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PES

L'AUNANECEE RTE

Tout de suite, il dégage, dans sa correspondance, ses impressions bien personnelles, quoique générales : « La différence entre Paris et Rome est très grande : Paris est un océan; Rome, le lit d'un océan. À Paris, on peut nager soi-même; à Rome, il faut rechercher comment d’autres ont nagé il y a des siècles. Or pour moi, c'est la vie qui est la chose essentielle, et même mes rêves sont inspirés par la vie active, actuelle. Avec les beaux-arts je n’ai point de rapports aussi intimes que Gœthe par exemple. Seuls leurs plus grands chefs-d'œuvre agissent puissamment sur moi et encore pas toujours... Chose étrange, l’espritde l’histoire lui-même ne se révéla ici à moi que peu à peu; je ne saurais m'expliquer pourquoi, à Paris, c'était le contraire. »

Le 20 février 1845, il précise encore ce point de vue dans son journal : pas de culte irraisonné! il ne marchera pas dévotement sur les brisées de Gœthe, ne prenant point le même intérêt que lui par exemple à la genèse des écoles artistiques ou à l'historique des antiquités romaines. « Rome n'existe pour moi que comme ensemble et la suprême poésie que j'en emporterai sera la pensée d'y avoir séjourné. Mais ce qui fait et fera éternellement sur moi une puissante impression, c’est la divine nature qui, comme pour en faire surgir une mesure de notre petitesse, environne ce tom-

beau du passé où nous grouillons comme des vers. Et surtout, l’azur de ce ciel par un beau jour! Je ne peux pas lever mes yeux vers lui sans que (revêtons d’une métaphore d’enfant le sentiment d'enfant que j'éprouve chaque fois) sans qu’instantanément il laisse tomber un morceau de taffetas où mon âme s’enveloppe et porte ensuile ses couleurs ?. » Même impression, en visitant à Noël la villa Médicis toute fleurie ?.

Hebbel fait à Rome du français et de l'italien“; maïs il y trouve aussi une bibliothèque allemande, des journaux allemands ; il y trouve surtout, lui qui à son arrivée redoutait si fort la solitude ,° une véritable colonie d’artistes germaniques : les peintres ailemands Widmer, Willers, Wigand, les Autrichiens Robert Kolbenheyer et Karl Kahl. Il rencontrait ses compatriotes au café dell’ Bell’ arti, où de passionnantes et interminables conversations esthétiques s’engageaient 7. Par eux il fit la connaissance de celui qui devait devenir son ami intime d'Italie, le peintre Louis Gurlitt et Gurlitt le mit en relations avec Tychsen, August Riedel, Heinrich Kümmel, Häuser, d’autres encore. Il s’attacha à Hebbel chaque jour plus fidèlement, quoi qu'il eût à souffrir de son humeur et de sa susceptibilité, lui fit, à plusieurs reprises, et avec autant de délicatesse que de générosité, des avances d'argent, partagea même avec

1. Bw., IL, 167-168; Kuh, II, 110, 116-118; cf. encore, Bw., V, 49 et T. 6304, 6305, 6312, 6321-6324.

2. T., 3318; cf. R. M. Werner, Gæthe-Jahrbuch, XXN, 179. — 3. Bw., IN, 199.

L. T., 3352, 3360; Bw., IUT, 227. — 5. Bw., III, 174, 183, 188. — 6. Bw., II, 167-168.

7. T., 3252, 3261, 3265, 3284; Bw., III, 169-178; voir le portrait de Hebbel par Kolbenheyer au /ebbel-Kalender, p. 205-206; cf, Tibal, 687, n. 2.

8. Bw., IL, 199, 235; T., 3277; Kub, II, 111-116 et notre bibliographie.

lui son logement afin de le tirer de sa chambre malsaine et avant de lui en procurer une autre où il se:trouva bien mieux. Hebbel ne se lasse point d'exprimer sa reconnaissance pour cet ami si fidèle, sans lequel on se demande comment il se serait tiré d'affaire !. Des maladies de toutes sortes ne lui laissent guère de répit et il est si mal soigné dans son premier logis que, dans un accès de

fureur, il va jusqu’à lancer un poignard contre une servante stu-

pide?. La misère s’acharne à le détruire. C’est en vain qu'il économise, ne se contentant pas de gémir sur l'élévation du port des lettres en Italie *, mais s'imposant des privations aux dépens de sa santé. Il ne cesse de maudire sa pauvreté qui, seule, il le sent bien, le condamne au malheur ‘.

Campe ne met guère d’empressement à lui répondre, mais en met trop par contre à faire argent de Maria Magdalene qu'il fait paraître avant même que la dédicace n'ait été officiellement acceptée par le roi de Danemark. Cela paraît à Hebbel une grave imprudence, il se hâte de s’excuser, s'inquiète de Dankwart et de Oehlenschliger, déplore non sans amertume l’insouciance égoïste de ses compatriotes® et finit par demander à Christian VIIL le renouvellement de sa bourse pour l’année suivante”.

Les Hambourgeois ne le préoccupent guère et envers ses amis

de là-bas il ne cesse de recommander à Elise la froideur et la

méfiance. Îl ne conserve que son ami de Paris et traite Félix Bamberg en confident ?.

Il achève en Italie de se détacher d’Elise. Ses prétentions, ses plaintes, son silence même, l’irritent de plus en plus : « depuis que je suis en voyage, lui écrit-il, tu n’as eu à m'annoncer que des choses désagréables ». Malgré toutes les raisons qu'il lui avait données, elle persistait à lui tracer son plan d'avenir : poste de professeur ou de rédacteur et mariage, s’intitulant ouvertement Frau Doktor Hebbel, reprochänt à son ami, lorsqu'il s’exaspérait, son hypocondrie et lui parlant du bon Dieu à tout propos, malgré ses défenses répétées 1°.

Hebbel, alors, ne la ménage plus. Non point que toute affection pour elle-ait disparu de son cœur : il se souvient de Max et il songe souvent avec tendresse à l'enfant qu'il n'a pas vu naître et qui a remplacé là-bas celui qu'il n’a pas vu mourir !!. Mais il dissimule moins que jamais à Elise que le sentiment qui le lie à elle n’est pas et ne sera jamais de l’amour ?; et il oppose rudement l'instinct de conservation aux responsabilités qui lémeuvent. Fin 1845, sa volonté ne s’avouait encore que comme interrogation anxieuse et se retranchait derrière des impossibilités matérielles ©; quelques

1. Kuh, Il, 138-139: T., 3437 et note; Bw., III, 177, 179, 196, 201, 225, 226, 229, 236. — 9. T., 3276, 3277, 3479; Bw., IIL, 168-169, 177-179, 187, 197, 227, 235-236; Kuh, LL, 119. — 3. Bw., IIT, 172, 183, 210, 234, 263. — 4. T., 3277; Bw., LIT, 16%, 171-173; Kuh, Il, 128-133. — 5. Bw., III, 175 et suiv., 187, 188, 236. — 6. Bw.. IT, 172, 175, 176, 177, 179. — 7. Bw., III, 184. — 8. Bw., LIL, 172- 173, 182. — 9, Bwv., III, 188. — 10. Bw., III, 172-175, 181-183, 213, 224; Kub, II,

194-198, — 11, T., 3259; Bw., LI, 225, 235-236. — 12. Bw.. III, 184, 221-229, 231. 2 48.728077 Bye, SHIAASE,

semaines plus tard, le-plaidoyer se transforme en réquisitoire et c'est chez Elise que Hebbel découvre le véritable égoïsme !. Son désir de libération s'affermit : « secoue tout ce qui fait obstacle à ton évolution, se crie-t-il à lui-même, alors même que ce serait un être qui t'aime, car ce qui t'anéantit ne saurait profiter à un autre ?! »

Hebbel songe à s'affranchir de la misère qui lui a gâté son enfance et sa jeunesse et qui maintenant encore menace sa vie. Il ne veut pas d’un mariage de Bohême, « car, écrit-il, je n’en ai plus pour longtemps, si cela continue ». Sa correspondance avec Elise n’est désormais plus qu’une longue et douloureuse discussion. « Il se peut, lui avoue-t-il, que plus d’un soit trempé par la lutte avec l’adversité; pour moi, c'est le contraire. Le poète doit avoir une existence confortable avant de pouvoir travailler; d’autres travaillent pour arriver à une telle existence »; il oppose la raison au sentiment — bref, « le résultat est : pas d'argent !? ».

La pensée seule de retourner à Hambourg lui fait horreur et il préférerait infiniment aller à Berlin, bien qu'il ne fasse pas des Berlinois un portrait flatté*. [l aimerait encore mieux rester en Italie, mais, outre qu'il lui faut s’y passer de tout ce qui n’est pas gratuit, il n’est pas indépendant. « De l'argent! de l'argent! de l’argent! » s’écrie-t-il’. À ses appels pressants, le destin fait, à ce moment, une ironique réponse : Hebbel apprend de Copenhague que la bourse ne lui sera point continuée et que le roi lui a accordé tout juste assez d'argent pour le retour. D’orgueil et de colère, il songe d’abord à refuser; force lui est bien d'accepter cette aumône en même temps qu'une nouvelle avance du fidèle Gurlitt5.

Mais ce n’est point seulement le dénûment qui l’accable; un autre besoin se fait, dans l'âme du poète, de plus en plus impérieux : le besoin de beauté. Et de beauté, non seulement dans les œuvres d'art, mais autour de lui, dans la vie. Il fait sien le mot de Victor Hugo : « périsse ce qui n’est point beau! », et le mot de Shakespeare : « Beauté est vertu ». Aussi se moque-t-il impitoyablement d'Adèle Schopenhauer tandis qu’il admire passionnément la belle Signora Gagiati et souffre d’être trop râpé pour se faire introduire chez elle. Une autre fois, c’est une belle Anglaise qui l’intéresse, puis une belle Napolitaine”.

Et c'est aussi le sentiment de sa valeur d'artiste qui se fortifie chaque jour. Autant il était resté isolé à Paris, autant il se voit recherché et fêté à Rome et il parle à Bamberg de toutes les occa sions qu'il y trouve de constater sa renommée grandissante, en même temps qu'il le prie, à mots assez peu couverts, de lui faire de la réclame dans l’Allgemeine Zeitung #. Les Hégéliens de Berlin ont pris chaudement la défense de Maria Magdalene, mais Hebbel est outré que les critiques de l’Allgemeine « aient pu lui préférer Annette

1. Bw., II, 203-205. — 2. T., 3425. -— 3. Bw., III, 206-207; 220-223; cf. supra, 7 ce que Hebbel dit de son père.

L, Bw., III, 223, 224, 228. — 5. Bw., III, 187, 224-225, 228. — 6. Bw., III, 229. — 7, Bw., II, 193-197, 214, 234; Kub, IT, 122-123. — 8. Bw., III, 188-191.

von Droste-Hülshoff, et il attend que « toutes les cloches donnent à l'unisson! ». Bien que coupé deses communications avec l’Allemagne, il sait que les périodiques s'occupent de lui maintenant, reçoit la visite de plusieurs compatriotes, entre autres Mommsen, et apprend qu'il a de nombreux partisans en Suisse et en Prusse, y compris le roi?. A Rome, on se dispute l'honneur de faire son portrait et il s’entretient familièrement avec le grand peintre Cornelius qui, à Munich encore, l’avait ignoré *.

Les occasions intéressantes ne lui manqueraient donc pas s’il avait assez d'argent pour en profiter. Mais elles ne sont pour lui qu'un véritable « supplice de Tantale », car, n'ayant pas même de quoi s'acheter un chapeau convenable, la perspective du moindre pourboire à payer suffit à le tenir à distance. S'il voit quelque chose du carnaval, c’est que les rues sont libres pour tout le monde, et, à part quelques lignes sur la fête des « Moccoli » et les illuminations, il se contente de nous renvoyer à la description de Gæthe. Les cérémonies du Vatican, un Miserere entendu à la chapelle Sixtine, les bénédictions distribuées jusques aux bêtes, tout cela lui en impose moins que la simple majesté du pape en cheveux blancs‘. Et ce seraient là toutes ses distractions à Rome, si ses amis ne l'avaient à plusieurs reprises invité : pour la Noël des Danois, à la villa Pamphilia où l'Italie lui apparut pour la première fois dans toute sa splendeur mägique, puis à Frascati, enfin à la fête des artistes à Cervaro; là, la profusion des fleurs et le pittoresque des types populaires l’enchantent et il écrit en cette circonstance une poésie malheureusement perdue *. |

Le 16 juin 1845, cédant aux conseils de Gurlitt, il quitte Rome pour Naples. Il y sera isolé, mais « toujours, sur terre, on ne se donne la main que pour peu de temps ». Sa première impression sur Rome ne s'est pas modifiée. Hebbel le déclare dans la longue lettre où il raconte à Elise son départ et son voyage 6. Dès son arrivée, il avait recopié dans son journal le distique gœthéen :

Ja, es ist alles belebt in Deinen heiligen Mauern, ; Ewige Roma, nur mir schweiget noch alles so still 7.

Il y notait, quelques jours après, que, si dans son journal il est si peu question de Rome, c’est faute de trouver à dire quelque chose qui sorte de l'ordinaire. Quatre mois plus tard, il revient encore sur la rareté et la brièveté de ses remarques et constate qu'il n’a

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