‹ Harmodius: tragédieChapitre 2 sur 72 · A LA VILLE D'ATHÈNES · texte numérisé non relu

A LA VILLE D'ATHÈNES

Reçois d'un front clément, ô lumineuse Athènes,

L'obscur tribut d'un Celte épris de ta beauté,

Ce chant, que l'humble écho de mes forêts lointaines

D'après ta grande voix, dans Tombre a répété.

J*habite loin du ciel, j'ai des dieux invisibles; Phœbé ne vint jamais caresser mon sommeil ; J'adore, au fond des bois, des murmures terribles, Et je marche aux lueurs d'un avare soleil.

iMais, peut-être, un rayon parti de l'Acropole, . Un des traits égarés de ton divin carquois, L'Hermès aux pieds ailés qui répand ta parole

Ont effleuré mon cœur sur nos sommets gaulois.

Le céleste coureur a délié ma chaîne :

J'ai tenté vers l'Hymète un amoureux essor; J*ai goûté dans le creux de ma feuille de chêne Le miel que tu versais à pleines coupes d'or.

DÉDIGAGK. 5

Vers ce cap Sunium d'où la mer est si belle Tes sages m'ont admis à leurs doux entretiens ; Leur sourire a coulé dans mon âme immortelle Et depuis ce temps-là, mère 1 je t'appartiens.

Si parfois, à défaut du marbre et de l'ivoire, Taillant mon dur granit j'esquissai le vrai beau, Si j'ai tiré des dieux de notre lave noire, C'est qu'un de tes sculpteurs a guidé mon ciseau.

Si j'ai lamour des lois, l'horreur des tyrannies, Tenant la liberté pour le premier des biens.

C'est qu'écolier, docile à tes mâles génies, Je fus, dès mon enfance, uti de tes citoyens*

Quand je cueille en rêvant, une palme guerrière, C'est parmi tes soldats, aux champs de Marathon. Le Verbe à qui je dois l'éternelle lumière,

Tu me Pas annoncé par la voix de Platon.

Je sais qu'aux noirs combats Rome fut plus savante, Que, d'un vers dédaigneux t'accordant les beaux arts. Du seul art d'opprimer son poète la vante Et que ses flancs de louve ont porté les Césars.

C'est pourquoi je la hais ! sa chute me console ; J'aime, quand, fiers vengeurs de mille maux soufferts, Les Gaulois ou les Francs maîtres du Capitole, Lui font sentir la honte et l'accablent de fers.

Toi tu nous fais chérir ton empire et nos maîtres ; Pareille à ces chanteurs par les dieux visités Dont la paisible voix subjuguait tous les êtres Et qui, la lyre en main, bâtissaient leurs cités.

Ton règne est immortel et n'a rien de farouche. Les peuples sous ton joug se courbent sans effroi : C'est la chaîne d'or pur que, des mots de sa bouche Ton divin Périclès savait forger pour toi.

C'est le joug que Pallas fait peser sur les sages, Que nous tresse la Muse en lauriers toujours verts ; La chaîne dont Cypris, debout sur tes rivages, En nouant ses cheveux enlace PUnivers.

6 DEDICACK.

Ne crains pas que jamais le temps te fasse injure, Qu'une main à la tienne enlève son flambeau, Qu'effaçant ta déesse une beauté plus pure Jaillisse de la mer dans un monde nouveau.

Là-bas^ à l'Occident, une race commeYice Fière de sa richesse et de ses arts nombreux ; Les peuples fourmillants sur cette terre immense S'engraisseront en paix dans leurs labeurs heureux.

Mais quand l'esprit humain, résumant son histoire, Jugera les cités, leurs combats, leurs travaux, Tes annales d'un jour contiendront plus de gloire Que mille ans de ce peuple et des mondes rivaux.

DËDIGÂGE.

Car tu fus la beauté, la jeunesse, l'aurore, L'héroïsme joyeux qui meurt en souriant :

L'humanité, sans toi, sommeillerait encore Dans les langes obscurs où vieillit l'Orient.

Toi qui portes la lyre avec le caducée Tu nous as donné tout, peuple inventeur du feii Le libre mouvement et la libre pensée L'invmcible vouloir qui font de l'homme un dieu,

A chacun de ses pieds tu mis une aile agile Et Psyché s'envola d un immortel essor.

Le Dieu de la nature, ébauché dans Targile, Ton ciseau Ta fini dans le marbre et dans l'or.

8 DËDIGÂGE.

Socrate et Phidias, statuaires sublimes, A l'œuvre de sa forme appliqués tour à tour, Des visibles beautés et des beautés intimes Fixèrent à jamais le lumineux contour.

Puissent-ils, et Platon et Sophocle lui-même Et tout le cercle heureux de tes rianls vieillards. Pencher leurs fronts divins sur mon humble poème Et l'immortaliser d'un seul de leurs regards !

Tel, après la bataille, assis devant sa tente, Vidant sa coupe d'or, un guerrier triomphant Voit ses lourds javelots, sa cuirasse éclatante Qu'essaye avec effort son téméraire enfant.

Il l'excite du geste ; il aime cette audace ; Il offre à sa vigueur des baisers pour enjeux ; A ces désirs de gloire il reconnait sa race, Et le bénit dans l'âme et sourit à ses jeux.

Lyon, janvier 1870.

Ce poëme est entièrement conçu d'après les lois de la tragédie grecque et ne prétend à aucune des qualités particulières au théâtre moderne. II eût été facile d'y introduire des incidents et des personnages beaucoup plus dramatiques, selon les idées de notre temps. L'héroïque mort de la courtisane Lseena et celle d'Aristogiton formaient des épisodes tout trouvés, et du plus vif comme du plus noble intérêt. On sait que dans la légende qui se forma autour des noms d'Harmodius et d'Aristogiton, il est raconté que Lseena, maîtresse d'Aristogiton, mise à la torture, se coupa la langue avec les

dents, de crainte de faiblir durant son supplice et d'avouer les noms des conjurés. On trouve dans Sénèque, sur la fin d'Aristogiton, ce détail célèbre dont Thucydide et les historiens grecs ne font aucune mention : « Notus est ille tyrannicida, qui, imperfecto opère, comprehensus et ab Hippia tortus ut conscios indicaret, circumstantes amicos tyranni nominavit, quibus maxime caram salutem ejus sciebat. Et cum ille singulos, ut nominati crant, occidi jussisset, interrogavit : « Ecquis superest? « — Tu, inquit, solus : neminem enim alium cui carus « esses reliqui. » (Senec, de Ira, liv. If, ch. xxin.) — Nous avons écarté ces éléments d'émotion, non point par scrupule historique et parce que ni Hérodote, ni Thucydide ne mentionnent ces épisodes, mais par respect pour les conditions de Tart et du théâtre grecs où nous avons voulu nous placer. C'était déjà beaucoup, en essayant une tragédie antique, d'oser sortir du cycle héroïque et religieux pour entrer dans l'histoire. Les tragiques grecs ont toujours pris leurs sujets dans le cycle d'Homère, dans le monde des héros primitifs et des demi-dieux. Ces personnages leur paraissaient seuls dignes de la majesté des fêtes sacrées pour lesquelles les tragédies étaient écrites. Les Perses, d'Eschyle, sont le seul exemple qui nous soit parvenu d'une pièce tirée

des annales politiques et contemporaines de la Grèce. Mais aussi quel sujet grandiose et profondément religieux pour le patriotisme athénien que l'histoire de la batail'e de Salamine, de la déroute de Xerxès et du triomphe de la Grèce sur toutes les forces de l'Asie!

Ce qui fait l'importance historique et la noblesse de ce sujet, ce n'est pas seulement que le meurtre d'ilipparque fut le commencement de la ruine des Pisistratides et prépara dans Athènes le retour de la république et de la liberté, c'est qu'il se lie à cette merveilleuse époque des guerres médiques qui restera dans l'histoire de la Grèce et du monde l'épisode rayonnant. Ce fut Hippias, expulsé d'Athènes, qui contribua à susciter contre sa patrie la première expédition de Darius ; il périt dans les rangs des Perses à Marathon.

La conjuration d'Harmodius et d'Aristogiton ouvre cette admirable période du triomphe de la liberté hellénique. La mémoire de ces deux héros resta, comme on sait, vivante jusqu'au dernier jour d'Athènes. On les célébrait comme les fondateurs de la répubique. De tous les personnages de l'époque pleinement historique de la Grèee, ils furent les seuls que la poésie et la légende placèrent presque au rang des demi-dieux. C'est

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par là qu'ils rentrent dans les sévères conditions de la tragédie grecque. La fameuse chanson de Callistrate :

consacrée à leur mémoire était religieusement cBantée dans toutes les cérémonies nationales et dans tous les festins. C'était à la fois le : Vive Henri Quatre ! et la Marseillaise d'Athènes, mais une Marseillaise qui dura plusieurs siècles. Nous en donnons une traduction libre dans les dernières scènes de ce poëme.

Malgré le souci que nous avons mis à ne rien faire dire à nos acteurs qui ne pût être pensé à Athènes au moment où se passe le drame, on nous accusera peutêtre d'y avoir introduit bien des idées modernes et empruntées à notre expérience politique. Nous supplions le lecteur d'être sobre de ces imputations et de s'assurer si tel vers qui lui paraîtra d'inspiration contemporaine n'est pas entièrement traduit de l'un des tragiques grecs. Car nous ne nous sommes pas refusé l'ardent plaisir de nous approprier et de faire passer tant bien que mal, dans notre langue, une foule de sentences d'Eschyle et de Sophocle et quelques souvenirs d'Homère. Si ces phrases des poètes grecs semblent pensées d'aujourd'hui, nous en serons charmés; c'est une preuve qu'elles

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ont été bien choisies dans la portion de ces œuvres immortelles qui peint Tàme humaine de tous les temps et de tous les lieux. C'est là surtout ce qui est précieux à retrouver chez les anciens. Il faut, sans doute, tenir un juste compte, dans un sujet antique, de tout ce qu'on appelle aujourd'hui la couleur locale^ mais si on lui donne trop d'importance et si l'on veut placer l'intérêt principal d'un poëme écrit en i 869 dans l'exacte reproduction des mœurs, du costume et du langage de l'an 500 avant l'ère moderne, on risque d'ennuyer singulièrement ses lecteurs, même les érudits.

Nous n'avons pas cherché à faire preuve de cette minutieuse connaissance des modes athéniennes sous les Pisistratides, tout en nous efforçant d'être toujours historiquement et moralement vrai . Ce qui caractérise la poésie grecque et lui assure son immortelle suprématie, c'est qu'elle échappe plus que toute autre à l'élément particulier et local pour peindre la nature humaine dans ce qu'elle a d'universel et d'éternel.

Mais voilà une bien longue préface ; terminons-la vite, selon le vieil usage, en demandant pardon à l'assemblée pour les fautes de l'auteur.

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