvent amenés à faire élever le jeune Anschaire à l'abbaye de Corbie en Saxe. Ils n'ont point songé que S. Rembert nous montre le jeune novice bénédictin frappé d'effroi, dans l'abbaye de Corbie, à la nouvelle de la mort de Charlemagne, et, qu'à cette époque (814), il ne peut
1 Mgr Kkiivin dk Etîttemiowe, Us Petits DoUandisles, etc. ' M. Ôeyer et M. de Lundblad, dans leur Histoire de Suède. 'Hamconics (Frisia, p. 00), Gazkt, etc.
tTi
s'agir de la nouvelle Corbie qui ne fut peuplée qu'en
Une tradition incontestable, consignée par les plus graves autorités \ fait naître Anscliaire à Fouilloy, près de Corbie 2. Il est vrai que tous les bréviaires du Moyen Age que nous avons consultés * s'accordent à nommer Corbie comme la patrie de l'Apôtre du Nord : mais il faut se rappeler qu'à cette époque les villages voisins de la célèbre abbaye se trouvaient comme englobés dans sa suprématie féodale, et qu'au XVII* siècle encore, Fouilloy était considéré comme un faubourg de Corbie 4.
Le véritable nom de l'Apôtre du Nord, Ansgar *, peut faire présumer qu'il était d'origine suève ou Hiixonne, et que sa famille aurait fait partie d'une
1 MABILLON, D. GltKNIER, le P. LONGtKVAI,, de Caclaincoc RT, etc.
* Ce village était parfois désigné aous le nom de ficus S. Anscharii.
* Entre autres, le n« 1 17 de la Bibl. d'Amiens : Bealus Anscharius Corbeia oppido oriundus.
* Mabii.lon, Annal. Ben.t h, 479. — On montre encore, à Fouilloy, l'emplacement de la maison où naquit S. Anschaire.
5 C'est ainsi qu'il B'appclle lui-même dans la seule lettre que nous ayons conservée de lui. On retrouve la même orthographe dans un diplôme de Louis le Débonnaire, daté de 834.— Les Frisons l'appellent Anske, et les allemands Schaar. Les manuscrits que nous avons consultés nous offrent les variantes suivantes : Ansgar/MJ, Anskerus, Amkerius, Scharies, Arisgar, Ansgare, Ansher, Anscaire, Anscaire, Anscher, Anscheir, Anschair, Ansechaire. — M. Dauthman (op. Pkiitz. Mon. Genn.* il, 689), traduit le sens du mot Ansgar par prope ripam. Cette étymologie qui sent l'hoi o- «cope rappelle trop le procédé philologique qu'affectionne Jacques de Vorragine. — Il faut se garder de confondre le moine de Corbie avec Anscher, abbé de Saint Riquier.
S. ANSCHAIRE, MOINE DE CORDIE. 175
de ces colonies que Charlemagne transporta dans nos contrées après sa victoire sur les Saxons
Un document précis 2 nous apprend qu'Anschaire naquit le 8 septembre 801. Il perdit sa pieuse mère à l'âge de cinq ans ; son père, que ses hautes fonctions appelaient souvent à la Cour, le remit bientôt après 8 entre les mains des moines de Corbie. S. Adélard, alors leur abbé, s'intéressa vivement à cet enfant et confia son éducation au célèbre Paschase Radbert.
Anscbaire raconta plus tard à quelques amis intimes, qui lui gardèrent le secret jusqu'à sa mort, qu'il fut favorisé dès sa plus tendre jeunesse de diverses révélations. Elles eurent pour résultat de le corriger de l'esprit de dissipation si naturel à son âge. Un songe l'avait transporté dans un sentier bourbeux et glissant, tandis qu'au loin il apercevait une route agréable, où sa mère et d'autres femmes vêtues de blanc marchaient à la suite d'une souveraine ornée des plus riches atours. Il voulut en vain s'élancer dans les bras de cette mère si regrettée ; ses pas glissaient dans la fange du chemin. Le bri!-
1 Mgr de Ram, Hagiogr. nationale, t. i — Nous ne donnons a cette opinion qu'un caractère de probabilité, parce que, comme Ta fuit observer M. Guérard [Polyptique de Vahbê Inninon, i, 420), il arrive souvent que les enfants ont des noms germaniques, lorsque les parents ont des noms romains, et réciproquement. Le nom est donc insuffisant pour prouver, à lui seul, la nalionulité.
* Necrolog. Lundense, apud L&ngebekium, m, 457. — Les dates de 798, 800, 802, 805 ont été données à tort par quelques historiens.
3 Non multo post tempore, dit Rembcrt. Sur quoi Bail le t et d'autres hagiographes se fondent-ils donc pour dire que ce fut ù l'âge de douze ans qu'Anschaire entra à Corbie ?
170 S. ANSCHA1RE, MOINE DE COUBIE.
huit cortège s'avança alors vers lui; et la Reine, qu'il reconnut bientôt être la Très-sainte Vierge, lui adressa ces paroles : — Mon fils, tu voudrais rejoindre ta mère ? Pour y réussir, tu dois renoncer aux puérilités qui t'occupent et entrer sérieusement dans la vie. Nous ne pouvons admettre auprès de nous que ceux qui partagent notre aversion pour les vaines futilités. — C'est après cette vision que l'enfant donna une toute jautre direction à ses goûts ; il s'adonna dès lors avec tant de zèle à l'étude et à la réflexion que ses compagnons furent profondément surpris de ce changement inopiné.
Anschaire, déjà honoré de la tonsure monastique, avait treize ans, et se relâchait beaucoup de sa première ferveur, quand il apprit la mort de Charlemagne (814), qu'il avait vu cinq ans auparavant au monastère de Corhie. Cette nouvelle le fit rentrer eu lui-même ; ses réflexions sur la fragilité de la gloire et de la vie lui rappelèrent la mystérieuse apparition de sa mère; il se consacra désormais tout entier au service de Dieu et à la pratique des mortifications.
Le fervent novice, pendant la nuit qui précède la Pentecôte, eut un songe où, se croyant à l'article de la mort, il invoquait l'assistance de l'apôtre S. Pierre et de S. Jean-Baptiste ; il sentit alors son âme se détacher de son corps, débarrassée qu'elle était des soucis de la vie. Les deux Saints qu'il venait d'invoquer s'offrirent pour ses guides ; l'un, vieillard aux cheveux blancs, de petite taille, revêtu d'une tunique dont le fond blanc était nuancé de diverses couleurs, laissait percer une certaine tristesse sur ses traits fortement colorés : c'était S. Pierre. L'autre, à la
fleur de l'âge, d'une taille élevée, aux cheveux bruns, à la longue barbe, laissait épanouir l'allégresse sur ses traits amaigris : c'était S. Jean -Baptiste. Les deux Bienheureux firent traverser à Ânschalre une vaste région lumineuse et le déposèrent au milieu des profondes ténèbres du purgatoire. Quand il eut passé dans cette affreuse obscurité trois jours qui lui parurent des siècles, les deux mêmes Saints, le visage rayonnant de joie, le conduisirent au milieu des resplendissantes clartés du paradis, c Je voyais, disait Anschaire en racontant plus tard cette vision, je voyais toutes les phalanges des Saints, les uns près de moi, les autres plus loin, tous tournés vers le levant dans l'attitude do l'adoration, vers Celui que la sainte Ecriture désigue sous le nom d'Orient. En approchant de ce lieu trois fois saint, j'aperçus sur leurs sièges les vingt-quatre vieillardsde l'Apocalypse, aux formes immatérielles, chantant leurs hymnes ineffables. Les Saints puisaient leur félicité suprême dans la merveilleuse lumière où ils étaient plongés et dont je ne distinguais point les limites. Le Dieu tout-puissant d'où émanaient les flots de cette clarté incommensurable me fit entendre ces paroles pleines d'une suave harmonie : — Va et reviens vers moi avec la palme du martyre. — A ces mots, tous les chants cessèrent, et les Bienheureux se recueillirent dans une muette adoration. Cet ordre me remplit de tristessê, puisque c'était pour moi le signal du départ; mais en même temps il me comblait de joie, en me donnant la certitude du retour. Jè suivis mes deux guides qui, sans me parler, me contemplaient avec ce doux regard qui ne brille ordinairement que dans
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l'œil d'une mère. C'est ainsi que mon unie, traversant sans fatigue les régions éthérées, revint trouver son corps. Une profonde impression m'est restée dans l'esprit, sans que je puisse pourtant raconter ces merveilles, bien supérieures à tout ce que l'œil de l'homme a vu, à tout ce que son oreille a entendu, à tout ce que sou intelligence a imaginé. »
Cette mystérieuse vision de S. Anschaire, analogue à bien d'autres récits légendaires 1 , a été signalée par M. Ozanam a, parmi les sources poétiques où a puisé le Dante pour raconter les merveilles du monde invisible. € Cet homme sincère, nous dit-il », voulut rendre, non les rêves de son génie, mais ce qui avait effrayé sa conscience, ce qui lui apparaissait nonseulement dans l'enseignement des théologiens, mais dans la croyance des peuples. Il voulut reproduire non seulement le dogme, mais la tradition qui lui donnait la couleur et le mouvement : l'enfer, le purgatoire, le paradis, peuplés de figures connues, avec des supplices qui se touchent, et des récompenses qui se voient. Il trouvait cette tradition dans un cycle entier de légendes, de songes, d'apparitions, de voyages au monde invisible, où revenaient toutes les scènes de la damnation et de la béatitude. Sans doute, il devait mettre l'ordre et la lumière dans ce chaos, mais il fallait qu'avant lui le chaos existât. »
1 Voir la Légende de S. Brandaines, publiée par Achille Jubinal, les actes de Ste Perpétue, S. Patrice, S. Macaire romain, S. Grégoire Thaumaturge, S. Josaphat, S. Carpe, Ste Christine, et la Biographie que nous consacrerons à S. Fursy.
• De* Sources poétiques de la divins Comédie, t .v de ses Œuvres complètes, p. 39 L
» Ibid.t p. 3C3.
S. ANSCHAIItE, MOINE DE CORDIE. 179
A la suite de cette vision, le jeune novice se concentra tout entier dans la crainte de Dieu, dans la confiance en ses miséricordes, et se nourrit de l'espoir du martyre. Il n'en devait point cependant obtenir la couronne, à proprement parler. Mais une vie consacrée tout entière à la mortification ne doit-elle pas être considérée comme un martyre plus difficile à conquérir que celui qui consiste à subir une mort violente dont les souffrances ne durent qu'un moment?
La ferveur d'Anschaire et ses rapides progrès dans les sciences lui firent confier, dès l'âge de vingt ans (821), la suppléance des cours professés par S. Pascbase Radbert. 11 remplit ces fonctions de concert avec Witmar *, qui devait plus tard l'accompagner en Suède.
En allant à l'école monastique et eu revenant, il avait coutume d'entrer à l'oratoire de Saint- Jean* Baptiste, pour s'y recueillir dans la prière. Ce détail que nous donne S. Rembert fixe l'emplacement de l'école publique de Corbie. Elle était située hors du monastère, au delà de la chapelle Saint-Jean- Baptiste qui fut donnée plus tard à des religieuses bénédictines, à l'endroit où devait être construit le collège, près de l'église Saint- Albin a.
C'est en faisant un jour son oraison dans l'oratoire de Saint-Jean-Baptiste que le jeune Anschaire fut ravi une seconde fois en extase. Il lui sembla voir un personnage de haute taille, au regard de flamme,
1 Nous lui consacrerons un article dans noire dernier volume. 5 Mabillon, Annal. Un., n, 480.
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revêtu du costume de la Judée. Croyant reconnaître Notre-Seigneur Jésus-Christ, il se précipita à ses pieds , sans oser fixer les regards sur le visage resplendissant de son visiteur. L'apparition lui dit alors : — Confesse tes péchés pour en obtenir le pardon. — Seigneur, répondit Anschaire, à quoi me servirait de parler? Vous connaissez tout et rien ne vous échappe. — Je sais tout, en effet, mais je veux que les hommes me confessent^ leurs iniquités, pour que je leur en accorde la rémission. — Anschaire s'empressa aussitôt d'avouer humblement toutes les fautes qu'il avait commises depuis l'âge de raison. Il lui fut dit alors : — Ne crains plus rien, car je suis Celui qui t'absous de tes iniquités passées. — Le disciple de S. Benoît se réveilla sur-le-champ et fut rempli d'allégresse en songeant à la purification de son âme.
Vers le môme temps, un des enfants de son école, nommé Fulbert, fut mortellement frappé avec une planche par un de ses camarades. Le serviteur de Dieu était profondément affligé de cet accident ; un sommeil bienfaisant vint calmer sa douleur, et il vit en songe des anges qui transportaient au ciel l'âme de Fulbert. 11 suit le cortège, pénètre avec lui dans une région tout empourprée, et voit son élève prendre place parmi les phalanges des martyrs. Il apprit alors que cet enfant avait supporté ses douleurs avec tant de patience, avait si généreusement prié pour son agresseur, que par là il avait mérité la palme du martyre. Lorsque son ami, le moine Witmar, vint le réveiller pour lui apprendre la mort de l'écolier, il lui répondit qu'il la savait déjà, et sa
S. ANSCHALRE, MOINE DE CORDIE. 181
tristesse s'évanouit au souvenir de ce qui lui en avait été révélé 1 .
Quand S. Adélard et son frère Wala eurent fondé, sur les bords du Weser, la nouvelle Corbie ou Corwey, ils la peuplèrent de religieux du monastère picard. Anscbaire, désigné alors parmi ceux qui devaient suivre Adélard à son second voyage (823) , laissa dans l'abbaye qu'il quittait le souvenir d'une incomparable sainteté, souvenir qui vivait encore au XI* siècle dans toute sa fraîcbeur, comme le témoigne S. Géraud 2.
Anscbaire fut le premier modérateur de la naissante abbaye; et, dès qu'il fut ordonné prêtre, il fut charge, par le prieur Warin, d'annoncer au peuple la parole de Dieu.
Cette mission paraît confirmer l'hypothèse que nous avons émise sur la nationalité d'Anschaire. S'il était d'origine suève ou saxonne, il pouvait s'exprimer dans la langue familière à son enfance, tandis qu'il n'aurait pas été compris en se servant de l'idiome des Francs usité en Picardie \
1 Nous consacrerons un article spécial à S. Fulbert.
' Vita S. Adalhardi, apud Bom.and., 2 jan.
3 « Les Suèves et les Saxons, dit Mgr de Ram, ne comprenaient guère l'idiome des Francs et des Gaulois. Lorsque S. Êloi évangélisail les Suèves, établis en Flandre, il fut obligé d'avoir recours à un interprète, son disciple S. Tillo ou Théau, vernaculus ejns ex génère saxonico, dit S. Ouen dans la Vie de S. Eloi. Ce Tillo, quia natione Suevus erat, leur expliquait dans leur langue maternelle les instructions pastorales de son maître » . Hagiographie nationale, 1, 70, — Ce n'est toutefois qu'une hypothèse que nous formulons. A la rigueur, on pourrait admettre que S. Anschaire, avant de se livrer à la prédication, aurait consacre un an a apprendre la langue saxonne.
182 8. ANSCHAIRE, MOINK DE CORBIE.
Trois ans Après, en 826, Anschaire se trouvait à l'ancienne Corbie : était-ce un retour qui devait être définitif ou bien un simple voyage î Nous l'ignorons. S. Ilembert n'a pas même mentionné ce changement de résidence que nous fait seule connaître la Chronique de la nouvelle Corbie ' . C'est donc du monastère picard, dirigé alors par Wala, que S. Anschaire va prendre son vol évangélique vers les contrées du Nord.
L'empereur Louis le Débonnaire tenait son parlement à Ingelheim, près de Mayence, au mois de juin de l'an 826, lorsque Harald 2, surnommé Klak, roi du Jutland, vint solliciter son appui. Chassé de ses États depuis douze ans par d'autres souverains du Danemark, ce prince espérait toujours reconquérir sa couronne. D'après le conseil de l'empereur, il embrassa le Christianisme avec sa nombreuse suite.: le baptême eut lieu à Saint-Alban de Mayence : Louis fut le parrain d'Harald, et l'impératrice Judith la marraine de sa femme. Le roi des Francs donna le comté de Biustri en Frise J à son filleul, devenu son vassal, pour qu'il ne restât pas entièrement déchu du rang qu'il occupait jadis. Ce lui devait être aussi un centre très-commode d'opérations pour nouer des intelligences avec ses partisans. Il s'agissait de trouver un missionnaire qui fortifiât la foi des nonveaux chrétiens et qui profitât de leur voyage pour
1 Apud Pkutz, Monum* gennan,, t. v.
• Harold, Herold, Heriold, etc.
3 Chronique de l'astronome. A lias : Riusti. Ruslrus, Rheurstri. Ce canton, situé en deçà du \Veaer,cst divisé en deux parties par le golfe de Jade.
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pénétrer dans le Danemark, qu'avaient déjà évangélisé Ebbon, archevêque de Reims, mais où dominait toujours le paganisme Scandinave.
La difficulté d'une pareille mission effrayait tous ceux auxquels on la proposait. Wala, se trouvant un jour à la cour de l'empereur, lui dit qu'il avait parmi ses religieux de Corbie un prêtre qui était éminemment propre a réaliser le projet en question, et vanta l'ardeur de prosélytisme qui animait Ànschaire. Sur l'ordre immédiat du roi, le moine fut mandé à Aixla-Chapelle; il accepta avec empressement la difficile mission d'aller prêcher la fui chez les Frisons et les Danois. Parmi ses confrères , les uns admirèrent cette héroïque abnégation ; les autres la blâmèrent, eu s'efforçant de le détourner d'une pareille entreprise. Anschaire n'en persévéra pas moins dans sa résolution, qu'il fortifia dans la prière, en vivant isolé dans une vigne voisine du palais, tout le temps que Wala fut retenu à la cour par les affaires qu'il y négociait.
Le. moine Autbert qui, en qualité d'économe de Corbie, avait accompagné son abbé Wala, alla trouver Anschaire dans sa retraite et lui demanda s'il était bien déterminé h entreprendre la mission du Nord ? — J'y suis parfaitement résolu, lui répondit son confrère, et je désire ardemment que rien ne vienne mettre obstacle au vœu dont je ne me départirai jamais. — Je ne souffrirai pas que vous vous engagiez seul dans cette périlleuse entreprise ; acceptez-moi pour compagnon, si mon abbé m'en accorde l'autorisation. — Wala fut étonné qu'un religieux d'illustre naissance et qui vivait dans sa fami-
18'» S. ANSCHAIRE, MOINE DE CORB1E.
liante eût conçu un pareil projet; mais il ne mit point obstacle à une vocation qui lui parut aussi sincère que spontanée. Il déclara toutefois à ses deux religieux qu'il ne pouvait leur donner aucun serviteur, parce qu'il ne se croyait pas le droit de forcer même un frère convers d'aller, malgré lui, vivre dans les dangereuses contrées soumises au paganisme.
Après avoir reçu de Louis le Débonnaire des vêtements sacerdotaux, des vases liturgiques, des tentes, des coffres et tout ce qui était nécessaire pour un si long voyage, les deux missionnaires descendirent le Khin avec le roi Harald, sa femme, et les gens de sa suite qui avaient été baptisés avec lui. Ils n'avaient personne pour les servir, et les Danois, encore grossiers, ignoraient les égards dont ils auraient dû les entourer. Les deux apôtres furent sympathiquement accueillis dans leur première halte, à Cologne, par l'archevêque Hadelbode *, qui leur offrit un navire à deux cabines pour passer en Danemark. Harald le trouva si commode qu'il le préféra au vaisseau qu'où avait préparé pour lui ; le roi prit donc une chambre en laissant l'autre aux deux bénédictins. Une plus graude intimité s'établit alors entre eux tous et amena quelque amélioration dans le service. Après avoir passé par Duerstède et une partie de la Frise, les deux missionnaires, pendant l'automne de 826 a, débarquèrent dans le voisinage des Danois,
1 Mua ; Hadcbalde.
* Divers écrivains suédois se trompent en suivant le sentiment de Johanncs Magnus, archevêque d'Upsal (Ilisior. eccles. Upsal ), qui recule à l'an 816 la prédication d'Anschaire en Suède.
S. ANSCHAIRE, MOINE DE CORDIE. 185
probablement h Hollingstedt, sur laTrecne, entrepôt de commerce déjà florissant sous le règne de Charlemagne. Harald ne put pénétrer dans le Danemark où triomphait la faction qui lui était opposée. Aussi les missionnaires se fixèrent-ils sur l'ancienne frontière danoise, à Haddeby, sur le Schlcy, en face de Schlewig \
Les deux apôtres partageaient leurs soins entre les chrétiens et les païens du Jutland ; ils entretenaient les premiers dans les pratiques de la foi et convertissaient les autres h la lumière de l'Evangile. Ils pensaient que le meilleur moyen de consolider leur œuvre dans la péninsule cimbrique était de fonder une école qui deviendrait une pépinière de prédicateurs ; dans ce but, il rachetèrent de l'esclavage un certain nombre d'enfants ; Harald leur en confia quelques autres de condition libre, ce qui porta leur nombre a douze. C'est de cet établissement, foyer primitif de la civilisation septentrionale, que sortirent plus tard les premiers évêques de la Suède et du Danemark.
Au milieu de ses succès apostoliques, Anschuire fut frappé d'un profond chagrin. Le zélé compagnon de ses travaux, atteint gravement dans sa santé, au bout de deux ans, fut obligé de retourner à Corbie, où il mourut saintement vers la fête de Pâques de l'an 829 a.
Resté senl,«Anschaire consacra encore une année
1 Cypheus, JnnaL episc. Slesvicensium, ci. * M. Frantin et quelques autres historiens le font mourir à la nouvelle Corbie.
LSG
à étendre plus nu loin son apostolat. Il fut alors rappelé à la cour de Louis le Débonnaire, qui allait offrir à son ardeur un plus vaste aliment.
Malgré le zèle qu'avait déployé l'Apôtre du Nord, malgré les efforts qu'il tenta dans d'autres voyages où nous le suivrons encore, le Christianisme ne se propagea que difficilement dans le Danemark , pays tellement peu civilisé que l'âge du fer n'y avait succédé que depuis un siècle à l'âge du bronze *.
M. Eyrics, membre de l'Institut, nous semble avoir bien assigné les causes de l'opposition que rencontra le moine de Corbie : t Les obstacles, dit-il *, venaient en partie des rois, qui, voyant dans l'introduction de la religion nouvelle un acheminement à l'établissement de la suzeraineté de l'Allemagne, s'y opposèrent pendant longtemps. Le peuple aussi se monlra ennemi de cette religion, parce que ses ministres défendaient de manger de la chair de cheval, et il craignait de manquer de moyens de subsistance, s'il était privé de cette viande généralement en usage. Ou ne se soumettait qu'avec répugnance à la défense de travailler le dimanche ; enfin on montrait une aversion extrême pour la défense d'avoir plus d'une femme. Les prêtres païens, auxquels les nouvelles doctrines causaient un dommage irréparable, la combattaient pour leur propre intérêt,
1 • Les archéologues Scandinaves, dit M. Fr. de Rougcmont, admettent qu'en Danemark, l'âge du bronze n'a pris fin que peu de temps avant l'établissement du Christianisme dans ce pays, vers le VII» ou VIIIe siède. - (L'Age du bronze et let Sémite* en Occident, p. 450 )
' lltsl. du Danemark, p. 26.
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et le peuple, par habitude, teimit aux idées qui lui avaient été inculquées dès l'enfance. »
Birn, roi des Suédois, que les Islandais appellent Biortisur la colline venait de faire connaître par ses ambassadeurs à Louis le Débonnaire, qu'un bon nombre de ses sujets désiraient embrasser le Christianisme, mais qu'il n'y avait point de prêtres pour les instruire a. Au point de vue politique comme sous le rapport religieux, l'empereur devait accueillir favorablement "cette ouverture.il s'informa auprès de Wala si quelqu'un de ses moines consentirait à se rendre eu Suède ou du moins a remplacer auprès d'Harald, roi de Danemark, le moine Anschaire qui, alors âgé de vingt-huit ans et familiarisé avec les mœurs des peuples du Nord, paraissait éminemment propre à propager chez eux la civilisation chrétienne.
Personne n'osait accepter une mission aussi périlleuse et d'un succès si douteux. Nous ne nous en étonnerons point, en nous rappelant le tableau qu'a tracé M. Ozanam des mœurs et des croyances qui régnaient alors dans la Suède et la Norwége : « Le culte de l'ancien Odin, c'est-à-dire d'une intelligence souveraine et impassible, était trop spirituelle pour ces cœurs grossiers ; il leur fallait des divinités violentes comme eux, qui combattissent avec eux. C'est pourquoi ils préféraient l'impitoyable Thor, le tueur de géants, avec son marteau meurtrier. C'était
* jéliàs : Bjorn, Bcrn, Beinns, Biœrn, Bcm, etc. 1 D'après M Geycr [llist. de Suède), l'ambassade aurait été envoyée par Edmund, roi d'Upsal, co- régent de Birn.
lui qui uvait la première place dans le temple suédois d'Upsal et dans les sanctuaires de la Norwége. Odin lui-même ne demeurait sur les autels qu'en y prenant une attitude guerrière. On le représente armé de pied en cap; on l'appelle le père du carnage. Les Valkyries, qui le suivent, aiment l'odeur des morts et le cri des blessés. La veille des grandes batailles, elles travaillent ensemble, en s'accompagnant de chants de guerre. Le tissu qui les occupe est d'entrailles humaines ; des flèches servent de navettes, et le sang ruisselle sur le métier. Le palais de la Valhalla ne s'ouvre qu'aux braves qui ont péri par le fer, et pour eux la félicité de l'autre vie est encore de se tailler en pièces. La cruauté de ces dogmes avait passé dans les mœurs. L'idéal de la vertu, c'était ce délire furieux où le guerrier se précipitait l'épée à la main sur ses compagnons comme sur ses ennemis, frappait les arbres et les rochers, et ne respirait plus que la destruction. La piété filiale, c'était d'achever a coups de lance les vieillards et les malades, pour leur assurer une place dans le séjour des héros, et d'immoler sur le bûcher leurs femmes et leurs esclaves pour leur donner un cortège. Ou ne connaissait pas de culte plus agréable aux dieux que le sacrifice humain. Le roi On l'Ancien immola l'un après l'autre ses neuf fils à Odin pour obtenir une longue vie. Ce n'était point là le caprice royal d'un barbare, mais l'application d'une coutume nationale. Tous les neuf ans, à la fôte de Lethra, dans l'île de Séeland, on égorgeait quatrevingt-dix neuf hommes, avec autant de chiens et de coqs. Un voyageur chrétien, qui visitait Upsal au
XIe siècle, compta soixante-douze victimes suspendues aux grands arbres de la foret sacrée. Mais une telle religion, par cela seul qu'elle tentait de régler le meurtre et de discipliner la violence, était incapable d'assouvir tous les emportements des pirates du Nord. Rien n'est plus ordinaire, dans les vieux récits des Scandinaves, que ces guerriers qui se vantent de se passer des dieux, de se rire des esprits et de ne croire qu'a leur épée \ »
Malgré les innombrables dangers que saint Anschnire devait mieux connaître que tout autre, puisqu'il avait résidé dans l'Europe septentrionale, il éprouva un puissant attrait pour cette lointaine excursion, et son cœur fut d'autant plus rempli de joie qu'il se rappela un songe de sa jeunesse, où il lui avait été annoncé que ses prédications aux païens opéreraient le rachat de ses péchés. Le moine de Corbie s'empressa de se rendre à Aix-la-Chapelle, sans s'être fait raser les cheveux, d'après la recommandation qui lui en avait été faite 2. Quand il eut affirmé à l'empereur qu'il était disposé a tout entre-
1 Les Germains avant le Christianisme, p. 58.
1 Cuique denunciattnn est ne se raderet antequam ad prarsentiam imperaloris veniret, dit S. Rembert, n° 15. — Mabillon en conclut que, d'après l'étiquette de la Cour, les moines devaient s'y présenter avec la tonsure fraîche. M. Darthman (/oc. cit.) ne voit là qu'une manière d'exprimer combien Anschaii c devait se hâter. Ces deux explications ne nous paraissent point satisfaisantes. Nous présumons plutôt que cet ordre fut donné au missionnaire, afin qu'il laissât pousser sa barbe et ses cheveux pendant son voyage de Corbie à Aix-la-Chapelle, pour que les ambassadeurs suédois ne fussent pas désagréablement impressionnés par la vue d'un homme sans barbe et aux cheveux courts, ce qui était pour eux une marque d'infériorité sociale.
prendre pour faire sueccéder l'adoration de Jésus - Christ à l'abrutissement du paganisme Scandinave, Wala lui donna pour associé Witmar, moine de l'ancienne Corbie, et désigna Gislemar, fervent religieux du même monastère pour se rendre auprès d'IIaraîd et continuer d'évangéliser la Frise et le Danemark a.
Anschaire , Gislemar et Witmar s'embarquèrent avec les ambassadeurs suédois et une caravane de marchands bien armés s. Cette précaution était indispensable à une époque où des nuées de pirates suédois, norwégiens et danois, désignés sous le nom générique de Normands, infestaient toutes les mers et tous les fleuves.
Le biographe de S. Anschaire ne nous renseigne nullement sur son itinéraire, ni sur l'endroit où il fut dévalisé par des forbans. S'embarqua t- il sur la Moselle, comme le suppose Lecointe, ousurla Meuse, comme le pense Dom Grenier? Est-ce avant d'arriver à l'Océan et à mi-chemin qu'il fut attaqué par les pirates, comme le disent beaucoup d'historiens ? Nous
1 Voir les articles spéciaux que nous consacrerons à S. Witmar et k S. Gislemar.
1 Saxo le grammairien [Historia danlca), auteur souvent peu exact, a prétendu qu'Harald était retourné plus tard au paganisme ; mais M Kruse et Mgr de Ram ont fort bien fait remarquer qu'il est invraisemblable que Louis le Débonnaire eût laissé un domaine à peu près féodal de son empire sous l'autorité d'un apostat.
* Il paraît, dit Mgr de Ram, que les envoyés du roi Birn étaient aussi des commerçants que leurs liaisons avec les chrétiens avaient gagnés à l'Évangile, et qui, par la nature de leur profession, avaient intérêt à fonder des communications pacifiques entre leur patrie et le monde chrétien.
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(Timons mieux adopter l'opinion des écrivains allemands modernes qui ont dû s'inspirer d'anciennes traditions. Anschaire se serait embarqué sur la Meuse et aurait d'abord été installer son compagnon Gislemar dans le Jutland, et de là il aurait fait voile vers la Suède. Après avoir triomphé d'une première attaque des écumeurs de mer, nos voyageurs éprouvèrent une défaite complète dans une seconde rencontre. Ils furent obligés de gagner à pied le rivage d'une île de la Baltique, en abandonnant aux pillards leur vuisseau et presque tout ce qu'il contenait. Anschaire déplora surtout la perte des présents que Louis le Débonnaire lui avait confiés pour le roi de Suède et les quarante volumes qu'il avait emportés avec lui.
Loin de se laisser décourager par un si fâcheux contre-temps, les deux courageux apôtres entreprirent de faire à pied la longue route qui leur restait, et de traverser en barque les bras de mer qu'ils rencontreraient 1 . Ils arrivèrent ainsi, pendant l'automne de 829 au port de Birca a qui, selon les uns, serait nieactuelle de Biorkô a,et, selon d'autres, l'ancienne Sigtuna, située sur les bords du lac Mélar 4, non loin du lieu où est aujourd'hui Stockholm.
* Interjacentla maria transetuites. Ceux qui supposent que les missionnaires abordèrent sur les côtes de Suède sont obligés d'entendre par là de grands lacs. Nous croyons qu'il s'agit des bras de mer qui séparent la Fionie, le Séeland et la Gothie.
* Aliàs : Biorc. Bjorc, Biorque.
* Adam dk Bhême et M. Pkhtz.
* Lundblad, de Birca et Sigtuna tma eademque civitate. Lond.,
192 S. ANSCHAIRE, MOINE DE CORDIE.
Le roi Birn qui résidait dans ce port de commerce lit aux deux apôtres un favorable accueil ; et, après avoir pris l'avis de son conseil, leur permit de prêcher l'Évangile. Cette mission leur était facilitée par la renommée des Francs qui remplissait tout le Septentrion, et aussi par la présence d'un bon nombre de captifs chrétiens qui avaient déjà propagé leurs croyances. Les conversions se multiplièrent bientôt; nue des plus importantes fut celle de Hergeir ou Herigare, qui était /ar/, c'est- b -dire gouverneur de Birca. C'est lui qui fit construire sur ses terres la première église qui s'éleva sur le sol de la Suède.
Vers le milieu de l'an 830 Ànschaire prit congé du roi qui lui remit une lettre pour son souverain *; il revenait en France pour rendre compte de sa mission à Louis le Débonnaire et rechercher avec lui les moyens de perfectionner l'œuvre qu'ilavait ébauchée. On crut que la voie la plus expéditive, pour arriver à la conversion des barbares du Nord, serait la création immédiate à Hambourg [Hammaburg) d'un siège archiépiscopal, centre futur d'opération pour les missions du Nord. C'était, au reste, la réalisation d'un projet conçu par Charlemagne, lorsqu'il eut livré la province transalbiue-saxonne ou Nordalbingie à ses alliés les Slaves-Abotrites, pour remplacer les aborigènes saxons qu'il avait transplantés ailleurs.
1 Mgr de Ram dit en 831 ; Lecointc, en 829 ; et Mabiilon, nu commencement de 830 : ce qui ne nous semble pas conforme au texte de Rcrabcrt : Peracto itaque apud eos allero dimidio anno. Il s'agit là des six premiers mois d une année commençant à Pâques, qui s'ajoutent aux six derniers mois de Tan 829.
! Elle était probablement écrite en caractères runiques.
S. ANSCHAIRE, MOINE DE COItBIE. 193
Mgr de Ram 1 dit à ce sujet : « Ce fut alors que Oharlemngne résolut de faire de Hambourg (château qu'il avait fondé) la métropole de laNordalbingie, de la Vandalie et de la Scandinavie. Dans ce dessein, il fit agrandir et embellir l'église de Sainte-Marie et la fit desservir par le prêtre Héridag, auquel il assigna pour résidence, en cas d'invasion des Normands, le monastère de Renaix : Cellam Rodnach in Gallia. Amalaire, archevêque de Trêves, bénit l'église. Pendant que l'empereur s'occupait de réaliser ses généreux projets, la mort le surprit le 28 janvier 811, et l'exécution de cette grande œuvre fut réservée à son fils Louis. Ce dernier érigea la ville de Hambourg en évêché, du consentement ecclésiastique funa mm conscnsu ecclesiastico) : ce sont les propres expressions du Capitulaire concernant l'établissement de l'archevêché de Hambourg. L'empereur ne pouvait s'exprimer d'une manière plus claire et plus positive, pour montrer que, dans ce cas, il n'agissait point de son autorité privée et en vertu d'un droit qui ne peut être exercé que par l'Église. Marchetti 2 prouve que le texte d'Adam de Brème relatif à l'érection de la métropole de Hambourg a été altéré par Fleury . »
Personne ne pouvait occuper plus utilement qu'Anschaire le nouveau siège ; familiarisé avec les mœurs et les idiomes des peuples du Nord, il était doué d'ailleurs d'une grande énergie de caractère, d'une profonde pénétration et d'une piété éprouvée. Son biographe ne nous dit point si c'est à l'ancienne
1 Hayiogr. nat., I.
* Critique de t'Jlist. ercl. de Fleury. n, 31.
ou à la nouvelle Corbie ' qu'il passa les mois qui s'écoulèrent entre son retour et son départ pour Hambourg. Peut-être resta-t-il à la cour de l'empereur. Il fut sacré vers l'âge de trente ans, en mai ou en juin 851 2, h Ingelheim, selon les uns, a Aix-la-Chapelle, selon les autres. Le consécrateur fut Drogon, éveque de Metz, assisté de Villeric, évêque de Brème, et de Hellingaud, évêque de Verden; la présence de ces deux derniers prélats prouve assez qu'ils renonçaient à leur juridiction sur les parties de leur vaste diocèse, qui allaient constituer celui de Hambourg. Parmi les dignitaires qui assistaient à cette solennité, on cite trois archevêques : Otgar de Mayence, lletti ou Hetton de Trêves 3 et Ebbon de lteims \
Avant de prendre possession de son siège, Anschaire voulut faire confirmer cette fondation par l'autorité apostolique ; il se rendit donc à Rome avec trois délégués de l'empereur : Bernold, évêque de
1 Le Bréviaire de Mgr de la Motte s'exprime ainsi : inclus duorum regnorutn fide (ce qui est très-exagéré) in Corbeiam novam red- • iit. Le Propre actuel a supprimé novam. Le seul retour certain d'Anschaire à notre Corbie est celui qui s'accomplit entre la mission du Danemark et celle du Suède.
* Fleury et D. Grenier disent en 830; Mabilîon, en 832; Adam de Brème, en 833. Nous suivons l'opinion des historiens modernes de Hambourg.
* On avait prétendu qu'Hetti n'était pas encore sacré à cette époque. Henschcnius a prouvé (t. 1 Fcbr. p. 391) qu'il fut ordonné non pas en 832, mais en 826.
* u II est remarquable, dit D. Calmct (Histoire de Lorraine, if 618), que l'on ait donné cette commission à Drogon.de Metz, plutôt qu'à aucun des trois archevêques qui assistent à cette cérémonie ; mais on doit se souvenir que Drogon était frère de l'empereur et portait le titre d'archevêque. »
S. ANSCHAIÏtE, MOINE DE CORBÎE. 195 •
Strasbourg, Rotade on Ratold, évoque de Soissons, et le comte Gérold, comte de la marche de Pannonie. Le pape Grégoire IV ne se borna point à confirmer l'érection de la métropole de Hambourg et le choix du premier titulaire ; il nomma Anschaire son légat auprès des peuples du Nord, tout en maintenant le môme titre à Ebbon, archevêque de Reims qui, dix ans auparavant, avait reçu la même mission du pape Pascal Ier. Le souverain Pontife, partageant les espérances de Louis le Débonnaire sur l'avenir de l'église de Hambourg, accorda à perpétuité à ses archevêques le droit de porter le pallium, et décréta que les successeurs d'Anschaire seraient sacrés au palais de l'empereur, jusqu'à ce que le nouveau siège métropolitain eût des suffragants.
La bulle de Grégoire IV, en énumérant les peuples du Nord qu'il soumettait à la juridiction de son légat Anschaire, cite le Groenland et l'Islande a. Divers critiques 3 ont supposé que ce passage était une addition postérieure faite au texte primitif, par cette seule raison que l'Islande et surtout le Groëuland d'Amérique ne devaient pas être connus à cette époque. Ils se sont évidemment trompés, car nous retrouvons la mention de ces deux contrées dans un
* Ebbon céda à Anschaire, du consentement de l'empereur, le monastère de Wedel, situé au-dessous de Hambourg, sur la frontière du Danemark. C'était l'usage d'annexer les biens d'un monastère à chaque nouvel évcché qu'on fondait chez les barbares.
* In omnibus circum quoque gentibus Danorum, Norlwchorum, Farriaî (Fionie), Gronlandan, Haelsingalandan (Halland), Islandon, Scridevindum (Finlande), necnon omnium scptentrionalium et orientalium nationum, quoeumque modo nominatorum.
5 Henscijemus, Mabii.lon, etc.
19G S. ANSCHAIRE, MOINE DE COKBIE.
diplôme de Louis le Débonnaire, daté de 851 1 ; dans le prologue de la vie de S. Rembert, écrite par un Anonyme du IXe siècle 2 ; dans une cbarte de Jean X, datée de 915; dans un diplôme de Victor II (1055) 3 ; et dans Adam de Brème * qui écrivait au XIe siècle. Il est impossible d'admettre que des interpolations se soient glissées dans des textes «i divers et Ton ne voit pas d'ailleurs quel mobile aurait pu motiver ces altérations \
En ce qui concerne l'Islande, l'érudition moderne a reculé la date de sa découverte qu'on ne faisait jadis remonter qu'à l'an 861 . Un manuscrit de Dicuil, publié par M. Walckenaer, prouve que cette terre de glace (Ice land) a été visitée dès l'an 795 par les Irlandais 6.
Il est donc certain que l'Islande et le Groenland étaient connus du temps de S. Anschaire, et il n'est pas impossible qu'il y ait envoyé des missionnaires.
1 In gentibus Danorum, Suecorum, Norweorum, Farriae, Gronlandon, Islandon,Scredevindon,et omnium septcntrionalium. (Apud Lkcointe, vin, 319.)
• Unde predicatio verbi Dei finitimis fieret populis Suconum, Nonreorum, Farriae, Gronlandan, Islaridan, Scridwndan, Slavol'um....
s Pkbtz, Monument, germante, u. 775.
k Hist. episc Hamburg.
• La bulle de Grégoire IV a été également mise en suspicion par Jaffé [Regesla Pontifîcvm Romanorum, p. 328), à cause d'une longue exhortation pastorale qu'on retrouve dans d'autres documenta. Mais ce passage interpolé ne figure point dans le texte publié par Staphorst (Hamburgischer Kirchen geschichte, i, 31), et reproduit par Mgr de Ram.
• Lktronne, Recherches géographiques sur le livre : De Mcnsura orbis terrœ, par Dicuil.
S'il ne l'a point fait, ce fut du moins très-probablement l'œuvre de ses successeurs 1 : ce qui expliquerait les vagues traditions chrétiennes qu'on a constatées en Amérique, au moment de sa découverte a..
L'empereur confirma par un diplôme l'érection de la métropole de Hambourg. Cet acte est daté de la 21e année de l'empire de Louis, ce qui correspond à l'an 834 3. Cette même année, l'empereur fit don au nouveau siège épiscopal du couvent de Thurolt, plus tard Thouroutte, dans le diocèse actuel de Bruges *. C'était tout à la fois un lieu de refuge, en cas d'irruption des barbares, un noviciat pour former des missionnaires, et une source de revenus pour rendre moins précaire la position de ceux qui allaient se fixer aux dernières limites du monde civilisé.
Un écrivain de talent, qui n'est pas toujours exempt de préjugés contre l' Eglise, M. Frantin, a ainsi apprécié le concours éclairé que prêta Louis le Débonnaire à S. Anschaire dans son œuvre civilisa-
1 II est certain que le prêtre Saxon Frédéric prêchait en Islande vers 981 ( Alzog, JJist. de l'Eglise), et que le Groënland fut évangélisé par un évêque, quatre cents ans avant Christophe Colomb (Dollinqer, Ilist. de l'Eglise, n).
1 ROHRBACHER, XI, 485.
5 D. Rivet {Hist. l'Ut, de la France, v, 279) pense que c'est en 832 et qu'il faut lire non pas la 21* année du règne de Louis, mais la 19% parce qu'Ebbon, archevêque de Reims, honorablement traité dans ce diplôme, était tombé en disgrâce en 834, ce qui amena son exil l'année suivante.
4 L'acte de donation se trouve dans les Concilia Germanix de Hartzheim, il, 161 ; — Malbrancq (de Morinisy il, 227) nous dit qu'Anschairc alla visiter Thouroutte avec l'empereur, en 834.
trice 1 : « Par cette snge conduite, Louis étendait sa réputation et son nom chez les nations étrangères, et y faisait pénétrer en même temps la doctrine pure du Christianisme. Où les armes de son père s'étaient arrêtées, Louis dirigeait des missionnaires chargés de faire au loin des conquêtes pacifiques, qui devaient tourner à la gloire de la religion comme à l'affermissement de son empire. C'est seulement ainsi qu'on pouvait comprimer la pétulance des nations Scandinaves qui menaçaient de loin ses provinces. L'empire des Francs avait atteint ses limites. Contre de nouveaux ennemis, il n'avait d'autre sauvegarde que l'extension paisible de ses mœurs, de son culte et de ses lois qu'il avait imposés à la Germanie. Louis était jusque-là le véritable héritier de Charlemagne. À l'exemple de son père, il faisait concourir l'autorité du Siège apostolique et la force de l'empire ; il posait dans le lointain une base immortelle à la prospérité de sa nation, si un vent orageux qui allait bientôt souffler du uord, n'eût renversé 1' œuvre de sa sagesse. »
De si vastes régions à convertir dépassaient les forces d'un seul apôtre. Anschaire obtint bientôt un coadjuteur spécialement chargé de la mission de la Suède : ce fut l'évêque Gauzbert, propre parent d'Ebbon, qui, d'après un usage dont on trouve d'autres exemples chez les nations réputées barbares, changea de nom à son ordination et prit celui de Simon.
L'archevêque des Nordalbingiens put alors réser-
» Louis h Pieux et son siècle, if 387.
ver tous ses soins a la direction de son diocèse et h la conversion des Danois. 11 construisit une cathédrale sous le vocable de S. Pierre, forma une riche bibliothèque, créa un monastère qu'il peupla de religieux de Corbie et développa le bien être matériel de ses diocésains. Il achetait des enfants danois et slaves, en délivrait d'autres de la captivité, les consacrait au service de Dieu, et en envoyait un certain nombre h Turholt, pour les former h la vie monastique et à la prédication de l'Évangile.
Un désastreux événement vint compromettre, en 8io â, le fruit de quinze années de travaux. Les Normands, ayant à leur tôte le roi Roric ou Érick, descendirent l'Elbe et vinrent surprendre Hambourg, eu l'absence du comte Beruaire, gouverneur de la ville. Le prélat et les habitants essayèrent un instant de résister aux flots des barbares, en espérant quelque renfort : quand tout espoir fut perdu, Ànschaire, après avoir pris dans la cathédrale les reliques de S. Sixte et de S. Sinice 2, se hâta de fuir, n'ayant pas même de manteau 3. Ceux qui ne purent le suivre furent tués ou emmenés en esclavage. Durant un jour et deux nuits de pillage, l'incendie dévora l'église, le monastère, la biblio-
1 C'est la date donnée par les Annales de Fulde et par celles de Metz, dont le témoignnge est préférable à l'opinion d'Adam de fitême et de Krantz, qui placent cet événement en 830.
* Anschaire avait apporté à Hambourg et partagé, entre ses diverses églises, les reliques de quatre saints évoques de Reims, Sixte, Sinice, Maternien et Remi, que lui avait données l'archevêque Ebbon.— Adam »k Hiiême, Hist, episc. Hamb.
3 Sine cappa sua evasit, dit son biographe. La Biographie universelle exagère en disant qu'il s'enfuit à Riônc fresque nn'
200 S. ÀNSCHAIRE, .MOINE DE CORME.
thèque et une grande partie de lu ville. Anschaire, qui voyait disparaître en un jour le fruit de tant de labeurs, loin de se laisser abattre par la tristesse et le découragement,- se plaisait à répéter avec le saint homme Job : Dieu m'avait tout donné, il m'a tout enlevé, que son saint nom soit béni!
L'évêque Gauzbert subit, de son côté, de terribles épreuves. Une peuplade suédoise se souleva contre lui, envahit sa maison, immola sous ses yeux son neveu Nithard et chassa le pontife avec ses prêtres du pays qu'ils avaient arrosé de leurs sueurs.
La Suède devait rester sept ans sans ministre de l'Évangile. Le gouverneur de Birca, Hergeir, fit de généreux efforts pour empêcher la destruction complète de lu foi. Sur sa demande, Ànschaire lui envoya un saint anachorète nommé Ardgaire, qui put lui administrer les derniers sacrements et rendre le même service à une vertueuse dame nommée Frideburge, qui, pressée de sacrifier aux idoles, avait courageusement refusé a. Ardgaire retourna ensuite dans sa solitude.
Après le pillage de Hambourg, Anschaire avait cherché un refuge d'où il pût continuer à adminis-
1 Comme la date de son martyre est inconnue, on célébrait sa fête en Allemagne le jour même de celle de S. Anschaire, cestà-dire le 3 février.
1 Le biographe de S. Anschaire donne à ce sujet un détail fort curieux, que nous ne connaissions pas quand nous avons publié notre brochure sur la Béserve du Précievx-Sang (1859). Il nous apprend que Frideburge, voyant partir sans espoir de retour le prêtre qui lui administrait la communion, garda du vin consacré fit avertit sa fille de le lui administrer en viatique, quand elle approcherait de sa dernière heure.
trer sou diocèse. Mal accueilli pur son voisin Leuderich , successeur de Willeric sur le siège de Brème, mais qui n'avait point hérité de son désintéressement, il trouva un asile chez une pieuse dame nommée Ikia et obtint de sa générosité la terre de Ramelslohe ou Ramsola, située à trois milles au sud de Hambourg, où il s'empressa de bâtir un monastère dédié à S. Sixte et à S. Sinice 1 .
C'est de là que le saint archevêque s'efforçait de réparer les ruines causées par l'invasion des Normands, quand un nouveau désastre vint paralyser ses efforts. Dans le partage que firent entre eux les fils de Louis le Débonnaire (845), la plus grande partie de la Flandre échut à Cliarles le Chauve, qui donna le couvent de Thurolt à un de ses partisans, Reginaire ou Rai nier Ier, comte de liai na ut. C'était à peu près l'unique source des revenus des missionnaires, que l'indigence vint bientôt accabler. Beaucoup de moines de Corbie se virent alors contraints de retourner en Picardie. S. Anschaire voulut lutter jusqu'au bout contre les obstacles. Il resta à son poste avec un petit nombre de collaborateurs, dont le plus aimé était Rembert, qu'il avait fait élever au monastère de Thurolt, et qui devait un jour être tout à la fois son biographe et son successeur.
Louis le Germanique, troisième fils de Louis le Débonnaire, fut touché du misérable sort de cette colonie chrétienne, appelée à exercer une si grande influence sur les régions du Nord. Il résolut d'unir
1 Alzog {H ht. de VÉgl.) dit à tort qu'il se réfugia dans le monastère de Thurolt, en Flandre.
202 S. ANSCHAIRE, MOINE DE CORDIE.
ii l'archevêché de Hambourg le siège de Brème, que la mort de Lettderich avait laissé vacant. Dans nu concile, tenu h Mayence en 847, on approuva ce projet, attendu que le diocèse de Hambourg, pourvu seulement de quatre églises baptismales, était resserré dans des limites trop étroites, et que, désolé plusieurs fois par les invasions des Normands, il ne pouvait subvenir aux besoins de ses prêtres. Pour ôter tout prétexte de plainte à Valdegaire, évêque de Verden, on lui restitua la partie de son diocèse qui en avait été distraite en 831. Anschaire devint ainsi, en 849, évêque de Brème, et résida dans cette ville.
Plus tard, on trouva singulier que le siège de Hambourg, pour lequel il avait été ordonné, et dont l'érection avait été confirmée par le Pape, eût fait retour à l'évêque de Verden, par cette seule raison qu'il était situé au-delà de l'Elbe. Un échange de territoire eut lieu alors entre les deux évêques voisins, et Anschaire étendit de nouveau sa juridiction sur Hambourg.
Lorsque Gonthier fut élevé sur le siège de Cologne, Anschaire le pria de confirmer l'érection de Brème en métropole, son union avec celle de Hambourg et sa nouvelle délimitation. Le refus de Gonthier fit soulever cette question au concile de Worms, tenu en 857, en présence des deux rois Louis le Germanique et Lothaire. Quand l'archevêque de Nordalbingie eut exposé les faits, il se vit soutenu par les deux monarques et tous les prélats, en sorte que l'archevêque de Cologne fut obligé de consentir, sauf approbation du Saint-Siège, à une mesure qui lui
avait paru léser les droits Je son église, puisqu'elle allait être dépossédée de sa juridiction sur le diocèse de Brème. Dans l'impossibilité de se rendre a Rome, Anschaire y députa son disciple Norfrid pour accompagner l'évêque Salomon, ambassadeur de Louis le Germanique. S. Nicolas Irr accueillit favorablement la demande qui lui était faite. Dans un décret daté de l'an 858, après avoir rappelé que son prédécesseur Grégoire IV avait établi Anschaire premier archevêque des Nordalbingiens et fixé son siège à Hambourg, il le conBrme dans ce poste, en le déclarant son légat pour annoncer l'Evangile aux Suédois, aux Danois, aux Slaves et aux nations voisines. 11 approuve le roi Louis d'avoir uni le siège de Brème à celui de Hambourg et ordonne qu'ils n'en fassent plus désormais qu'un seul, sans que l'archevêque de Cologne puisse y mettre opposition 1 .
« Les Suédois et les Danois, dit à ce sujet l'abbé Rorhbacher, feraient bien de se souvenir que c'est par les envoyés du Siège apostolique qu'ils ont reçu la lumière de l'Évangile et que, sans eux, ils seraient encore assis dans les ténèbres de la barbarie. »
En prenant possession de son siège de Brème, Anschaire s'était lié avec Horich le Vieux, qui régnait seul alors sur le Danemark, et qu'on a parfois confondu à tort avec Roric, frère du roi Harald. Ce prince, qui n'entreprenait rien sans consulter Anschaire, lui permit de fonder une église et une maison de missionnaires à Haddeby (aujourd'hui Schleswig) et dans diverses villes du Holstein, déclarant qu'il
1 HaiitzheiMj Concilia germanica, 11, 161 et 170.
ne s'opposait point à ce que ses sujets embrassassent librement le Christianisme, qu'il considérait lui-même d'un œil favorable
Ceux qui avaient été baptisés autrefois purent alors afficher sans crainte leurs croyances. Des païens se convertissaient en grand nombre: beaucoup d'entre eux, après avoir reçu le signe de la croix, restaient dans les rangs des catéchumèues ; ils assistaient aux offices, mais ils différaient la réception du baptême h la fin de leur vie, pour être certains d'arriver sans aucune souillure aux portes de l'éternité. D'autres, affligés de diverses maladies, après avoir éprouvé combien était vaine l'invocation des idoles, recouraient au baptême ; et, en même temps qu'ils recevaient la grâce, ils obtenaient la guérison de leurs maux.
Ànschaire ne pouvant oublier le triste sort de la Suède, voulut essayer encore une fois d'y implanter le Christianisme, et après s'être assuré l'appui du roi Horich, il proposa à l'évêque Gauzbert de reprendre avec lui cette œuvre interrompue. Celui ci insista sur tous les périls d'une pareille entreprise, s'excusa de ne point oser affronter une seconde fois les fureurs des barbares, que sa présence pourrait irriter de nouveau :« Il vaut mieux, ajouta-t-il, que vous y retourniez vous-même, parce que vous avez été bien reçu une première fois. Je vous confierai mon neveu Erembert qui pourra rester dans ce pays, si vous voyez qu'il y ait lieu de continuer la mis-
1 Cette sympathie n'alla point jusqu'à la conversion. Bucclin se trompe donc doublement en disant qu'Anschairc baptisa les deux rois Bcron (Birn) et Hcrric (Horich).
S. ANSCHAIRE, MOINE DE COUDIE. 205
sion. » Les deux prélats, étant tombés d'accord, allèrent exposer leurs projets à Louis le Germanique qui encouragea cette entreprise, comme jadis l'avait fait son père.
La résolution prise par S. Anschaire avait été inspirée par une vision où lui apparut son ancien maître, S. Adélard. L'abbé de Corbie, en empruntant les paroles des Psaumes et de Jérémie, lui fit comprendre que Dieu l'avait prédestiné h semer la foi au milieu des rochers et des glaces du Nord, et qu'il devait de nouveau retourner aux extrémités des régions boréales.
Horich fit accompagner S. Anschaire d'un de ses officiers et lui remit une lettre de recommandation pour Olaiïs ou Olaf, qui avait succédé h son père, le roi Birn. Il lui mandait qu'il avait favorablement accueilli le missionnaire envoyé parle roi des Francs, qu'il n'avait eu qu'à se louer de son exquise bonté; et qu'il espérait que toute liberté lui serait donnée, pour annoncer en Suède les vérités qu'il avait prêchées en Danemark. Après vingt jouis de navigation, Anschaire, accompagne de son fidèle ami Rembert, arriva en l'an 853 à Birca où se tenait alors un litig ou assemblée nationale. Un imposteur, qui prétendait avoir assisté aux conseils des dieux, tenait ce langage, en leur nom, au roi et au peuple : — «Depuis longtemps nous vous sommes propices et nous avons répandu sur vous l'abondance et la prospérité : cependant voici que vous négligez les sacrifices, et, ce qui nous est le plus odieux, vous avez accueilli le culte d'un Dieu étranger ! Si vous voulez rentrer en grâce auprès de nous, n'écoutez plus un enseigne-
ment contraire au nôtre. Voulez- vous absolument augmenter le nombrede vos dieux, nous accueillerons volontiers dans nos rangs immortels votre ancien roi Eric. »
Ce n'était point assurément un moment favorable pour le dessein que se proposait Ànschaire : aussi ses amis le pressaient- ils de prendre la fuite. Le courageux apôtre qui désirait le martyre, bien loin de le redouter, ne fut point de cet avis; il invitale roi à diner et lui exposa le but de son voyage. Celuici, charmé de ses présents et de sa bonne grâce, lui fit un excellent accueil; il dit que les chrétiens avaient été chassés par une émeute populaire où n'avait point trempé la volonté du roi, son prédécesseur ; qu'il ne pouvait toutefois prendre sur lui d'accorder l'autorisation sollicitée; que cela dépendait de la volonté du peuple qu'il consulterait dans une assemblée générale; et que l'arrêt des dieux serait exprimé par le sort ' .
En attendant le ting, le saint évêque s'adonnait au jeûne et à l'oraison, fort inquiet d'un résultat qui dépendait de l'aveugle caprice du hasard. Il fut complètement rassuré par une inspiration qu'il eut eu célébrant les sainte mystères, et qu'il fit connaître au prêtre qui l'assistait. Son attente ne fut pas trompée : le sort consulté déclara que la volonté dos dieux était que toute liberté fût donnée aux apôtres de la religion chrétienne. Le roi fit connaître
1 Tacite parle de cet usage, de Moribus Germanorum, % 10.— Jules César [de Bello gall.t 1. I) mentionne aussi cette coutume : « Ut matresfamilias corum sortibus et vaticimtionibus deelararent utrum prœlium committi ex usu esset, neenc. ■
cet arrêt dans un ting tenu à Birca : une partie de l'auditoire murmurait de cette décision, quand un vieillard prit la parole en ces termes : « Écoutez, peuple et roi ! plusieurs d'entre nous savent que le Dieu des chrétiens protège ceux qui mettent en lui leur confiance. N'en est-il pas beaucoup qui l'ont éprouvé au milieu des tempêtes et dans d'autres périls? Pourquoi donc rejeter ce que nous savons nous être utile? N'en est-il point parmi vous qui se rendaient autrefois a Dorstad * pour s'instruire de la religion nouvelle : c'est aujourd'hui un voyage que rendent presque impossible les excursions des pirates. Pourquoi d'ailleurs irions-nous chercher bien loin ce que nous avons maintenant sous la main ? Accueillons donc favorablement les serviteurs de ce Dieu qui se montre secourable aux siens et dont la puissance est bien plus grande que celle de nos divinités, devenues indifférentes à notre égard. » — Ce discours, où l'intérêt personnel était habilement mis en jeu, rallia tous les suffrages ; toutefois, le roi dit que son consentement n'aurait son plein effet que lorsque l'autre partie de ses États (probablement le Gothland) aurait donné son adhésion : c'est ce qui eut lieu, et dès lors le Christianisme put légalement étendre ses conquêtes. Anschaire conlia la direction de cette mission à Érembert qui érigea une église à Birca, sur un terrain que lui donna le roi.
Anschaire, plein de confiance dans l'avenir, put alors retourner dans sa ville épiscopale. Pendant sa navigation, il eut un songe où il fut rendu témoin
1 Aujourd'hui Deurslède, près d'Utrecht.
des douleurs qu'endura Notre-Seigneur dans sa passion, et d'où il conclut que les serviteurs de Dieu devaient supporter patiemment les maux de la persécution , pour augmenter la gloire de leur divin Maître.
Devant nous borner à ce qui concerne directement Anschaire, nous ne croyons pas devoir nous étendre sur les succès que remporta son disciple Erembert. Nous nous bornerons donc à dire qu'Oluf reçut bientôt le baptême, qu'il remporta une grande victoire en Courlande, dont on attribua l'heureuse issue au Dieu des chrétiens, et qu'il fut massacré dans une sanglante bataille que lui livrèrent les pirates.
Son fils, qui portait le même nom, lui succéda en 854 et se montra d'abord hostile à la religion chrétienne : mais plus tard il appela Anschaire auprès de lui, lui permit de bâtir une église dans la ville de Ripen et l'autorisa même à faire réunir les fidèles an son des cloches, ce qui jusque la n'avait pas été toléré.
De sa résidence à Brème, S. Anschaire s'occupait toujours de la mission du nord. Il envoya du Danemark plusieurs prêtres, dont l'un nommé Rimbert, danois de nation, recueillit d'abondants fruits de sou zèle. Le saint archevêque rendait compte à Ebbon de Reims, de ses succès et de ses espérances. — « Je suis certain, lui écrivait-il, que Dieu fera fructifier nos efforts et que son nom finira par être
1 Ripa Cimbrica. Cette église fut confiée au piètre Rimbert, qu'il ne faut pas confondre avec S. Heinbcrt, le futur archevêque de Hambourg.
S. ANSCUAMin, MOINE DE CORIHE. 209
adoré jusqu'aux extrémités du nord ». C'était pour obtenir lu réalisation de ces vœux qu'il offrait à Dieu ses ardentes prières et ses œuvres de pénitence. Le but qu'il se proposait ne fut atteint pourtant que bien longtemps plus tard : car le Christianisme ne triompha complètement en Suède et en Danemark, qu'au milieu du XIIe siècle, et ce ne fut qu'en 1161 qu'une église chrétienne s'éleva sur les ruines du fameux temple d'Upsal.
Les vertus qu'Anschaire avait pratiquées dans l'ancienne et la nouvelle Corbie brillèrent encore d'un plus vif éclat quand il fut revêtu delà dignité épiscopale. C'était surtout S. Martin qu'il prenait pour modèle dans sa conduite. Revêtu jour et nuit d'un cilice, il se retirait souvent dans une cellule solitaire 1 pour vaquer a la contemplation, quand les devoirs de la prédication, le soin des pauvres et les intérêts de sa mission lui laissaient quelques jours de liberté.
Un peu de pain et d'eau, qu'il prenait au poids et à la mesure, suffisait à sa nourriture ordinaire, surtout quand il vivait dans sa retraite. Ayant conçu quelque vanité de cette rude abstinence, il se reprocha amèrement sa faiblesse et finit par dompter ces suggestions de l'amour-propre. Un songe l'aida à eu triompher; il se crut transporté dans les Cieux, et, les comparant avec les tristes réalités de la terre, il comprit désormais que tout ce que nous possédons do bon ne provient pas de nous-mêmes, mais de Celui de qui procède tout don parfait.
1 Adam de Brème désigne cet oratoire isolé, consacré à S. Sixtt^ kous lft nom de Uzchoe in terra holsalia, I. 1. c. xxxi.
T. i. li
En vieillissant, le saint évêque fut obligé d'atténuer un peu ses mortifications ; mais il y suppléait en redoublant d'aumônes et de prières, et en rachetant des captifs, auxquels il donnait la liberté, ou qu'il faisait instruire pour le service de Dieu.
Pour alimenter sa piété, Anschaire écrivit de grands cahiers en caractères tironiens où il exprimait ses pensées sur les grandeurs de Dieu, le bonheur du ciel et la crainte des châtiments éternels. Pour composer cet ouvrage, il avait emprunté des livres a la bibliothèque de la nouvelle Corbie.
S. Anschaire dicta aussi à son disciple S. Rembert un recueil de prières qu'il désigne sous le nom de Pigmenta, « voulant faire entendre par là que c'était un fard mystique qui donnait aux Psaumes une nouvelle beauté 2 ». C'étaient des oraisons dont le fond était emprunté à l'Écriture sainte et aux Pères de l'Eglise, s' adaptant à chaque psaume. On doit les ranger dans la catégorie de ces prières, attribuées à Bèdeet à Àlcuin, qui devaient remplacer le Gloria Patri de chaque psaume 3. L'unique but que s'était proposé l'auteur était d'entretenir sa componction et d'alimenter la source de larmes dont sa vieillesse était favorisée. Il récitait souvent ses compositions, tantôt en exaltant la félicité des Saints, tantôt en déplorant ses fautes et celles des pécheurs.
1 Codicea magni propria manu per notas conscripsit. — Dom Grenier [îoe. cit.) se demande si ce ne sont pas des livres de chant. Mous croyons qu'il s'agit ici des signes d'abréviation, dont Tiron, affranchi de Cicéron, fut l'inventeur.
f D. Rivet, Hist. litl.y v, 282.
* Les Anscharii pigmenta ont été publiés à Hambourg, en 1846, par M. Lappenterg.
S. AXSCIIAIUE, MOINE DE CORDIE. 211
Le seul ouvrage qui nous soit resté complet d'Anschaire 1 est une Vie de saint Willehald, premier évôque de Brème, mort vers 790. Le style en est remarquable pour l'époque : les meilleurs critiques en ont loué la simplicité et l'esprit judicieux *. -
De toutes les lettres qu'Anschaire écrivit à des évêques, a des princes chrétiens, aux rois de Suède et de Danemark, il ne nous reste qu'une épître qu'il adressa à Louis le Germanique et à divers évêques en leur envoyant son recueil des privilèges accordés parle Saint-Siège aux missions du Nord. Il y fait preuve d'une grande modestie, en attribuant à Ebbon tout le mérite des conversions opérées dans les régions septentrionales. Car, en réalité, les deux voyages d'Ebbon en Danemark avaient été plus politiques qu'apostoliques, et leur résultat n'avait guère profité à la propagation de l'Évangile.
Ces occupations littéraires ne détournaient point le saint évôque du travail manuel que recommande la règle deS. Benoît. Il faisait des (ilets, pour donner l'exemple aux missionnaires qui, d'après ses recom-
* Le baron Henecken (Idée générale d'une collection complète d'estampes* Leipsick, A771, in-8", p. 292) attribue à S. Anschaire non-seulement le texte d'un manuscrit du IXe siècle intitulé : Historié Veteris et Novi Testament* , mais aussi Jes peintures dont il est enluminé. Nous empruntons cette indication à une note de M DuBcvel, dans son édition (lu Trésor de Corb:e.
s Cette biographie a été publiée par Cœsai tus < Triapostolatus Scptentrionis) ; par Mabillon {Act. Ben., iv, 401); par Fubiicius (Hist. Hamb , u) ; et par Mignc (Patrol. /«/., c<vm, ION). — D. Cocquelin se trompe quand il prétend qu'Anschaire écrivit les Gesta jtredecessorum
3 Cette lettre se trouve dans la Palrologie de ' Migne, cxviu,
212 S. ANSCHAIttE, MOINE DE CORB1E.
mandations, devaient, comme S. Paul, gagner leur vie par leurs travaux et ne point donner prise au soupçon d'intérêt personnel en acceptant des legs.
Soit qu'il se livrât a ces occupations, soit qu'il s'habillât, ou qu'il se préparât à célébrer les saints Mystères, en assistant h trois ou quatre messes, il entretenait sa piété en chantant des psaumes ou des litanies. C'était se conformer aux statuts de son ancien maître Adélard qui exige que les cuisiniers eux-mêmes, en préparant les repas, sanctifient leur besogne par la récitation des psaumes.
Ses aumônes étaient extrêmement abondantes et se déversaient de tous côtés. Les dîmes qu'il percevait étaient consacrées h secourir les indigents et les étrangers, dans un hôpital fondé par lui a Brème, et qui devait devenir par la suite une église collégiale placée sous son vocable. Presque tous ses revenus passaient entre les mains des veuves, des orphelins, des anachorètes Son aumônière s'ouvrait toujours à la demande des solliciteurs qu'il rencontrait. Pendant le Carême, il recevait tous les jours et servait à sa table quatre pauvres, deux hommes et deux femmes ; il lavait lui-même les pieds aux premiers et faisait rendre les mêmes soins aux deux femmes par une respectable matrone. Dans le cours de ses tournées pastorales, il ne prenait le repas de ses hôtes que lorsqu'il avait fait asseoir à une table spéciale uncertain nombre d'indigents, auxquels il avait
1 II parait qu'il y avait dans ces contrées des femmes qui se livraient à la vie anachorétique : Anachorelas^ sive viros, sivefeminas... adjuvare stvdebat. N° 61.
S. ANSCHAIKE, MOINE DE COKDIE. 213
offert les ablutions des mains, selon l'usage bénédictin.
Sa plus grande joie était de racheter des esclaves 1 . Reinbcrt raconte toute la joie que manifesta devant lui une pauvre veuve à qui le Saint avait ramené son fils, que des pirates suédois avaient longtemps gardé captif.
Sa confiance en Dieu fut souvent récompensée par des visions et la connaissance de l'avenir. C'est ainsi qu'il apprit que Reginaire, comte de Hainaut, qui employait à son service les enfants normands et slaves qu'on devait préparer à la vie monastique dans l'abbaye de Thuroït, serait un jour puni de ce détournement: ce qui se vérifia bientôt, puisque cet intrus tomba dans la disgrâce, de Charles le Chauve, et perdit la concession faite {intérieurement aux dépens d'Anschaire.
Le biographe contemporain de l'archevêque de Hambourg nous signale une autre circonstance où l'avenir lui révéla ses secrets. Trois ans avant sa promotion à l'évêché de Brème, il s'était senti transporté en songe dans un lieu fort agréable ; là, il vit le Prince des apôtres auquel les habitants d'une ville voisine demandaient un pasteur. S. Pierre
1 Parmi les saints antérieurs à Anschaire qui rachetaient dos captifs, on peut citer S. Augustin, S. Grégoire le Grand, S. Césaire d'Arles, S. Exupère de Toulouse, S. Hilaire, S. Rémi, S. Domnin, S Aredius, S. Martin de Tours, S. Eptade, S. Paulin de Noie, S. Denis d'Alexandrie, S. Êloi. — Beaucoup d'épitaphos chrétiennes de la Gaule portent cette mention ; // racheta des cap» tifs. Voyez dans la Revue archéologique, 1864, t. x, une note dv. M. Le Blant sur le rachat des captif* au temps dos invasions barbares.
21 i S. ANSCHA1HE, MOINE DE COUUIE.
leur proposa Ansohaire; et en même temps le sol trembla, et rEsprit-Saint .descendit du haut des Cieux. Comme les mêmes postulants continuaient à réclamer un évêque , S. Pierre indigné s'écria : « — Ne vous ai-je pas dit que ce serait Ansohaire, et n'avez-vous pas vu l'Esprit-Saint illuminer son front? Cessez donc toute opposition à cet arrêt. » — Anschairc sut dès lors qu'il était destiné à gouverner l'église de Brème et que diverses personnes s'efforceraient d'entraver sur ce point les vues de la Providence.
Plein de sollicitude pour son troupeau, il réalisait le portrait du bon Pasteur tracé par S. Grégoire. Ses éloquents discours, heureusement mélangés de douceur et de sévérité, épouvantaient les pécheurs, réchauffaient les ticdes et répandaient la consolation dans l'âme des affligés.
Ni l'amour qu'il avait pour la retraite, ni la considération de ses commodités personnelles ne lui firent jamais négliger d'entreprendre ce qui pouvait contribuer au bien-être spirituel et môme temporel de ses diocésains. Quand on le consultait sur quelque affaire importante, il était loin de se prévaloir de sa perspicacité naturelle ; il demandait du temps pour réfléchir et ne se prononçait jamais qu'après avoir interrogé Dieu dans la prière.
Un dimanche, qu'il prêchait dans un bourg de la Frise, il s'éleva principalement contre le travail servile des jours de fête. Plusieurs de ses auditeurs n'en voulurent pas moins, ce jour-là même, profiter du beau temps pour ramasser leur foin dans les prés et en faire des meules : mais, vers le soir, elles
furent consumées par le feu du cielT qui respecta celles qui avaient été amassées les jours précédents. Les habitants des villages voisins, en apercevant la fumée, s'imaginaient que c'était l'indice d'une invasion d'ennemis; mais, après information, ils surent que c'était la j liste punition du mépris qu'on avait fait de la parole d'Anschaire.
Parmi les Nordalbingiens, il en était qui, quoique chrétiens, ne se faisaient point scrupule de s'emparer des esclaves qui se retiraient dans leur pays ; ils les employaient à leur service personnel ou les revendaient aux païens. Les personnes les plus notables de la nation se rendaient coupables de cet odieux trafic qu'Anschaire ne savait comment empêcher; encouragé par une vision, il résolut d'affronter tous les dangers d'une telle entreprise ; il réussit si bien, en joignant la menace aux exhortations, que nonseulement la liberté fut rendue à tous les prisonniers, niais qu'il fut convenu que celui qui serait désormais soupçonné d'un tel crime devrait se purger de cette accusation, non point par un simple serment, mais en se soumettant à ce qu'on appelait le Jugement de Dieu. Ceux qui furent témoins de cette conversion se plaisaient à dire qu'ils n'avaient jamais rencontré un homme aussi excellent que l'archevêque de Hambourg.
Anschaire ne portait pas un pareil jugement sur . lui-même : car, lorsqu'on lui parlait des miracles qu'il avait opérés par ses prières et l'onction de l'huile bénite, il s'écriait que, s'il avait quelque crédit auprès de Dieu, il ne lui demanderait qu'un seul miracle, celui de devenir homme de bien.
VIO S. ANKHAIUK. MOINE DE COKDIE.
Anschairc était âgé de soixante-quatre ans, et il en avait passe trente-quatre dans les fonctions épiscopales, quand sa santé déjà ébranlée fut tout a fait compromise par une dyssenterie qui lui dura quatre mois. Il regrettait alors de n'avoir pas cueilli la palme du martyre que lui avaient fait espérer quelques visions, et il s'imaginait que ses péchés l'avaient rendu indigne de verser son sang pour Jésus-Christ. Mais, comme le remarque son biographe S. Rembert, n'y a-t-il pas plusieurs espèces de martyres, et n'en est-ce pas un bien méritoire qu'une vie consacrée aux rudes missions du Nord, éprouvée par le froid, la faim, la persécution des barbares , et abrégée encore par des mortifications volontaires? C'est ce qu'il comprit enfin dans une dernière extase, où Dieu lui assura que ses péchés lui étaient remis et qu'il entrerait bientôt en possession des récompenses éternelles qui lui avaient été promises.
Sentant approcher sa fin, le vénérable évoque fit transcrire plusieurs exemplaires des privilèges que le Saint-Siège avait accordés à son église; il les fit expédier à Louis le Germanique et aux évoques de son royaume, voulant par là confier l'avenir à leur protection.
Notre Saint aurait désiré mourir le jour de la Purification. Le ier lévrier 805, il ordonna de préparer le repas plus copieux qu'on devait offrir le lendemain au clergé et aux pauvres, et de confectionner trois grands cierges de cire ; il les fit mettre, l'un devant l'autel de la Vierge, l'autre à celui de Saint-Pierre, le troisième à celui de SainJ-Jean-Baptiste, voulant par
S. ANSCHAIRE, MOINE DK COURIR. 217
là recommander l'heure de su mort à l'intercession de ces trois protecteurs.
Bien qu'exténué à un tel point qu'il n'avait plus, pour ainsi dire, que les os et la peau, il n'en continuait pas moins de chanter les louanges de Dieu. Le jour delà Purification, tous les prêtres qui se trouvaient présents célébrèrent les saints mystères à son intention. Il ne voulut rien prendre avant que la grand'messe fût terminée: il avait même trouve assez de force pour s'occuper de l'instruction qu'on devait adresser aux fidèles de sa cathédrale. Le saint vieillard passa le reste du jour et la nuit tout entière à exhorter ses piètres, tantôt en particulier, tantôt en commun, afin qu'ils redoublassent de zèle pour les missions du Nord.
Comme on lui récitait les prières des agonisants, il y fit ajouter le Te Deum et le symbole de S. Àthanase. Le lendemain matin, après avoir reçu la sainte communion, il leva les mains au ciel, supplia Dieu de pardonner à tous ceux qui l'avaient offensé, et s'excita à la résignation, en s'écriant avec le saint homme Job (xi, 20) : Puisque nous avons reçu tant de biéns de la main de Dieu, pourquoi ri accepterionsnous pas aussi les maux qu'il nous envoyé. Quand ses forces l'eurent abandonné, il pria son disciple Rembert d'achever pour lui les versets des psaumes qu'il avait commencés : c'est ainsi que, les yeux fixés vers le ciel, il rendit son âme à Dieu le 3 février ' de l'an 865 \
1 Et non pas le 4, comme l'indiquent quelques anciens calendriers.
* En 804, selon l'ancienne manière de compter. Les Petits Bollandistes et quelques autres ouvrages font mourir Anschaire en
Le corps du Pontife fut embaume et inhumé dans la cathédrale de Saint-Pierre de Brème, devant l'autel de la Très-sainte Vierge. Ses obsèques s'accomplirent au milieu d'un deuil universel; les prêtres, les orphelins, les veuves, les indigents surtout, répandirent des larmes abondantes, parce qu'ils comprenaient l'immense perte qu'ils venaient de faire. Le jour même de l'enterrement, Rembert, qui n'était alors que diacre, fut élu d'une voix unanime pour gouverner les diocèses unis de Hambourg et de Brème. On avait peu de jours auparavant consulté Ànschaire sur le choix de son successeur, et il avait répondu : Rembert est plus digne d'être archevêque que moi d'être sous-diacre.
Les écrivains protestants n'ont pu s'empêcher de rendre hommage à l'Apôtre du nord. M. Schiitz, dans son Histoire de Hambourg, s'exprime ainsi : « L'homme qui était prévenant sans vanité, charitable et officieux sans la moindre ostentation, ferme et inébranlable dans les périls et dans l'adversité ; qui renonçait avec joie à tous les avantages de la vie, lorsque la propagation de la foi chrétienne, cette grande et continuelle aspiration de son âme, l'exigeait ; cet homme, dis-je, mérite d'autant plus l'estime de la postérité qu'il recherchait moins, durant sa vie, les louanges du monde, et qu'il relevait par une modestie extrême l'éclat de toutes ses vertus. »
662. Le texte d'Adam do Bièmc, qui vivait deux siècles après lui, ne peut laisser aucun doute : Obitl anno 865, indict. 13 La mémo date est donnée dans les Annales de la nouvelle Coibie, apud Peutx, Mon. gérât., v, 3.
S. ANSCHAIRE, MOINE UE CORUIE.
RELIQUES
Plusieurs églises d'Allemagne, de Suède et de Daneniarck obtinrent de Brème quelques reliques de S. Anschaire.
Adalbert, archevêque de Hambourg et de Brème, envoya à Foulques, abbé de Corbie, en 1048 *, un bras de S. Anschaire, et renouvela, à cette occasion, l'ancienne fraternité qui unissait les moines de Corbie au clergé de Hambourg. Cette précieuse relique fut reçue à Corbie le l«r mars : le jour de Pâques de l'an 1 198, on la mit dans un bras d'argent. Elle a été sauvée h la Révolution et se trouve, depuis 1805, à l'église de Fouilloy.
L'abbaye de Corwey en Saxe obtint au XII* siècle quelques petites reliques de S. Anschaire que lui procura un chanoine de Brème, avec le consentement de son évéque (Madillon, Act. SS. vi, 120).
En 1603, un autel portatif, dont s'était servi Anschaire dans ses voyages, fut transporté de Saxe à Mayencc (Serrarius, de fier. Mogunt. 1. 3, not. 23).
Nicolas Staphorst, dans son Histoire de Hambourg, parle d'un ftfissale Anscharianum qui avait été à l'usage du Saint et qu'il avait peut-être copié de sa main.
La prétendue Réforme a dispersé les reliques de l'Apôtre du Nord. Elles ont été précieusement recueillies depuis un petit nombre d'années; on en conserve dans les églises catholiques de Brème, de Hambourg et de Copenhague. Grâce à la bienveillante intervention de Mgr Tirmachc, évêque d'Adras, Sa Majesté Napoléon III a fait don, en 1864, à l'église de Fouilloy, d'une châsse destinée à contenir le bras de S. Anschaire. Depuis lors, un fragment en a été donné à la paroisse de Corbie.
1 Et non pas en 1043, comme le dit Yllisl. Ml. de la France. vu, 428. — Voyez Gallia christ. , x, 1273; Mabii.i.on, Act. £>'£., vi, 120, et le Proprium Curbciettse.
?iO S. A.NSCIIAIHE, MOINE UE COMME.
CULTE ET LITURGIE
Anschaire fut mis au nombre des saints, peu de temps après sa mort, par S. Rembert, son successeur sur le siège de*Bréme. Cette canonisation fut bientôt confirmée pour toute l'Église par le pape S. Nicolas I".
Dès l'un 882, S. Rembert dédia à son prédécesseur l'église de Brème, qu'il y avait fait construire pour un chapitre de chanoines réguliers. Adolphe Cypreus (ffist. Slevicen$i$i c. vi) affirme que les luthériens ne purent jamais réussir à profaner ce sanctuaire par des entreprises mercantiles, et qu'ils se décidèrent enfin à en faire un hospice d'orphelins.
Jusqu'à la Réforme, Anschaire resta le patron le plus populaire, non-seulement de Brème et de Hambourg, mais de toute l'Allemagne septentrionale. Son culte était répandu dans divers diocèses de la Suède, de la Norwége, du Duncmarck, du Schlcwig-Hosltein, de la France, de la Belgique (Bruges). Le souvenir de S. Anschaire ne s'est jamais éteint dans les régions septentrionales. Mgr Melchers, évèque d'Osnabruck, vicaire apostolique des missions du Nord, a entrepris de populariser son culte. Du 3 au 1 1 février 1 805, il a célébré solennellement dans l'église catholique de Hambourg le millième anniversaire de la mort de S. Anschaire : à cette occasion, il a prescrit aux prélats des missions du Nord la récitation d'un office de S. Anschaire, tiré en grande partie de l'ancien bréviaire Scandinave, et qui, l'année précédente, avait été approuvé par le Saint-Siégç.
Une église catholique de Hambourg, une autre de Copenhague sont consacrées à S. Anschaire, qui est également patron de diverses églises de Suède, mais non point de la ville de Corbie, comme le suppose à tort le P. Cahier, dans ses Caractéristiques des Saints.
A Hambourg, une rue, une porte et une chaussée portent le nom de S. Anschaire. Vi\c église de Brème s'appelle
S. ANSCHAIRE, MOINE DE CORDIE. 2?1
Ansgarius Kirche ; un village voisin, Wildenschaaren (villa Amchariî) ; un autre Anscharrendorf (De Ram., Uagiog. nat.).
On célèbre solennellement la féte de S. Anschaire à Fouilloy, le lieu de sa naissance.
Son nom figure sur une monnaie de Corbic, avec cette orthographe : S. ANSCHEIR (de Lonc.perrier, Liste des Saints, etc.).
Il est inscrit dans les anciennes litanies de Corbie, et dans presque tous les Martyrologes, depuis le IXe siècle. Celui de Rome lui donne le simple titre d'évôque de Brème.
Féte semi-double dans les bréviaires de la Motte et Mioland. Féte double dans les anciens bréviaires de Corbie et dans notre Propre diocésain.
De nombreuses hymnes ont été composées en l'honneur de S. Anschaire. Elles ont été recueillies dans l'ouvrage d'Arrhenius, intitulé : S. Anscharii vita gemina.
ICONOGRAPHIE
M. Guéncbault, dans ses deux Dictionnaires iconographiques a mentionné :
1° Une image de S. Anschaire, dans le Calendarium benedict. de Raubeck, t. i, au 3 février.
2° Une autre du même Saint tenant une croix à double croisillon, gravée dans General Légende der Heiligen, par Rosweid.
3° Le dessin de son tombeau à Brème, œuvre du XV Ie siècle, avec sa statue, dans I^ambeoius, Origines rervm Hamburgiearum, p. 3U.
Mgr Melchers, évéque d'Osnabruck, nous écrit qu'on ne sait pas mémo aujourd'hui où se trouvait l'autel de Marie,
dans l'église protestant isée de Saint-Pierre, autel qu'on détruisit en môme temps que le tombeau de S. Anschaire. Sa Grandeur ajoute qu'il existe des statues de l'Apôtre du Nord dans les églises catholiques de Hambourg et de Copenhague, et qu'en 1865, le sénat de Brème fit ériger sur la place de cette ville une remarquable statue de son saint archevêque. — Il y en a une toute moderne à Saint-Pierre de Corbie. S. Anschaire figure aussi dans les nouvelles verrières de l'église paroissiale de Villers-Bretonneux.
BIBLIOGRAPHIE
La vie d' Anschaire a été écrite au IX* siècle par S. Rembert, qui fut son disciple, le compagnon assidu de ses voyages et son successeur sur les sièges réunis de Hambourg et de Brème.
L'Histoire littéraire de la France (t. v) loue avec raison l'esprit judicieux, la bonne foi, l'exactitude, l'onction et le style de cette œuvre, que sôn auteur dédia aux moines de notre Corbie, et non pas à ceux de Corwey, comme le suppose Adam de Brème. Rembert, comme beaucoup d'écrivains de cette époque, nous semble avoir multiplié les songes et les visions, pour expliquer les pieuses inspirations que l'Apôtre du Nord a pu puiser uniquement dans son zèle et dans sa foi.
M. le professeur Darthman a publié cette vie dans les Monumenta germanica (n, 683) de M. Pertz, avec de nombreuses variantes tirées de manuscrits conservés en Allemagne. Cette édition est supérieure à celles qu'avaient données d'abord Hcnschenius d'après un Ms. que lui procura Jean Gauchie, curé de Saint-Germain d'Amiens ; et ensuite Mabillon (Act. SS. lien, vi, 75) dont le texte est reproduit dans la Patrologie de Mignc (cxvm, 961).
Les Bollandistes et Mabillon ont également publié la traduction de cette vie en vers hexamètres, composée vers Jan 1050 par Gualdo, moine de Corbie. Il dédia cette nié-
cliocre traduction à Adalbert, archevêque de Brème, pour le remercier du don qu'il avait fait a son monastère d une relique insigne de S. Anschaire.
On ne sera peut-être point fâché de voir ici l'éloge qu'il fait de l'abbaye de Corbie, dans la longue préface qui est son œuvre personnelle.
Quam speciosa fuit tua, mater saucta, juventus
Cujus adhuc vernat jam canis sparsa senectus !
Qualis eras, cum régis opes Adalhardus et aulas
Bespuit, atque tuas albo cum-vellere caulas
Ingrediens, primo gradu surrexit ab uno !
Hic tibi Ratbertum genuit, sapientia cujus
Guttura ditavit dociles ingressa receasus,
Contra catholicos ne sibilct impius anguis.
Verus in al tare Cbristi de corporc sanguis
Stillat, et occisi pro mundo carnibus agni
Yescimur in terra, per quod revocamur ad astra ;
Fitque per hoc epulum Domini mens nostra sepulcrum.
Hanc Scriptura fidem tenuit, quam condidit idem
Matris Corbeiœ rector Paachasius ipse,
Tertius a primo decimus, sed quartus ab ipso
Qui dédit Ausoniis leges et fœdus in arvis,
Regni praesidium, lux mundi, gloria regum.
Et pater et custos Adalhardus nobilis héros.
Hic tuus, Anschari, bonitate magistcr in omni
Extitit, hoc dulces hausisti fonte liquores,
Queis inrorasti Sclavos, Danosque rigasti.
La Vie de S. Rembert, œuvre des moines de Corwey, dont M. Pertz a publié la meilleure édition (Mon. germon., 11, 764) contient diverses particularités relatives à S. Anschaire.
Adam de Brème, ainsi nommé parce qu'il fut chanoine de cette métropole, nous a laissé sur l'Apôtre du Nord, dans son Histoire des Évêques de Hambourg \ un certain
1 Gesta Hammaburgensis ecclcs. pontif. apud Pkutz, Monwn. germ., ix, 267.
221 S. ANSCHAIHE. MOINE DE CORDIE.
nombre de détails qu'on ne trouve point ailleurs, il avait parcouru ces mémos contrées que notre Saint avait évangélisécs deux siècles auparavant, et a pu ainsi se procurer île précieux renseignements. Nous nous sommes servi de l'édition de 1595, imprimée à Leyde.
Hugues Ménard dans son Martyrologium benejiictinum (p. 875) a donné un abrégé de l'œuvre de S. Rembcrt. On s'aperçoit facilement que le manuscrit de Corbic qu'il analyse était défectueux ou qu'il a été souvent mal lu .
Outre ces documents et les ouvrages ci-dessus cités de Arrhenius, Cyprels, Eyriès, Frantin, Geyer, Hamconius, Hartzueim, Lambecius, Mabillon, Malbrancq, Ozanam, Mgr De Ram, Dom Rivet, Schutz, Staphorst, etc., nous avons consulté :
Manuscrits : — Bréviaires de Corbie, n" 115, 117, 118 et 143. — De Caulaincourt, Hist. Corbeiens. — Dom Grenier, xciv, 129, 157 ; cxn, 31. — Renseignements de Mgr Mélchers, évéque d'Osnabruck, et de M. Douillet, doyen de Corbie.
Imprimés : — Annales Fuldcnses, apud Pertz, Mon.gcrm. r, 337. — Lixdenbruch, Hist. archiep. Bremensium, p. 4. — Pu. C-ESarics, Triapostolatw sept eût rionalis : de Vif a et gestis SS. Wtlehaldi, Anscharii et fiemberti, Cologne, 1642. — Fr. Paullim, Theatrum virorum illustrium Corbeies saxonicx, Iéna, 1086. — Lant.ebeck, Scriptores rer. Danicarum, i, 496, 621. — Cristian Kruse, 5. Ansgar. Altome, 1823. — Arisgarius, ou Commencement du Christianisme en Norwége, traduit du suédois en allemand par M. de Meyerhoff, Berlin, 1837. — Kraft, Narratiode Anschario, Hambourg, 1840. — Les Histoires ecclésiastiques de Baronus, Lecointe, Lont.ueval, Flelry, Rohrbacher, Alzog, Dollinger. — Les Recueils hagiographiques de Molani s, de Blêmi r, Gazet, Baillet, Bitler, Pétin, Cïuérin, etc.
S" AURÉE