ROMÉO ET JULIETTE 12J
public, qui n^attacliera pas une importance capitale à ces phrases essentielles, s'il n'est pas prévenu d'avance, et qui les reconnaîtra à grrfnd'peine lorsqu'elles reparaîtront avec tous leurs développements symphoniques.
S'il me paraît constant que Berlioz s'est un peu illusionné sur les avantages de cette disposition, et que des détails aussi ténus peuvent être appréciés et admirés seulement par ceux qui ont déjà fait une étude attentive de la partition, il n'en est pas moins vrai que cette page vocale et orchestrale est une des plus belles et des mieux conduites que je connaisse. Le prologue choral est précédé luimême d'un morceau instrumental : Combat , tumulte, intervention du prince, dans lequel le motif de l'action dramatique, la haine et les querelks toujours renaissantes des Capulets et des Montaigus, se dessinent avec une énergie singulière.
L'intervention pacifique du duc de Vérone est figurée par un beau récitatif des cuivres (trombones et ophicléides) entrecoupé des dernières menaces et des sourdes protestations de rage des deux partis rivaux. Alors commence cet admirable récitatif choral, plaintive mélopée d'un caractère
calme et grave dont Shakespeare a bien pu fournir ridée poétique à deux compositeurs, — à M. Gounbd comme à Berlioz ; mais celui-ci possède sur son successeur le double avantage d'avoir eu le premier l'idée de mettre ce prologue en musique sans pouvoir imiter personne, même contre son gré, et d'avoir dit publiquement à qui il était redevable de cette idée.
Le petit chœur arrête à deux reprises son récit, non plus pour laisser l'orchestre ébaucher l'idée principale de quelque grand morceau à venir, mais pour permettre au contralto solo et au tén,or de chanter chacun un air. Les strophes du contralto — dont le premier couplet est simplement accompagné par des arpèges de harpe entrecoupés de soupirs des instrumeutsde bois,et dont le second gagne beaucoup à l'addition du violoncelle répétant la phrase vocale à la tierce supérieure, — renferment un hommage rendu au génie de Shakespeare et à la puissance divine de la poésie. C'est une idée singulière et bien propre à Berlioz que d'accorder en passant un satisfecit à Shakespeare; mais ce simple hors-d'œuvre est d'une mélodie expressive et d'un caractère tendre et touchant.