A DEUX, CABALEURS
Je n'ai pas l'intention de peindre les mœurs électorales, ni de raconter le rôle que la boisson, malgré la sévérité de la loi, joue encore trop librement en temps d'élections. Que dirais-je que vous ne connaissiez? quels iraits sombres tracerais-je auxquels vous ne puissiez joindre des traits plus sombres encore? Dans son livre sur l’Alcool et l'alcoolisme, M. Edmond Rousseau raconte le fait suivant.
“Je visitais un jour une ferme en compagnie de son propriétaire qui venait d’être élu à l'Assemblée Législative, Rendus à l'extrémité de sa grange, nous aperçûmes un amas de tonneaux vides, et comme je contemplais, étonné :
— Eh oui, me dit-il, des tonnes vides de whisky. Tout cela a passé dans cette paroisse lors de mon élection. Comptez-
Je comptai: il y en avait neuf!
Quand on songe que les adversaires en avaient consommé probablement autant, on reste le cœur serré en face de pareils excès” (1)
Chacun sait —et personne ne le sait mieux que les candidats, battus ou vainqueurs — que ce n’est pas là de l’histoire purement locale et qu’elle est loin de ne plus se répéter.
Si nous ne sommes plus au temps où un Anglais — un Gouverneur ou un Général, si je ne me trompe —se vantait de pouvoir se faire suivre par les Canadiens-français avec un linge imbibé de boisson, le temps est-il passé où un. candidat osait prétendre qu'il n'avait qu'à répandre du whisky sur le seuil de sa porte et que les Canadiens iraient le lécher ?...(2).
(1) 4e édition, p. 120, (2) Le Conseiller du Peuple, p. 110.
Je souhaite pour l'honneur de ma race et pour la défaite de tous les candidats qui sortiraient de telles vantardises, que ce temps soit bien passé, et c'est précisément contre les candidats, les organisateurs et les cabaleurs surtout qui se serviraient de boisson comme d'un appât, que je dirige ce chapitre. Je voudrais les souflleter à la face du pays et soulever votre indignation, chers compatriotes, contre ces gens sans conscience et contre les procédés outrageants dont ils voudraient user à votre égard. D'autant que si la belle Société de la Croix subissait quelques atteintes à l’époque des élections, ce serait principalement l'œuvre des infâmes cabaleurs dont je parle.
Voici donc que parmi cette nuce d'individus, qui vont s’abattre sur nos campagnes et nos villes, il s'en trouvera qui sans véritable amour pour leur patrie, sans respect de leurs compatriotes, iront répandre le whisky à flots, solliciter À boire, faire manquer à leur parole des membres de la Société de tempérance, jeter des semences d'ivrognerie, ruiner, s’il ne tient qu'à eux, l'œuvre des apôtres de la tempérance,
Ces cabaleurs savent
1. — Que la Société de la Croix existe dans votre paroisse, que vous en faites presque tous partie.
En faisant circuler de la boisson ils s’attaquent donc pour la ruiner à une institution paroissiale, dont vous êtes membres, et qui contribue à votre bonheur.
2.— Que l'établissement de la Société de tempérance est le fruit de beaucoup de labeurs et de sacrifices de votre part et de la part des missionnaires...
3: — Que votre évêque l’a placée sous son haut Patronage et que votre curé en est le directeur.
Ils agissent donc contre les vues de leurs supérieurs ecclésiastiques, et veulent ruiner une œuvre que ceux-ci ont à cœur.
4: — Que plusieurs des conseillers municipaux sont de Ja Société, et font même partie de son Conseil.
Ils insultent donc votre Conseil municipal.
5. Ils savent enfin que la loi leur interdit sévèrement de se servir de boisson pour des fins électorales.
Ils méprisent donc la loi de leur pays et se montrent mauvais citoyens, eux qui prétendent par ces moyens indus, faire élire les conducteurs du peuple et ses législateurs!
Et parce que ces colporteurs de boisson savent tout l'odieux de leur conduite et l'outrage qu'ils vous font, ils sont dignes de votre plus profond mépris et d'un vigoureux coup de botte..... au bon endroit.
Mais comment ne me sentirais-je pas
si de douleur devant la perspective des ravages qu'ils peuvent causer! Ils peuvent en quelques jours ruiner l'œuvre que si péniblement nous missionnaires avons établie.
Les missionnaires ont peiné durant trois ans pour engendrer partout à Notre-Seigneur Jésus-Christ des fils de la Croix. Oh! si vous saviez, chers amis, combien les quelques jours que ces apôtres ont passé dans chaque paroisse furent laborieux ! si vous saviez dans quelles angoisses ils vous ont élevés à la
tempérance! si vous saviez leur zèle, leurs travaux et leurs fatigues..... Je les connais, moi, qui fus l’un de ces missionnaires et le dernier d'entre eux...
Mais en même temps, quelle n'était pas leur consolation en voyant leurs efforts si magnifiquement récompensés par la correspondance de votre bonne volonté! comme ils remerciaicnt ‘e Bon Dieu de la bénédiction qu'il répandait sur leurs travaux et sur votre docilité!
Non, chers amis, vous ne sauriez croire le bonheur qui les inondait lorsque, au terme de leurs précications et de leurs luttes pénibles contre le démon de l’intempérance, vous entriez dans le sanctuaire en phalanges serrées, receviez de leurs mains ou des mains de votre pasteur la croix de bois noire, et prononciez avec eux d’une voix forte et convaincue vos saints engagements dans la Société de tempérance. Les missionnaires étaient profondément émus, et vous-mêmes l’étiez. Oui, nous avons vu des larmes de bonheur couler silencieusement de vos
Yeux et rouler sur le bois de votre croix de tempérance. C'était une heure à ravir le Ciel; une heure qui récompensait au centuple le zèle des missionnaires et votre générosité; une heure qui trempait vos cœurs pour une lutte sans merci contre l'intempérance, Comme vous étiez décidés alors à garder inviolablement votre parole !
Mes compatriotes, membres de la Société de la Croix, revivez dans le plus intime de vos âmes ces instants de vrai bonheur et d'honneur.
Etablissez, je vous prie, une comparaison entre le missionnaire et le colporteur de boisson, entre l'amour de l’un pour vos intérêts les plus sacrés, et l'amour de l'autre pour les
Seuls intérêts de son candidat, qu'il veut promouvoir Par tous les moyens; entre Je zèle de l'un pour la tempérance, et le zèle de l'autre pour vous ramener à boire; entre les avantages e. les mérites célestes que vous procure votre sobriété, et les misères et les péchés auxquels vous raménerait Ja boisson, si vous en acceptiez de ce cabaleur.
Estimez-vous, aimez-vous plus le missionnaire que ce cabaleur ? plus l'homme de Dieu qui vous a prouvé son amour et a reçu peut-être vos confidences douloureuses tombées d’un
Cœur confiant..... que cet homme, qui au fond vous méprise— il le prouve en vous sollicitant à boire — et n’a qu'un but: s'assurer votre voix, coûte que coûte!
Faites votre choix entre les deux.
Mais je veux croire que pas un seul cabaleur ne voudra être rangé dans la classe de ceux dent j'ai parlé.
Messieurs les cabaleurs, votre rôle en soi est légitime, Dévoués à un parti ou à un candidat Pour des motif que votre conscience approuve, c'est votre droit de travailler pour ce parti et pour ce candidat : votre droit de déployer toutes les res- Sources de votre esprit et de votre énergie en leur faveur ; votre droit d’étaler Pour les faire valoir leurs mérites, leurs états de service; votre droit de faire triompber leurs idées et leurs opinions saines et honnêtes, Que dis-je! vous vous donnez
là une mission très belle, très noble... N’allez pas déshonorer votre mission et avilir votre travail par des procédés indignes d’un bon citoyen. Servez-vous seulement de moyens honnêtes. Faites appel à l'intelligence des électeurs et non à leurs passions; influencez leur esprit et non leur ventre, Il faut que le Peuple ait le cerveau lucide pour bien comprendre, bien discerner et bien voter: n'assombrissez Pas son cerveau par les brouillards de l'alcool. C’est contre les cabaleurs qui agiraient de la sorte que j'ai écrit ce Chapitre. Ceux-là — s'il en reste encore pour souiller le sol Canadien — sont dignes du mépris de tous les électeurs.
Mais à vous tous, cabaleurs honnêtes, je souhaite tout le succès possible, parce que vous le méritez.....