‹ Hajji Baba (volume 2)Chapitre 29 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En quelles mains tombe Hajjî Baba, et le secouf*

qu’il trouve dans ses rasoirs.

La distribution que les Turcomans avaient faite de leurs prisonniers, fut

( Ci )

encore assez heureuse pour qu’Osman- Aga el moi tombassions entre les mains du même maître , ce sauvage brigand dont j’ai déjà parlé : on l’appelait Aslan-

Sulian , ou le Lion en chef. C’était le général d’un camp considérable , que nous atteignîmes presqn’aussitôt après être descendus des montagnes dans la

plaine. Ses tentes étaient situées au bord

d’un profond ravin, au bas duquel roulait un torrent qui prenait sa source dans une chaîne de montagnes voisines. De

verts pâturages couverts de troupeaux, s’étendaient à l’entour, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre. Nos autres compagnons d’infortune furent transportés dans une partie plus éloignée, et distribués parmi les différentes tribus deTurcomans qui habitent celte région.

A noire arrivée, tout le camp sortit pour nous voir. Notre vainqueur fut accueilli par de vives acclamations de joie et de bonheur, et nous par les aboyemens d’une foule d’énormes chiens

île bergers, qui, ayant bientôt découvert que nous étions des étrangers , faillit ent nous dévorer. Le turban vert de mon maître lui avait procuré jusqu’alors quelque peu de respect ; mais la femme du chef, ou ia Banou, (c’est ainsi qu’on l’appelait^, éprouva à la première vue, un vif désir de posséder cette coiffure. On ne lui laissa donc que la caoûk oualtée qui renfermait son argent. Une autre femme en eut bientôt envie , et dit qu’elle lui serait utile pour garnir une selle qui avait blessé le dos de son chameau. On l’enleva donc de dessus la tête de son propriétaire, et elle fut jetée avec d’autres effets dans un coin delà lente. Osman fit tout ce qu’il put pour garder ce dernier reste de sa fortune , mais ses efforts furent vains II reçut à la place un vieux bonnet de peau de mouton, qui avait appartenu à quelqu infortuné prisonnier comme nous, mort depuis peu de chagrin et de misère.

Mon maître installé dans la possession

du bonnet (lu défunt, fui bientôt nommé à sa place. Son emploi consistait;! veiller les chameaux , quand on les envoyait paître sur les montagnes ; et comme il était gras et peu agissant,il n’y avait pas à

craindre qu’il s'enfuît. Quant à mbi , on 11e me permit pas de quitter les tentes , et l’on m’occupa à secouer les sacs de cuir qui contenaient le lait caillé que le beurre avait laissé.

Pour célébrer le succès de l’expédition , le chef donna à dîner à tout le camp. On lit bouillir un grand chaudron de riz, et rôtir deux moutons entiers. Les hommes, proches parens de notre chef, habitons des lentes environnantes , dont la plupart avaient assisté à l’attaque de notre caravane, se réunirent dans une seule tente, et les femmes dans une autre. Après que le riz et le

mouton eurent été servis aux hommes, on porta le reste aux femmes; lorsqu’elles eurent cessé de manger, on servit les bergers; et quand ceux-ci furent

soûls , on donna les os cl les plais à lécher à nous et aux chiens. Pendant que

j attendais a-vec anxiété qu'on nous passât notre part , ayant a peine pris de nourriture depuis que nous avions été fa ils prisonniers, une des femmes fit secrètement signe du doigt; et in ayant fait cacher derrière une lente, elle me donna une assiette de riz, avec un morceau de queue de mouton. C'était, me dit-elle ; la femme du chef qui m’envoyait cela. Elle plaignit mon malheur, m’invita à prendre patience, et s'éloigna sans attendre mes remereiemens.

Les hommes passèrent la journée à fumer et à raconter leurs aventures. Les femmes chantèrent en s'accompagnant du tambourin ; tandis que mon pauvre maître et moi, restés seuls, nous appesantîmes sur noire malheureuse situation. La marque de faveur que je venais de recevoir, avait enflammé mon imagination ; je ne regardais plus ma position comme aussi désespérée. Mais

je cherchais vainement à ranimer le courage de mon compagnon; il ne cessait de déplorer la rigueur de son sort.

J’offrais à son esprit celte consolation de tout véritable musulman dans la douleur : Jllnh kérirn! Dieu est miséricordieux. Il répondait: « Allah kérim! Allah kérim! Tout cela est bon

pour vous qui n’avez rien à perifift ; mais moi, je suis ruiné à jamais. » Son plus

grand chagrin semblait étfe d’avoir manqué le profit qu’il avait espéré faire sur les peaux d’agneaux ; et il passait tout son temps à calculer jusqu’au dernier liard, cè qu’il avait perdu en cette colle circonstance. Cependant on devait bientôt nous séparer. On l’envoya le lendemain, sur les montagnes, avec cinquante chameaux, en lui faisant celte terrible menace, que son nez et ses oreilles répondaient de la perle d’un seul ; et (pie s’il en mourait un, le prix en serait ajouté à la rançon qu’on espérait tirer de lui. Pour dernier témoignage de

mon afFeclion, je le lis asseoir sur la selle d’un chameau ; el avec un peu d’eau d’une source voisine, un morceau de

do»

savon que j’avais sauvé du naufrage de nos fortunes, et mes rasoirs, je le rasai au milieu de tout le camp. Je m’aperçus bientôt que cet échantillon de mes lalens et de ma profession , pourrait être du pl as grand avantage pour mes espérances futures. Tout individu ayant une tête à égratigner, trouva qu’il avait besoin d’être rasé;et ma réputation parvint bientôt aux oreilles du chef, qui m’appela et m’ordonna d’opérer sur lui sans perdre de temps. Je me mis bientôt à l’ouvrage sur une large Lête, qui conservait les marques de nofnbreux coups de sabre, et présentait une surface aussi rude que celle ucs chiens de berger dont nous avons parlé. Aslan qui était peut-être habitué use faire tailleries cheveux avec le même instrument qui servait à tondre ses moulons, et qui ne connaissait pas de plus grande volupté

que celle de se faire muliler par quelque barbier de campagne, se crut dans paradis, sous ma main. Il m’exprima franchement sa satisfaction, jura qu’il l’accepterait jamais aucune rançon pour tnoi, quelle quelle puisse être , et que, dès-lors, je remplirais l’office de son barbier. Je laisse deviner à l’aimable

lecteur quelles furent mes sensations en ce moment. Tout en me prosternant,

en baisant les genoux de mon nouveau

maître, avec toutes les marques appa¬

rentes de la reconnaissance et du res¬

pect, je résolus d’user de la liberté que me procurait la confiance qui m’était ac* cordée, pour me sauver à la première

occasion.

L’habitude d’être constamment auprès du chef, me donna sur lui un grand

ascendant;-et quoique je fusse toujours épié avec soin, je pus dès-lors former des plans, qui me parurent d’abord praticables, pour sortir de l’abominable servitude dans laquelle j’étais plongé. Je

sentis donc moins qu'un autre la miser?

de ma situation.

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