INTRODUCTION
juger de plus haut, et avec plus de tolérance.
Autant pour cette cause cachée d'une interruption de courant entre Fart de Haydn et le sentiment des masses, que par le fait du nombre énorme de ses compositions et de la difficulté qu'il y a à toutes les reconnaître, les rassembler et les classer, il est très naturellement arrivé que Ton a vu s'achever ou s'entreprendre la publication des « Œuvres complètes » de presque tous les grands maîtres du passé, depuis Palestrina, Lassus, Vittoria, jusqu'à Beethoven, Schubert, Berlioz, en passant par Purcell , Schûtz, Haendel, Bach, Mozart, Rameau, Grétry, avant qu'un effort soit tenté ou une décision prise à l'égard de celles de Haydn.
L'approche du centième anniversaire de sa mort et des fêtes de sa célébration en ^909 a déterminé enfin le lancement d'une affaire dont l'achèvement demandera pour le moins quinze années, quatre-vingts volumes et seize mille pages in-folio.
Différer jusqu'à la réalisation d'un si vaste plan tout nouvel essai d'une étude sur Haydn, parce que seulement alors la tâche deviendrait aisée et sure, serait mal entendre le rôle que l'heure actuelle assigne vis-à-vis de lui à la critique historique. H ne s'agit ni de réhabiliter un compositeur dont la gloire est unanimement
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respectée, ni de réformer un jugement dès longtemps arrêté sur son œuvre, mais simplement de maintenir présent à Toreille distraite des jeunes générations, qu'entraînent d'autres héros vers des horizons agrandis, Técho déjà lointain, mais toujours captivant, de la musique de Haydn.
Un village de la Basse-Autriche, sans importance ni beauté, Rohrau, situé tout auprès de la frontière hongroise et du cours de la Leitha ; une très pauvre maison dont le rez-de-chaussée supportait directement une toiture de chaume, abritèrent le berceau de Haydn. Son père, Mathias Haydn, exerçait le métier de charron ; sa mère, Maria-Anna KoUer, avait été cuisinière chez les seigneurs du lieu. « Franz-Josef », né dans la nuit du 3i mars au i^"" avril 1732, baptisé le môme jour en l'église catholique de Rohrau, fut le second de douze enfants dont moitié moururent en bas âge. Avec lui survécurent deux garçons, (cJohann-Michael », né le i4 septembre 1787, et « Johann-Evangelist », plus jeune de quelques années, tous deux devenus musiciens comme leur aîné, et trois sœurs, « Franziska », la première-née ; « Anna-Maria », (jui épousa
un forgeron nommé Philippe Frôhlich, et « Anna- Katharina ». qui prit pour époux un certain Nâher, arquebusier. Leur mère mourut le 23 février 1744» à Tâge de quarante-quatre ans; leur père, qui s'était remarié, et avait eu de sa seconde femme cinq enfants, dont aucun ne vécut, mourut à soixante-cinq ans, le 12 septembre 1763.
Ce charpentier de village était un grand amateur de chansons. Sans savoir lire les notes, il chantait, en voix de ténor, et s'accompagnait d'instinct, sur une harpe. Les dimanches, sa (diaumière retentissait d'airs de danse, de lieder, de cantiques, qu'il ne se lassait pas de dire et redire avec femme, enfants et voisins. Un jour qu'était venu se joindre au concert un violoniste, le petit Joseph se lît, de deux bouts de planches ramassés dans Tatelier, un instrument imaginaire, sur lequel on s'émerveilla de le voir imiter tous les gestes de l'étranger. Un sien cousin, maître d'école, crut deviner dans cet amusement l'indice de facultés musicales qu'il voubil développer. Sepperl, ainsi qu'on appehiit l'enfant, par un diminutif de son prénom, lui fut confié et le suivit à Ilainljnrg
Selon la coulunie du temps, ce premioi- maître de Haydn, (|ui se nommait Johann Matthias Frankh, cuniulail l'emploi d'instiluteur, ou roc-
teiir d'une école rurale, avec celui de maître de chapelle à Téglise catholique. Ses leçons, maigre semence répandue en une terre extraordinairement fertile, menèrent en peu de mois le petit pavsan à pouvoir chanter sa partie dans une messe, jouer « de petites choses » sur le clavecin et le violon, et, — prouesse qui fut remarquée, — tenir à Timproviste le rôle de timbalier, dans Torchestre d'une procession.
Malgré ses « dispositions », la carrière de Haydn se serait vraisemblablement déroulée sans gloire, dans un rectorat pareil à celui que son cousin Frankli possédait, si le hasard ou la Providence n'eussent amené à Hainburg un personnage considérable, Johann George Reuter junior, compositeur de la cour impériale et maître de chapelle de la cathédrale Saint-Etienne, à Vienne. En tournée de recrutement d'enfants, pour le chœur de cette église, il avait fait halte chez le curé de Hainburg, qui, d'accord avec Frankh, avait tenu à faire montre des ressources musicales de sa paroisse. Soit que Reuter ait lui-même distingué la voix « faible mais agréable » de Haydn, soit que le maître d'école lui eût spécialement présenté son jeune parent, toujours est-il que, satisfait d'un examen sommaire, il l'enoa^jfca.
L'entrée de « Sepperl » à Saint-Etienne» lut
cependant retardée d\in an. Il était dans sa huitième année lorsqu'il prit le chemin de Vienne.
Une maîtrise de cathédrale, dans la capitale de l'Autriche, ne difterait guère alors que par le répertoire des institutions analogues de notre vieille France. Là-has, comme chez nous, un petit nombre d'enfants, quatre, six, huit au plus, choisis en raison de leurs capacités vocales, vivaient en commun sous la garde d'un maître, et recevaient, en échange de leurs fréquents services au chœur, des leçons de catéchisme, de langue latine et de chant Tantôt en qualité d'élèves, tantôt en celle de maîtres, presque tous les compositeurs de l'ancien régime ont traversé les maîtrises, catholiques ou protestantes, qui ont été les serres chaudes où s'est ouvert et développé leur génie.
L'un des commentateurs du grand Bach a été en droit de dire que l'auteur des Cantates (C église dut en majeure partie son adresse de (combinaison des voix à l'exercice du métier d'enfant de chœur' : h* séjour de Haydn à la cathédrale viennoise, en lui iaisant acquérir rhabilcté dans le chant et en raccoutumanl aux formes d\\ style polyphonique, fixa dans
I. \V. RùsT, ciU- par A. l'irro, rj:'si/n'li(/uf do J.-S. liach. p. 4oi.
son esprit les principes essentiels du développement mélodique et de la future construction du quatuor instrumental.
Ce fut surtout pratiquement et à cause de sa participation quotidienne aux exécutions, que le jeune musicien profita de son séjour à Saint- Etienne ; car le maître de chapelle en titre, celui qui l'avait engagé, Reuter, s'occupa très peu de lui, non plus que de tous ses élèves.
C'était un homme affairé et très en vue depuis qu'en 1740 l'Empereur l'avait anobli. Né .-i Vienne en 1707, élève de son père auquel il avait succédé, il écrivait sans relâche les opéras, les cantates dramatiques, les sérénades, les messes, les oratorios, les motets, que réclamait son triple service de « compositeur de la cour », de maître de chapelle de Saint-Etienne, et, plus tard, de maître de la chapelle impériale. Depuis la mort de Fux, Reuter était dans la monarchie autrichienne le prototype du musicien officiel. M. Stollbrock, son biographe, l'a facilement justifié du reproche de n'avoir pas pris en main l'éducation de Haydn^ : il avait bien d'autres choses à faire que d'enseigner le solfège, le plain-chant, l'exécution musicale, à des enfants.
I. Stollbrock, f.ehen und IVirken des kl;. Jfofkapcllmeislers J.-G. Renier junior, dans Vierleljahrssc/iri/t fur Mnsikwissenschafl, 8*^ année, 189-2, p. 198.
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et liisage raiitorisait à déléguer ses pouvoirs à quelques membres expérimentés du chœur. Son tort fut de ne pas deviner chez Haydn des lacultés exceptionnelles, et de le traiter sur le même pied que les autres petits chantres : là aussi, il a des excuses, car dans toutes les maîtrises abondaient les enfanls bien doués, dont il s'agissait de taire le plus vite possible d'utiles (dianteurs, et qui ne dévoilaient pas toujours avant leur sortie des capacités plus hautes. Un sous-chantre, Adam Gegenbauer, qui était aussi violoniste et copiste, et un ténor, Ignaz Finsterbusch, personnage « élégant ». amateur (le tableaux, d'armes turques et dliabits à boutons d'argent, lurent donc les deux maîtres de Haydn, et lui apprirent à chanter et à jouer un peu du clavecin et du violon. Leurs leçons Turent sommaires, à tel point (|ue Haydn, sur ses vieux jours, assurait n'avoir pas eu de a véritables maîtres », et s être formé surtout en écoutant, lisant et observant toutes choses. Le désir qui de bonne heure s'était emparé de lui, d'écrire de la musique, n'avait reçu ni direction, niencourafjfement. L'enseiofnement à Saint-Etienne ne ("omportait aucun cours théoricpie, et Reuter, ayant un jourjelé les yeux sur le manuscrit d'un Salve Regina quiî l'enfant, avec la puérile audace d'un collégien rimant une tragédie, venait de
composera douze voix^ ne fit qu'en rire, et renvoyer le « sot garçon » aux éléments de son art.
Le répertoire devait donc servir à Haydn d'enseignement par Texemple. Ce répertoire, aussi mélangé qu'étendu, était formé des œuvres de Reuter et de celles de son père, le premier George Reuter (lôSG-ijSS), de celles toutes classiques de Johann-Joseph Fax (1660- 174O' et de l'abondante production des compositeurs d'origine ou de culture italienne, qui avaient vécu à Vienne ou s'y trouvaient encore pourvus de charges officielles : Caldara (1670- 1736) le plus fécond de tous ; Matteo Palotta, de Palerme (1689-1758) ; Giuseppe Bonno (1710- 1788), récemment venu de Naples, où un subside impérial lui avait facilité ses études. Par douzaines, les messes, les 7e Deiim^ les motets, de ces infatigables musiciens s'accumulaient sur les pupitres du chœur; quelques-uns étaient encore écrits a cappella ; la plupart requéraient un accompagnement d'orchestre. Presque aucun n'a survécu, presque aucun n'a traversé les frontières autrichiennes. Des publications récentes ont tiré seul de l'oubli le grand talent scolastique de Fux, dont la Mlssa canoiiica était une merveille d' « écriture » : si le petit Sepperl y chanta jamais sa partie, ce dut être pour lui la
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révélation des beautés austères dont peuvent s'envelopper les théorèmes contrapuntiques.
La municipalité de Vienne subvenait avec une si ingénieuse économie aux frais de nourriture et d'entretien des enfants de chœur de Saint- Etienne, qu'elle jugeait opportun de leur permettre de temps en temps d'aller gagner au dehors un repas plus substantiel ou quelques pièces de monnaie, soit comme chanteurs, en participant à des fêtes musicales, soit comme aides de cuisine, en s'enrôlant parmi les serviteursd'un banquet;etcomme, danslepremiercas, le programme se composait de « sérénades », ou cantates profanes, et que, dans le second, l'usage voulait que tout dîner d'apparat fut accompagné d'une «musique de table», les enfants faisaient connaissance avec les genres divers de compositions profanes. Peut-être fut-ce en courant, les bras chargés d'assiettes, de l'oflico à la salle à manger, dans le palais de quelque grand seigneur, que Haydn entendit pour la première fois un orchestre jouer des menuets, des ouvertures et des symphonies.
Une preuve de ses bons services au chœur de Saint-Etienne pourrait être cherchée dans le fait (ju'en 1^45 son jeune frère, Johann- Michael, futadmis à venir Tv rejoindre ; il possédait une voix étendue et se montra assez slu-
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dieux pour devenir après peu de mois de présence, l'un des suppléants de Forganiste.
Les deux Haydn passèrent ensemble près de trois ans à la maîtrise. Puis arriva pour Joseph le moment de la mue, qui rendait son départ inévitable. De toutes les historiettes contées à cette occasion, — queues de perruques coupées, et autres espiègleries, punitions infligées, auxquelles le jeune homme se serait dérobé par un départ subit, — nous ne retiendrons que l'indication de son caractère enjoué, taquin, rieur ; ce sont des traits que l'on verra persister chez lui jusqu'à la vieillesse, et qui expliquent beaucoup de ses mélodies.
De quelque façon d'ailleurs qu'il fût sorti de la cathédrale, le fait demeure qu'à dix-sept ans, au mois de novembre 1749-. il ^e trouvait jeté sur le pavé de Vienne, et à peine mieux pourvu de talent que de numéraire : car, sans voix, que lui servait son habileté de chanteur ? Le peu qu'il avait appris du jeu des instruments ne le mettait pas en état de se faire employer nulle part. Sa « vocation » de musicien était pourtant assez solide, son humeur assez courageuse, ses habitudes assez frugales, pour lui faire accepter gaiement un mariage avec la pauvreté, — sa compagne depuis l'enfance.
Le sort, qui avait mis à Ilainburg Ueuter sur
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son chemin, devait lui procurer encore plus d'une lieureuse rencontre. La première fut celle d'un chantre de paroisse, Spangler, qu'au matin d'une nuit passée « à la belle étoile », Haydn reconnut en passant. Ce « confrère » n'était luimême qu'un pauvre diable ; marié, et père de famille, il avait cependant un domicile où il accueillit l'ex-enfant de chœur ; et celui-ci, assuré de dormir à couvert, sinon de dîner tous les jours, se mit à regarder autour de lui vivre la grande ville.
11 n'était dès lors, dans toutes les contrées de langue allemande, point de cité si aimable, si joyeuse^ et si musicale, que Vienne. A cinquante ans de là, Reichardt devait la déclarer la seconde capitale de la musique, Paris tenant le premier rang. Il fondait son jugement sur l'allluence des compositeurs et des virtuoses célèbres, sur le nombre et l'importance des établissements publics, théâtres, concerts, maîtrises, qu'il avait remarqués en France; en étudiant les choses de plus, près, le voyageur prussien se serait aperçu que, des deux villes, Vienne était celle où la musique comptait le plus de fidèles et se mêlait le plus intimement à la vie de la nation. Haydn, en 17491 y pouvait trouver jusque dans les plus humbles milieux sociaux une atmosphère raturée de musique, oii sa carrière allait se dérouler en
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remontant, pour ainsi dire, des « grands fonds » inconnus jusqu'à la surface brillante de l'océan artistique. Nulle marche n'était plus conforme à ses dons naturels. Né du peuple et lui appartenant jusqu'aux moelles, il s'y replongeait au sortir de Saint-Etienne, (;omme un jeune arbre reporté de la serre à son sol nourricier. Les échos qui lui arrivaient des musiques à la mode n'étaient que des bouffées échappées par des fenêtres entr'ouvertes : le fumet d'un régal auquel il n'était pas convié, et qui l'eut peu réconforté, car non seulement les cercles aristocratiques de Vienne ne goûtaient guère c^\e les œuvres brillantes et vides de l'école napolitaine, mais, de plus, le dilettantisme y sévissait sous la forme aiguë de la composition d'amateur. Un souverain, un seigneur pouvaient-ils mieux manifester leur bienveillance à l'égard de la musique, qu'en la cultivant eux-mêmes ? L'empereur Charles VI, dont la mort survint l'année même de l'admission de Haydn à Saint-Etienne, avait suivi l'exemple de Ferdinand 111, de Léopold I" et de Joseph P*", et composé des Miserere avec orchestre*. Sa fille, Marie-Thérèse, ne poussa pas jusque-là l'éducation des archiducs et des
I . Les Musikalischc Wcrkc dcr Kaiser Ferdinand III ^ Leopold I iind Joseph f ont ('>t('' publiées en 2 voL in-folio, chez Artai-ia, à Vienne, eu 1892. pat- les soins de 1\L Guido Adler.
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archiduchesses, mais elle eut soin de. leur faire acquérir, par les leçons de Wagenseil, de Joseph Steffan, de Wenzel Piirck, de petits talents d'exécution. Les finances débiles de la monarchie y trouvaient leur avantage, car c'étaient des spectacles fort économi([ues, (|ue ceux où tous les rôles se distribuaient aux membres de la famille régnante, et à leurs familiers.
Le pul)lic viennois, qui ne pénétrait dans la salie de Topera italien, au « théâtre du château )>, que les jours d\( entrée libre », où se célébrait hi fête de Timpératrice ou de l'empereur, trouvait au <( théâtre près la porte de Carinthie » des spectacles en langue allemande, mêlés de comédie, de musique, de farces improvisées, et, sur de petites scènes populaires, en carnaval, des bouffonneries et des pièces de marionnettes. Depuis 1-50, il y eut dans la salle « du château » desft Académies musicales » imitées des séances du « Concert spirituel » de Paris, célèbres dans toute l'Europe ; bientôt s'y ajoutèrent celles d'une entreprise analogue, dans le local Zur MeJilgrube ; et l'on vit d'autres concerts, plus modestes, se multiplier dans les auberges, dans les jardins et dans les rues. Dès lors, on pouvait dire de la capitale autrichienne ce qu'en ont écrit les voyageurs modernes, (jue « nulle part les foules ne sont plus joyeuses et ne savent mieux s'ingénier
pour les amusements », et que, aux heures où cesse le travail, les maisons, les rues, les parcs deviennent « un immense lieu de bals ou de festins ». Au temps de Haydn, les « sérénades » surtout étaient si bien entrées dans les mœurs, que pendant la belle saison, il se passait peu de soirées sans que quelques carrefours ne retentissent de musique instrumentale ou de chœurs, exécutés en guise de compliments à l'adresse des habitants d'une maison, soit aux frais d'un bourgeois désireux de faire une politesse ou de souhaiter une fête, soit par l'initiative directe des musiciens toujours assurés de recevoir en vivres, boissons ou monnaie, le léger salaire attendu.
Se joindre à de petits orchestres de sérénades et battre avec eux chaque soir le pavé de la ville, un violon à l'épaule, était un métier sufiisant pour nourrir à peu près son homme ; Haydn en vécut l'été, à la manière des cigales, et, l'hiver, servit par son jeu et par la composition des menuets, le répertoire des « redoutes » et des tavernes.
Dans le galetas oîi Spangler lui donnait asile, il pouvait faire, cependant, d'inquiètes réllexioiis. (Continuer indéfiniment cette vie de ménétrier, n'était pas chose admissible. Regagner Uohrau, où ses parents élevaient à grand'peine leurnom-
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l^reuse famille, apparaissait comme une solution moins raisonnable encore. Sa mère l'engageait à entrer dans l'état ecclésiastique, et, quoiqu'il s'y sentît médiocrement porté , il songeait à prendre l'habit des Servites, — un ordre fondé à Florence, vers 1232, en l'honneur de la Vierge Marie, et dont les derniers monastères subsistaient au xviii^ siècle en Autriche et en Italie ^ — Au dire de ses biographes, il appréciait surtout dans cette « vocation » la certitude « d'avoir à manger tous les jours » ; il est probable (ju'il y entrevoyait aussi la possibilité de continuer dans le cloître ses études musicales ; non seulement il pouvait devenir l'organiste ou le maître de chœur d'un monastère, mais les exemples abondaient de religieux ayant acquis comme compositeurs ou comme théoriciens, une renommée étendue et durable'.
Un élan de piété conforme à de telles préoccupations décida Haydn à suivre, au printemps de 1700, des pèlerins qui se rendaient au sanctuaire de Mariazell, en Styrie". Se présentant
I. Les Servites n avaient tait que passer en France, on leur robe les avait tait surnomuier les Blancs Manteaux.
■1. ]^e plus célèbre était le P. Martini, alors « lOracle de riilurope » en matière de théorie musicale. Haydn pouvait avoir entendu vanter aussi les œuvres et les leçons du 1*. O.ernohorsky, longtemps maître de chapelle à Prague.
j. On a publié sur ce pèlerinage un jjetit volume intitulé :
hardiment au moine chargé de la direction du chœur, il voulut mettre sous ses yeux diverses pièces de chant qu'il avait composées et qu'il ambitionnait de pouvoir interpréter lui-même à la chapelle ; mais le religieux, trop souvent importuné de requêtes intéressées, eut bientôt fait de l'éconduire en répondant que l'on voyait venir de Vienne assez de vagabonds, prétendus musiciens, qui ne savaient pas le premier mot de leur métier. Résolu coûte que coûte à réaliser son rêve, Haydn employa la ruse. A l'heure de TofTice il se glissa dans le groupe des chanteurs, supplia l'un d'eux de lui céder un instant sa partie, et lança sa voix au milieu du chœur de façon si sûre et si imprévue, que le prieur la remarqua et voulut connaître le musicien; il lui donna pour récompense la permission de vivre toute une semaine à la table des religieux et de faire une collecte qui lui procura les moyens de rentrer allègrement à Vienne.
De meilleurs jours se levaient pour lui. Au moment où lui manquait l'hospitalité de Stangler, qui avait changé de logis, il obtint d'un marchand passementier, son ami, le prêt sans intérêts ni délai de cent cinquante florins. Installé dans une chambre à lui avec « un cla-
Maria-Zell iii Stcicnnarkt. Entwurf eincr Monogrcip/iie des heruhmten IValtfalirlsortcs, par H. Rogl, Vienne, lyoi, in-8.
vecin rongé des vers » et qiiel([ues cahiers de musique, il se trouva bientôt « le plus heureux des hommes », et traduisit sa joie de vivre en (euvres musicales.
En bon chrétien, il commença ])ar une messe. Puis il écrivit des morceaux pour les orchestres de plein air, et enfin, dans Thiver de ij5i-ij52, un petit ouvrage dramatique, dont la commande lui fut procurée grâce à l'une des sérénades auxquelles il continuait de prendre part. Un soir qu'avec ses camarades il avait joué dans la rue quelques pièces de sa composition, l'un des assistants, qui écoutaient aux fenêtres, descendit s'informer de l'auteur et, séance tenante, l'emmena chez lui, le fit asseoir au clavecin, lui dicta le canevas d'une improvisation descriptive, et lui remit le manuscrit d'une comédie et d'une pantomime, en le chargeant d'en composer la musique. (]et homme prompt à l'enthousiasme et à la décision étaitunacteur-auteur en vogue, Joseph Kur/. Sa comédie, intitulée a Le nouveau diable boiteux )),Der neiie krumme Tciifel, avait un côté satirique, (jui en ht presque immédiatement interdire les représentations. Haydn n'eut donc pas le temps de savourer un premier succès au théâtre et, pour longtemps, dut abandonner l'espoir d'y réparai Irc.
En clujisissant pour sa dcMueure une nuin-
sarde de « la vieille maison Saint-Michel )>, propriété des Barnabites, sise sur le Kohlmarkt, à peu de distance du Graben, le jeune musicien venait, sans s'en douter, de préparer sa fortune : car en cet immeuble habitait le poète Métastase, par l'intermédiaire duquel il devait bientôt connaître Porpora.
Pour se guider dans la pratique de la composition, Haydn n'avait jusque-là pas eu de maîtres. Il étudiait quelques traités — le Graclus ad PaniassLim, de Fux \ et les livres de Mattheson- — et les œuvres de musiciens célèbres que ses modestes ressources lui permettaient d'acheter, notamment les toutes nouvelles sonates de Carl- Philipp-Emanuel Bach ^ Au fur et à mesure que son léger savoir s'élargissait, il l'employait à (c instruire la jeunesse ». Le hasard du voisinage rangea parmi ses élèves une fillette de dix ans, Marianne Martinez, dont les parents habitaient avec leur ami Métastase un étage de la maison. Ce fut ainsi que Haydn pénétra dans l'intimité du (( poète césaréen », pensionnaire impérial,
I. L'édition ori<(inale latine du traite de Fux datait do 1715 et sa traduction allemande par Mizler, de 1742.
•2. Les principaux traités de Mattheson (1681-1764) étaient \'A Kleine General- Bass Sc/iiile, 17^5, la Grosse General- Bass Schiile, 1731, cl Dcr s'ollkonimene Capellmeister, 1739.
3. Les six sonates d'Emni. Baeli dédiées au roi de Prusse avaient paru en 17 js, les six sonates jointes au Versuch ùber die wfihri' Jrf dns Clavier zii spieleii. en 1753.
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représentant officiel de la tragédie musicale, et, à ce titre, collaborateur de tous les maîtres de Topera italien.
Chez Métastase, Haydn connut Nicolo Porpora. Déjà vieux et fatigué^, celui-ci venait de quitter Dresde pour s'établir à Vienne, entouré d'un éblouissant prestige, du tout autant aux succès de ses élèves chanteurs, qu'à ses compositions.
Quand on le surnommait « le patriarche delà mélodie », on faisait allusion tout ensemble à son habileté dans Tart d'écrire pour les voix, et au talent d'interpréter la musique de chant, dont il semblait détenir les secrets. Les défauts de ses œuvres provenaient des qualités de sa méthode : ayant la virtuosité pour but, elles devaient périr avec leurs interprètes. C'est par sa renommée de professeur que Porpora attirait Haydn , et , dans son désir d'acquérir sous un maître illustre « les véritables fondements de la science musicale », dont ses lectures ne lui laissaient atteindre que la surface, il n'étail chose raisonnable ou folle à hujuellc il ne se sentît capalde de se soumettre. Les légendes héroïques dépeignent en symboles les épreuves imposées aux aventuriers intrépides qui mar-
I. l'orpoia «'lait m- à rN'a])los m iG85 11 y mourut eu 1767.
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client à la conquête de la connaissance. Il n'entra pas le plus petit grain de poésie dans la conduite de Haydn. Au lieu de traverser des forets enchantées et de vaincre des dragons, il se fit, plusieurs mois durant, le valet de Porpora, brossa ses habits râpés et mit en ordre sa perruque, en guettant la minute propice où il pourrait recueillir un conseil ou présenter un manuscrit ^ Le vieux Napolitain était bourru, grossier, malpropre, avare : à la moindre faute, il éclatait en paroles de colère, mêlant au vocabulaire d'un lazzarone la nomenclature des animaux de basse-cour ; au milieu de ces invectives, le disciple silencieux recevait pourtant l'explication désirée. Les moments les plus profitables étaient ceux où Porpora remployait à accompagner au clavecin ses élèves chanteurs, et ce fut pour continuer à s'en servir de cette l'açon que le terrible professeur l'emmena à Mannersdorf, une ville d eaux où il suivait l'ambassadeur de Venise.
La rencontre que Haydn fit vers cette époque d'un gentilhomme autrichien nommé GarlJoseph von Fùrnberg fut d'une grande importance pour sa carrière. Ce personnage, qui partageait le
I. George Sand, daus sou iulcriuiuable roman de C'onsuelo, a fort joliment brodé sur le thème de la jeunesse de Haydn et de ses relations avec Porpora.
goût général de l'aristocratie viennoise pour les concerts de chambre, engagea le jeune musicien comme violoniste et Tenimena dans sa résidence de Weinzierl, à peu de dislance de Vienne, où chaque jour il exécutait lui-même, avec des amateurs ou des musiciens à gages , des pièces instrumentales. Pour les soirées de Weinzierl , Haydn composa dix-huit quatuors à cordes. Ainsi qu'il le rappelait, dans sa vieillesse, à Griesinger, ce fut donc à Fiirnberg qu'il dut de s'essayer dans une forme musicale où Tattendaient les plus beaux succès.
Sur la recommandation de Fùrnbero^, Havdn entra, vers 1759, chez le comte Maximilian von Morzin, chambellan et conseiller secret de l'impératrice, qui habitait en hiver Vienne ou Prague, et en été un château nouvellement construit dans sa terre de Lukavec,en Bohême. Avec le titre de « compositeur et directeur de la musique », et 200 florins d'appointements annuels, — plus, le logement et la nourriture à la table des premiers domestiques, — Haydn se trouvait placé à la tête d'une petite « chapelle » de douze à quinze musiciens, pour laquelle il écrivit des divertissements et de petites symphonies. Ce séjour chez Morzin fut l'échelon qui lui permit d'atteindre un poste meilleur Le prince Paul- Antoine Esterhazy, en visite à Lukavec, avait
remarqué le mérite des morceaux exécutés devant lui, et lorsque, en 1761, Morzin, obligé tout à coup de réduire sa dépense, congédia ses musiciens, Esterhazy s'empressa d'appeler Haydn à son service. Cet événement capital de la carrière du maître coïncide avec le fait aussi le plus important de sa vie privée, son mariage.
Les (( affaires de cœur » tiennent très peu de place dans l'existence de Haydn, et pas plus pour illustrer sa biographie d'épisodes romanesques , que pour appuyer l'analyse de ses œuvres d'un commentaire sentimental, ses historiens n'ont pu y consacrer beaucoup de pages. Du récit de son mariage sort une très vive lumière sur le mélange de simplicité, de bonté et de tranquille endurance qui formait le fond de son caractère et qui donne Texplication du contenu moral de son œuvre.
L'une des humbles familles chez qui Haydn fréquentait à Vienne était celle du perruquier Johann Peter Keller, dont les deux filles recevaient de lui des leçons de clavecin. Epris delà cadette, il résolut de la prendre pour femme à l'insu du comte Morzin, chez lequel il était de règle de n'admettre aucun serviteur marié. Lorsqu'il fît sa demande au père, il apprit que le sort de la jeune fille était autrement iixé et qu'elle se trouvait à la veille d'entrer en reli-
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gion. Soit surprise, faiblesse, indiflerence, ou, dit-on, reconnaissance des secours pécuniaires précédemment acceptés^ le musicien se laissa, sur le désir du père, fiancer à l'aînée au lieu de la plus jeune, et, le 26 novembre 1760, il épousa Anna-Maria Relier, (jui était de trois ans plus âgée que lui, et dont l humeur fantasque, sèche et querelleuse ne pouvait lui être inconnue. Peut-être justement parce (juil s y attendait mieux, il s'y résigna davantage. On levitgarder toute son égalité d'âme et toute sa gaieté native dans cette union mal assortie avec une « bète infernale » qui ne lui donna pas d'enfants et ne s'occupa de lui que pour « le faire enrager w, et de ses œuvres que pour en découper les feuillets en papillottes et en moules à pâtés.
Le seul roman de la vie de Haydn se déroula vingt ans plus tard. Ce fut un roman prosaïque, (ju'autant vaut conter tout de suite et sans se soucier de l'ordre chronologique, car il n'eut aucune action sur la productivité du musicien
Donc, au mois de mars 1779 arriva chez iv prince Esterhazy, pour servir dans sa musicjue, un ménage d'Italiens : le mari, Antonio Polzelli, violoniste ; la femme , Luigia Polzelli , née iVloreschi, cantatrice, âgée dv dix-neuf ans, Napolitaine, point belle, nuiis agréable, dont la voix était jolie, quoique peu étendue, et dont le talent
secondaire irétait propre qu'à des rôles accessoires. Tous deux, engagés pour deux ans, furent congédiés au bout de dix-huit mois, en décembre 1780, et retournèrent en Italie, oîi la jeune femme parut sur des théâtres de petites villes.
Une analogie d'infortune créait entre Haydn et la Polzelli un courant de sympathie, car autant le compositeur souflVait du caractère de sa femme, autant la cantatrice élevait de griefs contre celui de son mari. Étant une personne habile et fort prévoyante, celle-ci ne s'arrêta point aux vingt-huit années que Haydn comptait de plus quelle, et bientôt les deux amoureux s'entendirent à merveille pour souhaiter qu'à bref délai un double accident mortel vînt les délier chacun d'un conjoint insupportable et leur permettre de trouver en de justes noces un dédommagement aux ennuis passés et présents. Antonio Polzelli ([ui, le premier, combla leurs espérances, ne mourut qu'au bout de dix ans L'intervalle fut rempli par une correspondance dans laquelle Luigia ne se lassait pas de demander de l'argent, ni Haydn d'en envoyer: tout au plus Texcellent homme observait-il une fois que six cents gulden, en un an, étaient un bien gros chiffre pour un homme sans fortune et vivant de son travail (hiaud lui parvint la bonne nouvelle
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de la mort du violoniste, toute sa contiance revint et il s'empressa de féliciter la veuve :
« Chère Polzelli ! peut-être arrivera-t-il, ce moment que nous avons si souvent appelé de nos vœux, où quatre yeux se seront fermés ! En voici deux de clos. Mais les deux autres?... Qu'il en soit ce que Dieu voudra ! »
Les deux autres yeux, ceux de la femme de Haydn, restèrent ouverts jusqu'au 20 mars 1800 ; comme alors la Polzelli n'avait que (juarante ans et Haydn soixante-huit, elle ne se pressa point de réclamer le mariage et se précautionna seulement d'une promesse « sous-seing privé », qui était ainsi rédigée : « Je soussigné, promets à la signora Loisa Polzelli, dans le cas où je penserais à me remarier, de ne prendre pour épouse aucune autre (|ue ladite Loisa Polzelli ; et si je reste veuf, je promets à ladite Polzelli de lui laisser, après ma mort , une pension annuelle de trois cents florins (3oo fl.) en monnaie de Vienne, sa vie durant. En foi de quoi, [)Our servir devant toute juridiction, j'ai signé : Joseph Haydn, maître de chapelle de S. A. le prince Esterhazy. — Vienne, le '.>\ mai 1800. »
Après quoi la Polzelli, qui, elle, n'avait rien signé, épousa un chanteur nommé Luigi Franchi ' .
1. Elle raourut en iSJa. — La Polzelli avait deux (ils, dout elle coutla le second à Haydn, a lin qu'il dirigeât son éduca-
Paul-Antoine Esterhazy de Galantha, au service duquel Haydn était entré en quittant le comte Morzin, appartenait à lune des plus nobles familles de la Hongrie et portait le titre de prince, conféré héréditairement à l'aîné de sa race par Tempereur Charles Yl. Sa résidence habituelle était, à (3 milles de Vienne, le château d'Eisenstadt, énorme édifice carré, flanqué de sept tours, enserré dans une ceinture de fossés, élevé en i683 sur la rive septentrionale dun lac, le Neusiedler See, reste d une mer intérieure qui recouvrait autrefois les plaines hongroises. Tout autour du château et du lac s'étendait un paysage sans reliefs, mais verdoyant et vaste à perte de vue, coupé de bois, de landes et de marais immenses, tour à tour asséchés et inondés par les crues du Danube et de ses allluents, la Raabe et la Leitha. Une popuhition clairsemée,
tioa musicale ot que, surtout, il en supportât les Irais. Ou ne pouvait manquer de supposer des liens dii'ects entre ce jeune homme et Haydn : les soupçons sont démentis par les deux testaments du maître, dont le premier ne mentionne Polzelli lîls que pour le legs d'une somme insignifiante, et dont le second supprime toute libéialilé à sou égard. — Pour toute l'histoire des relations de Haydn avec la Polzelli, voy. C.-F. PoHL, Ilnydn, t. II. p, 92 et suiv., et pour le texte des testaments, ISoul. Musikrrhiieft' . p. Gi et suiv.
les Heidehauern, — littéralement, les paysans des bruyères, — végétait pauvrement sur ces infertiles domaines, dont toute la vie se concentrait au château.
Le prince y entretenait avec « une pompe royale », une véritable cour. N'était-ce pas, en effet, un souverain au petit pied que le « magnat » capable, pendant la guerre de Sept ans, de mettre aux ordres de Marie-Thérèse tout un régiment de hussards, levé, monté, instruit à ses frais et encadré par un corps de quatre-vingts ofïiciers ? Paul-Antoine Esterhazy portait le titre de feld-maréchal dans Tarniée impériale et avait occupé (juelque temps le poste d'ambassadeur à Naples. A l'époque oi^i il prit Haydn pour second maître de chapelle, il dépassait de peu la cinquantaine ; son goût naturel [)our la musique avait été développé par l'éducation etpar Texemple de sa mère, la princesse ^laria-Octavia, devenue tôt veuve et chargée longtemps de la tutelle do son fils et de la régence de ses biens. Sous son administration, le personnel musical avait pris assez d'extension pour nécessiter la nomination d'un maître de chapelle ; le choix de la princesse s'était porté sur (jregorius-Joseph Werner, dont hi nominalion rcinontail au lo mai 17^.8, et ([ui était enc'ore en fonctions lorsque Haydn lui fut adjoint en i^-Gi.
LA VIE 3i
G. -F. Pohl a publié ^ le texte du contrat passé à Vienne, le i^' mai 1761, entre le prince Esterhazy, représenté par un secrétaire, et Joseph Haydn, pour régler en quatorze articles les conditions de rengagement du nouveau « vice-maître de chapelle ». Cette pièce est curieuse et éclaire non seulement la biographie de Haydn, mais toute Thistoire musicale du xviii® siècle allemand. A qui ne se souviendrait pas, entre autres, des humiliations endurées par Mozarl chez l'évêque de Salzbourg, ce document apporterait la preuve du caractère de domesticité attaché aux premiers emplois musicaux d'une maison seigneuriale. Les obligations artistiques et les détails matériels du service y sont énumérés dans un ordre bizarre, qui semble faire de ces derniers la chose principale.
Le grand âge de Werner ^ est tout d'abord invoqué pour expliquer la nécessité où se trouve le prince de lui adjoindre un vice-maitre, en la personne de Joseph Haydn, ([ui lui sera subordonné. Son Altesse veut bien croire que Haydn se conduira comme il convient à un « ofïicier domestique » (Hausodicier) soucieux de sa réputation, dans une résidence princière, c'est-à-dire
1. C.-F. l'oiii-, Jos, HdYihi^ l. 1, p. j<ji et suiv. •1. Il avait soixaiile-six aus«
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(ju'ilsera soIh'c. paisible, honnête, point ^/7^/^//, le mot est en français) avec ses inférieurs, mais poli et (le manières modestes. « Principalement », lors- (|u il sera exécuté de la musique en présence de S A-, il veillera à ce que tous ses subordonnés révèlent la livrée (« uniform )>" ; non seulement Ini-mème, Joseph Haydn, devra se montrer propre dans sa mise, mais il aura soin que tous ceux qui dépendent de lui le soient également, (juils paraissent avec du linge blanc, des bas bhincs. que leurs perruques soient poudrées, et accommodées soit avec une bourse, soit avecune queue, mais toutes ^:)areillement. Le vicemaître se conduira vis-à-vis des musiciens assez exemplairement pour que ceux-ci puissent prendre modèle sur lui. Il évitera toute familiarité avec eux. particulièrement en repas et en bt)issons, afin de ne pas diminuer le respect que lui doivent ses subordonnés, et d'éviter les inconvénients d'où naîtraient des divisions et des malentendus. D'ordre de S. A., le vice-maître composera tcnites les musicjues nécessaires. 11 ne pourra communiquer à personne ses nouvelles compositions, et encore moins en laisser prendre copie, mais il les réservera uniquement pour le service de S. A., cl il n'écrira rien pour autrui sans en avoir demandé et obtenu la gracieuse permission de S. A. Tou^ les jours, soit (jue
S. A. réside à Vienne, ou dans ses domaines, Joseph Haydn se tiendra dans l'antichambre avant et après le dîner, pour s'informer s'il y aura musique, et prendre les ordres. Aussitôt après les avoir reçus, il les fera connaître aux autres musiciens ; il veillera à ce qu'ils se trouvent rassemblés à l'heure fixée, et pointera les retards et les absences. Si, contre toute prévision meilleure, des dissensions, disputes, ou injures, viennent à se produire entre les musiciens, le vice-maître devra les apaiser et y mettre fin selon les circonstances, en sorte que S. A. ne soit pas ennuyée de niaiseries et de bagatelles ; mais toutefois, s'il arrivait (juelque chose de grave, à quoi Joseph Haydn ne puisse remédier luimême, il en rendra compte respectueusement à S. A. Il prendra soin de toute la musique et des instruments, afin que rien ne soit abîmé ou détérioré par négligence et il en répondra. Il sera tenu d'instruire les cantatrices, afin (qu'elles n'oublient pas à la campagne ce qu'elles ont appris à Vienne de maîtres célèbres, à grand'peine et à grands frais ; et s'il est exercé sur différents instruments, il devra s'employer sur tous ceux qu'il connaît.
Arrivé à Tarlicle lo, le rédacteur du contrat déclare inutile de mettre sur h' papier tontes les autres obligations attachées à l'emploi de vice-
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maître de chapelle, attendu que S. A. espère que Joseph Haydn remplira tous sesdevoirs et obéira avec la plus grande exactitude à tous les ordres qu'il pourrait recevoir de S. A., et qu'il déploiera toute son habileté et son zèle pour mettre la musique sur un pied qui lui fasse honneur et qui le rende digne de mériter la faveur de S. A. Ses appointements seront annuellement de 400 florins du Rhin, payables par quartiers. Pendant le temps que Ton passera dans les domaines, le vice-maître mangera à la table des v ofïiciers », ou bien il recevra un demi-gulden par jour pour ses vivres.
Le contrat était dressé pour une durée de trois ans au moins ; dans le cas oîi Haydn voudrait, après ce terme, chercher fortune ailleurs, il promettait de faire connaître ses résolutions six mois à Tavancc ; de son côté, S. A. n'afiirmait pas seulement son intention de conserver Haydn à son service pendant cet espace de temps, mais elle voulait bien encore lui réserver lexpectative du poste do maître de chapelle ; cela, dans le cas où elle aurait une entière satisfaction de ses talents ; sinon, elle se réservait, en tout temps, le droit de le congédier.
La livrée (jue Haydn endossa, était, si Ton s'en rapporle à la descriplion dune fête donnée à Eisenstadl, de drap rouge foncé, galonné d'or.
Mais durant la longue suite d'années qu'il passa chez les Esterhazy, ceux-ci changèrent leurs couleurs, car d'après un portrait qui représente Haydn âgé d'environ soixante ans, « runiCorme » se composait d'un frac bleu clair, orné de broderies et de boutons d'argent, ouvert sur une veste pareille, avec col et cravate blancs. Entre la (( queue w et la « bourse )), dont on lui permettait le choix pour sa perrucjue, Haydn préféra la (c queue », à laquelle, malgré toutes les variations de la mode, il resta fidèle jusqu'à ses derniers jours.
La Ci^nsommation de musi(juc qui se faisait quotidiennement dans une « chapelle » seigneuriale était quelque chose d'effroyable. Les musiciens jouaient tant que besoin était pour le plaisir du maître ou le luxe de son train de maison, avant, pendant, après les repas, chaque soir en concert, souvent au bal, et le dimanche, à la messe. Dittersdorf, dans ses Souvenirs , parle d'un comte autrichien chez qui l'orchestre fonctionnait tous les jours depuis (^inq heures jusqu'à onze, exécutant coup surcouj) quatre symphonies d'un même auteur, et ensuite plusieurs d'un autre ; ailleurs douze concertos de Benda se succédaient d'aililée, et chez l'évéque de Grosswardein Dittersdorf en une soirée dirigea ou exécuta de sa propre composition une grande et une petite
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cantates, deux grandes et une petite symphonies et un concerto de violon '.
Dans le château d'Eisenstadt, les séances musicales, en dehors de la « musique de table », se donnaient tantôt dans une vaste salle aménagée pour des représentations théâtrales, tantôt dans un salon élégant, mais plus petit ; la chapelle, de dimensions exiguës, ne pouvait pas contenir un orchestre, en sorte que, dans les occasions solennelles, toute la cour se transportait à Téglise du village.
La troupe réunie sous la direction de Werner ne se composait que d'une (juinzaine de personnes. Dès la première année de service de Haydn, ce nombre fut porté à vingt et un : 5 violons,
1 violoncelle, i contrebasse, i flûte, 2 hautbois,
2 bassons, 2 cors, i organiste, 2 cantatrices soprani, i cantatrice contralto, 2 ténors, i basse. Le premier violon se nommait Luigi Tomasini ; le violoncelle était Joseph Weigl, père du futur compositeur d'opéras-comiques ; Cari Friberth passait pour un bon ténor, et les cornistes, que l'on disait habiles, s'appelaient Steinmiiller et Franz. Une impulsion très active allait être donnée à cette organisation par ravènemont d'un nouveau prince.