‹ HamletChapitre 77 sur 84 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Grande Salle du Château.

Trône, tabourets, tables. Fanfares, timbales.

Le Roi. la Reine. Laërte. Osrick. Fraxz. Seigneurs.

SUIVANTS avec DES FLEURETS, ETC. ETC. Entrent: HamleT ET HORACE.

Le Roi.

{Plaçant la main de Laërte dans celle d'Hamlet.)

Venez, Hamlet, venez, cette main de Laërte Prenez-la de ma part dans votre main ouverte.

Je vous ai fait du tort, mais de votre pardon Messire, en gentilhomme, accordez-moi le don. Par dessus la maison en décochant ma flèche, Si j'ai blessé mon frère, au bon sens j'ai fait brèche, Adonc tenez-moi quitte et ne m'en voulez pas î

Laërte.

Qu'il en soit fait ainsi ! je fais taire en ce cas L'élan que la nature au reçu d'ime offense Fait vibrer dans un cœur avide de vengeance ; Donc à votre amitié je ne ferai pas tort.

Je l'étreins dans mon cœur ce mutuel accord. Ce pari fraternel avec toute franchise Avec vous à l'instant j'en tenterai l'emprise. Qu'on donne les fleurets.

Laërte.

Allons, vite, un pour moi !

136 HAMLEÏ.

Laërte je serai pour vous, de par ma foi ! Comme uu nuage au jour, je vous servirai d'ombre,(i) L'ombre ajoute à l'éclat du soleil le moins sombre. Près de mon non savoir, de voire habileté, Reluira le flambeau de clarté brillante, Comme en l'obscure nuit luit l'étoile argentée îSur le firmament noir faisant blanche jetée.

Vous me raillez Messire.

Laërte.

Oh ! non ! . . . j'énonce un fait !

Le Roi.

Donnez-leur les fleurets, Osrick. {Osrick présente les fleur ets.)-

Cousin Hamlet Vous savez, n'est-ce pas, quelle elle est la gageure?

Oui, certes Monseigneur, dans cette conjoncture Je crains que votre Grâce ait chance assez peu sûre, Du plus faible côté, car elle a parié.

Le Roi.

Et moi je ne crains pas d'être sacrifié,

Je vous ai vu tous deux à l'œuvre, et je le pense

Par les trois points rendus s'égalise la chance.

Laërte.

Ce fleuret est trop lourd ; un autre s'il vous plaît.

Celui-ci me va bien, j'aime assez ce fleuret. Dites ! sont-ils tous deux de longueur convenable ?

(') FoU (fleuret) signifie aussi en anglais ombre, dans Tacception de repotutoir. Il est impossible de rendre dans une traduction française surtout, les nombreux jeux de mots qui se trouvent d.'ins les pièces de Shakespeare. — Note du TrndncUur.

OSEICK.

Oui Seigneur !

{Ils se disposent à s^ escrimer.)

Le Koi.

Placez-moi les vins sur cette table. — Si maintenant Hamlet gagne le premier point, Ou même le second, ou qu'il arrive à point. Pour être égal ou quitte en réponse au troisième. Le roi charmé boira, ce sera là son thème, D'Hamlet au meilleur souffle, — et dans cette action Dans la coupe il fera tomber une Union {^) Et plus belle et plus fine, aussi bien plus laiteuse, Plus pure mille fois, enfin plus précieuse. Que dans le Danemarck les quatre derniers rois N'en ont jamais pu voir dans leur trésor de choix. Vous pouvez commencer. Allons, entrez en lice : Vous, Juges du combat, remplissez votre office.

Allons Messire.

Laërte.

Allons Monseigneur.

(Ils s' escrùnent.)

Laërte.

Un.

Non pas !

Aux juges j'en appelle !

OSRICK.

Oh ! certes dans ce cas C'est bien un coup qui touche.

Laërte.

Eh bien à l'œuvre encore !

{') Espèce de perle.

ms

Le Roi.

Attendez ! . . . Dans ma coupe à moi de cette amphore ! . . .

Hamlet, mon cher Hamlet, cette perle est à toi.

Que La trompette parle, et dise en son émoi

Au canon de tonner, et que le cannon tonne,

Qu'aux cieux comme à la terre il porte, je l'ordonne,

Qu'en ce moment le roi boit la santé d' Hamlet:

A ta santé Cousin le roi boit !

(/Z met l anneau dans la coupe.)

(à part) C'en est fait !

{Fanfares. — Le canon retentit.)

(Haut — aux suivants :) Portez-lui maintenant la coupe.

Je vais faire Tout d'abord cet assaut, il ne m'est nécessaire De boire en ce moment.

{Ils s^ escriment.) Allons ! un autre coup !

Laërte.

Oui, vous m'avez touché.

Le Roi.

Notre fils après tout, C'est ma conviction, gagnera la victoire.

La Reine.

Hamlet, à ton succès la reine aussi veut boire.

{Elle boit.)

Bonne Dame !

Le Roi.

Gertrudc ! ... oh î Dieu ne buvez pas !

La Reine.

C'est bu, mon doux Seigneur !

Le Roi (à part.)

H est trop tard, hélas ! Elle a bu le poison.

LaËRTE (à part).

H faut que je le blesse Quoique ma conscience à ce penser s'oppresse.

Allons Laërte, allons ! ... si je suis triomphant, C'est que vous me traitez comme on traite un enfant. Allongez donc l'épée, et vite une estocade Qui cette fois me laisse inapte à la parade.

Laërte.

Voyons donc, en avant.

{Ils s'escriment. LaËRTE Messe Hamlet. Dans le de'mêle', Hamlet fait tomber le fleuret de LaËRTE, le ramasse et lui présente le sien, Hamlet à son tour liesse LaËRTE avec le fleuret démoucheté.)

Le Roi.

Séparez-les tous deux.

Ceci n'est plus un jeu, c'est combat sérieux.

Non, revenez encor.

(La Reine tombe.)

OSRICK.

Prenez garde à la reine.

Elle s'évanouit de façon bien soudaine.

Horace.

Mais ils saignent tous deux.

Conmient donc Monseigneur ?

OSRICK.

Laërte ! comment donc expliquer tel malheur ?

Laërte.

Hé ! mon très cher Osrick, ainsi qu'une bécasse, Dans mon propre filet, à plaisir je m'enlace, Je suis occis de par ma propre trahison.

Mais la reine, la reine ! . . .

{Il tombe.)

Le Roi.

Elle est en pâmoison De vous voir tous les deux saigner.

La Reine.

C'est imposture !

Non, non ! c'est la boisson, c'est la boisson impure, Je suis empoisonnée . . . Hamlet ! oh ! mon Hamlet !

Oh ! crime ! oh trahison ! exécrable méfait ! Sur tous ici présents qu'on ferme à clé la porte ; n faut que de ces lieux la trahison ne sorte Sans avoir expié son indigne forfait.

Laërte.

La trahison ! . . elle est ici féal Hamlet I

Pour toi ton compte est fait — il est fait sans remède.

Tu ne peux appeler le ciel même à ton aide ;

Vingt minutes au plus, — tel il est ton demain,

Le fatal instrument tu le tiens en ta main,

H est encore imbu de ce venin tenace

Qui contre moi tourna son mordant si vivace ....

Je gis là pour ne plus me relever jamais.

Ta mère hélas a bu le poison à longs traits,

Et moi je n'en puis plus, suis à peine capable

De te dire : Le roi — le roi seul est coupable.

La pointe du fleuret fut par la trahison Empoisonnée ... eh bien ! à l'œuvre le poison ! Sus ! satané Danois, assassin de mon père, Ignoble incestueux, fais escorte à ma mère.

{Il perce de part en part le roi qui tombe et meurt.)

LaËRTE.

Il ne l'a pas volé ce roi tueur d'un roi,

Cet intriguant qui fut toujours sans foi ni loi,

Et qui nous joua tous sous son masque hypocrite :

Entre nous, noble Hamlet, mon cœur t'en sollicite,

Echangeons un pardon, — ma mort ne tombe pas

Sur ta tête — non plus d'un père le trépas :

De même que ta mort n'est sur ma conscience.

0tn absolve le ciel ! . . . Je^fee suis à distance. Je suis un homme mort, Horace, — et devant Dieu, A peine puis-je dire : oh ! pauvre reine adieu ! Vous tous qui pâlissez, vous spectateurs du drame Dont le sort devant vous a déroulé la trame, Si j'en avais le temps, — je vous dirais alors .... Mais s'il agit pour lui d'une prise de corps Le trépas, vil recors, n'a pas du tout d'entrailles. Et vous envoie aux vers servir de \actuailles Et plus vite que ça. — Donc trêve à tels sujets ! Horace ! sur ma cause, aussi sur ses effets, Faie, oh ! je t'en supplie, un rapport vrai, fidèle, Près des non satisfaits enfin prends ma tutelle.

Horace.

N'en croyez rien, Seigneur, encor bien que Danois Je suis fait de l'acier des Romains d'autrefois. Voyons ! de la liqueur il reste assez encore ....

{Il prend la coupe des mains de Franz.)

Donne-moi cette coupe, Horace, je t'implore, Pai* le ciel je l'aurai !

{Il saisit la coupe la jette au loin, puis tombe.) Quel nom endommagé Je laisserais au monde en en prenant congé. Si tu n'y demeurais, mon cher et brave Horace ! . . . Si tn m'aimas jamais, je t'en supplie en grâce. En ce monde éhonté, pour un temps, reste encor, Afin que ton esprit reprenant son essor Puisse à tous raconter ma lamentable histoire. De torts non mérités en lavant ma mémoire. Cher Horace ! ô je meurs — le suc de ce poison S'infiltre, je le sens, jusques à ma raison, Et l'éteint doucement. — Qu'est la mort ?.. Le silence ! . . Horace ! . . pour Hamlet l'éternité commence !

(7Z meurt.)

Page 1