CHAPITRE XV
OL SE FAIT LE RÉCIT DES PREMIÈRES ET DERNIÈRES RELATIONS QUI s'ÉTABLIRE.NT ENTRE PALMYRIN ROSETTE ET ISAC HAKUABtT.
Le mois de septembre arriva. Il était encore impossible d'abandonner les obscures mais chaudes retraites du sous-sol gallien pour réintégrer le domicile de Nina-Ruche. Les abeilles eussent été certainement gelées dans leurs anciennes alvéoles.
Heureusement et malheureusement à la fois, lo volcan ne menaçait pas de se remettre en activité.
Heureusement, car une éruption soudaine eût pu surprendre les Galliens dans la cheminée centrale, seul conduit réservé au passage des laves.
Malheureusement, parce que l'existence, relativement facile et confortable dans les hauteurs de Nina-Ruche, aurait été immédiatement reprise, à la satisfaction générale.
« Sept vilains mois que nous avons passés là, mon capitaine ! dit un jour Ren- Zouf. Avcz-vous observé notre Nina pendant tout ce temps?
— Oui, Rcn-Zouf, répondit le capitaine Servadac. C'est un petit être tout à fait exceptionnel! On aurait dit que toute la vie galliennc se concentrait dans son cœur!
— Bon, mon capitaine, et puis après ?...
— Après?
— Oui, quand nous serons revenus à la terre, nous ne pouvons abandonner cette chère enfant !
— Mordioux! Ben-Zouf, nous l'adopterons!
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 313
— Bravo, mon capitaine ! Vous serez son père, et, si vous le voulez, je serai sa mère !
— Alors, nous voilà mariés, Ben-Zouf.
— Ah! mon capitaine, répondit le brave soldat, il y a longtemps que nous le sommes! »
Dès les premiers jours du mois d'octobre, les froids furent presque sup]ii>rlables, même pendant la nuit, en absence de tout trouble atmosphérique. La distance de Gallia au soleil n'était pas triple alors de la distance qui sépare la terre de son centre attractif. La température se maintenait a. une moyenne de trente à trente-cinq degrés au-dessous de zéro. Des ascensions plus fréquentes furent faites il Nina-Ruche, et même au dehors. Les colons s'aventuraient plus impunément sur la grève. Le patinage fut repris sur cette admirable surface glacée que la mer offrait aux patineurs. C'était une joie pour les prisonniers de quitter leur prison. Chaque jour aussi, le comte Timascheff, le capitaine Servadac, le lieutenant Procope venaient reconnaître l'état des choses et discuter la « grande question de l'atterrissement » . Ce n'était pas tout que d'aborder le globe terrestre, il fallait, s'il était possible, parer à toutes les éventualités du choc.
Un des plus assidus visiteurs à l'ancien domicile de Nina-Ruche, c'était Palmyrin Rosette. Il avait fait remonter sa lunette dans son observatoire, et là, aussi longtemps que le froid le permettait, il reprenait ses observations astronomiques.
Ce que fut le résultat de ces nouveaux calculs, on ne le lui demanda pas. Il n'eut certainement pas répondu. Mais, au bout de quelques jours, ses compagnons remarquèrent qu'il paraissait être peu satisfait. Il montait, descendait, remontait, redescendait sans^ cesse l'oblique tunnel de la cheminée centrale. Il marmottait, il maugréait. Il était plus inabordable que jamais. Une ou deux fois, Ben-Zouf, — un brave, comme on sait, — enchar.té au fond de ces syniptùmes de désappointement, accosta le terrible professeur. Comme il fut reçu, cela ne peut se dire.
« Paraît, pensa-t-il, que cela ne va pas là-haut comme il le voudrait. Mais, trible nom d'un Bédouin, pourvu qu'il ne dérange pas la mécanique céleste, et iipus avec ! »
Cependant, le capitaine Servadac, le comte Timascheff, le lieutenant Procépe étaient assez fondés à se demander ce qui pouvait contrarier à ce point Palmyrin Rosette. Le professeur avait-il donc revu ses calculs, et élaienl-ils en désaccord avec les nouvelles observations? En un mot, la comète n'occupait-elle
Les Galliens venaient se refair
ces rayons TÎvilîants. [Page 311.]
pas sur son orbile la place que lui assignaient les épliémérides précédemment établies, et, conséquemment, ne devait-elle pas rencontrer la terre au point et à la seconde indiqués?
C'était toujours leur plus grande appréhension, et, n'ayant que les affirmations de Paimyrin Rosette pour baser leurs espérances, ils avaient lieu de tout craindre, en le voyant si contrarié.
C'est qu'en ell'et, le professeur devenait peu à peu le plus malheureux des astronomes. Évidemment, ses calculs ne devaient pas être d'accord avec ses observations, et un homme tel que lui ne pouvait pas éprouver de plus vif désappointement. En somme, toutes les fois qu'il redescendait à son cabinet, aux
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC
3iri
;l'a.-.. :tr,.)
trois quarts gelé par une station trop longue au bout de sa lunette, il éprouvait un véritable accès de fureur.
S'il eût été permis à l'un de ses semblables de l'approcher en ce moment, voici ce qu'il l'aurait entendu se répéter à lui-même :
« Malédiction! Qu'est-ce que cela veut dire? Que fail-elle là? Elle n'est pas à la place que mes calculs lui donnent! La misérable! LUe est on retard! Ou Newton est un fou, ou elle est folle ! Tout cela est contraire aux lois de la gravitation universelle! Que diable! je n'ai pu' me tromper! Mes observations sont justes, mes calculs aussi! Ah! satanée coquine! »
Et Palmyrin Rosette se prenait la tête à deux mains, et il s'arrachait les che-
veux, qui ne foisonnaient cependant pas sur son occiput. Et toujours, toujours le même résultat : un désaccord constant et inexplicable entre le calcul et l'observation.
« Voyons, se disait-il, est-ce qu'il y aurait un dérangement dans la mécanique céleste? Non, ce n'est pas possible! C'est moi qui me trompe! Et pourtant... pourtant... »
Vraiment, Palmyrin Rosette eût maigri à la peine, s'il lui eût été possible de maigrir
Enfin, s'il était désappointé, on était inquiet autour de lui, mais c'était ce dont il se préoccupait le moins.
Cependant, cet état de choses devait avoir un terme.
Un jour, le 12 octobre, Ben-Zouf, qui rôdait autour de la grande salle de Nina-Ruche, dans laquelle le professeur se trouvait en ce moment, l'entendit pousser un cri retentissant.
Ben-Zouf com'ut à lui.
« Vous vous êtes fait mal, sans doute? lui demanda-t-il du ton dont il aurait dit: Comment vous portez-vous?
— Eurêka! te dis-je, eurêka! » répondit Palmyrin Rosette, qui trépignait comme un fou.
Il y avait dans son transport à la fois du contentement et de la rage. « Eurêka? redit Ben-Zouf.
— Oui, eurêka! Sais-tu ce que cela veut dire?
— Non.
— Eh bien ! va-t'en au diable !
— Heureusement, pensa l'ordonnance, que lorsqu'il ne veut pas répondre, M. Rosette y met au moins des formes! »
Et il s'en alla, non au diable, mais trouver Hector Servadac. « Mon capitaine, dit-il, il y a du nouveau. ~ Qu'est-ce donc?
— Le savant... eh bien! il a « eurêké ».
— Il a trouvé!... s'écria le capitaine Servadac. Mais qu'a-t-il trouvé?
— Cela, je ne le sais pas.
— Eh! c'est ce qu'il faudrait précisément savoir! »
Et le capitaine Servadac fut plus inquiet qu'il ne l'avait jamais été. Cependant, Palmyrin Rosette redescendait vers son cabinet do travail el se répétait à lui-même :
«Oui, c'est cela... ce ne peut être que cela!... Ah! le misérable!... Si cela est,
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il le payera cher!... Mais voudra-t-il avouer? Jamais!... Il lui faudrait rendre gorge!... Eh bien! je ruserai... et nous verrons ! »
C'était à n'y rien comprendre, mais ce qui fut manifeste, c'est que, depuis ce jour, Palmyrin Rosette changea samanière d'être vis-à-vis de maître Isac Ilakliabut. Jusqu'alors, il l'avait toujours ou évité ou malmené. Il fut désormais tout autre à son égard.
Qui dut être étonné? Ce fut certainement maître Isac, peu accoutumé à de pareilles avances. Il voyait le professeur descendre fréquemment à son obsciu-e boutique. Palmyrin Rosette s'intéressait à lui, à sa personne, à ses affaires. Il lui demandait s'il avait bien vendu ses marchandises, quel bénéfice il en était résulté pour sa caisse, s'il avait pu profiter d'une occasion qui ne se représenterait peutêtre jamais, etc., etc., et tout cela avec l'intention, qu'il dissimulait à grand'peine, de l'étrangler net.
Isac Hakhabut, défiant comme un vieux renard, ne répondait que fort évasivement. Cette modification subite des manières du professeur à son égard était bien faite pour l'étonner. Il se demandait si Palmyrin Rosette ne songeait pas à lui emprunter de l'argent.
Or, on le sait, Isac Hakhabut, en principe, ne se refusait pas à prêter, à un taux parfaitement usuraire d'ailleurs. Il comptait même sur ce genre d'opérations pour faire valoir son bien. Mais il ne voulait prêter que sur solide signature, et, — il faut bien l'avouer, — il ne voyait que le comte Timaschefl', riche seigneur russe, avec lequel il pût se risquer. Le capitaine Servadac devait être gueux comme un Gascon! Quant au professeur, qui aurait jamais l'idée de prêter de l'argent à un professeur! Aussi, maître Isac se tenait-il serré.
D'autre part, le juif allait être contraint à faire de son argent un emploi aussi restreint que possible, mais sur lequel il n'avait pas compté.
En effet, à cette époque, il avait vendu aux Galliens presque tous les articles alimentaires qui composaient sa cargaison. Il n'avait pas eu la sagesse de réserver quelques produits pour sa consonmiation particulière. Entre autres choses, le café lui manquait. Et le café, si parcimonieusement qu'on en use, «quand il n'y en a plus, il n'y en a plus, » eut dit Ben-Zouf.
11 arrivait donc que maître Isac était privé d'une boisson dont il ne pouvait se passer, et force lui fut de recourir aux réserves du magasin général.
Donc, après de longues hésitations, il se dit qu'après tout la réserve était commune aux Galliens sans distinction, qu'il y avait les mêmes droits qu'un autre, et il alla trouver Ben-Zouf.
« Monsieur Ben-Zouf, dit-il de son ton le plus aimable, j'aurais une petite demande à vous adresser.
— Parle, Gobseck, répondit Ben-Zouf.
— J'aurais besoin de prendre à la réserve une livre de café pour mon usage personnel.
— Une livre de café! répondit Ben-Zouf. Comment! tu demandes une livre de café ?
— Oui, monsieur Ben-Zouf.
— Oh ! oh! voilà qui est grave!
— Est-ce qu'il n'y en a plus ?
— Si, encore une centaine de kilos.
— Eh bien?
— Eh bien, vieux, répondit Ben-Zouf en secouant la tète d'une façon inquiétante, je ne sais pas si je peux te donner cela !
— Donnez, monsieur Ben-Zouf, dit Isac ILakhabut, donnez, et mon cœur en sera tout réjoui !
— La réjouissance de ton cœur m'est superlativement indifférente 1
— Cependant, vous ne refuseriez pas, si un autre que moi...
— Ah ! voilà ! voilà ! C'est que tu n'es pas un autre, toi !
— Eh bien, monsieur Ben-Zouf?
— Eh bien, je vais en référer à Son Excellence le gouverneur général.
— Oh ! monsieur Ben-Zouf, je ne doute pas que dans sa justice.. .
— Au contraire, vieux, c'est sa justice qui me fait craindre pour toi ! »
Et l'ordonnance laissa Isac Hakhabut sur cette réflexion vraiment peu consolante.
Précisément, Palmyrin Rosette, toujours aux aguets, était arrivé pendant que ces paroles s'échangeaient entre Ben-Zouf et Isac. L'occasion lui parut bonne pour tenter l'aventure, et il entra aussi en matière.
n Tiens, maître Isac, dit-il, vous avez besoin de café ?
— Oui... monsieur le professeur, répondit Isac Hakhabut.
— Vous avez donc tout vendu?
— Hélas ! j'ai commis cette faute I
— Diable! C'est que le café vous est nécessaire! Oui!... oui!... Cela réchaufl'e le sang !
— Sans doute... et dans ce trou noir, je ne puis pas m'en passer!...
— Eh bien, maître Isac, on va vous en donner une (luantité suffisante pour votre consommation.
— N'est-ce pas, monsieur le professeur... et, quoique je l'aie vendu, ce café, j'ai 3roit comme un autre d'en prendre pour mon usage!
— Certainement... maître Isac. . certainement!,.. Et vous en faudra-t-il une grande quantité?
— Une livre seulement !.. Je le ménage avec tant de soin!.. Cela me durera longtemps!
— Et comment pèsera-t-on ce café? demanda Palmyrin Rosette, qui, malgré lui, accentua légèrement cette phrase.
— Avec mon peson !.,. » murmura le juif.
Et Palmyrin Rosette crut surprendre comme un soupir qui s'échappait de la poitiine de maître Isac.
« Oui... répliqua-t-il.. . avec le peson ! Il n'y a pas d'autre balance ici?...
— Non!... répondit Isac, qui regrettait peut-être son soupir.
— Eh! eh! maître Isac!... Ce sera avantageux! Pour une livre de café, on va vous en donner sept!
— Oui... sept! c'est bien cela! »
Le professeur regardait son homme, il le dévisageait. II voulait lui faire une question... Il n'osait, pensant, avec raison, qu'lsac ne lui dirait pas la vérité, qu'il voulait à tout prix connaître.
Cependant, ne pouvant plus contenir son impatience, il allait parler, lorsque Ren-Zouf revint.
c( Eh bien? demanda vivement Isac Ilakhabut.
— Eh bien, le gouverneur ne veut pas... répondit Ren-Zouf.
— Il ne veut pas qu'on me donne du café! s'écria Isac.
— Non, mais il veut bien qu'on t'en vende.
— M'en vendre, mein Gott !
— Oui, et cela est juste, puisque tu as ramassé tout l'argent de la colonie. Allons, voyons la couleur de tes pistoles !
— Me forcer à acheter, quand un autre...
— Je t'ai déjà dit que tu n'étais pas un autre! Achètes -tu, oui ou non? ,
— Miséricorde!
— Réponds, ou je ferme la boutique! »
Isac savait bien qu'il ne fallait pas plaisanter avec Ren-Zouf. « Allons... j'achèterai, dit-il.
— Ron.
— Mais à quel prix?
— Le prix auquel tu as vendu. On ne t'écorchera pas! Ta peau n'en vaut pas la peine ! »
Isac Hakhabut avait mis la main à la poche et y faisait remuer quelques pièces d'argent.
Le professeur était de plus en plus attentif et semblait guetter les paroles à la bouche d'Isac.
« Combien, dit celui-ci, me ferez-vous payer une livre de café?
— Dix francs, répondit Ben-Zouf. C'est le prix courant à la Terre-Chaude. Mais qu'est-ce que cela peut te faire, puisque, après notre retour à la terre, l'or n'aura plus de valeur.
— L'or ne plus avoir de valeur! répondit Isac. Est-ce que cela peut arriver, monsieur Ben-Zouf?
— Tu le verras.
— L'Éternel me vienne en aide! Dix francs, une livre de café.
— Dix francs. Est-ce fini?»
Isac Hakhabut tira alors une pièce d'or, il la regarda à la lumière de la lampe, il la baisa presque du bout des lèvres.
« Et vous allez peser avec mon peson? demanda- 1 -il d'un ton si plaintif qu'il en était suspect.
— Et avec quoi veux-tu que je pèse ? )> répondit Ben-Zouf.
Puis, prenant le peson, il suspendit un plateau à son crochet et versa ce qu'il fallait de café pour que l'aiguille marquât une livre, — soit sept en réalité.
Isac Hakhabut suivait des yeux l'opération.
« Voilà! dit Ben-Zouf.
— L'aiguille est-elle bien rendue au point?demanda le négociant, en se penchant sur le cercle gradué de l'instrument.
— Oui donc, vieux Jonas !
~ Poussez-la un peu du doigt, monsieur Ben-Zouf!
— Et pourquoi cela?
— Parce que... parce que... murmura Isac Hakhabut, parce que mon peson n'est peut-être pas... tout à fait... juste!... »
Ces mots étaient à peine achevés, que Palniyrin Rosette sautait à la gorge d'Isac. Il le secouait, il l'étranglait. « Canaille ! criait-il.
— Au secours! à moi ! » répondait Isac Hakhabut.
La lutte continuait. II est vrai que Ben-Zouf se gardait bien d'intervenir. Au
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 351
contraire, il excitait les combattants, il éclatait de rire. Pour lui, en vérité, l'un ne valait pas mieux que l'autre.
Mais, au bruit de la bataille, le capitaine Servadac, le comte Timascheff, le lieutenant Procope vinrent voir ce qui se passait.
On sépara Isac et le professeur.
« Mais qu'y a-t-il? demanda Hector Servadac.
— Il y a, répondit Palniyrin Rosette, il y a que ce sacripant nous a donné un peson fauXj un peson qui accuse un poids plus fort que le poids réel !
— Est-ce vrai, Isac?
— Monsieur le gouverneur... oui... non!... répondit-il... oui!...'
— Il y a que ce voleur vendait à faux poids, reprit le professeur avec une fureur croissante, et que, lorsque j'ai pesé ma comète avec son instrument, j ai obtenu un poids supérieur à celui qu'elle a réellement.
— Est-ce vrai?
— Vraiment... je ne sais!... marmottait Isac Hakhabut.
— 11 y a enfin que j'ai pris cette fausse masse pour base de mes nouveaux calculs, que ceux-ci ont été en désaccord avec mes observations, et que j"ai dû croire qu'elle n'était plus à sa place!
— Mais qui... elle ? Gallia?
— Eh non! Nérina, pardieu! notre lune !
— Mais Gallia?..
— Eh ! Gallia est toujours où elle doit être ! répondit Palmyrin Rosette. Elle va directement à la terre, et nous avec!., et aussi ce maudit Isac!... que Dieu confonde! »
CHAPITEE XYI
D.iXS LEQUEL LE C.iPIT.VIXE SEnVADAC ET BE.VZOIF PARTENT ET nLVlE.NXEXT COMilE ILS ÉTAIENT PARTIS.
Cela était vrai. Depuis qu'il avait entrepris son honnête commerce de cabotage, Isac Hakhabut vendait à faux poids. L'homme étant connu, cela n'étonnera personne. Mais le jour oii de vendeur il était devenu acheteur, son improbité s'était retournée contre lui. Le principal instrument de sa fortune ftait ce peson,
Ul 1 1 Jl lulfcl
faux d'un quart, comme cela fut reconnu, — ce qui permit au professeur de reprendre ses calculs, en les rétablissant sur une base juste.
Lorsque, sur la terre, ce peson marquait un poids d'un kilogrannne, en réalité l'objet ne pesait que sept cent cinquante grammes. Donc, au poids qu'il avait indiqué pour Gallia, il fallait relranclior un quart. On comprend donc que les calculs du professeur, se basant sur une niasse de la comète trop forte d'un quart, ne pouvaient s'accorder avec les positions vraies deNérina, puisque c'était la masse de Gallia qui l'influençait.
Palmyrin Rosette, satisfait d'avoir consciencieusement rossé Isac Hakliabut, se remit aussitôt à la besogne pour en finir avec Nérina.
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 3^,3
Palmyrin Rosette sauta à la gorge d'Isac. (Page 3ri0.]
Conil)icn , après cette scène, [sac llakhabut fut Ijaloué, cela se comprend! Ren-Zouf ne cessait de lui répéter qu'il serait poursuivi pour vente à taux poids, que son alHiire s'instruisait, et qu'il serait traduit en police correctionnelle.
Il Mais où et quand? demandait-il.
— Sur la terre, à notre retour, vieux coquin I» répondait gracieusement Ben- Zouf.
L'alïreux lionlionime dut se confiner dans son trou obscur, et ne .se laissa jilus \oir que le moins possible.
n -ux mois et demi séparaient (luoro les Galliens du jour où ils espéraicnl
3r,4 A TRAVERS LE MONDE SOLAIRE
rencontrer la terre. Depuis le 7 octobre, la comète était rentiée dans la zone des planètes télescopiques, là même où elle avait capté Nérina.
Au 1" novembre, la moitié de cette zone dans laquelle gravitent ces astéroïdes, dont l'origine est due probablement à l'éclatement de quelque planète qui gravitait entre Mars et Jupiter, avait été heureusement traversée. Pendant ce mois, Gallia allait parcourir un arc de quarante millions de lieues sur son orbite, en se rapprochant jusqu'à soixante-dix-huit millions de lieues du soleil.
La température redevenait supportable, — environ dix à douze degrés au-dessous de zéro. Cependant, aucun symptôme de dégel ne se manifestait encore. La surface de la mer restait imnmablement congelée, et les deux bâtiments, juchés sur leur piédestal de glace, surplomblaient l'abîme.
Ce fut alors que la question des Anglais relégués sur l'îlot do Gil)rallar fut remise sur le tapis. On ne doutait pas qu'ils n'eussent impunément traversé les extrêmes froids de l'hiver gallien.
Le capitaine Servadac traila cette question à un point de vue qui faisait le plus grand honneur à sa générosité. Il dit que, malgré leur mauvais accueil lors de la visite de la Dobryna, il convenait de se remettre en communication avec eux, pour les mettre au courant de tout ce qu'ils ignoraient sans doute. Le retour à la terre, qui ne serait, après tout, que le résultat d'une nouvelle collision, offrait des dangers extrêmes. Il fallait donc en prévenir ces Anglais et les engager même à venir braver ces dangers en commun.
Le comte Timascheff et le lieutenant Procope partagèrent absolument l'avis du capitaine Servadac. Il y avait là une question d'humanité qui ne pouvait les laisser indifférents.
Mais comment arriver, à cette époque, jusqu'à l'ilot de Gibraltar?
Par mer évidemment, c'est-à-dire en profitant de l'appui solide que sa surface glacée présentait encore.
C'était, d'ailleurs, la seule manière de voyager d'une île à l'autre, car, le dégel venu, aucun autre genre de communication ne serait possible. EnctTel,on ne pouvait plus compter ni sur la goélette, ni sur la tartane. Quant à la chaloupe à vapeur, l'utiliser à cet effet, c'eût été consommer quelques tonnes du charbon qui avait été précieusement mis en réserve, pour le cas où les colons devraient retourner à l'île Gourbi.
Il y avait bien le you-you, qui avait été déjà transformé en traîneau à voile. On sait dans quelles conditions de rapidité et do sécurité il avait accompli le trajet de la Terre-Chaude à Forment era.
Mais ii lui fallait le vent, pour se mouvoir, et le vent ne se faisait plus sentir à la
AVENTURES D'HRCTOK SERVADAC 353
surface de Gallia Peut-être après le tléj^el, avec les vapeurs (|ue développerait la température estivale, de nouveaux troublasse produiraient-ils dans l'atmosphère gallienne? On devait même le craindre. Mais alors le calme était absolu, et le you-you ne pouvait se rendre à l'ilot de Gibraltar.
Restait donc la possibilité de faire la route à pied ou plutôt à patins. La distance était considérable, — cent lieues envii'on. Pouvait-on tenter de la franchir dans ces conditions?
Le capitaine Servadac s'ofl'rit à cette tâche. Vingt-cinq à trente lieues par jour, soit environ deux lieues à l'heure, cela n'était pas pour embarrasser un homme rompu à l'exercice du patinage. En huit jours, il pouvait donc être revenu à la Terre-Chaude, après avoir visité Gibraltar. L'ne boussole pour se diriger, une certaine quantité de viande froide, un petit réchaud à esprit-de-vin pour faire du café, il n'en demandait pas davantage, et cette entreprise, un peu hasardée, allait bien h son esprit aventureux.
Le comte Timaschetf, le lieutenant Procope insistèrent ou poui- partir à sa place, ou pour l'accompagner. Mais le capitaine Servadac les remercia. En cas de malheur, il fallait que le comte et le lieutenant fussent à la Terre-Chaude. Sans eux, que deviendraient leurs compagnons au moment du retour ?
Le comte Timaschetf dut céder. Le capitaine Servadac ne voulut accepter qu'un seul compagnon, son fidèle Ben-Zouf. il lui demanda donc si la chose lui allait.
« Si ça me va, nom d'une butte! s'écria Ben-Zouf. Si v<i me va, mon capitaine! Une pareille occasion de se dégourdir les jambes! Et puis, croyez-vous que je vous aurais laissé partir seul! »
Le départ fut décidé pour le lendemain 2 novembre. Certainement, le désir d'être utile aux Anglais, le besoin de remplir un devoir d'humanité était le premier mobile auquel obéissait le capitaine Servadac. Mais peut-être une autre pensée avait-elle germé dans son cerveau de Gascon. 11 ne l'avait encore communiquée à |)('rsoime, et, sans doute, il n'en voulait rien dire au comte Timaschefl'.
Ouoi ipril en soit, Ben-Zouf compiil qu'il y avait <■ (luekpie autre machinette", lorsque, la v(.'ille du départ, soncaiiitaine lui dit :
« Ben-Zouf, est-ce que tu ne trouverais pas dans le magasin général de quoi faire un drapeau tricolore '?
— Oui, mon capitaine, répondit Ben-Zouf.
— Eh bien, fais ce drapeau sans qu'on le voie, mets-le dans ton sac et cmporle-ie. »
Ben-Zouf n'en demanda pas davantage et obéit.
Maintenant, quel était le projet du capitaine Servadac, et pourquoi ne s'en ouvrait-il pas à ses compagnons ?
Avant de le dire, il convient de noter ici un certain phénomène psychologique, qui, pour ne pas appartenir à la catégorie des phénomènes célestes, n'en était pas moins très-naturel, — étant données les faiblesses de l'humanité.
Depuis que Gallia se rapjM-ochait de la terre, peut-être le comte Timascheff et le capitaine Servadac, par un mouvement opposé, tendaient-ils à s'écarter l'un de l'autre. Il était possible que cela se fit presque à leur insu. Le sou" lir de leur ancienne rivalité, si complètement oubliée pendant ces vingt-deux mois d'une existence commune, revenait peu à peu à leur esprit, et de leur esprit à leur cœur. En se retrouvant sur le globe terrestre, ces compagnons d'aventure ne redeviendraient-ils pas les rivaux d'autrefois ? Pour avoir été Gallien, on n'en est pas moins homme. Mme de L.... était peut-être libre encore, — et, même, c'eût été lui faire injure que d'en douter !...
Enfin, de tout cela, volontairement ou non, il était résulté une certaine froideur entre le comte et le capitaine. On a pu remarquer, d'ailleurs, qu'il n'y avait jamais eu entre eux une réelle intimité, mais seulement cette amitié qui devait résulter des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient.
Ceci dit, voici quel était le projet du capitaine Servadac, — projet qui eût peut-être créé entre le comte Timascheff et lui une rivalité nouvelle. C'est pourquoi il avait voulu le tenir secret.
Ce projet, — il faut en convenir, — était bien digne du cerveau fantaisiste dans lequel il avait pris naissance.
On sait que les Anglais, rivés à leur roc, avaient continué d'occuper lilot de Gibraltar pour le compte de l'Angleterre. Ils avaient eu raison, si ce poste revenait à la terre dans de bonnes conditions. Au moins, l'occupation ne saurait leur en être disputée.
Or, en face de Gibraltar se dressait l'ilot de Ceuta. Avant le choc, Ceuta appartenait aux Espagnols et commandait l'un des côtés du détroit. Mais Ceuta, abandonnée, revenait au premier occupant. Donc, se rendre au rocher de Ceuta, en prendre possession au nom de la France, y planter le pavillon français, voilà ce qui parut tout indiqué au capitaine Servadac.
« Qui sait, se disait-il, si Ceuta n'arrivera pas ii bon port sur la terre et ne commandera pas quelque importante Méditerranée? Eii bien, le pavillon français, planté sur ce roc, justifiera les prétentions de la France ! »
Et voilà pourquoi, sans en rien dire, le capitaine Servadac et son ordonnance L'en-Zouf partirent pour la conquête.
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 357
On conviendra, d'ailleurs, que Ben-Zouf était bien fait pour comprendre son capitaine. Conquérir un morceau de rocher à lu France ! Faire une niche aux Anglais ! C'était son affaire !
Ce fut, après le départ, au pied de la falaise, lorsque, les adieux terminés, les deux conquérants se trouvèrent seuls, que Ben-Zouf eut connaissance des projets de son capiatine.
Et alors il sembla que les vieux refrains de régiment lui revinssent à la mémoire, car ''une voix superbe, il se mit à chanter :
Le soleil en se le.ant Nous ficlj' des rayons obliques !
Vlan ! du liataillon d'Afrique, Vlan 1 les Zéphyrs en avanl !
Le capitaine Servadac et Ben-Zouf, chaudement vêtus, l'ordonnance ayant le sac au dos et portant le petit matériel du voyage, tous deux les patins aux pieds, se lancèrent sur l'immense surface blanche et perdirent bientôt de vue les hauteurs de la Terre-Chaude.
Le voyage n'offrit aucun incident. Le temps du parcours fut divisé par quelques haltes, pendant lesquelles repos et nourriture étaient pris en commun. La température redevenait supportable, même pendant la nuit, et trois jours seulement après leur départ, le u novembre, les deux héros arrivaient ii quelques kilomètres de l'îlot de Ceuta.
Ben-Zouf était bouillant. S'il eût fallu donner un assaut, le brave soldat ne demandait qu'à se former en colonne, et « même en carré » pour repousser la cavalerie ennemie.
On était au matin. La direction rectiligne avait été sévèrement relevée à la boussole et suivie exactement depuis le départ. Le rocher de Ccula apparaissait à cinq ou six kilomètres, au milieu de l'irradiation solaire, sur l'horizon occidental.
Les deux chercheurs d'aventure avaient hâte de mettre le pied sur ce roc.
Tout à coup, à une distance de trois kilomètres environ, Ben-Zouf, qui avait une vue très-perçante, s'arrêta et dit :
« Mon capitaine, voyez donc !
— Qu'y a-t-il, Ben-Zouf?
— Quelque chose qui remue sur le rocher.
— Avançons, » répondit le capitaine Servadac.
3n8 A TRAVERS LE .MONDE SOLAIRE
Deux kilomètres furent franchis en quelques minutes. Le capitaine Servadac et Ben-Zouf, modérant leur vitesse, s'an-êtèrent de nouveau. Il Mon capitaine.
— Eh bien, Ben-Zouf?
— Il y a positivement un monsieur quelconque sur Ceuta, et qui nous fait de grands gestes. Il a l'air de se detirer les bras comme un honnne qui se réveille après avoir trop dormi .
— Mordioux ! s'écria le capitaine Servadac, est-ce que nous arriverions troj» tard ? »
Tous deux avancèrent encore, et bientôt Ben-Zouf de s'écrier :
« Ah ! mon capitaine, c'est un télégraphe ! »
C'était, en effet, un télégraphe, semblable à ceux des sémaphores, qui fonctionnait sur le rocher de Ceuta.
« Mordioux ! s'écria le capitaine, mais s'il y a là un télégraphe, c'est qu'on l'y a planté !
— A moins, dit Ben-Zouf, que sur Gallia il ne pousse des télégraphes en guise d'arbres !
— Et s'il gesticule, c'est que quelqu'un le met en mouvement !
— Pardieu ! »
Hector Servadac, très-désappointé, regarda dans le nord.
Là, à la limite de l'horizon, s'élevait le rocher de Gibraltar, et il sembla à Ben- Zouf, comme à lui, qu'un second télégraphe, installé au sommet de l'ilot, répondait aux interpellations du premier.
« Ils ont occupé Ceuta, s'écria le capitaine Servadac, et notre arrivée est maintenant signalée à Gibraltar!
— Alors, mon capitaine?...
— Alors, Ben-Zouf, il faut rengainer notre projet de conquête et faire contre fortune bon cœur!
— Cependant, mon capitaine, s'ils ne sont que cin(i ou six Anglais à défendre Ceuta?..
— Non, Ben-Zouf, répondit le capitaine Servadac, nous avons été prévenus, et, à moins que mes arguments ne les décident à nous céder la i)lace, il n'y a rien à faire. »
Les déconfits Hector Servadac et Ben-Zouf étaient arrivés au pied même du rocher. En ce moment, une sentinelle en jaillit, comme si elle eût été pressée pir un ressort.
« Uui vive ?
AVENTURES DHECTOR SEUVADAC 339
— Amis! France!
— Angleterre ! »
Tels furent les mots échangés tout d'abord. Alors quatre liommes parurent sur la partie supérieure de l'îlot.
" Que voulez-vous? demanda l'un de ces hommes, qui appartenaient à la garnison de Gibraltar.
— Je désire parler à votre chef, répondit le capitaine Servadac.
— Le commandant de Ceuta ?
— Le commandant de Ceuta, puisque Ceuta a déjà un commandant.
— Je vais le prévenir, » répondit le soldat anglais.
Quelques instants après, le commandant de Ceuta, en tenue, s'avançait jusqu'aux premières roches de son îlot.
C'était le major Oliphant en personne.
Il n'y avait plus de doute possible. Cette idée qu'avait le capitaine Servadac d'occuper Ceuta, les Anglais l'avaient eue, mais ils l'avaient exécutée avant lui. Ce rocher occupé, ils y creusèrent un poste qui fut solidement casemate. Vivres et combustible y furent transportés, dans le canot du commandant de (Gibraltar, avant que la mer eût été solidifiée par le froid.
Une épaisse fumée qui sortait du roc même prouvait que l'on avait dû faire bon feu pendant l'hiver gallien et que la garnison n'avait pas souffert de ses rigueurs. Et, en effet, ces soldats anglais présentaient un embonpoint rassurant, et, quoiqu'il n'en vouliît peut-être pas convenir, le major Oliphant avait légèrement engraissé.
Du reste, les Anglais de Ceuta n'étaient pas trop isolés, puisque quatre lieues au plus les séparaient de Gibraltar. Soit en traversant l'ancien détroit, soit en faisant jouer le télégraphe, ils restaient en communication constante.
Il faut même ajouter que le brigadier Murphy et le major Oliphant n'avaient point interrompu leur partie d'échecs. Leurs coups longuement préparés, ils se les transmettaient par le télégraphe.
En cela, les deux honorables officiers imitaient ces deux sociétés américaines qui, en 1816, malgré pluie et tempête, jouèrent « télégraphiquement» une célèbre partie d'échecs entre AVashington et Baltimore
Inutile d'aji u!er qu'entra le brigadier Murphy et le major Oliphant, il s'agissait toujours de la même partie commencée lors de la visite du capitaine Servadac à Gibraltar.
Cependant, le major attendait froidement ce que les deux étrangers voulaient de lui.
Mon capitaine, voyez doDcl » dit Ben-Zouf. (Page S'iT.)
(( Le major Oliphant, jo crois? dit le capitaine Servadac en saluant.
— Le major Olipiiant, gouverneur de Ccuta, répondit l'officier, qui ajouta : A qui ai-je l'iionneur de parler?
— Au capitaine Servadac, gouverneur général de la Torre-Cliaudc.
— Ah! fort bien, répondit le major.
— Monsieur, reprit alors Hector Servadac, voulez-vous ine permettre d'être légèrement surpris de vous voir installé en qualité de conunandant sur ce qui reste d'une ancienne propriété de l'Espagne?
— .le vous îe permets, capitaine.
— Oserais-je vous deniandei' de quel droit?...
AVENTURES D HECTOR SERVADAC
3fil
t Le majur Ciaiihaiit, je troi^ .' i il le ta^iuiue. ^Page 3o0.)
- Du ilioit do premior occupant.
— C'est au mieux, major Oliphant. Mais no pensez-vous pas que les Espagnols, qui sont devenus les hôtes de la Terre-Chaude, pourraient réclamer avec quelque raison?...
— Je ne le pense pas, capitaine Servadac.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que ce sont ces Espagnols qui ont cédé ce rocher de Coûta on toute propriété à l'Angleterre.
— Par contrat, major Oliphant?
— l'ar contrat en l)iinne et due forme.
— Ah ! vraiment?
— Et ils ont même reçu en or anglais, capitaine Servadac, le prix de cette importante cession.
— Voilà donc, s'écria Ben-Zouf, pourquoi Negrete et ses compagnons avaient tant d'argent dans leur poche ! »
En effet, les choses s'étaient passées comme le disait le major Oliphant. Les deux officiers, on se le rappelle, avaient secrètement fait une visite à Ceuta, lorsque les Espagnols y étaient encore. De là cette cession, facile à obtenir, de l'îlot au profit de l'Angleterre.
Donc, l'argumc-nt sur lequel comptait un poule capitaine Servadac tombait de lui-même. Donc, déconvenue complète du conquérant et de son chef d'étatmajor. Aussi se garda-t-il d'insister ni de laisser soupçonner ses projels.
'. Puis-je savoir, reprit alors le major Oliphant, ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
— Major Oliphant, répondit le cajjitaine Servadac, je suis venu pour rendre servie:^ à vos compagnons et à vous.
— Ah ! fit le major du ton d'un honiiin' qui ne croit avoir besoin des services de personne.
— Peut-être, major Oliphant, n'êles-vous pas au courant de ce qui s'est passé, et ignorez-vous que les rochers de Ceuta et de Gibraltar coui'ent le monde solaire à la surface d'une comète ?
— Une comète? » répéta le major avec un sourire do parfaite incrédulité.
En quelques mots, le capitaine Servadac fit connaître les résultats de la rencontre de la terre et Gallia, — ce qui ne fit pas même sourciller l'officier anglais. Puis, il ajouta que presque toutes les chances étaient pour un retour au globe terrestre, et qu'il conviendrait peut-être que les habitants de Gallia réunissent leurs efforts pour parer aux dangers de la nouvelle collision.
« Donc, major Oliphant, si votre petite garnison et colle do Gibraltar veulent émigrer à la Terre-Chaude ?.. .
— Je no saurais trop vous remercier, caiiitaine Servadac, répondit froidement le major Oliphant, mais nous ne pouvons pas abandonner notre poste.
— Et pourquoi ?
— Nous n'avons pas d'ordre do notre gouvernement, et le pli que nous avons destiné à l'amiral Fairfax attend toujours le passage delà mallo.
— Mais je vous répète que nous ne soiiuncs plus sur le globe terrestre, et qu'avant doux mois la comète aura do nouveau rencontré la terre!
AVENTURES D'HECTOR SERVADAC 363
— Cela ne m'étonne pus, capitaine Servudac, car l'Anf^letcrre a dû tout faire pour l'attirer à elle ! »
11 était évident que le major ne croyait pas un mot de ce que iui racontait le capitaine.
» A votre aise ! reprit celui-ci. Vous voulez garder obstinément ces deux postes de Ceuta et de Gibraltar ?
— Évidemment, capitaine Scrvadac, puisqu'ils commandent l'entrée de la Méditerranée.
— Oh ! il n'y aura peut-être plus de Méditerranée, major Oliphant !
— Il y aura toujours une Méditerranée, si cela convient à l'Angleterre ! — Mais pardonnez-moi, capitaine Servadac. Le brigadier Murpliy m'envoie par le télégraphe un coup redoutable. Vous permettez... »
Le capitaine Servadac, tordant sa moustache à l'arracher, rendit au major Oliphant le salut que celui-ci venait de lui adresser. Les soldats anglais rentrèrent dans leur casemate, et les deux conquérants se retrouvèrent seuls au pied des rociies.
■c Eh bien, Ben-Zouf ?
— Eh bien, mon capitaine ! Sans vous commander, une belle fichue campagne f|ue nous avons faite là !
— Allons-nous-en, Ben-Zouf.
— Allons-nous-en, mon capitaine, - répondit Ben-Zouf, qui ne songeait plus à chanter le refrain des Zéphyrs d'Afrique.
Et ils s'en retournèrent, comme ils étaient venus, sans avoir eu l'occasion de déployer leur drapeau.
Aucun incident ne signala leur retour, et, le 9 novembre, ils remettaient le pied sur le littoral de la Terre-Chaude.
il faut ajouter qu'ils arrivèrent pour assister à une belle colère de Palmyrin Rosette ! Et, franchement, il faut avouer qu'il y avait de quoi !
On se rappelle que le professeur avait repris la série de ses observations et de ses calculs sur Nérina. Or, il venait de les terminer et tenait enfin tous les élé- . mentsde son satellite !...
Mais Nérina, qui aurait dû reparaître la veille, n'était pas revenue sur l'horizon de Callia. Captée sans doute par (pieUiue astéroïde plus puissant, eiie sétaU échappée en traversant la zone des planètes télescopiques '.