‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 63 sur 104 · A MADAME DE B · texte numérisé non relu

A MADAME DE B

Oui, je le crois quand je t'écoute, L'harmonie est l'âme des deux!

Et ces mondes flottants où s'élancent nos yeux Sont suspendus sans chaîne à leur brillante voûte , Réglés dans leur mesure et guidés dans leur route Par des accords mélodieux.

L'antiquité l'a dit, et souvent son génie Entendit dans la nuit leur lointaine harmonie. Je l'entends près de toi : ces astres du matin Qui sèment de leurs lis les sentiers de l'aurore, Saturne, enveloppé de son anneau lointain, Vénus, que sous leurs pas les ombres font éclore, Ces phases, ces aspects, ces chœurs, ces nœuds divers, Ces globes attirés, ces sphères cadencées,

Ces évolutions des soleils dans les airs, Sont les notes de feu , par Dieu même tracées 5 De ces mystérieux concerts.

Et pourquoi l'harmonie à ces globes de flamme Ne peut-elle imposer ses ravissantes lois, Quand tu peux à ton gré, d'un accord de ta voix, Ralentir ou presser les mouvements de l'âme, Comme la corde d'or qui vibre sous tes doigts? Quand tes chants, dans les airs s' exhalant en mesure,

Coulent de soupir en soupir, Comme des flots brillants d'une urne qui murmure,

Sans s'altérer et sans tarir?

Quand tes accords, liés en notes accouplées, Comme une chaîne d'or par ses chaînons égaux, Se déroulent sans fin en cadences perlées, Sans qu'on puisse en briser les flexibles anneaux; Quand tes accords, vibrés en sons courts et rapides,

Tombent de tes lèvres limpides

Comme autant de grains de cristal,

Ou comme des perles solides

Qui résonnent sur le métal?

Quand l'amour dans ta voix soupire, Quand la haine y gémit des coups qu'elle a frappés, Quand frémit le courroux, quand la langueur expire, Quand la douleur s'y brise en sons entrecoupés, Quand ta voix s'amollit et lutte avec la lyre, Ou que l'enthousiasme, empruntant tes accents,

Emporte jusqu'aux cieux , sur l'aile du délire , Mille âmes qui n'ont plus qu'un sens?

Notre oreille , enchaînée au son qui la captive , Voudrait éterniser la note fugitive; Et l'âme palpitante , asservie à tes chants , Cette âme que ta voix possède tout entière,

T' obéit comme la poussière Obéit dans l'orage aux caprices des vents.

Comment l'air modulé par la fibre sonore Peut-il créer en nous ces sublimes transports? Pourquoi le cœur suit-il un son qui s'évapore? Ah! c'est qu'il est une âme au fond de ces accords!

C'est que cette âme, répandue Dans chacun des accents par ta voix modulé , Par la voix de nos cœurs est soudain répondue Avant que le doux son soit encore écoulé, Et que, semblable au son qui dans un temple éveille Mille échos assoupis qui parlent à la fois, Ton âme, dont l'écho vibre dans chaque oreille,

Va créer une âme pareille,

Partout où retentit ta voix.

Ah! quand des nuits d'été l'ombre enfin rembrunie Vient assoupir l'oreille et reposer les yeux, Lorsque le rossignol enivré d'harmonie Dort et rend le silence aux bois mélodieux; Quand des astres du ciel, seul et fuyant la foule, L'astre qui fait rêver se dégage à demi ,

Et que l'œil amoureux suit le fleuve qui roule Un disque renversé dans son flot endormi; Viens chanter sous le dôme où le cygne prélude , Viens chanter aux lueurs des célestes flambeaux ,

Viens chanter pour la solitude :

Consacrés à la nuit , tes chants seront plus beaux ! Pour la foule et le jour ta voix est trop sublime; Réserve à la douleur tes airs les plus touchants, N'exhale qu'à ton Dieu le souffle qui t'anime : La plainte et la prière ont inventé les chants.

A ces sons plus puissants que la froide parole, Dans l'œil humide encor tu vois les pleurs tarir; Le regret s'attendrit, la douleur se console, L'espérance descend, l'amertume s'envole, Le cœur longtemps fermé s'ouvre par un soupir ; L'athée à son insu soulève sa paupière, La bouche d'où jamais ne jaillit la prière Murmure un nom divin pour la première fois, Et des anges des nuits les voix mystérieuses, Et les brûlants soupirs de ces âmes pieuses Qu'ici-bas de la vie enchaîne encor le poids ,

Sur des ailes mélodieuses Au ciel qu'ouvrent tes chants montent avec la voixî

COMMENTAIRE

Mme de B*** veut dire ici Mme la comtesse Ida de Bombeîies, ambassadrice d'Autriche à Fiorence, à Naples, etc. Mme de Bombelles, née en Danemark, je crois, fille de Mme Brown , écrivain célèbre dans son pays , paraissait être une erreur de la nature. Sa beauté était grecque , son génie italien, sa voix céleste. Par le talent elle égalait les premières cantatrices de son temps.

Elle avait créé d'inspiration, dans son enfance, Part nouveau des attitudes. Elle représentait d'une pose, d'un geste, d'une draperie , les personnages des grandes scènes historiques. Elle faisait vivre et palpiter les statues. Sa merveilleuse beauté aidait au prestige. C'était la poésie muette. Quand elle parlait, c'était surtout la bonté.

Il y a peu de temps que le malheur l'a frappée à son tour. Elle a perdu son mari, son rang , sa fortune, sa splendeur. Elle vit obscure et en deuil dans une petite ville d'Allemagne. Elle n'a plus cette cour d'admirateurs passionnés dont nous l'entourions tous les soirs dans son beau palais de l'Arno; mais, comme elle n'avait point de vanité , elle a perdu peu en perdant les applaudissements. Les cœurs lui restent:

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