U HARMONIES POÉTIQUES
Il roule en plis de feu le tonnerre et la nue, Et, quand il a passé, laisse la terre nue
Comme la main du mendiant; Jusqu'à ce qu'épuisé de sa fuite éternelle, Et, comme un doux ramier de sa course lassé,
Il vienne fermer son aile
Dans la main qui l'a lancé.
Toi qui donnes sa pente au torrent des collines, Toi qui prêtes son aile au vent pour s'exhaler, Où donc es-tu, Seigneur? Parle : où faut-il aller?
N'est-il pas des ailes divines, Pour que mon âme aussi puisse enfin s'envoler?
Encore un hymne, ô ma lyre!
Un hymne pour le Seigneur, Un hymne dans mon délire, Un hymne dans mon bonheur î
Je voudrais être la poussière
Que le vent dérobe au sillon, La feuille que l'automne enlève en tourbillon,.
L'atome flottant de lumière Qui remonte le soir aux bords de l'horizon,
Le premier reflet de l'aurore,
Le son lointain qui s'évapore,
L'éclair, le regard, le rayon, L'étoile qui se perd dans ce ciel diaphane
Ou l'aigle qui va le braver,
Tout ce qui monte enfin , ou vole , ou flotte , ou plane , Pour me perdre, Seigneur, me perdre, ou te trouver !
Encore un hymne, ô ma lyre î Encore un hymne au Seigneur, Un hymne dans mon délire, Un hymne dans mon bonheur î
COMMENTAIRE
Écrite à Florence en 1828. A l'heure où la chancellerie de l'ambassade se fermait, après les dépêches écrites, je montais à cheval sur le quai de l'Arno; je sortais de la ville par une de ces belles portes antiques qui conduisent aux campagnes voisines ; j'errais seul entre les haies de figuiers , d'oliviers , de cyprès, qui revêtent ces collines d'une draperie un peu pâle, mais douce aux yeux , et j'écoutais en moi les inspirations fugitives, mais presque toujours pieuses, qui me montaient de cette terre au cœur. Le soleil couché , je rentrais par les longues rues sombres , pavées de dalles retentissantes et tout embaumées par l'odeur de résine qui s'exhale des charpentes des maisons et des palais de Florence, faites de bois de cyprès. J'écrivais alors , de temps en temps, quelques-unes des inspirations qui m'étaient restées dans la mémoire; puis j'allais au théâtre assoupir mon àme et laisser ravir mes sens aux sons de la poésie de Rossini, ce cantique sans paroles, dont une seule note vaut tous nos vers.
J'avais connu Rossini en 1820, à Naples, pendant la Révolution, chez la jeune duchesse d'Albe. Il était alors pauvre et
obscur , deviné plutôt que célèbre par quelques âmes pressentantes qui avaient entendu ses premières mélodies à San- Carlo. J'étais du nombre , mais je ne connaissais de lui que son nom.
Un soir , en entrant dans le salon plein de foule de la duchesse d'Albe , un beau jeune homme au visage mâle, à l'œil mélancolique, mais ferme comme celui d'un homme qui a la conscience que sa tristesse est un génie , s'avança vers moi sans être présenté. Il me tendit une main fraternelle avec un geste à la fois hardi et bienveillant ; puis , d'une voix sonore , concentrée , tragique , mais avec un accent légèrement transalpin, il me récita quelques strophes de la méditation intitulée le Désespoir , qui venait de paraître à Paris , et qui finit ainsi :
Jusqu'à ce que la mort, ouvrant son aile immense, Engloutisse à jamais dans l'éternel silence L'éternelle douleur !
Puis il se nomma.
Je fus bien fier d'entendre mes propres accents dans la bouche de celui qui remplissait des siens mon oreille et l'oreille de l'Europe. Nous causâmes; il me confia que ses sublimes ouvrages, payés seulement d'enthousiasme sur les théâtres de l'Italie , laissaient sa mère et lui dans un état de fortune insuffisant et précaire. Je l'engageai à aller à Paris et à Londres, centres du monde artistique, d'où sa renommée retentirait bien mieux que de l'extrémité de l'Italie. Malheureusement il m'écouta. Je me reprocherai toujours ce conseil : c'était l'engager à sacrifier aux barbares. Il y trouva la fortune, il y popularisa son génie; mais il altéra peut-être ce génie par la nécessité de complaire au goût bien plus dramatique que musical de la France. Les vagues de la mer de Naples , les brises des pins sur les collines de Rome , les pêcheurs de Sorrente ou de Gaëte , les jeunes filles des îles et les bergers des montagnes baignées du soleil de la Méditerranée , chantent bien autre-
ment que les vagues de la Seine , les boues de Paris , les pluies de Londres. C'était enlever l'arbre à son sol, l'insecte au soleil de son bourdonnement, le génie local à son inspiration naturelle et continue. Ce conseil a coûté , je n'en doute pas , de bien suaves mélodies au monde des sons.
Rossini, comme le rossignol, a cessé de chanter dans son été ; il s'est retiré dans sa force et dans sa gloire ; il a toujours monté , et n'a pas voulu descendre : mais qui sait combien il avait encore à monter? Il y à de la sagesse, mais il y a aussi de la recherche dans ce repos prématuré. L'instrument de Dieu doit résonner jusqu'à ce qu'il se brise; ce n'est pas à lui de dire : « C'est assez ! » c'est au Maître divin.
Maintenant Rossini vit heureux , riche et indifférent , à Bologne; et moi j'essuie encore les ondées, les orages et les poussières du chemin de la vie ! S'il lit jamais ces lignes , qu'il donne un souvenir au jeune étranger du salon de la duchesse d'Albe, comme j'envoie un perpétuel hommage au plus délicieux génie du temps.
ÏI