Hector Berlioz (1803-1869) Son oeuvre
En 1868, le Redressement, au titre batailleur, était une petite revue du Quartier Latin, fondée et dirigée par Jules Boissé, un jeune Bordelais infiniment doué, mais chimérique, qui dépensait sa nature généreuse > et son patrimoine restreint dans des entreprises dépourvues de toute préoccupation commerciale. La lettre ci-contre a été adressée à Georges de Massougnes, alors âgé ide vingt-six ans, en remerciement de deux articles qu'il y écrivit sous le coup d'un enthousiasme et d'une émotion que la mort seule put éteindre. Elle procura à son destinataire la tardive et douloureuse satisfaction d'entrer dans l'intimité du plus grand génie musical de la France au moment où, usée par le chagrin, cette âme immense et abreuvée d'amertume s'acheminait déjà vers « sa source première », comme dit le poète. Le lundi 8 mars 1869, à midi et demi, tout était consommé, et ceux qui avaient « laissé passer parmi eux comme un étranger le plus beau génie de leur temps et qui ne s'étaient jamais souvenus de son nom que pour l'insulter », continuaient à vivre sans remords et à médiocriser sans fin.
Cinquante ans plus tard, le 23 janvier 1919, Georges
de Massougnes mourait a son tour, du même mal physique et presque de la même façon que le Maître auquel il avait voué une admiration si ardente que, durant ces cinquante années, le culte de Berlioz venait immédiatement, chez lui, après le culte de Dieu, de la famille et de la patrie. On a pu très justement écrire que « pour qui a senti la flamme de son regard, la passion de sa parole et a été témoin de ses emportements enthousiastes, M. de Massougnes est, par tempérament, très proche parent de Berlioz ; on peut dire tout au moins qu'il en -est l'héritier moral » (1). Prodigieusement ouvert à. tous les arts, d'ailleurs, il avait reçu un don critique si pénétrant et si juste qu'il ne semble pas s'être jamais trompé dans une seule de ses admirations. Et il n'est pas un seul des artistes de son temps dont il a discerné les qualités dès leurs débuts, que n'ait déjà consacré ou ne consacrera sûrement ce tribunal anonyme, universel et infaillible dont les arrêts portent, dans le recul du temps, le nom de « jugement de la postérité ».
Il n'entre pas 'dans l'intention de son fils, héritier du même culte et des mêmes admirations, d'entreprendre ici, même en raccourci, une biographie, moins encore un panégyrique de cette vie toute droite et, au demeurant, trop désintéressée de tout calcul et de toute ambition personnelle pour que les incidents en puissent passionner le public. Mais s'il n'a pas craint de ramasser la plume échappée des mains de son père, c'est avec la conscience absolue 'de continuer sa pensée, recueillie de ses lèvres-. Et aujourd'hui, en cette année cinquantenaire où des fidèles" de Berlioz ont désiré faire revivre deux des plus vibrantes pages que Georges de Massougnes ait
(1) A. Mangeot, Le Monde Musical, 30 novembre 1903.
écrites sur le grand homme, -les quelques mots qu'il voulait dire et qu'il ne peut plus dire, c'est son disciple le plus immédiat, c'est son fils qui les dira.
Il dira que si son père eût eu l'occasion d'apporter desmodifications à la petite Brochure, fort remarquée en son temps (1), qui fut, en France, la première étude critique d'un ensemble d'oeuvres de l'auteur des Troyens, ce n'eût pas été pour en atténuer la louange, mais pour la renforcer. C'est ainsi que Georges «de Massougnes ' se reprochait tout particulièrement d'y avoir écrit « trop vite » et « trop légèrement », à deux reprises, que « Berlioz, au théâtre, lui semblait moins véritablement dans son milieu que dans la symphonie », que « son talent était symphonique plutôt que théâtral ».'
Et d'abord, il eût voulu effacer ce mot échappé par inadvertance à sa plume : le « talent » 'de Berlioz! Ici, on ne peut plus parler que de génie, au regard de quoi le talent n'est qu'un pâle reflet. — Et le génie de Berlioz ne serait pas suffisamment scénique? Hélas! la « rapidité » de ce jugement que regrettait tant mon père venait de ce que, malgré son instinctive divination du Beau, sa sensibilité avait été surprise par la médiocrité, voire l'inintelligence de l'exécution des Troyens, du vivant même de leur auteur. Dès longtemps, il- reniait un peu plus cette erreur -de jeunesse, à mesure qu'il connaissait mieux l'œuvre et la chérissait davantage. Et les représentations de Carlsruhe, en 1893, en la lui révélant, en outre, intégralement, dans toute sa beauté, sans la moindre coupure - - et avec quel religieux respect dans l'interprétation! - — lui avaient fait comprendre définitivement la, terrible responsabilité qu'assument les im-
(1) Berlioz. Son œuvre. Richault et Dentu, in-8°, 1870.
presarii qui passent un chef-d'œuvre de cette envergure au crible de leur scepticisme boulevardier...
Il se faisait encore scrupule d'avoir paru abandonner comme « romantique », aux détracteurs de Berlioz, l'a'dmirablement riche et vivante Symphonie fantastique, et Benvenuto Cellini, avec des pages si belles qu'elles effacent quelques « facilités » d'autant plus surprenantes qu'elles sont tout à fait exceptionnelles. Il s'accusait d'avoir, ce faisant, cédé à cette pauvre habileté du partisan convaincu qui cherche moins à faire excuser son opinion, assurément, qu'à la faire accepter aux adversaires au prix de « quelques concessions ». Plus tard, définitivement blasé sur la valeur de certaines approbations, il ne se mettait plus en peine de tant de politique; puisque aussi bien, avec sa conscience 'd'artiste, c'est tout juste s'il constatait quelques faiblesses éparses — et si rares! — dans un œuvre qui ne comprend que des chefs-d'œuvre.
Enfin il eût voulu répéter, crier plus fort que, s'il ne parlait guère, en cette étude, que de trois ouvrages de Berlioz, c'est uniquement parce qu'il ne connaissait bien que ceux-là, puisque l'étranger seul, alors, avait su s'initier au reste; qu'il ne prétendait faire aucun choix désavantageux pour ceux qu'il ne connaissait pas ou qu'il connaissait imparfaitement. Tout cela, il le disait, en effet, dans ces lignes qu'on va lire; mais on lit si mal, si vite, si distraitement, parfois, qu'il se défiait de n'être pas bien compris. Il eût voulu insister...
A cette nouvelle édition de sa brochure de 1870, on a pensé qu'il serait bon d'ajouter un des articles où Georges de Massougnes a le mieux précisé sa pensée et fait le plus clairement saisir les raisons pour lesquelles il sera toujours difficile de rendre Berlioz « populaire », tant qu'un snobisme berliozien n'aura pas été créé par
d'intelligents et avisés entrepreneurs !de musique. Cet article important avait paru dans le Monde Musical à l'occasion du centenaire de la naissance de Berlioz. On y verra avec quelle bonne foi et quelle sincérité d'artiste il avait su, en faisant à chacun sa juste part, ren'dre à Wagner ce qui était à Wagner, et revenir de ses préventions de jeune homme, insuffisamment documenté, sur la « grosse artillerie » du Maître de Bayreuth, un des quatre dieux de son Empyrée musical.
Berlioz, Gluck, Beethoven et Wagner... Ce sont là, n'est-il pas vrai? quatre noms sous" l'égide desquels on peut tranquillement mépriser l'opinion de Scudo, de d'Escherny... et de quelques autres.
Jean de MASSOUGNES.
Paris, 20 septembre 1919.
On attend depuis plus de dix mois les Mémoires de Berlioz. Leur publication aurait dû être faite aussitôt après la mort de l'auteur; telle était, du moins, sa volonté expresse. L'ouvrage est imprimé depuis plusieurs années et les exemplaires en sont déposés à la bibliothèque du Conservatoire. Quelle est donc la cause qui a pu nous en priver si longtemps? Pour quiconque s'intéresse à l'art musical, pour quiconque, même, s'intéresse aux choses littéraires, ces Mémoires sont un événement d'une véritable importance; nous attendons tous avec une sympathie plus ou moins vive, mais avec une égale curiosité, les pages assurément douloureuses où ce génie blessé a rapporté toutes les luttes de son existence, toutes les souffrances de son âme d'artiste. Elle était si vibrante, cette âme, si chaleureuse, si haute, que ses plaintes sauront émou-
voir ceux-là même qui ont contribué à soi! martyre. L'esprit à la fois ironique et passionné de Berlioz, son style pittoresque lui ont donné, comme écrivain, un public qu'il ne recherchait pas et que, comme musicien, il n'a pas trouvé encore.
La chose est au moins surprenante, et, plus tard, on aura de la peine à la croire : ce sont les écrits de Berlioz, c'est le côté littéraire de son esprit qui ont servi chez nous comme de passe-port à son nom. Mais ce n'est pas là le trait le plus singulier de cette singulière destinée, car Berlioz a paru toute sa vie poursuivie par la fatalité des méprises, et parmi tous les grands noms de la poésie et de l'art c'est bien ici l'un de ceux dont la fortune a été la plus étrange. Tour à tour exalté par des amis maladroits pour des qualités qui n'étaient pas les siennes, critiqué et bafoué par ses ennemis pour des défauts imaginaires, les plus antipathiques à la nature de son talent, en un mot, aussi peu compris de ses admirateurs que de ses adversaires, Berlioz, génie profond, pénétrant et tendre, après avoir vu son nom devenir le cri de guerre d'une école superficielle qui devait lui être odieuse, semblait à la fin de sa vie comme perdu sous l'indifférence et le préjugé de tout le public français.
Je sais qu'en voulant remonter le courant de
cette indifférence et de ce préjugé, je perdrai mon temps, et voilà tout. La critique, en effet, n'a pas le don des miracles : elle ne peut rendre l'ouïe aux sourds ni la vue aux aveugles ; aussi parlerai-je en vain, mais qu'importe? « Je sais bien, dit Rousseau, que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire! »
Oui, j'ai besoin de parler! Il est doux d'admirer à l'écart en oubliant ceux qui s'agitent plus bas ; mais, à la longue, le dédain fatigue l'âme, et c'est parfois un soulagement que de dire pourquoi l'on dédaigne. J'ai hâte, pour braver les sots et pour fixer le souvenir de tant d'émotions profondes, de parler enfin de ces grandes et chères œuvres, aujourd'hui si niaisement ignorées ou méprisées de la plupart, si ardemment aimées de quelques-uns, et, bientôt, acclamées quand même par tous.
Je n'analyserai ici que trois partitions seulement, et ceux qui connaissent l'œuvre considérable de Berlioz s'étonneront, sans doute, de mon silence sur tant d'autres ouvrages aussi importants et peut-être même plus célèbres. En voici les raisons : D'abord, j'ai dû faire choix d'un petit nombre d'œuvres caractéristiques, afin de les étudier plus sérieusement et de faire mieux ressortir le carac-
tère général- du talent de l'auteur; puis, plusieurs œuvres de Berlioz, qui peuvent être supérieures à celles dont je parle, me sont totalement inconnues. Ces œuvres ne sont exécutées nulle part, en France, et, qui plus est, toutes ne sont pas gravées en partition d'orchestre. Il est donc souvent impossible de s'en faire une idée, la partition de piano étant à la grande partition ce qu'est une image d'Epinal à un tableau de maître. J'aurais pu faire comme tant d'autres, et donner hardiment mon opinion sur ce que je ne connais point; mais cela n'est ni dans mes habitudes ni dans mes goûts ; et puis il me suftt des chefs-d'œuvre que j'ai pu lire ou entendre pour admirer amplement ce beau génie. J'espère, en agissant ainsi, ne pas paraître plus hardi qu'un homme qui se permettrait d'admirer Corneille sur la foi du Cid, de Polyeucte et de Cinna, bien qu'ignorant les Horaces, Rodogune et la Mort de Pompée.
L'Enfance du Christ, Roméo et Juliette et les Troyens, les trois partitions dont j 'ai fait choix et qui me sont le mieux connues, si elles ne sont pas absolument les plus belles de Berlioz, sont assurément parmi les premières et peuvent, ce me semble, donner une idée parfaite des divers aspects de son génie.