L'ACTEUR-ROI
Je crois que vous pensez, et bien sincèrement. Ce que vous exprimez. Madame, en ce moment ; Mais très souventefois, ce que l'homme propose Dans l'heure de l'émoi, reste bien peu de chose L'heure d'émoi passée. — Or, tes pensers secrets Sont, que tu ne prendras second mari jamais, Ta résolution je l'ajourne, et pour cause, Quand ton premier Seigneur sera la bouche close Etendu dans la tombe — en son dernier- dormir.
L' Actrice-Reine.
Que la terre de faim me condamne à mourir,
{Elle s'agenouille.) Que me prive le ciel de sa douce lumière. Que déduits et repos désertent ma paupière Et la nuit et le jour, — qu'au présent, — qu'au futur Je patauge effrayée à jamais dans l'impur. Si je deviens épouse alors que serai veuve. Et cherche comme on dit, à refaire peau neuve.
Si (.'lie fait faillite à ce beau serment ! . . .
L'Acteur- Roi.
C'est juré crânement ! — Cher collaborateur D'amour, un tantinet quitte-moi. — Mon humeur Je ne sais trop pourquoi, devient triste et maussade, Je veux avec Morphée — il est bon camarade, M'entretenir sans bruit, et dans un doux dormir Les ennuis de ce jour aller les raccourcir.
{Il s'endort.)
L'Actrice- Reine.
Ton cerveau fatigué cj[ue le sommeil le berce, Et puissent nos deux cœurs n'éprouver de traverse !
{Elle sort)
HAilLET (à la Reine sa mère).
Madame comment trouvez-vous cette pièce ? . . .
La Reine.
M'est avis que la reine fait trop de protestations.
Ah ! mais elle tiendra parole.
Le Roi.
Avez-vous entendu l'argument ? N'y a-t-il rien de blessant là dedans ?
Non, non ; ils ne font que plaisanter ; s'ils empoisonnent c'est histoire de rire, nulle offense au monde.
Le Roi.
Comment appelez-vous la pièce ?
La souricière. Oui dà I Métaphysiquement s'entend. Cette pièce est la représentation d'un meurtre commis à Vienne : Gonzague est le nom du duc, Batista est le nom de sa femme. Vous verrez tout à l'heure, c'est une œuvre diabolique ; mais qu'est-ce que cela nous fait à Votre Altesse et à Nous qui n'avons rien sur le cœur, qui souunes blancs comme neige de tous ces
crimes, en quoi cela peut-il nous toucher? ... En rien ! . . . Que la rosse écorchee regimbe, c'est bel et bon ; nos garots à nous ne sont pas blesses.
Entre le deuxième Acteur dans le rôle de Lucianus.
Voici un certain Lucianus, neveu du roi.
Ophélie.
Vous valez à vous seul le chœur des tragédies antiques, Monseigneur.
Je pouirais servir de truchement entre vous et votre amour, si
seulement il m'était donné d'en voir agir les ficelles. — Commence
Meurtrier ! laisse là tes satanées grimaces, et commence : allons !
" Pour la vengeance beugle en volant le corbeau !"
Lucianus.
De noirs pensers, des mains habiles, et tout beau ! Le moment opportun, — l'occasion propice. Où sans témoins aucuns se goberge le vice, Sont arrivés à point. Cette heure me séduit Pour laisser ce mélange enfant du noir minuit, Sur sa vie encor verte opérer sa merveille. En en sapant la sève, en vidant la bouteille.
(Il verse le poison dans V oreille du roi endormi.)
D l'empoisonne dans le jardin pour avoir ses biens. L'assassiné se nomme Gonzague ; l'histoire existe, et est écrite en italien de choix. Vous verrez tout à l'heure comment le meurtrier obtient l'amour de la femme de Gonzague. ''* "^ ;/'-'- O^
\ Ophélie.
* Le roi se love.
* Comment ! effarouché à la vue d'un feu follet ?
1 La Reine (au lîoi).
r Comment vous trouvez-vous, Monseigneur ?
POLONIUS
* Cessez la représentation, baissez le rideau.*
Le Roi.
Des flambeaux ! . . . Qu'on m'éclaire ! Retirons-nous ; • allonsnous-en. \
POLONIUS
* Des flambeaux ! . . . Apportez des flambeaux ! . . . Qu'on éclaire le roi.*
{Tous sortent hormis Hamlet et Horace.)