CHAPITRE X
D.VXS LEgiEL IL SERA NETTEMENT ETADLI Qt IL VALT MIEIX TR.IFIQLER StR LA TERRE QtE SLR GALLL\.
« Mordioux! je crois que nous l'avons échappé belle!» s'écria le capitaine Servadac, lorsque le désappointement du professeur lui eut démontré que tout péril s'était évanoui, l'uis, s'adressant à ses compagnons, non moins satisfaits que lui-même : " Qu'est-ce que nous aurons fait, en somme? Un simple voyage dans le monde sulaire, un voyage de deux ans! Mais on en fait sur terre qui durent davantage! Donc, jusqu'ici, nous n'avons pas à nous plaindre, et, puisque tout mar-
Le lieutenunt Procope no put i
epouJre 4U eu Usant (Page 2Î1.)
chera convenableniriit ilésormais , avant quinze mois nous aurons réintégré notre sphéroïde habituel.
— Et revu Montmartre, » ajouta Ben-Zouf.
En vérité, il était heureux que les Galliens eussent « paré cet abordage » , comme eût dit un marin. En ettet, même en admettant que, sous l'influence de Jupiter, la comète n'eût subi qu'un retard d'une heure, la terre se fût trouvée à près de cent mille lieues du point précis où elle devait la rencontrer. Dans quel laps do temps ces conditions se seraient-elles représentées. de nouveau? Des siècles, des millénaires, ne se seraient-ils pas écoulés avant qu'une seconde rencontre eût été possible? Oui, sans doute. En outre, si Jupiter eût perturbé Gallia au
AVENTURES D HECTOR SERVADAC
Les satflliies de la planète étaient visibles a l'œil nu. .Pa^e 292.)
point de changer ou le plan ou la forme de son orbite, c'était à jamais peut-être qu'elle eût continué de graviter, soit dans le monde solaire, soit dans les espaces sidéraux.
Au l'' novembre, la distance qui séparait Jupiter et Gallia se mesurait par dix-sept millions de lieues. Dans deux mois et demi, la comète passerait à son aphélie, c'est-à-dire à sa plus grande distance du solt^il, el, à partir de ce point, elle tondrait à s'en rapprocher.
Les propriétés lumineuses et calorifiques de l'astre radieux semblaient singulièrement atl'aiblios alors. Un demi-jour seulement éclairait les objets à la surface de la comète. La lumière et la chaleur n'y étaient plus qu'un vingt-cinquième de
celles que le soleil envoyait à la terre. Mais l'astre attractif était toujours là Gallia n'avait pas cessé d'être soumise à sa puissance. On s'en rapprocherait bientôt. On irait reprendre la vie en revenant vers ce centre flamboyant, dont la température n'est pas estimée à moins de cinq millions de degrés. Cette perspective prochaine eût ranimé les Galliens au moral et au physique, — s'ils eussent jamais été hommes à faiblir.
Et Isac Ilakliabut? — L'égoïste avait-il connu les appréhensions que le capitaine Servadac et ses compagnons avaient subies pendant ces deux derniers mois?
Non, en aucune manière. Isac Hakhabut n'avait pas quitté la Hansa depuis l'emprunt qui s'était fait à son grand profit. Le lendemain même du jour où les opérations du professeur avaient été terminées, Ben-Zouf s'était empressé de lui rapporter sa monnaie d'argent et son peson. Le prix de location et l'intérêt se trouvaient déjà entre ses mains. Il n'avait eu qu'à rendre les roubles-papier qui lui servaient de nantissement, et ses relations avec les habitants de Nina-Ruche s'étaient terminées de la sorte.
Mais, en même temps, Ben-Zouf lui avait appris que tout ce sol de Gallia était composé de bon or, — sans aucune valeur il est vrai, et qui, vu son abondance, n'en aurait pas davantage, lorsqu'il serait tombé sur la terre.
Isac avait naturellement pensé que Ben-Zouf se moquait de lui. Il n'avait pas ajouté foi à ces histoires^ et plus que jamais il songeait à soutirer toute la substance monétaire de la colonie gallienne.
Donc, Nina-Ruche n'avait pas été honorée une seule fois de la visite du bon Hakhabut.
« Et c'est étonnant, faisait quelquefois observer Ben-Zouf, comme on s'habitue facilement à ne jamais le voir ! »
Or, à cette époque, Isac Hakhabut songea à renouer ses relations avec les Galliens. C'est que son intérêt l'exigeait. D'une part, certains stocks de ses marchandises commençaient à s'avarier. De l'autre, il était important pour lui qu'elles fussent échangées contre argent avant que la comète eût rejoint la terre. En effet, ces marchandises, revenues au globe terrestre, n'auraient plus qu'une valeur ordinaire. Sur le marché gallien, au contraire, elles devaient atteindre de hauts prix, vu leur rareté et vu l'obligation, — Isac le savait bien, — où chacun allait être de s'adresser à lui
Précisément, vers cette époque, différents articles do première nécessité, huile, café, sucre, tabac, etc., allaient manquer au magasin général. Ben-Zouf l'avait fait observer à son capitaine. Celui-ci, fidèle à la règle de conduite
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 299
qu'il s'était imposée vis-à-vis cFIsac Hakliabut, prit la résolution de réquisitionner les marchandises de la Hansa, — moyennant finances.
Cette concordance d'idées entre le vendeur et les acheteurs devait donc amener Isac à reprendre et même à établir des relations suivies avec les habitants de la Terre-Chaude. Grâce à ses marchés, qui se feraient nécessairement en hausse, Isac Hakhabut espérait bien avoir avant peu accaparé tout l'or et tout l'argent de la colonie.
« Seulement, se disait-il en méditant dans son étroite cabine, la valeur de ma cargaison est supérieure à celle de l'argent dont ces gens-là peuvent disposer. Or, quand j'aurai tout dans mon coffre, conmient pourront-ils m'acheter le restant de mes marchandises? »
Cette éventualité ne laissait pas d'inquiéter le digne homme. Toutefois il se souvint fort à propos qu'il n'était pas seulement commerçant, mais aussi prêteur, ou, pour dire le mot, usurier. Ne pouvait-il donc continuer sur Gallia ce lucratif métier qui lui réussissait si bien sur la terre? La dernière opération qu'il eût faite en ce genre était bien pour l'allécher.
Or, Isac Hakhabut, — esprit logique, — fut amené peu à peu à faire le raisonnement suivant :
'( Lorsque ces gens-là n'auront plus d'argent, j'aurai encore des marchandises, puisqu'elles se seront toujours tenues à de hauts prix. Qui m'empêchera de leur prêter alors, j'entends à ceux dont la signature me semblera bonne? Eh! eh! pour avoir été signés sur Gallia, ces billets n'en seront pas moins bons sur la terre! S'ils ne sont pas payés à l'échéance, je les ferai protester, et les huissiers iront de l'avant. L'Eternel ne défend pas aux honmies de faire valoir leur bien. Au contraire. Il y a là un capitaine Servadac et surtout un comte Timascheff qui me paraissent solvables et qui ne regarderont pas au taux de l'intérêt. Ah! je ne suis pas fâché de prêter à ces gens-là quelque argent remboursable dans le vrai monde ! »
Sans le savoir, Isac Hakhabut allait imiter un procédé que les Gaulois employaient jadis. Ils prêtaient sur billets payables en l'autre vie. Pour eux, il est vrai, l'autre vie, c'était celle de l'éternité. Pour Isac, c'était la vie terrestre, à laquelle, avant quinze mois, la chance, bonne pour lui, mauvaise pour ses débiteurs, allait probablement le rendre.
En conséquence de tout ce qui vient d'être dit, de même que la terre et Gallia marchaient irrésistiblement l'une vers l'autre, de même Isac Hakliabut allait faire un pas vers le capitaine Servadac, qui se dirigeait, lui, vers le propriétaire de la taitane.
La rencontre eut lieu pendant la journée du 15 novembre, dans la cabine de la flansa. Le prudent négociant s'était bien gardé d'offrir, puisqu'il savait qu'on viendrait demander.
a Maître Isac, dit le capitaine Servadac, qui entra en matière sans préambule ni finasseries d'aucune sorte, nous avons besoin de café, de tabac, d'huile et autres articles dont la Hansa est approvisionnée. Demain, Ben-Zouf et moi, nous viendrons acheter ce dont nous avons besoin.
— Miséricorde! s'écria Isac, auquel cette exclamation échappait toujours, qu'elle fût justifiée ou non.
— J'ai dit, reprit le capitaine Servadac, que nous viendrions « acheter », vous entendez? Acheter, j'imagine, c'est prendre livraison d'une marchandise contre un prix convenu. Par conséquent, vous n'avez que faire de commencer vos jérémiades.
— Ah! monsieur le gouverneur, répondit Isac, dont la voix tremblotait comme celle d'un pauvre diable qui demande l'aumône, j'entends bien! Je sais que vous ne laisseriez pas dépouiller un malheureux commerçant dont toute la fortune est si compromise !
— Elle n'est aucunement compromise, Isac, et je vous répète qu'on ne vous prendra rien sans payer.
— Sans payer... comptant?
— Comptant.
— Vous comprenez, monsieur le gouverneur, reprit Isac Hakhabut, qu'il me serait impossible de faire crédit... »
Le capitaine Servadac, suivant son habitude et pour étudier ce type sous toutes ses faces, le laissait dire. Ce que voyant, l'autre continua de plus belle :
« Je crois... oui... je pense... qu'il y a à la Terre-Chaude des persoimcs trèslionorables... j'entends très-solvables... monsieur le comte Timaschcff... monsieur le gouverneur lui-même... »
Hector Servadac eut un instant l'envie de le payer d'un coup de pied quelque part.
« Mais vous comprenez... reprit doucereusement Isac Hakhabut, si je faisais crédit à l'un, je serais fort embarrassé... pour refuser à l'autre. Cela amènerait des scènes fâcheuses... et je pense qu'il vaut mieux... ne faire crédit à personne.
— C'est mon avis, répondit Hector Servadac.
— Ah! reprit Isac , je suis tout ii fait rt'^joui à la pensée que monsieur le gouverneur partage ma manière de voir. C'est là entendre le conmierce comme il
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 301
doit être entendu. Oserai-je demander à monsieur le gouverneur en quelle monnaie se feront les payements?
— En or, en argent, en cuivre, et, celte monnaie une fois épuisée, en billets de banque...
— En papier! s'écria Isac Hakhabut. Voilà bien ce que je redoutais !
— Vous n'avez donc pas confiance dans les Ranques de France, d'Angleterre et de Russie ?
— Ah! monsieur le gouverneur!... 11 n'y a qu'un bon métal d'or et d'argent... qui ait îine véritable valeur !
— Aussi, répondit le capitaine Servadac, qui se montrait tout à fait aimable, aussi vous ai-je dit, maître Isac, que vous seriez tout d'abord payé en or et en argent ayant cours sur la terre.
— En or!... en or!... s'écria vivement Isac. C'est encore la monnaie par excellence !
— Oui, en or surtout, maître Isac, car c'est précisément l'or qui est le plus abondant sur Gallia, l'or russe, l'or anglais, l'or français.
— Oh ! les bons ors ! » murmura Isac, que sa cupidité poussait à mettre « au pluriel » ce substantif, si apprécié dans tous les mondes!
Le capitaine Servadac allait se retirer. (( C'est donc convenu, maître Isac, dit-il, à demain. » Isac Hakhabut alla vers lui.
(c Monsieur le gouverneur, dit-il, me permettra-t-il de lui poser encore une dernière question?
— Posez.
— Je serai libre, n'est-ce pas, d'assigner... à mes marchandises... le prix qui me conviendra?
— Maître Hakhabut, répondit tranquillement le capitaine Servadac, ce serait mon droit de vous imposer un maximum, mais je répugne à ces procédés révolutionnaires. Vous assignerez à vos marchandises les prix habitut Is aux marchés européens, et pas d'autres.
— Miséricorde! monsieur le gouverneur!., s'écria Isac, touché à son endroit sensible, mais c'est me priver d'un bénéfice légitime!... C'est contraire à toutes les règles commerciales... J'ai le droit de faire la loi sur le marché, puisque je détiens toutes les marchandises ! En bonne justice, vous ne pouvez vous y opposer, monsieur le gouverneur!... C'est véritablement me dépouiller de mon bien !
— Les prix d'Europe, répondit simplement le capitaine Servadac.
— Comment! Voilà une situation à exploiter...
— C'est précisément ce que je veux vous empêcher de faire !
— Jamais pareille occasion- ne se représentera...
— D ecorcher vos semblables, maître Isac. Eh bien, j'en suis fâché pour vous... Mais n'oubliez pas que, dans, l'intérêt commun, j'aurais le droit de disposer de vos marchandises...
— Disposer de ce qui m'appartient légitimement aux yeux de l'Eternel!
— Oui... maître Isac... répondit le capitaine, mais je perdrais mon temps à vouloir vous faire comprendre cette vérité si simple! Prenez donc le parti de m'obéir, et tenez-vous pour satisfait de vendre à un prix quelconque, lorsqu'on pourrait vous obliger à donner.»
Isac Hakhàbut allait recommencer ses lamentations; mais le capitaine Servadac y coupa court en se retirant sur ces derniers mots :
« Les prix d'Europe, maître Isac, les prix d'Europe ! »
Isac passa la reste du jour à invectiver le gouverneur et toute la colonie gallienne, qui prétendaient lui imposer «le maximum», comme aux mauvais temps des révolutions. Et il ne sembla se consoler dans une certaine mesure qu'après avoir fait cette réflexion, à laquelle il attachait évidemment un sens particulier :
« Allez, allez, gens de mauvaise race ! On les subira vos prix d'Europe! Mais j'y gagnerai encore plus que vous ne pensez! »
Le lendemain, 16 novembre, le capitaine Servadac, qui voulait surveiller l'exécution de ses ordres, Ben-Zouf et deux matelots russes, se rendirent à la tartane, dès le lever du jour.
c Eh bien, Eléazar, s'écria tout d'abord Ben-Zouf, comment cela va-t-il, vieux coquin?
— Vous êtes bien bon, monsieur Ben-Zouf, répondit Isac.
— Nous venons donc faire avec to'i un petit trafic de bonne amitié?
— Oui... de bonne amitié... mais en payant...
— Aux prix d'Europe, se contenta d'ajouter le capitaine Servadac.
— Bon !... bon ! reprit Ben-Zouf. Tu n'attendras pas longtemps après ton décompte!
— Que vous faut-il? demanda Isac Hakhàbut.
— Pour aujourd'hui, répondit Ben-Zouf, il nous faut du café, du tabac et du sucre, une dizaine de kilos de chacun de ces articles. Mais fais attention à nous servir en bonne qualité, ou gare à tes vieux os! Je m'y connais, étant aujourd'hui caporal d'ordinaire !
AVENTURES D'HECTOR SERVADAG 303
— Je vous croyais l'aide de camp de monsieur le gouverneur général ? dit Isac.
— Oui, Caïphe, dans les grandes cérémonies, mais caporal, quand il s'agit d'aller au marché. Allons, ne perdons pas notre temps!
— Vous dites, monsieur Ben-Zouf, dix kilos de café, dix kilos de sucre et dix kilos de tabac?»
Et là-dessus, Isac Hakhabut quitta sa cabine, descendit dans la cale de la Ilansa et en revint bientôt, apportant d'abord dix paquets de tabac de la régie de France, parfaitement entourés des bandes au timbre de l'État, et pesant chacun un kilogramme.
" Voilà dix kilogrammes de tabac, dit-il. A douze francs le kilogramme, cela fait cent vingt francs ! »
Ben-Zouf allait payer le prix régulier, lorsque le capitaine Servadac, l'arrêtant, dit :
« Un instant, Ben-Zouf. Il faut voir si les poids sont exacts.
— Vous avez raison, mon capitaine.
— A quoi bon? répondit Isac Hakhabut. Vous voyez que l'enveloppe de ces paquets est intacte, et que le poids est indiqué sur les bandes.
— N'importe, maître Isac ! répondit le capitaine Servadac, d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
— Allons, vieux, prends ton peson! » dit Ben-Zouf.
Isac alla chercher le peson, et il suspendit au crochet un paquet de tabac d'un kilogramme.
« Mein Gott ! » s'écria-t-il tout d'un coup.
Et, en vérité, il y avait de quoi provoquer cette subite exclamation do sa part.
En vertu de la faiblesse de la pesanteur à la surface de Gallia, l'aiguille du peson ne marquait que cent trente-trois grammes pour le paquet pesant un kilogramme terrestre.
« Eli bien, maître Isac, répondit le capitaine, qui gardait imperlurbabiemont son séiioux, vous voyez bien que j'avais raison en vous obligeant à peser ce paquet?
— Mais, monsieur le gouverneur...
— Ajoutez ce qu'il faut de tabac pour parfaire un kilogramme.
— Mais, monsieur le gouverneur...
— Allons, ajoute!... dit Ben-Zouf.
— .Mais, monsieur Ben-Zouf I... "
Et le malheureux Isac ne sortait pas de là! Il avait bien compris ce phénomène de moindre attraction. Il voyait bien que tous « ces mécréants » allaient
A TRAVERS LE iMONDE SOLAIRE
Le prix d'Europe, » repondit simplement le capitaine. (Page 30\.)
se rattraper, par la. diminution du poids, du prix qu'il obligeait ses acheteurs à lui payer. Ah! s'il avait eu des balances ordinaires, cela ne serait pas arrivé, ainsi que cela a été expliqué déjà dans une autre circonstance. Mais il n'en avait pas.
Il essaya de réclamer encore, (rattenilrir lo capitaine Servadac. Celui-ci paraissait vouloir rester inllcxiblc. Ce n'était ni sa faute, ni celle de ses compagnons ; mais il avait la prétention que l'aiguille du peson indiquât un kilogranuiie, quand il payait un kilogramme.
Isac Hakhabut dut donc s'exécuter, non sans mêler ses gémissements aux éclats de rire de Ben-Zouf et des matelots russes. Que de plaisanteries, que do
AVKNTL'RKS D'HECTOR SERVADAC
au.i coui>. ,h\ii.- 3U,t.)
quolibets! En fin de compte, pour un kilogramme de tabac, il dut en donner sept, et il en fut de même pour le sucre et pour le café.
« Va donc, Harpagon! lui répétait Ben-Zouf, qui tenait lui-ménic le peson. Aimes-tu mieux que nous prenions sans payer? n
L'opération se termina enfin. Isac Hakhabut avait fourni soixante-dix kilogrammes de tabac, autant de café et de sucre, et il n'avait reçu i"iur cliaqui* article que le prix de dix kilogrammes.
Après tout, comme dit Ben-Zouf, a c'était la faute à Gallia! Pourquoi maître Isac était-il venu trafiquer sur Gallia ? »
Mais alors, le capitaine Servadac, qui n'avait voulu que s'amuser d'Isac, et
mil par le sentiment de justice qu'il avait toujours ^'ardé vis-à-vis de lui, fit établir la balance exacte entre les prix et les poids. De telle sorte que, pour soixante-dix kilogrammes, Isac Hakliabut reçut exactement le prix de soixantedix kilogrammes.
On conviendra, cependant, que la situation faite au capitaine Servadac et à ses compagnon saurait bien excusé cette manière un peu fantaisiste de traiter une opération commerciale.
D'ailleurs, comme en d'autres circonstances, Hector Servadac crut comprendre qu'Isac se faisait plus malheureux qu'il ne l'était réellement. Il y avait dans ses gémissements, dans ses récriminations quelque chose de louche. Cela se sentait.
Quoi qu'il en soit, tous quittèrent la Hansa, et Isac Hakliabut put entendre retentir au loin ce refrain militaire du joyeux Ben-Zouf :
J'aime le son Du clairon, Du tauibour, de la trompette,
Et ma ioie esl complète Qiiaud j'entends résonner le canon l
CHAPITER XI
DANS LEQUEL LE MONDE SAVANT DE GALLIA SE L.VXCE, EN IDÉE, AU MILIEU DES INFINIS DE l'espace.
Un mois s'écoula. Gallia continuait à graviter, emportant son petit monde avec elle, l'elil monde, en elVet, mais peu accessible jusqu'alors à l'influence des passions humaines! La cupidité, l'égoïsme n'y étaient représentés que par Ilakhabut, ce Iris'.e échantillon de la race humaine, et c'était la seule tache que l'on pût relever à ce microcosme séparé de l'humanité.
.\piès tout, ces Galliens ne devaient se considérer que comme des passagers, faisant un voyage de circumnavigation dans le monde solaire. De là, cette pensée de s'installer à bord aussi confortablement que possible, mais temporairement. Ce tour du monde achevé, après deux ans d'absence, leur navire accosterait l'ancien sphéroïde, et si les calculs du professeur étaient d'une absolue
AVENTURES D'HECTOR SERVADAG 307
justesse, — mais il fallait qu'ils le fussent, — ils quitteraient la comète pour remettre le pied sur les continents terrestres.
Il est vrai que l'arrivée du navire Gallia à la terre, « son port d'altache », ne s'opérerait sans doute qu'au prix de difficultés extrêmes, de dangers vraiment terribles. Mais c'était une question à traiter plus tard et qui viendrait en son temps.
Le comte Timascheff, le capitaine Servadac, le lieutenant Procope se croyaient donc à peu près assurés de revoir leurs semblables dans un délai relativement court. Ils n'avaient donc point à se préoccuper d'amasser des réserves pour l'avenir, d'utiliser pour la saison chaude les portions fertiles de l'île Gourbi, de conserver les diverses espèces d'animaux, quadrupèdes et volatiles, qu'ils destinaient dans le principe à reconstituer le règne animal sur Gallia.
Mais que de fois, en causant, ils parlèrent de ce qu'ils auraient tenté pour rendre leur astéroïde habitable, s'il leur eût été impossible de le quitter un jour! Que de projets à exécuter, que de travaux à accomplir pour assurer celte existence d'un petit groupe d'êtres, qu'un hiver de plus de vingt mois rendait si précaire !
C'était au 15 janvier prochain que la comète devait atteindre l'extrémité de son grand axe, c'est-à-dire son aphélie. Ce point dépassé, sa trajectoire la ramènerait vers le soleil avec une vitesse croissante. Neuf à dix mois s'écouleraient encore avant que la chaleur solaire eût rendu la mer libre et la terre féconde. Alors, c'eiît été l'époque à laquelle la Dobinjna et la Hansa auraient transporté hommes et animaux à l'île Gourbi. Les terres auraient été rapidement mises en état pour cette saison si courte, mais si chaude de l'été gallien. Semé en temps opportun, ce sol aurait produit en quelques mois les fourrages et céréales nécessaires à l'alimentation de tous. La fenaison, la moisson eussent été faites avant le retour de l'hiver. On aurait vécu sur l'île de la vie, large et saine, des chasseurs et des agriculteurs. Puis, l'hiver revenu, on aurait re|)ris cette existence de troglodytes dans les alvéoles du mont ignivome. Les abeilles auraient essaimé vers Nina-Ruche pour y passer la dure et longue saison froide.
Oui, les colons seraient ainsi rentrés à leur chaude demeure! Toutefois, n'auraient-ils pas lente quelque lointaine exploration pour découvrir une mine de combustible, un gisement de charbon aisément exploitable? N'auraient-ils pas cherché à se construire, sur l'ilo Gourbi même, une habitation plus confortable, plus appropriée aux besoins de la colonie et aux conditions climalériques de Gallia ?
Ils l'eussent fait, certainement. Ils auraient essayé, du moins, afin d'échapper à cette longue séquestration dans les cavernes de la Terre-Chaude, — séques-
308 A TRAVERS LE MOiNDE SOLAIRE
tration plus regrettable encore au point de vue moral quau point de vue physique. Il fallait être un Palniyrin Rosette, un original absorbé dans ses chiflres, pour n'en pas sentir les graves inconvénients, pour vouloir demeurer sur Gallia dans ces conditions ad infinitum !
D'ailleurs, une éventualité terrible menaçait toujours les habitants de la Terre-Chaude. Pouvait-on aftirmer qu'elle ne se présenterait pas dans l'avenir? Pouvait-on même assurer qu'elle ne se produirait pas avant que le soleil eût restitué à la comète cette chaleur que son habitabilité exigeait? La question était grave, et fut plus d'une fois traitée pour le présent, et non pour un avenir auquel les Galliens espéraient échapper par leur retour à la terre.
En effet, ne pouvait-il arriver que ce volcan qui chauffait toute la Terre- Chaude ne vînt à s'éteindre? Les feux intérieurs de Gallia n'étaient-ils pas épuisables? L'éruption finie, que deviendraient les habitants de Nina-Ruche? Devraient-ils donc s'enfoncer jusque dans les entrailles de la comète pour y trouver une température supportable? Et là, leur serait-il même possible de braver les froids de l'espace ?
Evidemment, dans un avenir aussi lointain qu'on voudra le supposer, le sort de Gallia devait être celui qui semble réservé à tous les mondes de l'univers. Ses feux internes s'éteindraient. Elle deviendrait un astre mort, comme l'est maintenant la lune, comme le sera la terre. Mais cet avenir n'était plus maintenant pour préoccuper les Galliens, — ils le croyaient du moins, — et ils comptaient avoir quitté Gallia bien avant qu'elle fût devenue inhabitable.
Toutefois, l'éruption pouvait cesser d'un moment à l'autre, comme il arrive aux volcans terrestres, avant même que la comète se fût suffisanunent rapprochée du soleil. Et, dans ce cas, où prendre cette lave qui distribuait si utilement la chaleur jusque dans les profondeurs du massif? Quel combustible fournirait assez de calorique pour rendre à cette demeure la température moyenne qui devait permettre d'y supporter impunément des froids de soixante degrés au-dessous de zéro?
Telle était cette grave question. Heureusement, aucune modification ne s'était jusqu'alors manifestée dans l'épanchemcnt des matières éruptives. Le volcan fonctionnait avec une régularité et, on l'a dit, un calme de bon augure- Donc, à cet égard, il n'y avait à s'inquiéter ni de l'avenir, ni même du présent C'était l'opinion du capitaine Servadac, toujours confiant d'ailleurs.
Au 15 décembre, Gallia se trouvait à deux cent seize millions de lieues du soleil, presque à l'extrémité du grand axe de son orbite. Elle ne gravitait plus qu'avec une vitesse mensuelle de onze à douze millions de lieues.
L'n monde nouveau s'oflVait alors aux regards des Galliens, et plus particulièrement à ceux de Palmyrin Rosette. Après avoir observé Jupiterde plus près que jamais humain ne l'eût .fait avant lui, le professeur se concentrait maintenant dans la contemplation de Saturne.
Toutefois, les circonstances de proximité n'étaient pas les mêmes. Treize millions de lieues seulement avaient séparé la comète du monde jovien, cent soixante-treize millions de lieues la sépareraient de la curieuse planète. Donc, pas de retards à craindre de ce chef, autres que ceux qui avaient été calculés, et^ par conséquent, rien de grave à redouter.
Quoiqu'il en soit, Palmyrin Rosette allait pouvoir observer Saturne comme si, étant sur la terre, la planète se fût rapprochée de lui du demi-diamètre de son orbite.
Il était inutile de lui demander quelques détails sur Saturne. L'ex-professeur n'éprouvait plus le besoin de professer. On ne l'eût pas aisément fait quitter son observatoire, et il semblait que l'oculaire de sa lunette fût, nuit et jour, vissé à ses yeux.
Très-heureusement, la bibliothèque de la Dobnjna comptait quelques livres de cosmographie élémentaire, et, grâce au lieutenant Procope, ceux des Galliens que ces questions astronomiques intéressaient purent apprendre ce qu'était le monde de Saturne.
Tout d'abord, Ben-Zouf eut lieu d'être satisfait, quand on lui dit que si Gallia s'était éloignée du soleil à la distance où gravitait Saturne, il n'aurait plus aperçu la terre à l'œil nu. Or, on sait que l'ordonnance tenait particulièrement à ce que son globe terrestre fût toujours visible à ses yeux.
« Tant qu'on voit la terre, rien de perdu, » répétait-il.
Et de fait, à la distance qui sépare Saturne du soleil, la terre eût été invisible, même aux meilleurs yeux.
Saturne, à cette époque, flottait dans l'espace à cent soixante-quinze millions de lieues de Gallia et, par conséquent, à trois cent soixante-quatre millions trois cent cinquante mille lieues du soleil. A cette distance, il ne recevait au plus que le centième de la lumière et de la chaleur que l'astre radieux envoyait à la terre.
Livre en main, on apprit que Saturne opère sa révolution autour du soleil en vingt-neuf ans et cent soixante-sept jours, parcourant, avecune vitesse de huit mille huit cent cinquante-huit lieues par heure, une orbite de deux miUiards deux cent quatre-vingt-sept millions cinq cent mille lieues, » toujours en négligeant les centimes », comme disait Ben-Zouf. La circonférence de cette planète mesure à
l'équaleur quatre-vingt-dix mille trois cent quatre-vingts lieues. Sa surface est de quarante milliards de kilomètres carrés, son volume de six cent soixante-six milliards de kilomètres cubes. En somme, Saturne est sept cent trente-cinq fois gros comme la terre, conséquemment plus petit que Jupiter. Quant à la masse de la planète, elle n'est que cent fois plus grande que celle du globe terrestre, ce qui lui assigne une densité moins forte que celle de l'eau. Elle tourne sur son axe en dix heures vingt-neuf minutes, ce qui compose son année de vingt-quatre mille six cent trente jours, et ses saisons, vu l'inclinaison considérable de l'axe sur le plan de l'orbite, durent sept ans terrestres chacune.
Mais ce qui doit donner aux Saturniens, — s'il y en a, — des nuits splendides, ce sont les huit lunes qui escortent leur planète. Elles ont des noms très-mythologiques, Midas, Encelade, Téthys, Dione, Rhéa, Titan, Hyperion, Japet. Si la révolution de Midas ne dure que vingt-deux heures et demie, celle de Japet est de soixante-dix-neuf jours. Si Japet gravite à neuf cent dix mille lieuses de la surface de Saturne, Midas circule à trente-quatre mille lieues seulement, presque trois fois plus près que la lune ne tourne autour de la terre. Elles doivent être splendides, ces nuits, bien que l'intensité de la lumière émanée du soleil soit relativement faible.
Ce qui rend plus belles encore les nuits de cette planète, c'est incontestablement le triple anneau qui s'enroule autour d'elle. Saturne semble être enchâssé dans une brillante monture. Un observateur, placé exactement sous cet anneau, qui passealors par son zénith à cinq mille cent soixante-cinq lieues au-dessus de sa tète, n'aperçoit qu'une étroite bande, dont HerschcU n'évalue la largeur qu'à cent lieues. C'est donc comme un fd lumineux qui serait tendu sur l'espace. Mais que l'observateur s'écarte de part ou d'autre, il voit alors trois anneaux concentriques se détacher peu à peu les uns des autres, le plus rapproche, obscur et diaphane, large de trois mille cent vingt-six lieues, l'anneau intermédiaire, large de sept mille trois cent quatre-vingt-huit lieues et plus brillant encore que la planète elle-même, enfin l'anneau extérieur, large de trois mille six cent soixante dix-huit lieues et présentant aux regards une teinte grisâtre.
Tel est l'ensemble de cet appendice annulaire, qui se meut dans son propre plan en dix heures trente-deux minutes. De quelle matière est formé cet appendice, comment résiste-t-il à la désagrégation? nul ne le sait; mais, en le laissant subsister, il semble que le Créateur ait voulu apprendre aux humains de quelle manière se sont peu h peu formés les corps célestes. En effet, cet appendice est le reste de la nébuleuse qui, après s'être concentrée peu à peu, est devenue Saturne. Pour une raison inconnue, il s'est probablement solidifié lui-même, et.
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC ^11
s'il venait à se briser, ou il tomberait en morceaux sur Saturne, ou ses morceaux foraient à la planète autant de nouveaux satellites.
Quoi qu'il en soit, pour les Saturniens habitant leur sphéroïde entre les quarante-cinquièmes degrés de latitude et l'équatour, ce triple anneau doit donner naissance aux phénomènes les plus curieux. Tantôt il se dessine sur l'horizon comme une arche immense, rompue à sa clef de voûte par l'ondjre que Saturne projette dans l'espace; tantôt il apparaît dans son entier comme une demiauréole. Très-fréquemment, cet appendice éclipse le soleil, qui paraît et reparait dans des temps mathématiques, à la grande joie, sans doute, des astronomes saturniens. Et si l'on ajoute à ce phénomène le lever, le coucher des huit lunes, les unes pleines, les autres en quadrature, ici des disques argentés, là des croissants aigus, l'aspect du ciel de Saturne, pendant la nuit, doit oflrir un incomparable spectacle.
Les Galliens n'étaient pas à même d'observer toutes les magnificences de ce monde. Ils en étaient trop éloignés. Les astronomes terrestres, armés de leurs lunettes, s'en rapprochent mille fois plus, et les livres de la Dobryna en apprirent plus au capitaine Servadac et à ses compagnons que leurs propres yeux. Mais ils ne s'en plaignaient pas, — le voisinage de ces grands astres constituant des dangers trop graves pour leur infime comète !
Ils ne pouvaient pénétrer davantage dans le mond-s plus lointain d'L'ranus ; mais, on l'a déjà mentionné, la planète principale de ce monde, quatre-vingt-deux fois grosse comme la terre, dont elle n'est visible que comme une étoile de sixième grandeur à sa plus courte distance, apparaissait alors très-distinctement à Toeil nu. Toutefois, on ne voyait aucun de ces huit satellites qu'elle entraine avec elle sur son orbe elliptique, qu'elle emploie quatre-vingt-quatre ans à décrire et qui l'éloigné en moyenne à sept cent vingt-neuf millions de lieues du soleil.
Quant à la dernière planète du système solaire, — la dernière jusqu'au moment où quelque Le Verrier de l'avenir en découvrira une autre i)kis éloignée encore, — les Galliens ne pouvaient l'apercevoir. l'almyrin Hosette la vil, sans doute, dans le champ de sa lunette; mais il ne fit à personne les honneurs de son observatoire, et on dut se conlenler d'observer Neptune... dans les livres de cowiiograjihie.
La distance moyenne de cette planète au soleil se mesure par un milliard cent quarante millions de lieues, et la durée de sa révolution est de cent soixantecintj ans. Neptune parcourt donc son immense orbite de sept milliards cent soixante-dix millions de lieues avec une vitesse de vingt mille kilomètres à
riiourp, sous la forme d'un spliéroïilp, CPiit cinq fois plus consiilérahlo qui' celui tle la terre, autour duquel circule uu satellite à une distance de cent mille lieus.
Celte distance de douze cents millions de lieues environ, à laquelle gravite Neptune, parait être la limite du système solaire. Et cependant, qiu^hiue grand que soit le diamètre de ce monde, il est insignifiant, si on le compare à celui du groupe sidéral auquel on rattache l'astre radieux.
Le soleil, en etfel, sendile faire partie de cette grande nél)uleuse de la vole lactée, au milieu de laquelle il ne l)rille que comme une modeste étoile de quatrième grandeur. Où donc aurait été Gallia, si elle eût échappé à l'attraction
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sur l'horizon comme une arche immense. (Page 311.)
solaire? A quel nouveau centre se fût-elle attacliée en parcourant l'espace sidéral? Peut-être à la plus rapprochée des étoiles de la voie lactée.
Or, cette étoile, c'est Alpha de la constellation du Centaure, et la lumière, qui fait soixante-dix-sept mille lieues à la seconde, emploie trois ans et demi à lui venir du soleil. Quelle est donc cette distance? Elle est telle que, pour la chitTrer. les astronomes ont dû prendre le milliard connue unité, et ils disent qu'Al]iha est à huit mille « milliards » de lieues,
Connait-on un grand nomhre de ces distances stellaires? Huit au plus ont été mesurées, et, parmi les principales étoiles auxquelles cette mesure a pu être appliquée, on cite Wéga, placée à cinquante mille milliards de lieues, Sirius. a
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cinquante-deux mille deux cents milliards, la Polaire^ à cent dix-sept mille six cents milliards, la Chèvre, à cent soixante-dix mille quatre cents milliards de lieues. Ce dernier nombre est déjà composé de quinze chiffres.
Et pour donner une idée de ces distances, en prenant pour base la vitesse de la lumière, d'après d'ingénieux savants on peut raisonner ainsi :
« Supposons un être doué d'une puissance de vision infinie, et mettons-le sur la Chèvre. S'il regarde vers la terre, il sera témoin des faits qui se sont accomplis il y a soixante-douze ans. S'il se transporte sur une étoile dix fois plus éloignée, il y verra les événements qui se sont produits il y a sept cent vingt ans. Plus loin encore, à une distance que la lumière emploie dix-huit cents ans à franchir, il assistera à cette grande scène de la mort du Christ. Plus loin encore, s'il "faut au rayon lumineux six mille ans pour arriver à son œil, il pourra contempler les désolations du déluge universel. Plus loin enfin, puisque l'espace est infini, il verrait, suivant la tradition biblique. Dieu créant les mondes. En effet, tous les faits sont pour ainsi dire stéréotypés dans l'espace, et rien ne peut s'eft'acer de ce qui s'est une fois accompli dans l'univers céleste. »
Peut-être avait-il raison, l'aventureux Palmyrin Rosette, de vouloir courir ce monde sidéral, où tant de merveilles eussent charmé ses yeux. Si sa comète fiit entrée successivement au service d'une étoile, puis d'une autre, quels systèmes stellaires si différents il aurait observés! Gallia se serait déplacée avec ces étoiles dont la fixité n'est qu'apparente et qui se meuvent pourtant, — ainsi fait Arc-: turus, avec une vitesse de vingt- deux lieues par seconde. Le soleil lui-même marche à raison de soixante-deux millions de lieues annuellement, en se dirigeant vers la constellation d'Hercule. Mais telle est la distance de ces étoiles, que leurs positions respectives, malgré ce rapide déplacement , n'ont pu être encore modifiées pour les observateurs terrestres.
Cependant, ces déplacements séculaires doivent nécessairement altérer un jour la forme des constellations, car chaque étoile marche ou paraît marcher avec des vitesses inégales. Les astronomes ont pu indiquer les positions nouvelles que les astres prendront l'un par rapport à l'autre dans un grand nombre d'années. Les dessins de certaines constellations, tels qu'ils seront dans cinquante mille ans, ont été reproduits graphiiiuement. Ils offrent à l'œil, par exemple, au lieu du (juadrilatèrc irrégulicr de la grande Ourse, une longue croix projetée sur le ciel, et à la place du pentagone de la constellation d'Orion, un simple ([uadrilatère.
Mais ni les habitants actuels de Gallia, ni ceux du globe terrestre, n'auraient pu constater de leurs ijropres yeux ces dislocations successives. Ce n'est pas ce
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phénomène que PalmjTÎn Rosette eût été chercher dans le monde sidéral. Si quelque circonstance eût arraché la comète à son centre attractif pour l'asservir à d'autres astres, alors ses regards eussent été ravis par la contemplation de merveilles dont le système solaire ne peut donner aucune idée.
Au loin, en effet, les groupes planétaires ne sont pas toujours gouvernés par un soleil unique. Le système monarchique semble banni en certains points des cieux. Un soleil, deux soleils, six soleils, dépendant les uns des autres, gravitent sous leurs influences réciproques. Ce sont des astres diversement colorés, rouges, jaunes, verts, oranges, indigos. Combien doivent être admirables ces contrastes de lumières qu'ils projettent à la surface de leurs planètes! Et qui sait si Gallia n'eût pas vu se lever, sur son horizon, des jours faits successivement de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel?
Mais il ne devait pas lui être donné de graviter sous la puissance d'un nouveau centre, ni de se mêler aux amas d'étoiles que les puissants télescopes ont pu décomposer, ni de se perdre dans ces points steliaires qui sont partiellement résolus, ni enfin au milieu de ces compactes nébuleuses qui résistent aux plus puissants réflecteurs, — nébuleuses dont les astronomes connaissent plus de cinq mille, disséminées dans l'espace.
Non ! Gallia ne devait jamais quitter le monde solaire, ni perdre la terre de vue. Et, après avoir décrit un orbe de six cent trente millions de lieues environ, elle n'aurait fait cependant qu'un insignifiant voyage dans cet univers dont l'immensité est sans limites.