Hedwige, reine de Pologne
Hedwige fit la gloire et le bonheur de la Pologne! Comme elle, vous êtes un ange de bonté secourable pour le même pays et le même peuple que nous voyons aujourd'hui , comme au temps
desJagellons vos ancêtres, brave, loyal et généreux^ vous connaissez les liens sympathiques qui m'attachent aux Polonais! tout ce qui est Français les regarde et les aime en frères Permettez-moi donc de vous offrir ce produit de quelques heures de mon travail, et de vous demander de le joindre à toutes vos bonnes oeuvres.
ïa btirbroor b'Sbtatttèa.
Paris, !<■ 'i janvici I83H.
Mai» elle e'tait du monde où les plus belles choses
Ont le pire destiu , Et Rose elle a vécu, ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin!.'
— Malhbrbe. —
C'était le jour de la Saint-Jean , une foule nombreuse remplissait la cathédrale de Bude, non-seulement pour y assister à la solennité du jour, mais pour voir, pour
la dernière fois, l'orgueil et l'amour de la Hongrie, que la volonté de son père exilait sur un trùne étranger. Elle était bien jeune encore cependant, cette personne tant aimée, pour exciter autant de regret, motiver autant d'amour. Hedwige n'avait pas quinze ans , mais sa gracieuse beauté*, son âme pure, sa piété fervente , un esprit remarquable en tout temps ; et qui , à celle époque, la plaçait au premier rang des êtres supérieurs, tant d'avantages réunis l'avaient fait adorer des peuples de son père... mais sa destinée n'était pas de régner sur eux.
* lt- Chroniqueurs de son temps (Bielski) disent qu'elle étail plus belle que l'Hélène de Ménélas.
Casiniir-le-Grand, roi de Pologne, et le dernier roi de la race nationale des Piast , mourut sans enfans , et laissa sa couronne à Louis d'Anjou ' , roi de Hongrie , son neveu. La Pologne était déjà ce qu'elle fut souvent depuis... un théâtre sanglant de discussions civiles, où se voyaient le vide et le désordre des finances , des intérêts personnels sans frein, une fatale désunion dans les familles , et le manque total des premiers moyens.... Sans doute , à ce tableau , on peut en opposer un plus consolant et tout aussi vrai. Ce sont des ressources éternelles , puisées dans les vertus
* Louis d'Anjou , roi de Hongrie était fil* de la sœur de Casimir.
natHreiles au Polonais, une horreur profonde de l'esclavage et de la servitude ; et cette force d arae, qui seule fait un héros.. . mais , le roi de Hongrie recula devant le poids d'une telle couronne... Sa main déjà débile, n'osa soulever le sceptre polonais; car il comprit que ce sceptre devrait souvent n'être qu'un glaive , pour obtenir raison de la noblesse , presque toujours en révolte, et qui ne voulait donner ni recevoir le repos. Louis d'Anjou , voulait le sien... il eut tort, sans doute; un prince ne doit pas faire sa destinée... il doit obéir à la voix de Dieu , lorsqu'il lui confie celle d'un grand peuple; et dût-il mourir sur un trône ne reposant que sur des périls,
il ne doit jamais donner lui-même l'exemple de la révolte envers son seigueur et roi !... le maître de toutes les tètes portant couronne.
Louis d'Anjou eut le tort de n'avoir pas cette pensée , il oublia qu'il était roi de Pologne , et abandonna ce malheureux pays à ses troubles intérieurs et aux dangers dont le menaçaient ses ennemis naturels le duc de Lithuanie* , Sigismond" et Liemowit *** , pour ne s'occuper que de la Hongrie, où il régnait paisiblement. Cette coupable paresse
* Jagellon.
** Marquis de Brandebourg et Luxembourg.
"* Duc de Varsovie.
dura pendant les cinq années qui s'écoulèrent entre sa mort et celle de Gasimir-le Grand. A sa dernière heure, à ce moment où le souverain se dépouille de son manteau royal pour revêtir le linceul qui le rend l'égal de tous, Louis d'Anjou fut contraint de s'avouer à lui-même qu'il avait un grand compte à régler avec ce monde avant de le quitter. Un peuple entier, un grand peuple, loyal, brave , généreux s'était donné à lui par la volonté de son dernier roi mourant... et le don de tant de nobles créatures était demeuré sans reconnaissance ! Celle vérité eut été terrible pour Louis de Hongrie, si le moyen de réparer sa faute, au moins dans
l'avenir, n'eut été en sa puissance... Cette pensée s'offrit à lui comme un messager du Dieu de pardon au moment où son œil se reposa sur sa fille Hedwige priant au pied de son lit de mort !... elle était là, comme une belle sainte, les mains jointes, le regard baissé, la tête inclinée et toute environnée comme d'un nuage pieux, tandis qu'elle récitait tout bas de ferventes prières. A côté d'elle était un beau jeune homme à peine âgé de vingt ans; comme Hedwige, il priait à genoux; comme elle aussi il priait en pleurant. Ils étaient jeunes tous deux, et la vue de la mort d'un père attaquait toutes les parties vulnérables de leur âme.
Ce jeune homme qui priait et pleurait avec Hedwige, était presque un fils pour le roi de Hongrie. C'était le duc Guillaume d'Autriche, le fiancé devant Dieu et les hommes de sa fille Hedwige; elle marchait à peine que tous deux * furent couchés dans le même berceau et les saintes fiançailles consacrèrent leur union. Depuis ce moment le duc Guillaume et la princesse Hedwige furent élevés ensemble et ne se quittèrent plus; mais à mesure que les années ajoutaient à la raison du jeune
* C'est une ancienne coutume hongroise ; nous l'avons trouvée dans la chronique d'Hedwige faite avec un talent remarquable par M de Montalembert. Nous nous plaisons à reconnaître tout ce que nous devons à ce charmant morceau d'histoire, pour cette nouvelle.
liorame, elles développaient aussi les grâces et la beauté d'Hedwige. Alors Guillaume sentit que s'il n'eût pas été le fiancé d'Hedwige, le but de sa vie eût été de le devenir... Bientôt il aima sa fiancée de toute la puissance d'une ârne naturellement passionnée, et son amour redoubla de force lorsqu'il eut la certitude que lui aussi il était aimé comme il aimait!
C'était donc un fils que le mourant roi de Hongrie voyait prier pour lui à côté de sa fille... il pouvait réparer le passé par un avenir d'espérance!... Donner Hedwige pour reine à la Pologne c'était plus qu'une espérance même, c'était une certitude de
bonheur.. .Lui donner un roi comme Guillaume c'était en même temps assurer et la gloire et la sûreté du pays. Louis nomma donc son héritière pour la couronne de Pologne, sa fille Hedwige , et mourut en paix avec lui-même et avec Dieu , l'an de grâce 1582, cinq ans après son oncle Casimir-le-Grand.
La reine Elisabeth veuve du roi Louis demeura régente et chargée d'exécuter les dernières volontés du roi son mari. Le sort de ses filles était fixé ; Hedwige devait épouser Guillaume d'Autriche, et Marie, l'aînée des deux princesses, était promise à Sigismond de Luxembourg, marquis de
Brandebourg, qui depuis fut roi de Bohême et puis empereur'... Hélas !.. l'avenir de Marie était marqué d'un sceau funeste. Depuis l'enfance! elle aussi avait été fiancée à Sigismond!... elle espérait le bonheur comme sa sœur ! et l'infortunée ne trouva au bout de sa course de jeune fille que le désespoir , l'infidélité et l'assassinat!...
Elisabeth n'était qu'une faible femme; lorsqu'il fallut se séparer de sa fille, de son enfant bien aimée , pour la livrer à des
* II succéda à Wenceslas, on sait la tragique histoire de la reine douairière et sa fin malheureuse. Cette époque de l'histoire d'Allemagne est une des plus intéressantes.
soins inconnus, son âme faiblit, et les demandes réitérées de la Pologne demeurèrent sans réponse, toutes les fois que les ambassadeurs sollicitaient au nom de la nation, l'arrivée de la reine dans sa nouvelle patrie*.. Hedwige elle-même, redoutait ce départ; le nom de la Pologne prononcé devant elle la faisait tressaillir et elle demandait chaque matin à Dieu la force de s'arracher de la Hongrie ; et chaque jour elle avait moins de courage...
Enfin une dernière ambassade partit de Cracovie pour Bude; les affaires prenaient une couleur fâcheuse en Pologne. Rebutés par les délais répétés qu'on apportait à
l'arrivée de leur jeune souveraine, les Polonais se partageaient déjà en plusieurs factions. Sigismond de Luxembourg, beaufrère d'Hedwige , se présenta lui-même comme prétendant à la couronne. Licmomit, duc de Masavic, fut même élu roi par une diète de petite noblese ! mais la majorité du pays était pour Hedwige; seulement, il fallait qu'elle prit possession d'une couronne trop long-temps dédaignée en apparence.
Lorsque cette dernière ambassade arriva à Bûde , Hedwige comprit que pour cette fois elle n'obtiendrait aucun délai... Son désespoir fut sans mesure. Des près-
sentimens sinistres ne lui montraient qu'un avenir malheureux..... Elle se jeta dans les bras de sa mère, en pleurant avec sanglots...
— Ma mère, lui criait-elle, ma mère ne repoussez pas votre enfant ! ne m'exilez pas dans cet autre pays , gardez-moi près de vous!... Je resterai avec Guillaume, vous aurez vos enfans près de vous...
N'est-ce pas Guillaume , que vous le voulez aussi ?
Et la séduisante créature souriait à son amant au travers de ses larmes en lui donnant une de ses mains, tandis que l'autre passée autour du cou de sa mère , la
rapprochait d'elle en l'embrassant... Guillaume ne lui répondait pas... mais ses yeux attachés sur elle avec une expression déchirante , étaient plus éloquens que des mots pour celle qu'il aimait!.. Mais elle voulait entendre sa voix !
— Ma mère, dit-elle à la reine, pourquoi Guillaume ne me répond-il pas ?...
— Eh ! que puis-je vous dire, répondit enfin le jeune homme, que vous ne sachiez comme moi?... Vous partez!... vous quittez la Hongrie pour aller subir la volonté d'un conseil qui sera votre maître!... On voudra choisir votre époux ! et vous voulez que je vous parle, Hedwige?... Vous le voyez bien , je n'ai rien à vous dire.
Hedwige ne parut pas émue des paroles de Guillaume... elle se tourna vers lui et souriant avec tout le charme d'un cœur plein d'amour qui veut rassurer, elle lui dit:
— Mais, mon ami, vous avez une crainte insensée !...Que vous souffriez de me voir partirje leconçois. — Je souffre bien aussi, moi!... Mais que vous vous laissiez aller jusqu'à craindre une chose impossible,
voilà ce que je ne veux pas Me choisir
un autre époux !... mais est-ce que cela se peut?... ne sommes-nous pas unis devant notre sainte mère l'Eglise? n'avons-nous pas reposé sur le même chevet?...
* J'ai parlé , dans les pages précédentes , de cette ce-
C'est impossible , vous le voyez bien !... Et puis , Guillaume , si la Pologne voulait mettre sa couronne à prix , et surtout un tel prix, je lui ferais voir qu'une jeune fille peut préférer le bonheur du cœur à celui
du trône Et ce neseraitpasun sacrifice,
voyez-vous !... Je suis si heureuse comme je suis maintenant! quel bonheur peut me faire sourire?... Pourquoi même laisser supposer que je puis être plus heureuse?...
Guillaume oh! oui... c'est cela!... si je
refusais dès à présent la couronne de Pologne... Mais!...
rémonie des fiançailles hongroises. Elle est plus solen nelle que celle de notre coutume antique.
Et toute rouge , toute palpitante , elle se pencha sur sa mère et lui dit bien bas :
Je rendrais bien cette couronne, mais Guillaume... il faut qu'il règne, lui! Il fera un si grand roi!...
— Mes enfans , dit la bonne reine , vous êtes tous deux bien déraisonnables ! mais vous vous aimez... cela explique tout!
Pauvre Hedwige ! poursuivit-elle en passant une main caressante sur sa belle chevelure relevée en nattes le long de ses joues et sur le sommet de sa tête , pauvre Hedwige !... tu crois que la chaîne qui attache les rois au trône est facile à briser!... Pauvre enfant ! il faut une antre main que
i.i main de jeune tille pour rompre un tel
lien! La volonté de ton père mourant
t'a donnée à la Pologne... tu dois obéir !... Mais pourquoi craindre?... pourquoi redouter un malheur qui est impossible , comme vous le dit Hedwige, Guillaume!... il faut qu'elle parte... il faut que la reine de Pologne aille se faire connaître à ses peuples!... Mes enfans! mesenfans, ne pleurez pas ainsi , disait la bonne reine en les serrant tous deux dans ses bras, pour appaiser la violence de leur douleur. Croyezvous donc que je ne souffre pas aussi
de me séparer de ma fille bien-aimée!... Hélas ! une voix me crie dans 1 ame que je
ne la reverrai plus!...
Hedwige aimait sa mère avec une tendresse profonde et son amour pour son fiancé avait cette force de passion qu'une âme aimante comme la sienne devait apporter dans une semblable affection ; mais quelque dominée qu'elle fût par cette même tendresse et cette même passion tout demeura muet devant le mot devoir, aussitôt que sa mère eût évoqué l'ombre de son père venant lui renouveler sa dernière volonté.
— Je partirai, dit lacourageuse enfant!...
* Elle mourut assassinée dans uifcliàteau , où elle était en captivité avec sa fille Marie et la comtesse iBarbet: maîtresse de Sigismond.
mais je ne serai pas long-temps séparée de toi, Guillaume!... tu peux te reposer sur moi du soin d'abréger notre mutuel exil!...
Aussitôt que la résolution d'Hedwigefut arrêtée, le conseil de la reine de Hongrie en prévint les ambassadeurs de Pologne, et tout se disposa pour le départ de leur jeune souveraine. En apprenant qu'elle allait enfin les quitter, les habitan s de Bude lurent affligés comme si un malheur personnel eût frappé chaque famille. La bonté active , la charité , la continuelle surveillance de la jeune princesse furent alors connues dans tout leur éclat, et ce fut par
les larmes dont les malheureux habitans de Bude baignèrent son passage lorsqu'elle les quitta , que les nouveaux sujets comprirentla valeur du trésor qu'ils enlevaient à la Hongrie.
Les adieux lurent déchirans!
— Mon sieur le cardinal, ditElisabeth, au cardinal de Strigonie, chargé de conduire Hedwige à Oacovie, je vous confie la moitié de ma vie!...
Hedwige reçut à genoux la bénédiction maternelle... Ses larmes coulèrent en silence sur les mains de la reine!... mais ce lut la dernière marque de faiblesse qu'elle
donna... el lorsqu'elle se releva, la trace de ses larmes était le seul indice qui révélait une âme brisée... mais cette âme était
grande et forte!...
Lorsque la nouvelle de son arrivée se répandit en Pologne, la joie fut universelle; on ne l'espérait plus et sa venue fut regardée comme un bienfait du ciel... Les prélats et les premiers seigneurs de la Pologne quittèrent Cracovie et furent audevant d'elle pour lui faire rendre plus d'honneurs que jamais souverain n'en avait reçu en Pologne. Les chemins étaient couverts de peuple accourant de l'intérieur des terres pour voir cette jeune fille si
belle, si charmante, souriant à tous sous sa lourde couronne, de même qu'elle l'eût fait folle et joyeuse sous un chapeau de fleurs! L'enchantement fut complet... tous les cœurs lui furent soumis; les hommes des champs et des bois, ceux des villes et de la cour, tout ce qui put l'approcher et la voir seulement, s'en retournait satisfait d'avoir vu la belle jeune reine!... mais lorsqu'on lui parlait, lorsqu'on entendait une voix harmonieuse dire des paroles de grâce et de bonté, alors l'insensibilité ellemême tombait à ses pieds ; on l'aimait en la voyant, on l'adorait quand on l'entendait !
La puissance du charme quelle exerça
d'abord sur la nation polonaise, fut surtout visible au moment de son couronnement: l'enthousiasme fut si général et si spontané, que la Pologne entière par ses représentons, manifesta le désir de n'avoir qu'elle pour reine?... Aucune condition ne lui fut donc imposée; et le quinze octobre de l'an 1583, jour de sainte Hedwige, fête solennelle de sa patronne , la reine se lit couronner dans la cathédrale de Cracovie, avec toute la pompe et la magnificence que l'époque permettait... « Cette « cérémonie fut d'autant plus remarqua- « ble, dit un chroniqueur du temps, *
* Dlugosz. I ci
« que la beauté de la jeune souveraine, à « nulle autre pareille, cette merveilleuse « beauté dont la nature lui avait fait don , t n'excluait pas une majesté imposante et c digne qui imprimait d'abord le resc pect!... on voyait en elle non-seulement « la descendante de cent monarques, mais « aussi la femme d'une nature supé- « Heure. »
Hedwige , aussitôt après son couronnement, s'occupa avec son conseil de ce qui pouvait adoucir les maux dont le royaume était accablé... La Pologne, à cette époque , avait au-dedans d'elle-même un germe vicieux qu'il eûl fallu combattre
dès-lors avec des armes plus fortes que celles d'une volonté déterminée , quelque vigoureuse que soit une telle déterminalion.
La Pologne, au temps d'Hedwige , était régie par une constitution tout autre que celle que nous voyons aujourd'hui. Le pouvoir y était absolu en apparence, et la royauté héréditaire de fait * ; alors ces assemblées générales où se rendaient cette multitude de gentilshommes à cheval, armés, et venant exercer dans un camp une puissance législative. Ces assemblées, les
* Il fallait bien un consentement de la nation, niais qui alors était toujours donné.
diètes , comme on voudra les appeler , étaient fort rares ; et les diètes par député n'avaient pas lieu : ceci est important à savoir pour ceux qui suivent avec attention les révolutions de la Pologne.
La liberté des Polonais n'a pas eu chez eux de première époque!... bien avant que leur nom fût connu dans l'histoire des nations , ils possédaient ce bien sans lequel l'homme ne peut jouir d'aucun autre... ils ont toujours été libres enfin !... Les monumens sont rares en Pologne; un seul existe encore et montre ce que la nation polonaise était , à une époque à laquelle nous ne lui supposons pas même
une existence. — Ce monument * est un fossé qui marque la limite de l'empire romain, et que ce géant envahisseur creusa lorsqu'il pénétra jusqu'au travers des steppes du nord. Ce qui forma dans l'origine le premier noyau de la nation polonaise ou slave ne fut donc jamais subjugué, môme par les Romains, ainsi que l'indique ce fossé ?..I1 est à remarquer que dans les provinces vascongades * , cette partie de l'Espagne dans laquelle don Carlos se dé-
* Je crois qu'il se trouve dans la partie sud de la Pologne.
* On appelle ainsi les trois provinces de Biscaye , d'Alava et Guipuscoa; ce sont celles qui se sont révoltées les premières en Espagne ; ce sont les anciens Cantabres.
fendait et attaquait dans le commencement de la guerre, il est à remarquer, disje , que ce peuple fait partie des anciens Cantabres, de ces hommes de fer que les
Romains eux-mêmes ne purent jamais, non-seulement réduire, mais vaincre une seule fois,ni les atteindre sur leurs rochers. Ainsi , les Polonais au nord, les Cantabres au midi, voilà où la puissance humaine a trouvé son écueil ! tant il est vrai que la force trouve touj ours un terme ; et l'exemple nous démontre que si la résistance était quelquefois mieux opposée, l'attaqne aurait moins d'avantage. Le vainqueur, souvent, doit sa victoire à l'inhabilité du vaincu, plus qu'à sa propre science. Si les
Polonais et les Cantabres fussent remontés chacun de leur côlé dans les plaines de laToscane, ou de la Gaule, les phalanges romaines auraient eu plus souvent alors le sort des légions de Varus '.
Cette liberté, cet amour d'indépendance plutôt, car on peut, je crois, en faire la différence, a porté la Pologne, depuis ces temps reculés jusqu'à nos jours, à donner même à ses soulèvemensune forme légale. A cette époque où la monarchie
* Cette digression serait peut-être inutile, si elle ne me faisait dire ce mot si connu : « Un homme parfaitement libre ne peut être ni taxé ni gouverné que de son propre aveu.
existait en Pologne , puisque la couronne était presque héréditaire , ils ne regardaient pas du tout la guerre civile comme le plus grand fléau dont la colère de Dieu puisse affliger un pays.
« Soyez errant; brûlez vos maisons. ..ne dormez plus sous un toit. Souffrez tous les maux... plutôt que de vous soumettre au pouvoir arbitraire! »
Telle était déjà, dans les temps reculés, l'horreur de cette noble nation pour l'oppression et une tyrannie injustement établie!...
Hedwige connaissait, par les relations
qui parvenaient en Hongrie , l'état intérieur de la Pologne. La prudence remarquable de son esprit lui indiquait une marche à suivre pour adoucir et même dompter l'humeur trop belliqueuse et querelleuse de la noblesse polonaise. Elle avait déjà fait part de son plan à quelques seigneurs polonais qui comprenaient ses hautes pensées; elle voulait tourner cette ardeur de combats vers un but plus utile au pays : elle voulait opposer une armée sans cesse surveillante et prête à combattre au duc de Lithuanie , le fameux Jagellon. Elle allait poursuivre son dessein, et, pour l'accomplir, mander près d'elle son fiancé et donner enfin un maître à la Po-
logne , lorsque la nouvelle, la plus terrible pour elle , lui fut communiquée : elle dut l'écouter comme faisant le bonheur de la Pologne!...
Cette nouvelle était l'annonce d'une ambassade solennelle de Jagellon , grand duc de Lilhuanie, envoyée à la reine Iledwige pour lui communiquer des choses de grave et haute importance.
— Que veut-il? demanda la reine en pâlissant; qu'est-ce que ce barbare peut demander ou donner à des chrétiens?...
El ses regards troublés osaient à peine fixer celui qu'elle interrogeait : c'était le
vice-chambellan de Craeovie, homme tout dévoué en apparence à la reine et aux siens... Il dc parut pas vouloir répondre d'abord à la demande de la reine; mais comme elle le pressait, il lui avoua que le motif de l'ambassade était connu, et que îe chef des ambassadeurs était Skyrgyello, frère du grand-duc lui-même.
— Eh bien ! dit Hedwige, poursuivez!...
— Eh bien! madame, il vient demander votre main pour son frère !
Hedwige devint pâle comme la mort!...
— Ma main à cet homme ! mais il est insensé! il ne sait donc pas que je suis ma-
as
Et de sa douce voix elle tachait de prononcer fortement cette parole, pour lui donner plus d'importance.
Gniewosz sourit sans répondre; son silence était éloquent. Jïedwige le comprit. Sa fierté s'en irrita.
— Je suis fiancée solennellement à Guillaume, duc d'Autriche, répéta-t-elle avec la même force, et je ne lui serai parjure pour aucune considération.
— Mais vous devez voir l'ambassadeur, madame \vous le devez...
Et il appuya sur ce mot : vous le devez
parte que, avec le litre et la prétendue
volonté libre du roi ou de la reine, le pouvoir royal était entravé sans cesse par l'autorité des seigneurs polonais , comme nous allons le voir plus loin.
Hedwige reçut l'ambassade de Jagellou assise sur son trône , entourée de sa cour et dans tout le luxe de sa merveilleuse beauté et d'une magnificence que le bon goût de la femme doublait dans le plus petit détail ; Skyrgyello fut ébloui ; il demeura quelques momens devant cette reine de quinze ans, dont la majestueuse attitude recevait un contraste frappant de sa beauté toute gracieuse... Skyrgyello
s'inclina par trois lois devant le trône de cette souveraine qu'il venait demander pour sœur.
« — Reine, lui dit-il \ il y a long-temps que de grands princes , des rois même , ont sollicité notre puissant souverain d'embrasser la foi du Christ. C'est pour parvenir à ce but que les chevaliers leutoniques lui font la guerre : il s'est toujours refusé à la persuasion , et a résisté , l'arme à ïa main, lorsque la force a voulu l'y contraindre... Ce que la force n'a pu faire, ceque la persuasion n'a pu opérer, la vue de votre porlrait l'a accompli... C'est
* On trouve son discours dans Dugl*
a rous, noble reine, que l'œuvre de îa conversion de tout un peuple est réservée.
Dites un mot, que ce mot soit un consentement, et dix millions d'habitans chanteront aussitôt les louanges de voire Dieu. Acceptez pour époux le grand Jagellon:
il vous sera un noble et sûr appui; son épée n'est pas vierge dans le fourreau ; elle connaît le chemin du cœur d'un ennemi : les vôtres seront les siens, madame... Mon noble frère et seigneur s'engage en outre à rendre tous les captifs chrétiens qu'il a faits dans ses guerres contre la Pologne et ses alliés... Il donnera à votre royaume toutes ses terres de Lithuanieja Samogitte et tout ce qu'il possède à litre de souve-
raiii.. .il promet aussi de reprendre, pour la Pologne, la Poméranie, la Silésie et les autres provinces dont on l'avait dépossédée... de plus... »
Ici l'ambassadeur , quelqu'assurance qu'il eut montré jusque-là, parut embarrassé... cependant il reprit :
« Mon noble seigneur et frère s'engage aussi à rendre au duc Guillaume d'Autriche lesdeux cent milleflorins qu'il a reçus pour arrhes de son union avec vous ! »
En entendant ces derniers mots, Hedwige pâlit et ne put répondre que par quelques sons inarticulés et confus, parmi
lesquels on pal néanmoins distinguer quelle consulterait son conseil. C'était plus que n'osait espérer l'ambassadeur!... Il savait que les seigneurs polonais voulaient non-seulemcnl l'union lithuanienne, niais rejetaient celle du due d'Autriche. Hedwige , pale et tremblante , congédia l'ambassadeur et se retira dans ses appartenons intérieurs, sans même daigner regarder les superbes présens offerts par le grand duc de Lithuanie.
— A peine Hedwige fut-elle seule, que sa douleur, trop long-temps contenue, éclata avec violence... elle rejeta loin d'elle ces ornemens royaux, preuves de
son esclavage, et qui, même loin île cette cour qui tout à l'heure semblait, en l'adorant, lui prescrire son devoir, lui disaient:
TU NE r'APPARTIENS PLUS !
— Oh ! s'écriait-elle en pleurant avec sanglot, le voilà donc réalisé , ce pressentiment sinistre qui troublait Guillaume au moment de la séparation!... Pauvre ami!... tu avais raison de craindre!... il me fallait demeurer à Bude!... Oh! cette Pologne!... eh quoi! faudrait-il donc me laisser sacrifier sans élever la voix !... Oh ! ma mère , ma mère !... et je euis ici seule ! et sans conseil !... Mais Guillaume compte sur moi , j;* dois être forte pour tous
deux... rijo le serai!... Mais celle force qu'elle invoquait au moment du danger lui refusait son secours... elle n'était plus qu'une femme faible et maîtrisée par l'amour, et ne pouvait que pleurer lorsqu'il fallait agir. C'était des actions qu'il fallait, et non pas des larmes, car ses ennemis agissaient pendant qu'elle pleurait!... elle le savait , et cette pensée la troublait encore A genoux devant son prie-dieu, à
moitié revêtue de ces vètemens royaux , dont le brocard brodé de pierreries est également couvert de ses larmes qui roulent silencieusement sur ses joues pales , Hedwigc prie Dieu avec ferveur de l'éclairer sur ce qu'elle doit faire dans ce près-
sant danger. Hélas! la prière elle-même ne lui offrait aucun secours : netait-ce pas au nom de Dieu qu'on venait lui demander de renoncer au bonheur!... n'était-ce pas au nom de celui qui a tout souffert pour nous!... pouvait-elle lui demander de lui épargner une douleur !...
Tout à coup une pensée traverse son esprit !... cette pensée, c'est peut-être son salut!... oui! Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle en se précipitant à genoux, je vous remercie !... et je vous avais méconnu !...
Iledwige se relève et appelle une de ses filles... L'activité remplace l'inertie dou-
lourcuse qui l'accablait tout à l'heure... elle sent d'ailleurs qu'il faut agir et dans l'instant!...
— Thérèse, dit-elle à la jeune fille stupéfaite à la vue de l'état où elle trouve sa maîtresse, Thérèse, tu m'es dévouée et je puis compter sur toi?
La jeune Hongroise s'inclina sur la main de sa maîtresse et la serra sur son cœur après l'avoir pressée de ses lèvres.
«*- Oui , tu m'es fidèle toi , ma compatriote , tu n'es pas de ce peuple qui me demande mon bonheur pour prix du sien.
Thérèse regarda sa maîtresse.
— Oui, ma fille! ils me demandent de renoncer à Guillaume ! moi !... renoncer à mon fiancé, mon mari! car il est mon mari, n'est-ce pas, Thérèse?
— Monseigneur, s'écria la jeune fille! Eh madame, qui donc en peut douter?
— Oui , n'est-ce pas? n'est-ce pas , qu'il est bien mon mari? Mon Dieu , vous le savez puisque nous sommes fiancés devant vous!... Eh bien , Thérèse , ils veulent me marier à un autre!... à ce payen de Jagellon. Il se fera chrétien , disent-ils ! que m'importe à moi ! il ne l'est pas , cl mon
<iuillaume est pieux connue uu auge et beau comme lui!...
Les sanglots l'étouffaient. En ce moment la reine de Pologne n'était plus qu'une fille de quinze ans, dont le cœur et l'âme de flamme , n'avaient qu'un sentiment pour un seul amour: elle aimait comme on respire pour exister ; et c'était à cette fille dévouée à sa passion, qu'on venait demander de se sacrifier pour une cause politique!...
— Thérèse, poursuivit-elle en rejetant, par un mouvement brusque et pourtant gracieux , les tresses mêlées de perles
et de diamans qui voilaient ses yeux , il faut que ton frère Albert parte à l'heure même pour Bude et qu'il remette celte lettre au duc Guillaume. Qu'il parte à l'instant ! voilà de l'or, beaucoup d'or : tiens, voilà aussi un ordre pour qu'on lui donne le meilleur cheval de mes écuries, et un autre ordre pour que sur la route il n'en
manque jamais Pars donc, malheureuse
enfant !.. vas et dis à Albert qu'il descende à Bude directement chez le duc Guillaume; qu'il lui remette cette lettre et me rapporte une réponse.... Vas donc!... cours!... Thérèse, comment ne comprends-tu pas que c'est pour moi une question de vie et de mort!...
— Oui, se dit-elle, après que la jeune lille se fut éloignée en courant, c'était le seul parti que j'avais à prendre... le seul moyen de sortir de cet état d'horrible incertitude! Guillaume- une fois près de moi je suis sauvée !...
Les jours s'écoulèrent dans une attente qui , pour Hedwige , était une douleur incessante qui la tuait!... La malheureuse enfant comptait plus que les jours, elle comptait les heures ! Un soir, elle était dans une chambre intérieure de son appartement qui donnait sur un jardin réservé pour l'usage particulier de sa promenade , et semblait plus triste encore
que de coutume. En effet, le silence qu'avait gardé Albert était inquiétant... La reine au lieu de se rassurer, se créait de nouvelles inquiétudes. .. Elle fuyait les personnes les plus habituées de sa cour pour venir pleurer en liberté dans cette chambre retirée, ou du moins elle trouvait le repos et le silence ! Elle pleurait ce même soir, avec une douleur qui était voisine du désespoir, lorsque Thérèse de la chambre voisine, qui était la sienne, s'écria : voilà mon frère !
IJedwige se leva aussitôt, et courut audevant d'Albert. En arrivant à la porte de sa chambre. Elle se trouva vis-à-vis un
Intiume d'une taille élégante enveloppé d'un manteau, qui la reçut dans ses bras et la pressa fortement sur son cœur.
— Guillaume, s'écrie-t-elle!... Et dans l'ivresse de sa joie, elle ne peut contenir les mouvemens de son âme vive et passionnée, elle se jette de nouveau dans les bras de son fiancé en lui disant tout ce qu'elle a souffert et son bonheur de le revoir... Car c'est bien lui! c'est bien Guillaume... C'est bien son ami son seul,
son unique ami ! Elle répète mille fois cette parole , pour que cette certitude enveloppe le cœur de celui qu'elle aime et qu'aucune inquiétude ne trouble ce moment si heureux pour tous deux !...
— Guillaume ! cest donc toi, mon ami !... déjà toi !... et je n'attendais qu'Albert!... Comment donc es-tu venu aussi vite?
— Vous attendiez Albert, et vous êtes étonnée de me voir, Hedwige ! Comment tu es étonnée que j'aie fait ce qu'Albert aurait fait!... Pouvais-tu croire, mon Hedwige, que je laisserais une heure entre la possibilité de mon départ et ce départ luimême ! Oh ! que je suis heureux de me retrouver là, près de toi ! Laisse-moi te regarder, mon amour ! laisse-moi voir si tu es toujours aussi belle... Oui !... toujours ! et pourtant tu m'es demeuré fidèle?
— Quelle demande ! Ah ! si cet homme
oe m'eût parle <jue de ses couronnes et de sus provinces, s'il ne m'eût pas montré la puissance de Dieu en place de la sienne, ma réponse à son frère eût été aussitôt un non!... mais le conseil...
— Quoi dit Guillaume en tremblant, avez-vous donc eu la cruauté de me laisser venir pour être témoin de vos noces ! n'êtesvous pas résolue à le refuser?
— Guillaume , qui parle de consentement? je le dis seulement que le conseil est fort en Pologne et qu'il parle haut quand il parle au nom de Dieu!... de Dieu!... mais c'est un nom devant lequel tu t'inclines aussi comme moi, monGuil-
laume !... N'est-ce pas devant lui que nous fûmes unis !... Prends espoir, ami !..
Maintenant que tu es près de moi, je ne crains plus de malheur. Espère comme moi... et ce soir ne pensons qu'au bonheur d'être réunis.
Ils passèrent ainsi plusieurs heures dans cette douce extase que l'amour seul connait, que l'amour seul peut faire naître... Leur bonheur était une joie du Ciel.
Lorsque le soir eut rendu tout sombre autour de l'appartement royal, Hedwige consentit enfin à se séparer de Guillaume; car ses traits et sa noble tournure ne pouvaient demeurer inconnus... Cependant la
reine ne voyait aucune facilité pour le faire sortir du palais... Un moyen s'offrit à elle et aussitôt elle le saisit... Elle fit demander le vice-chambellan de Gracovie !
Il vint au même instant.
— Gniewosz, dit la reine, extrêmement troublée de la démarche qu'elle faisait, voici qui doit vous prouver ma confiance, plus que toutes mes paroles. Je vous confie le duc d'Autriche... c'est en votre garde que je le mets... puis-je compter sur vous!... Répondez moi avec la même franchise que je mets à vous parler?... Vous le voyez, poursuivit-elle d'une voix tremblante d'émotion , c'est un trésor
que je vous confie !... c'est plus que ma vie ! c'est le duc Guillaume ! ...
Gniewosz fit un mouvement qui pouvait passer pour de la surprise, mais qui n'en était pas. La reine était entourée d'espions , et depuis une heure le vice-chambellan de Cracovie savait l'arrivée du duc Guillaume. Il s'inclina avec respect devant le duc, comme si déjà il eut été son roi.
— Que me commandez-vous, madame?
De recevoir monseigneur chez moi? Mon palais est à ses ordres.
La reine fut touchée jusqu'au cœur de
cette apparente bienveillance et de ce dévouement; elle tendit sa main au vice chambellan qui la baisa un genou en terre.
Hedwige le releva en lui disant qu'elle comptait désormais sur lui comme sur un ami dévoué.
— Mais qu'allons-nous faire?
— Si vous voulez suivre mon conseil madame , il faut que monseigneur prenne son logement au couvent des franciscains*: cette retraite est convenable et
* En effet , le duc Guillaume fût loger au couvent des Franciscains.
honorable; et puis, madame, vous pourrez aller l'y joindre lorsque vous voudrez parler de vos affaires en liberté; tandis qu'il serait peu convenable...
— Je vous comprends, interrompit la reine, et je vous remercie de votre avis... Oui, le couvent des Franciscains... Cependant!...
Et elle regardait Guillaume avec la sollicitude d'une maîtresse et la tendresse inquiète d'une sœur; il lui était pénible de se séparer de lui, elle craignait un malheur. Guillaume s'approcha d'elle et lui parla quelque temps à voix basse. Elle lui répondit de même, et s'approchant du
vice-chambellan, elle lui demanda si le prince pouvait déposer ses trésors chez lui... Ces trésors étaient très nombreux , car Guillaume n'avait voulu négliger aucun moyen de réussir. En écoutant la reine, Gniewosz parut hésiter d'abord, puis ensuite il lui assura qu'il était à ses ordres ainsi que toute sa maison; et se chargeant dès ce moment de tout ce que le prince pouvait souhaiter, il fut son chambellan même, sans un nouvel ordre de la reine.
L'arrivée du duc d'Autriche fit une grande sensation dans Cracovie. La reine put voir alors, combien était peu forte
celle puissance qu'elle avait jugée si magique; tout palissait devant l'intérêt personnel , et dans la lutte qui s'engageait, il n'y avait rien à espérer pour sa cause, si la séduction n'était pas la voix la plus forte. Les scènes les plus honteuses se passaient sous ses yeux avec la plus rare impudence!... Chez plusieurs de ces hommes qui l'entouraient, c'était avidité de places et de pouvoir... chez d'autres c'était l'appât des trésors apportés par Guillaume et dont l'existence avait été révélée par Gniewosz... Quelques jeunes cœurs seulement, bons et loyaux comme on l'est ordinairement au matin de la vie, ignoraient ces lâches menées... hélas!., ceux-là
aussi voulaient une récompense., les yeux d'Hedwige pouvaient seuls la donner...
Mais depuis l'arrivée de Guillaume, elle n'avait pas même un sourire pour celle cour d'esclaves qui attendait un seul regard... et ceux-là comprenaient qu'il ne leur restait aucun espoir depuis cette arrivée. Gomment combattre un tel pouvoir!... c'était cependant dans cette jeunesse qu'Hedwige comptait ses défenseurs et les amis de Guillaume. C'était au moment du péril qu'il serait nécessaire de les rassembler, et ce moment était peutêtre celui qui allait suivre. Le duc d'Autriche était entouré de périls... et de périls bien difficiles à conjurer... A la tête du
parti Lithuanien, était un homme influent et puissant en Pologne. Cet homme était Dobeslas , castelian de Cracovie. Il n'aimait pas Hedwige , jamais la grâce de la jeune souveraine ne l'avait fait sourire , jamais sa voix n'avait adouci son humeur naturellement farouche. Ce qu'il reprochait surtout à Hedwige , c'était le retard qu'elle avait mis à venir prendre possession de sa couronne!... Est-ce donc qu'elle nous dédaignait, disait-il!... que ne restait-elle alors dans sa Hongrie!... avec ce fiancé auquel elle voudrait sacrifier nonseulement le salut de tout un peuple, mais la gloire de la Pologne!... Si l'on m'en crovait!!...
Et Dobeslas jelail alors sur la douce jeune fille un regard qui souvent la faisait tressaillir, quoiqu'elle fût bien loin de soupçonner cet homme de la haïr !... Que lui avait-elle fait ? 11 faut avoir offensé pour croire à la haine; et Edwige était si parfaitement bonne!...
Lorsque l'ambassade de Jagellon arriva à Cracovie , le castellan se prononça ouvertement pour l'acceptation, et pour que la reine se décidât immédiatement 'à rompre avec le duc d'Autriche, afin de donner au grand duc de Lithuanie une sorte de réparation, dans le cas où la parole royale ne serait pas une réponse à ses généreuses propositions : » s
— Tels furent les mots que Dobeslas prononça dans le conseil, le lendemain de l'arrivée de Skyrgiello, ambassadeur de son frèreje grand duc de Lithuanie. De ce moment Hedwige fut presque captive. Elle se vit engagée dans une lutte où l'avantage lui demeurait bien quelquefois, mais ou plus
souvent il était dans le camp ennemi
Dobeslas, était castellan de Cracovie; cette position lui donnait un avantage sur la reine dont il profitait avec une sorte de joie pour mettre des entraves à ses
entrevues avec le prince Hedwige
avait trop le sentiment de sa dignité pour ne pas sentir tout ce qu'une semblable guerre avait de peu convenable pour
liT
11.:.... Pour l'éviter autant que cela lui • ■tait possible, elle engagea Guillaume à monter moins souvent au château de Cra- < ovie, où elle demeurait... Elle descendait dans la ville, accompagnée de quelquesunes de ses filles d'honneur et de ses chevaliers.. .Elle allait avec cette suite fort convenable , recevoir la bénédiction et entendre l'office du soir dans l'église des Franciscains. Après la bénédiction, la reine faisait une visite au père gardien et conversait avec lui jusqu'au moment de sa collation qu'elle faisait apporter au monastère où elle la partageait avec le duc d'Autriche et les pères dignitaires du couvent. Elle se promenait ensuite dans le
jardin du monastère , et si le temps ne le permettait pas, alors elle se tenait dans le réfectoire des frères et chantait ou bien dansait avec les filles et les officiers de sa maison... Guillaume retrouvait dans ces moments, les joies de leurs jeunes années lorsque à Bude, ils jouissaient de la vie sans une crainte de l'avenir !
Mais il n'en était pas ainsi à Cracovie ! Au milieu de la sécurité la plus complète , Hedwige reçut la nouvelle que Jagellon avait envoyé une ambassade solennelle à Bude pour demander, au nom de Dieu et de la chrétienté, le consentement d'Elisabeth. Faire un appel, au nom de Dieu
et de la chrétienté était un moyen presque certain pour réussir auprès de la reine de Hongrie, faible et superstitieuse, entourée de prêtres qui redoublaient l'infirmité de sa nature: elle ne vit dans le parjure quon lui demandait qu'une action agréable à Dieu ! Ce fut en vain que sa fille lui écrivit en lui demandant une seconde fois la vie, la suppliant d'avoir pitié d'elle!... Et puis répétait la pauvre enfant, je suis fiancée avec Guillaume... nous avons reposé dans la même couche!... nous sommes époux!... c'est donc un adultère qu'on me commande!...
« La république chrétienne demande
cette union, disait jagellon... Le lendemain de mes noces , dix millions d'âmes reconnaissent la foi du Christ. »
Ge mot perdit Hedwige !
Jagellon avait pour elle un sentiment qui est toujours victorieux de tous les obstacles qu'on lui oppose , lorsque celui qui l'éprouve possède une volonté ferme et décidée... Il aimait Hedwige avec passion, et cette passion avait un caractère romanesque , car il ne lavait jamais vue, et ce n'était que sur un portrait comme on en faisait alors, que le grand duc de Lithua nie s'était épris d'amour pour la reine de
Pologne. Jl avait ensuite recueilli iv<
;i\iilite tous les discours que tenaient sur elle les voyageurs, même les moins apparens... et tous s'accordaient à la proclamer la plus charmante, la plus belle, la meilleure des femmes! Un tel concert de louanges frappa d'abord son esprit étonné et lui inspira un vif sentiment d'admiration... Mais lorsque son frère, après avoir vulledwige, après l'avoir entretenue, lorsque Skyrgiello écrivit à son frère :
« Quelle que soit la louange qu'on t'aie faite sur celte femme étonnante, elle est au-dessous de la vérité... C'est un ange ! ! mais un ange de douceur et de bonté
Ses femmes, celles qui sont auprès d'elle pour son service intérieur, la servent en l'adorant. Voilà de toutes les louanges que j'ai entendues ici sur elle, celle qui me donne le plus de confiance pour ton bonheur... Je ne crois pas d'ailleurs qu'un regard pur comme le sien puisse tromper! et c'est celui d'un ange !.. Sa résistance doit te plaire loin de te blesser!... Que penserais-tu d'une femme qui abandonnerait son amant, renoncerait à la foi jurée et deviendrait adultère au nom de Dieu ! ! tu la mépriserais, mon noble frère!... toi dont lame est dévouée à la gloire et aux nobles choses!... Attends en paix que cette jeune fille comprenne ce qu'il y a de grand
et d'avantageux clans ton alliance... Crois moi , cette femme est conduite à ta couche par la main de Dieu !... et le sien et le tien,
ton bonheur est dans cette union »
C'est ainsi que la passion de Jagellon sVtait formée dans son âme.
Ses instances redoublèrent donc de forces, et la reine de Hongrie fut enfin vaincue; elle répondit qu'elle consentait à ce que sa fil le agit pour le mieux dans l'intérêt de, l'Eglise!
En apprenant cette décision, Iledwige comprit qu'elle était perdue, si elle ne trouvait en elle-même son propre salut!
Elle prit une résolution , et celte fois ne la confia qu'a Guillaume!...
Au retour de l'ambassade de jagellon à Bude, Dobeslas , fier du consentement d'Elisabeth , fit convoquer une diète , a Gracovie même, dans laquelle furent appelés tous ceux qui n'aimaient ni Hedwige ni le duc d'Autriche. Hedwige laissa former cette diète, bien résolue de passer outre , et de conclure son mariage... Gel te détermination fut surtout prise entre elle et le duc d'Autriche en apprenant que Jagellon , appelé par les barons du conseil, allait lui-môme arriver «à Gracovie. Hedwige , dont l'amour avait pris de nou-
velles forces dans la longue intimité dans laquelle elle avait vécu avec Guillaume depuis qu'elle l'avait appelé près d'elle , était déterminée à tout braver pour s'unir à lui. Tout fut résolu et le jour même fut
fixé Mais pour l'exécution de ce projet,
il fallait que le prince et la reine se vissent souvent, et cela était difficile à cause des entraves suscitées par Dobeslas castellan deCracovie.Hedvvigesouffraitcruellemeni de cette contrainte, elle en souffrait comme femme et comme souveraine; car la dignité de l'une était froissée si l'âme de l'autre était atteinte.
— Mon Dieu! disait la pauvre enfant ! je
n'ai pas encore seize ans, et j'ai déjà tant souffert!...
Un soir, Hedwige était légèrement indisposée et ne pouvait aller au couvent des Franciscains. Il était cependant urgent qu'elle parlât à Guillaume; mais il était tard, et l'introduire dans le château était une chose difficile... La reine fit venir Albert , son premier page.
— Albert, dit-elle au jeune bomme intelligent et dévoué, il faut que je parle au duc d'Autriche ce soir même : entendstu?
Le page s'inclina.
Cours, cl surtout sois prudent.
Fier et joyeux d'être une seconde fois juge digne delà confiance de sa royale maîtresse, Albert jura de la raériter.Il se rendit au monastère et communiqua son message à Guillaume, qui fut aussitôt prêt à le suivre. Il prit une bonne épée et se couvrant d'un grand manteau brun il suivit le page, et en quelques minutes ils furent devant le château. Mais si Albert était fidèle, tout ce qui entourait la reine ne l'était pas également. A peine le jeune homme et le duc d'Autriche avaient-ils franchi la première enceinte royale , que Dobeslas se présenta à eux en leur barrant le passage :
— Quel est cet homme, dit-il à Albert, en indiquant de la main son compagnon.
— Un étranger que je conduis à ma maîtresse d'après ses ordres.
— Tu mène !
— Je mens, s écria l'enfant devenu homme en un moment.
Et d'un saut se trouvant en face de Dobeslas, il lui lança des regards de feu !... en cet instant il avait dix pieds! !...
— Enfant, dit Dobeslas, éloigne-loi !...
el laisse répondre cet homme pour luimême...
— Cet homme ne vous répondra pas , parce qu'il ne vous doit pas répondre!... Ma maîtresse nous attend , j'ai déjà perdu
trop de temps avec vous Livrez-moi
donc passage... Au nom de la reine, monsieur !
Et joignant l'effet aux paroles, il tenta le passage en faisant signe au duc de le suivre... Mais le castellan irrité de la résistance qu'il trouvait , saisit brutalement le jeune homme et le jeta sur le côté du < hemin!... Au cri de douleur etde rage que
poussa Albert, Guillaume s'avança vers Dobeslas en rejetant son manteau en arrière.
— Pourquoi frapper cet enfant , monsieur? dit le prince au castellan avec ce ton de maître qu'il savait avcir le droit de prendre....
Monseigneur, je remplis les devoirs de
ma charge; le couvre-feu est sonné
Personne n'a le droit de demeurer dans le palais s'il n'y reste loui-à-jait.
Il appuya insolemment sur ce dernier mot.
— La reine voire maîtresse , ne peut
être soumise à ce règlement, monsieur... elle m'a mandé près d'elle!... Livrez-moi le passage, ou je me ferai faire place.
Le castellan fit un signe , et une herse fut aussitôt abaissée entre la cour intérieure et le lieu où ils étaient, la petite porte de la poterne resta seule ouverte.
— Je serai honoré de croiser le fer avec vous, monseigneur, répondit Dobeslas...
Mais une menace ne me fera pas dévier de la route de mon devoir...
Guillaume avança sur le castellan
Celui-ci tira son épée et en abaissa tout
aussitôt la pointe vers la terre ; mais son attitude était hostile... Le duc d'Autriche fut aussitôt que lui à la porte de la poterne et voulut y passer. La lutte s'engagea presque corps à corps et allait être sanglante, lorsque, attiré par les cris de Guillaume , Gniewosz et quelques autres barons accoururent sur le lieu de la scène... Il était temps pour Dobeslas, car Guillaume allait à lui l'épée haute... Gniewosz le prit dans ses bras et i'entraîna presque de force avec lui hors du palais.
— Qu'on mette les verroux et les barres à celte porte, dit le castellan, d'une voix. tremblante de colère !...
— Monseigneur, elles sont trop rouillera ces barres, pour pouvoir entrer dans les gâches
— Eh bien, mettez les verroux !...
On fut obligé de frapper sur les verroux de la porte de la poterne , pour les faire entrer dans leurs gâches ! ... En ce moment une vive lumière brilla sur les pierres grises et humides de la cour intérieure
C'était la reine!...
Albert avait été l'avertir de la scène qui avait lieu, et tout aussitôt, quoiqu'elle fut souffrante elle s'était levée, et jetant
sur elle une mante de velours vert doublé de martre , enveloppant sa tête d'un voile de mousseline plutôt pour cacher ses joues enflammées de colère que pour se préserver du froid de la nuit, Hedwige accourait sur le lieu de la scène, animée par la double indignation de la femme offensée dans sa dignité de reine!... et de jeune fille aimant de son premier amour ! ... Elle n'était suivie que par deux de ses femmes qui portaient des torches de cire blanche parfumée, et d'Albert prêt à défendre sa maîtresse au péril de sa vie... Hedwige était admirablement belle, dans cette cour humide et sombre, au milieu d'une nuit orageuse!
>;i taille élégante , à peine enveloppée d'une mante doublée de fourrures... ses longues tresses détachées et cachant parfois tout son beau visage et ses épaules blanches... Elle était belle ainsi, plus peut-être que lorsqu'elle était sur son trône parée et entourée d'atours qui cachaient ses beautés... Ceux qui faisaient partie involontairement de ce drame étrange demeurèrent interdits à l'apparition de cette vision ravissante qui semblait descendre du ciel... En arrivant auprès de la poterne que Dobeslas venait de faire fermer , elle jeta sur lui un'regard de'mépris et de courroux , et marchant vers la porte, elle porta elle-même la main à la
serrure et voulut l'ouvrir; mais la porte résista...
— Ouvre cette porte , dit-elle au portier !...
Celui-ci regarda le castellan qui fit un signe négatif...
— Insolent, s écria la reine, qui surprit ce regard!...
— Le couvre-feu est sonné , madame ; et la règle veut , vous le savez , que les portes soient fermées à cette heure... Je ne fais que mon devoir en la faisant observer... il est d'ailleurs plus que l'heure de la retraite.
Et senveloppant de son manleau il s'éloigna après avoir renouvelé l'injonction au portier de n'ouvrir à personne avant le jour.
La reine fut d'abord frappée de stupeur!... ensuite elle crut rêver !... Etaitelle toujours dans cette même Pologne qui , quelques mois avant l'avait accueillie avec tant d'amour...
— Et ils prétendent qu'ils m'aiment s'écria-t-elle , en se laissant tomber sur un banc de pierre à côté de la fatale porte!... ils disent qu'ils m'aiment !.». quel amour... que ferait de plus la haine?... Non , non, il faut choisir... partir ou rester...
Et rentrant aussitôt en elle-même, elle jeta un coup d'œil rapide sur cette route qu'elle devait parcourir comme esclave couronnée... sans pouvoir!... sans celui de faire respecter ce qu'elle aimait.
— Ah! s'écria-t-elle , le choix n'est pas douteux!...
Et saisissant une petite couronne qui surmontait sa coiffure et qu'elle n'avait pas eu le temps d'enlever lorsqu'elle était venue, elle la lança loin d'elle avec colère!...
— Va, dit-elle, sois maudite ! toi qui jamais n'amena une joie sur mon front... ni
sur mes lèvres un sourire... va, et que j'éloigne avec toi, s'il est possible, le malheur et les larmes...
Et je n'ai pas seize ans! répétaitelle en sanglottant!... Tout à coup elle se releva impétueusement, et rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement plein de grâce , elle dit :
— Je ne suis plus reine de Pologne maintenant; je suis une femme libre!...
je veux sortir de mon royal cachot... Ouvrez-moi la porte de cette cage dorée!... Ouvre, te dis-je,répéta-t-elle vivement au portier qui considérait cette scène étrange comme un rêve qu'il faisait; aussi se con-
tenta-t-il de sourire sans faire un mouvement: d'ailleurs il ne connaissait que le castellan Dobeslas. En ce moment Hedwige crut entendre du tumulte de l'autre côté de cette porte fermée qui continuait à demeurer barrière entre elle et son amant!... Elle écoute!... elle ne se trompe pas!... c'est la voix de Guillaume, au milieu d'autres voix querelleuses!... peutêtre celles de ses meurtriers !...
— Guillaume ! Guillaume ! je suis à loi... attends-moi , je viens...
En ce moment elle aperçoit une hache énorme à coté d'elle... Elle s'élance, saisit cette arme que dans un autre moment elle
n'aurait pas même pu soulever et frappe à coups redoublés 6ur les verroux et les chaînes qui ferment cette porte; mais ses coups ne laissent pas même de traces, tandis que le tumulte produit par une violente querelle parvenait toujours plus bruyant à son oreille! Elle redoublait d'efforts, et toujours ils étaient impuissans... Enfin la force lui manqua et elle tomba presque privée de connaissance au pied de cette porte au-delà de laquelle était son âme.
Dans ce moment un homme de haute taille, dont les cheveux et la barbe étaient blancs et l'aspect vénérable , ar-
riva sur le lieu de la scène. L'expression de son visage et surtout de son regard , en apercevant la reine dans cet état , annonçait qu'elle avait en lui un ami... Il se pencha sur son pâle visage, écarta d'une main tremblante les tresses de ses cheveux humides tout à la fois de ses larmes et de la rosée de la nuit; et murmura à son oreille quelques paroles de douce pitié... mais elle ne l'entendit pas... Il voulut la soulever pour qu'elle ne demeurât pas sur cette terre humide et froide, mais il ne put y parvenir avant d'avoir détaché les mains de la jeune fille des verroux rouilles de la porte et de la hache pesante que l'une d'elles tenait encore... Le cœur du
vieillard fut pénétré de cette peine qui est bien profonde lorsqu'elle est sentie par la vieillesse, en voyant cette jeune et belle créature dont le front couronné n'avait en ce moment pour bandeau royal qu'une pâleur de mort... Elle était là comme une belle statue de marbre sur un tombeau !... les larmes du vieillard coulèrent alors en abondance sur les mains qu'il tenait dans les siennes pour les réchauffer; car elles étaient glacées !... Cette marque de pitié parvint au cœur d'IIedwige et la rappela à la vie. Elle aussi pleura ; et lorsqu'elle eut reconnu son vieil ami, elle se jeta dans ses bras en redoublant ses sanglots!... Il la laissa pleurer... il savait que
la douleur s'use par les pleurs et que leur effet est d'alléger le cœur... Étrange nature que la nôtre... où pour être moins malheureux il faut recourir à une nouvelle souffrance !...
Hedwige pleura long-temps sur le cœur de son vieil ami , et puis elle lui demanda des conseils... Et lui, tout débile, accablé sous le poids des années et de ses propres malheurs, il recula devant le courage qu'il serait obligé de demander à une jeune fille de seize ans ! dont le front blanc portait une couronne , et qui ne devait connaître que des jours d'amour et de paix!... et lui aussi il était malheureux!
mais il était vieux!... Qu'est-ce que sa vie pour la destinée!... Ainsi donc, vieillesse «H jeunesse, quelque soit l'époque de la vie à laquelle on nous prenne , toujours des larmes et de la douleur!
Dimitry parla long-temps à Hedwige avec cet accent du cœur qui ne trompe pas et ne donne que de vraies consolations ; mais elle ne lui répondait que par des larmes... Son inquiétude relativement à Guillaume, ne lui permettait aucune attention étrangère à lui en ce moment; elle ne pouvait effacer de son souvenir les cris qu'elle venait d'entendre ! Le nom de Guillaume sortait de sa bouche pour toute réponse
aux paroles de Dimilry... En voyant l'agitation terrible qui la dominait , il se détermina à braver la nuit et l'orage qui grondait avec force, pour rapporter des
nouvelles du duc d'Autriche à la reine
Illa reconduisit dans son appartement; et après l'avoir remise aux soins de ses femmes, il descendit dans la ville et fût au couventdes Franciscains; mais il n'y trouva pas le prince. Gniewosz , inquiet pour sa sûreté, l'avait conduit dans son palais, et l'y tenait sous la garde de l'hospitalité et de la foi jurée de chevalerie.
— Dites à la reine que je réponds du duc d'Autriche sur ma tète , dit le vicechambellan à Dimitry.
< >lui-ci apprit on même temps , que les trésors du prince . qui étaient d'une immense valeur, avaient été de même placés sous la garde de l'honneur de Gniewosz.
Il était trois heures après minuit, lorsque le vieillard revint au palais pour rassurer Hedwige ; il la trouva couchée sur son lit, ayant non-seulement gardé ses vètemens, mais ayant même réparé le désordre de sa toilette pour être prête à courir au secours du duc d'Autriche s'il en était besoin et s'il courait un danger immédiat.
En revoyant son beau visage si pale et si changé par la violence et le choc des pas-
sions , le bon vieillard soupira ! car ii connaissait maintenant comment Hedwige pouvait aimer et quelle portée avait son affection... et il connaissait aussi la détermination arrêtée des hommes de son conseil, et cette détermination était la ruine de toutes ses espérances En le voyant approcher de son lit, Hedwige n'osa pas lui demander quelles étaient les nouvelles qu'il lui apportait... Ses pressentimens étaient tous sinistres... aussi lorsqu'il lui dit qu'il n'y avait aucun sujet d'alarme ni d'inquiétude, elle s'élança hors de son lit et se jettantdans ses bras, elle le couvrit de larmes et de caresses comme une fille remerciant un père d'un bonheur inattendu.
— Oh! disait-elle en baisant ses cheveux blancs et les mouillant de ses larmes ! estce donc vrai !... vous ne me trompez pas ?...
— Je ne tromperais pas mon ennemi...
jugez, madame, si je tromperais ma souveraine !
Hedwige le regarda en rougissant, avec une expression si passionnée pour lui demander pardon au nom de cet amour qui se rassurait si difficilement, que le vieillard retrouva tous les souvenirs d'un autre temps, dans ce regard suppliant, et pardonna à la jeune fille, ce que peut-être
ii n'aurait pas pardonné à la reine de Pologne.
Le lendemain , à peine les femmes d'Hedwige étaient-elles entrées dans son appartement pour y faire le service de son lever, qu'on lui annonça l'évêque de Cracovie: c'était un homme pieux, mais d'une piété austère et sans miséricorde. Lorsqu'Hedwige entendit prononcer son nom, elle prévit un malheur, mais la détermination qu elle avait prise avec elle-même pendant cette terrible nuit qui venait de s'écouler pour elleau milieu des larmes et des insultes, la rendait bien forte contre toutes les attaques... Elle donna l'ordre de
taire entrer l'évèque dans son oratoire, en lui faisant dire qu'elle allait l'y joindre;... et se mettant en prière elle demanda à Dieu la force de résister à ce qu'on allait tenter contre elle.
Lorsqu'elle entra dans l'oratoire, la physionomie de l'évèque la fit tressaillir... C'était un homme âgé , grand , maigre , et sec d'aspect et de tournure; les yeux enfoncés et couverts, le sourire fréquent, mais ayant plutôt le pouvoir de glacer le cœur que de l'épanouir : il était habile et instruit; aussi l'avait-on choisi pour agir en cette circonstance de manière à pouvoir lutter avec succès contre la femme la plus
supérieure de son temps. Il avait un grand crédit sur la noblesse polonaise *; Hedwige le savait et son inquiétude en redoublait, mais elle ne le témoigna par aucun signe; et lorsqu'elle entra dans l'oratoire elle était toujours la reine de Pologne...
— Madame, lui dit l'évêque, entrant brusquement en matière , j'ai appris ce matin à mon réveil , que le palais royal de la capitale de la Pologne avait été le théâtre de scènes tellement scandaleuses, qu'en ma qualité d'évêque de cette ville ou
* Si j'osais me permettre une comparaison, en parlant de la physionomie d'un prélat apostolique, qui l'est de nom et cœur, je nommerais notre père, notre ami , notre archevêque , M. De Quelen , il a la physionomie de son Ame , noble , douce et belle.
plutôt de son pasteur, je viens pour m prendre une connaissance exacte.
Et prenant un siège , il s'assit , en faisant signe à la reine d'en faire autant... Bedwige demeura debout, les bras croisés sur sa poitrine , et paraissant écouter levôque avec beaucoup de sang-froid, maisavecune fermeté d'opinion intérieure, qui lui donnait en même temps de la dignité et un air insouciant, que révoque ne s'était pas attendu à trouver: son expérience ne lui avait pas encore appris que rien ne donne du courage comme un parti pris et arrêté.
— Jl ne m'appartient pas, poursuivit
néanmoins l'évêque, de juger desqueslions d'amour. Je laisse ce soin au tribunal préposé à cet effet ; mes occupations, ma volonté, mon goût me portent versd'au très intérêts que je crois plus utiles. Mais cette circonstance est dans un cas particulier; un grand prince demande votre main, et pour prix du consentement qu il espère, il offre de reconnaître la foi chrétienne , et de la faire adopter par tous ses sujets... Madame, une proposition aussi belle doit être considérée comme intéressant particulièrement le bonheur de la Pologne...
Je crois ce bonheur assuré si vous épousez Jagellon , et que vous le donniez pour roi à vos sujets. Faites cette action quoiqu'elle
puisse vous couler, madame; *i ?ous devenez l'héroïne de votre nouvelle patrie , et la gloire de celle qui vous a donné le jour... Si c'est un devoir, il vous sera doux à accomplir, puisqu'en l'accomplissant, vous servez Dieu!... Si je vous parle ce langage, madame, c'est que je connais votre piété. Je sais qu'elle est sincère autant qu'éclairée... c'est pourquoi je ne crains pas d'ajouter que je suis ici l'organe , non seulement du clergé de la Pologne, mais de celui de toute l'Europe chrétienne.
Hcdwige ne répondit pas.
— Vous êtes reine de Pologne, ma-
<lame, continua levèque visiblement offensé du silence de la reine ; vous êtes par la dernière volonté de votre père, héritière de notre honoré seigneur Casimir-le- Grand! mais la pensée constante de ce dernier, fut toujours que la tête qui porterait le couronne de Pologne, s'inclinât devant Dieu!... Agir comme vous le faites, c'est contrevenir à la fois aux lois chrétiennes et à la volonté de votre grand-oncle.. .quelle réponse ferez-vous demain à l'ambassadeur du grand duc de Lithuanie?...
— La même que j'ai faite et que je ferai toujours, sire évêque.
— Non madame j vous ne la ferez pas
toujours. répondit l'évêque en appuyant sur ce dernier mol.
— Toujours, sire évoque... on est bien fort lorsque la volonté nVst dominée par aucune considération humaine. Si la couronne de Pologne est si pesante pour qui Ja doit porter, s'il la faut acheter au prix de mon bonheur et de mon honneur, c'est aussi par trop la payer... le palais de Bude m'est encore ouvert...
— Vous croyez pouvoir abdiquer, madame , et vous vous trompez. A dater du jour où vous avez été sacrée et couronnée eûmme reine de Pologne, vousnevousap-
partenez plus... c'est un poste peut-être périlleux, les combats y seront fréquens; eh bien , madame, vous seriez un soldat sans courage , si vous le désertiez au moment du danger.
Hedwige fit un mouvement de tête qui indiquait son impatience. Le prélat poursuivit et dit avec force :
— Vous ne pouvez pas abdiquer.
— Eh bien donc alors, le duc d'Autriche sera votre roi; je suis sa fiancée, il est mon
mari devant Dieu et c'est outrager
celte même religion que vous invoquez,
m roévèquc, que de vouloir rae faire rompre
un engagement aussi sacré.
— Les événemens qui sont survenus depuis vos fiançailles, madame, les rendent nulles aujourd'hui; l'Église a pour de semblables cas, le pouvoir de délier ce qu'elle a lié.
— Et moi je m'y refuse , dit Hedwige avec hauteur; et se dirigeant vers la porte de son appartement intérieur, elle indiqua ainsi qu'elle congédiait le prélat; mais lui, se levant à son tour se mit devant la reine, et lui barrant le passage :
— Notre conférence n'est pas encore
terminée, madame; veuillez vous rasseoir et m'écouter.
Son accent était à la fois impérieux et moqueur; Hedwige après avoir hésité d'abord revint à sa place et indiqua de la main qu'elle était prête à entendre le prélat.
— Vous croyez être maîtresse de vous, madame , mais avez-vous consulté le chef de notre Église sur un point aussi grave ? Savez-vous quelle est sa pensée?...
Hedwige pâlit ; le ton d'assurance de l'évêque lui disait tout.
C'est un avis important à prendre cependant, madame , que celui du Saint-Père?
— Jecrirai dès demain à sa sainteté, sire évêque, dit la reine en se levant, comme pour indiquer qn'elle donnait
congé.
— Ce sera donc pour lui répondre, madame, dit le prélat en posant une main sur le bras de la reine et de l'autre lui présentant un parchemin plié en quatre et lié d'un fil de soie pourpre, scellé du sceau pontifical. En le voyant Hedwige pâlit de nouveau... C'était son arrêt... là était sa dernière espérance!
— Cette lettre était un chef-d'œuvre d'habileté apostolique. « Ma chère fille, « y disait le pape , comment pouvez-vous « oublier que je vous ai donné le nom glo- « rieux et doux de fille bien aimée de l'É- « glise chrétienne! !... Eh quoi! lorsque je « priais pour vous , en demandant à Dieu » de prolonger sa bénédiction sur vos » jours , il faut me prosterner pour sup- » plier le Seigneur de vous ramener à lui? » Vous ma fille !... vous si chrétienne » parmi les Vierges saintes !... Vous, l'or- » gueil de notre Église , vous en devien- * driez la honte... Car, que seriez-vous » autre chose, ma fille, si vous refusiez » d'ouvrir la porte céleste à ces millions
( l'a mes qui vous demandent de leur « donner la vue du Seigneur !... Ma fille... « mon enfant !... faites que mes prières « soient exaucées ! j'ai demandé au Sei- « gneur notre Dieu de faire de vous un « vase d'élection , une des colonnes de son « temple!... Il m'avait entendu î... la plus « grande gloire pour une Vierge chré- « tienne après celle du martyre, vous était « dévolue... Et vous la rejetez, ma fille!... « 0 mon enfant , n'auriez-vous donc pas « suivi l'exemple de ces filles courageuses « qui bravèrent les tortures pour confes- « ser le saint nom de Jésus-Christ!... le « glaive, le feu, le poison, la torture... « toutes les cruautés inventées par les
« hommes pour tourmenter leurs sembla- « blés, leur étaient infligés, et les saintes « martyres les supportaient pour l'amour « de Dieu!.., Hedwige!... ma tille!... ne « repoussez pasie bien qui s'offre à vous!... « vous souffrirez , sans cloute !... votre « cœur saignera long-temps peut-être , de € cette blessure; mais quel beaume céleste « descendra du ciel sur cette plaie faite « par votre devoir de chrétienne pour la « gloire du Seigneur !
« Au nom de ce Dieu dont je suis le vi- « caire indigne, rentrez en vous-même, « écoutez la voix qui vous crie que vous « êtes appelée à être une sainte !... est-ce
* donc quelques momens d'une joie pé- < rissable qui peuvent balancer une si « belle gloire?., et le sort de tout unroyau- « me!... Non, ma (ille, vous n'agirez pas « ainsi, vous détournerez vos regards , « vous isolerez votre cœur de cet amour « que vous devez considérer comme un i piège de l'esprit maudit... et vous mérite terez par cette conduite une couronne pius brillante et plus durable que celle « des rois. »
La lecture de cette lettre si habilement faite, fit sur Hedwige l'effet que le Pape en avait attendu. La violence et la contrainte l'avaient irritée, et si l'évéquedeCracovic
Î16 était sorti de chez elle sans lui remettre la lettre du Saint Père, elle aurait déclaré son abdication dans la journée... Mais la prière d'un vieillard, du chef de l'Eglise, de l'homme qu'à cette époque on regardait comme Dieu même, fit sur la jeune fille une impression profonde... Elle fut, non pas vaincue... mais fortement ébranlée , non que l'amour quelle avait pour le duc d'Autriche fût altéré par cette impression nouvelle, car cet amour devait durer autant que sa vie... mais elle voyait d'un autre œil maintenant ce qu'on lui demandait. C'était au nom de Dieu!... et pour une femme comme Hedwige, c'était demander avec certitude d'obtenir. En
uni à la prière du Pape, Uedwige ne cédait à aucune de ces considérations humaines qui révoltaient sa fierté délicate; la grandeur du duc de Lithuanie ellemême n'était plus qu'un motif de plus pour la déterminer, car le nombre des âmes qu'elle doit délivrer du pouvoir de Satan est ce qui la détermine à son sacrifice...
Après la lecture de cette lettre importante, Hedwige tomba dans une rêverie profonde que l'évêque n'osa d'abord troubler; mais son humeur altière ne lui permettait pas d'observer long-temps une loi qui gênât sa volonté; et, rompant enfin
le silence, il demanda à la reine quelle réponse elle avait à faire à la lettre du Saint- Père.
A la voix de cet homme, Hedwige tressaillit... Elle fut aussitôt ramenée au sentiment de sa position, et tout ce qui s'était assoupi en elle à la lecture de la lettre se réveilla plus vivement, et elle reprit toute sa fierté et même sa colère.
Je répondrai à sa sainteté , sire évêque, lui dit-elle avec hauteur, je n'ai aucune réponse à vous faire connaître particulièrement; le conseil saura ma détermination ►
El le congédiant d'un signe de tète, elle se dirigea vers la porte de son appartement intérieur; mais l'évéque, au lieu de se retirer, avança de quelques pas vers Hedwige, et, s'arrétant en face d'elle, i lui dit presque impérativement : il faut que vous m'entendiez encore, madame, et que, malgré votre prévention contre moi, vous receviez un avis par ma bouche... il faut que ma prudence empêche un malheur que votre passion insensée peut amener... Le duc d'Autriche court un grand danger s'il demeure à Cracovie.
Hedwige s'arrêta, et son visage devint
blanc comme un lys!.... tout son sang reflua vers le cœur et elle fut obligée de s'appuyer contre la muraille, tandis que l'évoque la regardait avec un œil méchant et railleur... elle surprit un de ces regards.
— Ah! lui dit-elle, n'avez-vous donc aucune pitié d'une pauvre femme au désespoir!... dites, oh! dites-moi quel est le danger qui menace Guillaume?
— Le plus grand danger.
— Mais enfin?
— La mort !
— Ah!... et la reine tomba sur son prie-
Dieu presque privée de vie ! ... mais bientôt se relevant avec impétuosité, elle fut à 1 evèque, le prit vivement par le bras et le conduisant devant le crucilix elle lui dit avec un accent rapide et saccadé.
Au nom du Dieu mort pour nous sur cette croix... au nom de votre salut , ditesmoi quel est ce danger... j'ai le droit de vous le demander... car je suis sa femme.. .Votre raison politique peut vous faire dire devant moi que ce n'est pas vrai, mais dans le fond de votre cœur, dans votre conscience vous savez que je suis sa fiancée?... qu'il est mon mari! dites-moi donc,oh! dites-moi quel danger le menace?
— Je vous l'ait dit: la mort !
Hedwige ne put que gémir et cacher sa tête dans ses mains... enfin elle dit d'une voix tremblante :
— Mais pourquoi?... quel est son crime...
L'évêque ne put retenir un sourire méprisant.
— Il est obstacle à de grands desseins... n'est-ce donc pas suffisant pour le faire condamner par des hommes qui veulent atteindre un but devant lequel il se trouve!...
— Et pour cela ils veulent l'assassi-
ner:...
— Je vous ai dit ce que le hasard m'a fait connaître par la révélation de la confession. Je ne trahis donc aucun secret confié à ma foi puisque je ne nomme personne. Ma conscience ne pouvait me laisser voir le poignard suspendu sur le sein d'un innocent sans chercher à le détourner... j'ai donc pris la résolution de tout vous dire... vous êtes instruite, maintenant c'est à vous à agir.
Et s'inclinant devant la reine après avoir auparavant salué profondément le
crucifix qui était suspendu au-dessus du prie-Dieu, l'évêque se disposait à sortir, lorsque Hedwige l'arrêtant par le bras:
— Sire évêque, lui dit-elle, le duc de Lithuanie veut sans doute la couronne de Pologne bien plus qu'il ne désire ma main... eh bien, j'abdiquerai... appelez-le au trône, et laissez-moi partir libre et heureuse!...
— Jagellon vous aime plus qu'il n'est ambitieux... Si la couronne de Pologne était uniquement l'objet de ses vœux, il aurait cherché à la conquérir par les armes !... c'est vous qu'il veut...
— Oh mon Dieu! mon Dieu! quedoisje faire?...
Elle s'agenouilla et pria... on entendait en même temps le bruit de ses sanglots et les paroles saintes de la prière... Quand elle eut prié, elle se leva et dit à levêque...
— Parles mérites de sainte Hedwige ma patronne... dont voici les reliques, ajoutât-elle , en sortant de son sein un précieux reliquaire qui ne la quittait jamais... me jurez-vous que le danger que court le duc d'Autriche est certain et immédiat !
— Je le jure !
— Sur ces reliques ?...
— Sur ces reliques... et l'évêque étendit la main droite sur le reliquaire.
— Il suffit, maintenant laissez-moi seule!...
L evêque paraissait indécis, mais Hedwige lui indiqua par un nouveau gesle qu'elle voulait être seule, et il se relira en saluant avec un respect apparent celle qu'il venait de traiter en ennemie et non comme sa souveraine...
Hedwige demeurée seule sentit son cœur
se briser sous le coup que venait de lui
porter cet homme de Dieu... sans cœur et
sans pitié ! Elle ne pouvait pleurer!... les
larmes l'étouffaient !... ses idées n'étaient pas en ordre... elle voulait s'arrêter à un
parti et rien ne lui semblait pouvoir détourner la mort sur la tête de Guillaume.
Mon Dieu ! mon Dieu ! inspirez-moi, disait la malheureuse enfant en priant avec ferveur...
Dans ce moment, on frappa doucement à la porte de l'appartement intérieur... c'était Thérèse qui demandait pourDimitri la permission d'être introduit.
— Ah ! s'écria Hedwige, c'est le ciel qui l'envoie !...
Le vieillard entra aussitôt dans l'oratoire ; sa contenance était abattue et sa physionomie vénérable toujours si calme paraissait en ce moment bouleversée.
— Qu'avez-vous /lui demanda la reine...
vous paraissez troublé.... quelque nouveau malheur me menace-t-il?. .
— Jagellon arrive... les barons du conseil les plus portés pour l'union Lithuanienne ont pensé que la présence du grand Duc ferait plus en un jour que toutes les
îahawiiirn qu'il pourrait envoyer... En (inséquence de cette résolution, ils ont écrit, et le grand -duc arrive à Cracovie...
Hedwige pâlit.
— Et... il arrive bientôt ?
Le vieillard inclina la tète sans répondre... il ne pouvait se résoudre à annoncer à Hedwigece qu'elle devait cependant savoir... la reine le comprit et lui dit :
J'ai la force de tout apprendre... quel jour arrive-t-il?...
— Demain!...
Hedwige tressaillit et dit avec un sourire amer.
— Le terme est court... on en laisse un plus long au criminel condamné à mort, pour exécuter la sentence ! ...
Dimitri s'approcha d'Hedwige, et prenant ses mains dans les siennes, il les pressa sur son cœur avec la tendresse d'un père...
— Ma souveraine, lui dit-il, avec une émotion qui venait d'une noble affection, ma souveraine, soyez vous-même dans cette circonstance ! ... soyez grande et cou-
tai rageuse, il l<* faut!... Hélas: vous ne savez pas tout!...
Hedwige le regarda !... le vieillard abaissa son œil sous celui plein de feu de la jeune fille.
— Vous me cachez quelque chose, Dimitri, lui dit-elle!... parlez!... vous savez quelque secret important relatif au duc d'Autriche!...
— 11 est vrai, répondit Dimitri surpris !
— Et... ce... secret... c'est... dites!...
Le vieillard continuait à se taire.
— Vous ne voulez pas me le dire? Eh bien, je le sais moi!... c'est que vos compatriotes veulent l'assassiner !...
Et la pauvre enfant retomba mourante sur son prie-Dieu!...
— Grand Dieu ! s'écria le grand trésorier en joignant les mains, qui a pu vous faire connaître ce terrible secret?
— L'homme qui sort d'ici.
— L'évêque de Cracovie?
— Oui.
Dimitri joignit ses mains dans un
grand étonnenient.
La reine se leva et fit plusieurs fois le tour de l'oratoire comme plongée dans de grandes pensées. Dimitri n'osait interrompre cette méditation qui semblait l'absorber.
— Je voudrais être seule, dit enfin Hedwigeàson vieil ami... dites-moi seulement avant de me quitter à quelle heure Jagellon doit entrer dans la ville ?
— Je crois que c'est demain vers l'heure de midi.
— Il suffit... Maintenant mon ami, promettez moi de veiller sur Guillaume jusqu'au moment ou vous recevrez un message de moi... avant deux heures vous serez délivré de votre parole... Me promettez-vous de veiller sur ses jours pour qu'il ne courre aucun danger?
— Je vous jure de l'avoir en ma garde comme mon fils !
La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec une émotion profonde, car il y avait en
elle en ce moment une expression étrange qui étonnait et touchait en même temps.
Lorsqu'il fut sorti de l'oratoire, Hedwige demeura long-temps plongée daus une rêverie profonde. Que devait-elle faire dans une circonstance aussi délicate?
Jagellon arrivait à Cracovie, mandé par les barons du conseil et non par elle ! Cette démarche des Polonais sans l'avoir con- >ultée lui donnait la mesure de ce qu'ils pouvaient tenter pour accomplir la vo lonté qui donnait dix millions de sujets de plus à la Pologne; la raison d'État parlait ici plus haut que celle de l'honneur et même de la religion, lledwigc le comprit
et recula devant les malheurs qu'elle prévoyait pour elle et pour Guillaume ! Comment les prévenir! comment neutraliser une volonté aussi forte en raisonnement que celle qui double la puissance d'une nation !
Hedwige prosternée devant sa sainte patronne pleurait et priait, et voyait les heures s'écouler sans qu'un rayon d'en haut vint l'éclairer dans l'obscurité du doute où elle était.
La journée était avancée ; déjà le soir était venu sans qu'IIedwige eut appelé même Thérèse auprès d'elle. Cette solitude
profonde convenait a létal de son esprit; il lui semblait qu'ainsi séparée du inonde, Dieu se communiquerait mieux à elle. A genoux devant l'image de sa patronne, elle lui demandait du secours en pleurant! et dans le cours de cette journée que de fois la malheureuse enfant répéta au milieu de ses prières et de ses larmes !...
— Et je n'ai pas encore seize ans !!...
Le soleil se couchait dans un ciel orageux, et ne donnait que dos rayons pales au travers des vitraux colorés de l'oratoire; Hedwige ouvrit une fenêtre qui donnait sur la campagne pour respirer librement un air plus frais. Penchée sur
le balcon crénelé, elle cherchait du soulagement et ne trouvait dans ses réflexions que de nouveaux sujets d'alarmes! Tout à coup une cloche a retenti près d'elle! c'est l'office du soir qu'on va célébrer dans la cathédrale \ Hedwige se lève et joignant les mains :
— Mon Dieu , dit-elle , regardez-moi en pitié et assistez-moi? Elle rentre dans son appartement , prend un voile et passant ensuite dans un appartement voisin, ellese trouve dans la travée royale qui avait vue
* La cathédrale de Cracovie touche au palais, qui v communique par une issue qui est eu effet dans l'ap parlement royal.
sur l'intérieur de la cathédrale et d'où les iois de Pologne pouvaient entendre l'ofliee
divin.
L'église était sombre et solitaire, quelques femmes agenouillées priaient isolément; le maître-autel était seul éclairé par plusieurs cierges, dent la clarté tremb'ante formait le prolongement des grandes ombres des piliers, qui commençaient à devenir massives. Cet ensemble avait une physionomie triste mais touchante, et devait parler à une âme pieuse comme celle d'Hedwige prosternée en suppliante devant le roi des rois: elle lui demandait de la guider dans cette route où elle se trou-
vait engagée, lui promet tan l de se soumettre à son ordre quel qu'il fut !
Tandis qu'elle priait , les prêtres achevaient l'office. Les cierges s'éteignirent et le peu d'assistans quitta l'église qui bientôt fut déserte. En se voyant ainsi seule avec Dieu dans sa demeure , Hedwige redoubla de ferveur. Tout à coup elle tressaille ! elle relève sa tête. Une voix a prononcé son nom ! cette voix n'a rien d'humain, elle appelle Hedwige S... elle l'appelle une seconde fois'.La jeune fille n'hésite pas, elle se lève . ouvre une porte donnant sur un escalier qui de l'appartement royal conduit à la cathédrale et se trouve bien-
loi au milieu de l'église, près d'une chapelle vers laquelle son sort semble l'avoir conduite.
Il y avait à cette époque dans la cathédrale de Cracovie, une chapelle consacrée a la dévotion spéciale du Sauveur. Un beau Christ était sur l'autel de cette chapelle où l'on venait prier et faire ses stations au temps de pâques; Hedwige avait aussi cette chapelle en grande vénération. En se trouvant ainsi près d'elle dans ce moment , elle tressaillit ! Cette voix, qui deux fois l'avait appelée, ne venait-elle pas de ce lieu saint!.. Hedwige se recueillit, puis elle entra dans la chapelle et se mit en prières...
Elle demanda à Dieu de lui révéler sa volonté... Devait-elle trahir la foi donnée, devant lui-même, par l'ordre d'un père?... devait-elle mépriser les menaces et demeurer fidèle à son fiancé?... elle supplia le Seigneur, dans celte heure d'angoisses, d'éclairer sa route et de lui tendre ia main !.. Alors, dit-elle, ô mon Dieu ! j'aurai le courage, si vous l'ordonnez, d'abandonner iavie et les joies, et quoique bien jeune encore de dire adieu au bonheur sans l'avoir connu.
Hedwige demeura ainsi prosternée pendant plusieurs heures. Ses femmes la trou-
W3 vèrenl immobile , les yeux fermés et paraissant prier avec une chaleureuse onction ; quelquefois ses yeux s'ouvraient et son regard allait interroger le Christ devant lequel elle priait ! Elle demeura dans cette attitude jusqu'à une heure assez avancée delà nuit, alors son visage prit une expression lumineusement belle.. Elle se leva , monta lentement les deux marches de marbre de l'autel de la chapelle et dit à haute voix :
— Vous l'ordonnez, ô mon Dieu! que votre volonté soit accomplie! Je vous obéirai !... j'épouserai le payen pour l'appeler à votre loi!... je renonce à Guil-
Jaunie !!... Ici, la voix de la jeune fille lin étouffée par les sanglots, elle tomba sans force sur ses genoux devant celte croix à laquel ! e tou tes les j oies de sa vie venaient d'être attachées de sa main! Guillaume!... Guillaume!... Répétait-elle avec déchirement. Adieu ! adieu pour toujours en ce monde!...
Elle pria encore ainsi quelques momens en pleurant... mais si son cœur était brisé, son âme était forte!., et elle se leva victorieuse de cette terre où la jeune iille venait de verser tant de larmes d'amour pour montrer ce que pouvait la femme dans toute sa vertu.
Jti renouvelle le serment que je viens de Taire, dit-elle, et c'est ainsi que je le consacre !
Elle détacha le voile qu'elle portait... il était de crêpe noir!... elle l'étendit sur le Christ qu'il couvrit en entier!...
Que la main qui lèvera ce voile soit maudite et desséchée! poursuivit-elle!...
sous ce voile, sont mes espérances anéanties, mortes à jamais... qu'il soit donc là comme le linceul qui les recouvre...
qu'il y demeure toujours! *
Ce fail est exact. Hedwige an momeiri où il lai f>ii
do
Elle saisit le voiie, le pressa sur sa bouche , sur son cœur, et éprouva une triste joie de le sentir trempé de ses lar mes.
— Adieu murmura - 1 - elle tout bas!
adieu. ..je ne prononcerai plus ton nom., mais il vivra dans mon cœur !...
À peine fut-elle rentrée dans son appar-
lut se décider pour Jageîlon ou le duc d'Autriche, demanda des lumières à Dieu pour la décider, quoiqu'elle aimât Guillaume et lui fût fiancée. Elle fut dans cette chapelle , et eut une vision dans laquelle elle reçut ordre de Dieu d'épouser Jagcllon , alors elle jeta son voile qui était noir, sur ce Crucifix, où on le voit encore aujourd'hui en 1857.
leinent, qu'elle envoya Albert chez Dimitri avec l'ordre de ramener le grand-trésorier avec lui. Le vieillard attendait un message de la reine: aussi Albert le trouvaî-il prêt à le suivre...
Dimitri de Goray, était un de ces hommes dont le cœur est sensible et bon, en iiiùme temps que leur âme est fortement trempée. La reine s'était fait connaître à lui sous des rapports tellement attachans, que son dévouement pour elle était entier, et le dévouement d'un tel ami, balançait les basses et lâches intrigues d'un parti peu honorable puisqu'il était obligé de conspirer dans l'ombre... Hedwige le sa-
vait, son œil avait jugé d'abord à son arri* vée quels étaient les serviteurs dont le trône devait être entouré. Sa jeune prudence de seize ans avait su les discerner, et Dimitri de Goray avait été un des premiers dans sa confiance. Il était donc naturel que dans cet instant critique et dangereux, elle prit conseil de cet homme en qui elle voyait , non-seulement un appui, mais un sauveur pour Guillaume ! car son pouvoir était au-dessus de celui de Dobeslas !...
Lorsque Dimitri entra dans la chambre de la reine, elle écrivait : ses traits ordinairement si beaux, étaient tellement altérés
par les secousses violentes qu'elle avait .prouvé depuis deux jours, qu'il demeura douloureusement surpris!... Hedwige ne parut pas s'apercevoir de son arrivée et continua d'écrire... quelquefois, elle s'arrêtait pour essuyer ses yeux, car elle pleurait, et souvent le vélin était mouillé!... Lorsqu'elle eut fini sa lettre, elle la relut en entier... alors ses pleurs redoublèrent et elle sanglotta avec déchirement...
— Mon Dieu ! mon Dieu ! vous qui l'avez ordonné, donnez-moi donc plus de lorce et plus de courage!...
Dimitri s'approcha d'elle !...
— Ah mon ami !... mon ami ! j'obéis à Dieu, mais j'en mourrai...
L'infortunée prophétisait !...
Le vieillard prit sa main et la pressa sur son cœur... cette main était passive et ne rendit plus la pression de l'amitié...
Son œil était fixe et son regard errait sans voir autour d'elle !
Dimilri fut effrayé de cet état.
— Ma souveraine , ma noble maîtresse!... revenez à vous! c'est moi, l)i-
niitri, votre vieux serviteur... celui que vous aimiez à appeler près de vous dans vos chagrins!... que vous nommiez votre père!...
— Mon père ! mon père! celui qui m'a donné cette couronne! cette couronne!...
Oh! combien elle me coûte!... quel prix j'ai donné pour ce cercle d'or... Guillaume! mon bien-aimé!... mon fiancé!...
Et dire que jamais !... jamais plus je ne le verrai!... O mon Dieu!... pitié! pitié!...
Et elle pleurait avec cette abondance de larmes que la jeunesse a pour ses premières douleurs... Celle qu'elle éprouvait, la
malheureuse enfant, était de cette nature qui d'abord ne reçoit aucune consolation.... la seule que reçoit le cœur est de voir pleurer un ami de votre peine. Dimitri le savait; il paria peu à la malheureuse affligée , mais il pleura; et les larmes du vieillard calmèrent le désespoir qui avait été rappelé par le nouvel adieu qu'elle venait d'écrire. Pendant longtemps il ne put connaitre l'étendue de son malheur... ce ne fut qu'en lisant la lettre qu'il se chargea de remettre à Guillaume, qu'il jugea de ce qu'elle devait souffrir.
i Pars, Guillaume, lui écrivait-elle, pars!
quitte ( iracovie, retourne à Budc auprès « de ma mère! là du moins tu parleras de « moi... tu reverras les lieux où si long- « temps nous lûmes heureux ensemble!...
« car maintenant, Guillaume, nous n'au- « rons plus de pareils souvenirs!... nous « ne devons plus nous revoir! ami. ..je dois « te quitter, renoncer à toi!... c'est la voit lonté de Dieu!... soumettons-nous sans « murmurer... ne m'accuses pas sur- * tout !... Au nom de notre amour qui « compte autant d'années que notre vie, « ne me soupçonnes pas. Je t'éloignes de « moi parce que je t'aime, Guillaume... « oui, parce que je t'aime... quelque jour « peut-être tu sauras ce que j'ai souffert
« pour prononcer notre séparation !...jus- « que là plains moi ! prie pour moi, comme « je prierai pour toi... nos deux voix « monteront ensemble au trône de Dieu... « là du moins, les médians ne nous sépa- « rerontplus...
« Adieu, crois en moi comme je crois € en toi!... Même sans nous voir, nous « nous retrouverons toujours par la pen- « sée. Notre amour a été offert en holoi causte sur l'autel du Seigneur notre « Dieu; mais il est un sanctuaire où son « souvenir sera religieusement conservé!
« Qu'il en soit de même pour toi, Guil- « laume,el le peu de jours que je passerai
1 55 « sur la terre, peut encore être heureux!..»
— Ainsi donc, vous êtes résolue, dit le grand-trésorier avec admiration ; car une telle force avec un tel amour lui parut sublime.
— Oui, Dieu a parlé, et j'ai du courber ma tête!... Je souffrirai, sans doute!... Mais les premières chrétiennes n'ont-elles pas souffert aussi pour confesser le nom de Jésus-Christ! !... Eh bien! je serai martyre par le cœur!...
Elle ne pleurait plus en pariant ainsi... Le désespoir avait fourni ses iarmes, et
l'abattement de la douleur lui avait succédé... Elle voyait maintenant devant elle cette suite de jours déshérités de joies de L'âme, de bonheur du cœur... Et quelquelois elle reculait en frissonnant devant ce tableau se déroulant devant elle à l'infini ! .. Mais elle se repentait ensuite de ses murmures !... C'est l'ordre de Dieu, disait l'infortunée !...
Elle chargea Dimilri de porter cette lettre à Guillaume, et de veiller à ce qu'il quittât Cracovie dans le jour même.
« Au nom de tout ce que je puis invoquer, au nom de moi-même, Guillaume,
aiouta-t-elle dans sa lettre, je te conjure de partir dans une heure '.... » Elle ajouta dans ses instructions verbales tout ce qu'elle avait omis dans sa lettre... Là , elle n'avait parlé que de leur amour!... Elle confia la lettre du pape à Dimitri. pour que Guillaume en prît connaissance ; il était pieux, et cette lecture devait, sinon le consoler, du moins donner une sorte de légitimité à sa douleur...
— Qu'il ne m'accuse pas, surtout! qu'il ne me soupçonne ni de faiblesse, ni de légèreté! Il m'a fallu, au contraire, bien de la force pour accomplir mon sacrifice !...
Le jour commençait à paraître ; on entendait déjà du mouvement dans le palais. Dimitri observa à la reine qu'il était temps qu'il allât trouver le prince , afin qu'il pût partir avant le moment qui serait trop affreux pour lui, pour que ses amis ne lui en épargnassent pas la douleur : la reine le comprit...
— Quelle heure ont-ils fixée?
— Midi.
— Allez donc, mon ami !... allez ! et que les saints vous protègent !..,
Demeurée seule , Hedwige se sentit mourir !... Etait - il donc vrai que cei homme, dont les pas s'entendaient encore, emportait dans ses mains le renoncement à tout le bonheur de sa vie?... Et elle l'entendait toujours !... il pouvait revenir... Deux fois elle se leva pour le rappeler, et deux lois une force invisible la replaça sur sa chaise...
— C'est la main de Dieu, dit-elle en s'inclinanl et se signant... Pardon, pardon, mon Dieu !...
EtDimitri poursuivit sa route...
Le matin de ce même jour, les barons du conseil demandèrent à être introduits chez la reine. Elle les reçut avec une contenance froidement convenable, et avec une dignité qui leur en imposa Il n'y avait plus rien en elle de
la jeune fille passionnée , s'oubliant dans l'excès de son délire jusqu'à jeter sa couronne loin d'elle!... Elle la portait alors avec une assurance qui rappelait la devise des rois lombards *...Sa pâleur, qui était extrême, ajoutait encore à l'austérité de son maintien , et semblait dire à ceux qui
* La devise «les rois Lombards était: Dio me la (liait guaia chi la tocca , « Dieu me l'a donnée , gare à uni la touche.»
avaient l'ait couler ses larmes : P^ous paierez cher les douleurs qne vous m'avez causées!... Dobeslas lui-même, le chef du parti lithuanien, cet homme qui, quelques heures avant, insultait une jeune fille en larmes, baissait maintenant les yeux devant une souveraine de seize ans !
— Mes seigneurs, dit Hedwige, avant qu'aucun des barons eût prononcé un mot pour lui annoncer l'arrivée de Jagellon, ce qui eût été une insolence qu'elle aurait été obligée de punir; mes seigueurs, le grand-duc de Lilhuanie a voulu nous surprendre, et j'apprends à l'instant qu'il doit arriver ce matin même !... Il ne
faut pas qu'il nous trouve en faute, malgré le peu de temps qui nous reste... Dimit ri , ajouta la reine en se tournant vers le grand-trésorier, qu'elle accueillit d'abord avec un sourire triste et doux, dans lequel se trouvait bien des pensées!
Dimitri , vous logerez le grand - duc dans votre palais , et vous veillerez avec Gniewosz à ce que tout autour de lui soit magnifique et royal... Une faut pas lui faire regretter les forêts de la Lithuanie...
Ce discours prononcé d'une voix grave, mais ferme et assurée , produisit un effet merveilleux qui n'était attendu ni par le parti lithuanien ni par celui de
la reine... Dobeslas murmura quelques mots qui expirèrent sur ses lèvres en ren- ( outrant < regard d'Iledwige !... Il y avait une telle expression de mépris et de haine, que le castellan abaissa sa paupière sous le glaive de feu qui partit de l'œil de la fiancée de Guillaume !...
— Assassin !... murmura-t-elle à son tour!... Et se tournant vers les autres Castellans et les seigneurs du parti lithuanien, elle leur parla avec fermeté, et avec cette dignité, toujours convenable dans un souverain , mais admirable dans une femme, surtout quand elle est belle, qu'elle n'a que seize ans, et qu'elle porte une couronne.
— Que tout soit donc cenvenablement ordonné, dit Hedwige en se retirant dans son appartement intérieur... Et elle laissa la députation , confondue de trouver une souveraine là où , d'après ce qu'ils avaient vu deux jours auparavant, ils devaient s'atdre à voir une jeune fille insensée.
— A présent, dit-elle en rentrant dans son oratoire et se laissant tomber au pied de la croix , à présent le sacrifice est consommé... Mon Dieu!... force et courage ! et je vous servirai !
Elle s'agenouilla et pria !...
Quelques heures après, les murs de
Cracovie retentissaient du bruit des insiruuiciis guerriers de la troupe de Jagellon... et lui-même faisait son entrée sur un magnifique cheval lartare d'un noir de geai, dont le harnachement étincelait de pierreries. Le grand-duc de Lithuanie était vêtu simplement, mais sans affectation. Il était bien; sa figure était seulement un peu longue, mais ses traits étaient agréables, quoique sérieux... Jagellon marcha lentement depuis la porte de la ville j usqu'au palais de la reine, où le grand-duc voulut aller directement pour lui rendre hommage sans prendre aucun repos... Le peuple était dans l'ivresse , et la manifestait par des cris de joie qui parvenaient aux oreilles
d'Hedwige, et jetaient dans son cœur une nouvelle douleur... Il lui semblait entendre le chant des funérailles de Guillaume.
— Ah! se disait-elle, c'est ainsi qu'ils auraient accueilli Guillaume, s'il eût été leur roi!!...
Et son cœur battait violemment à la pensée de l'entrevue dont le moment approchait !...
Le cortège de Jagellon était magnifique; il se composait des grands seigneurs lithuaniens qui consentaient à recevoir le
baptême en même temps que leur prince.
C'est avec cette noble suite qu'il arriva an pied du perron royal du château. Là, il fut reçu par Gniewosz, vice-chambellan, qui le conduisit avec Dobeslas, castellan de Cracovie, jusqu'à la salle du trime, où l'attendait Hedwige, magnifiquement parée et entourée d'une foule nombreuse de jeunes et jolies femmes qui composaient sa cour, telle que devait l'être celle d'une souveraine âgée de seize ans, et l'une des plus belles personnes elle-même de son temps.
Lorsqu'elle se leva de son trône et descendit deux marches pour aller au-devant
du grand-duc, il demeura comme éperdu devant cette vision d'une céleste créature, comme jamais ses rêves ne lui en avaient offert le modèle!... Il ne retrouvait même plus l'original du portrait informe qui lui avait été montré!... Ce qu'il voyait, ce qui était devant lui, ce n'était pas une femme, c'était un ange parfait dans toutes ses beautés!... Jagellon voulut parler, sa langue fut muette... et il ne put que tomber à genoux , prêtant ainsi foi et hommage à celle qu'il venait demander pour épouse !...*
* On sait qu'à cette époque les peuples du nord étaient les maîtres absolus de leurs femmes.
Hedwige le reçut avec une dignité gracieuse qui acheva de le subjuguer ; il renouvela toutes les offres faites par son frère, en y ajoutant tout ce qui pouvait les faire agréer d'Hedwige. Comme il s'inclinait sur la main qu'elle lui tendait pour le relever, il lui dit à voix basse :
— Puis-je espérer, madame?
— Je vous ai reçu , monseigneur, répondit Hedwige à haute voix et avec une dignité froidequi contrastait avec son frais et gracieux visage.
Le grand-duc la regarda avec étonne-
ment... Celte bouche rosée semblait n'être laite que pour des sourires d'amour, et non pour de graves paroles.
La journée fut remplie par des jeux et un grand souper d'étiquette, où la reine mangea seule sous le dais, ayant le grandduc à sa droite, et les frères de Jagellon un peu au-dessous des deux souverains.
Hedwige était rayonnante de beauté.
« Ses habits, dans cette journée , dit « un chroniqueur, étaient d'une magnifi - « cence merveilleuse; sa robe, faite de « drap d'or , était brodée en perles * d'Orient, et en belles pierreries fines
i imitant des ileurs et des fruits ! Sur sa « tête était un voile , présent du roi de « Perse , dont le tissu presque aérien , « brodé d'or, ressemblait à une auréole en- « tourant son gracieux visage... Ainsi pa- « rée , ayant sur la tête sa couronne de <i reine , toute brillante de diamans et de « rubis, Hedwige semblait la vierge sainte, « ayant quitté une fête du paradis pour « venir au milieu d'un de ses peuples < i (référés.
■c La salle du festin était aussi d'une « grande magnificence, et la table était « royalement servie ; au milieu était « une grande pièce d'argenterie repré-
« sentant un vaisseau ayant un mât, sur « le haut duquel on voyait une sainte
« Hedwige parfaitement imitée Dans
« une partie du vaisseau étaient plu- « sieurs oiseaux vivans qui chantaient *, « tandis qu'au-dessous du vaisseau était « une mer dans laquelle nageaient des & poissons dorés; aux deux bouts de la « table étaient deux paons, ayant tous « deux leur queue aux brillantes couleurs, « tandis qu'à leur col ils portaient un a écusson aux armes de la reine... On y
* Il est à croire que le vaisseau était destiné à rem placer ce que nous appelons ici un surtout, quant aux inities objets ils sont parfaitement bien décrits dans une foule d'ouvrages.
« voyait aussi le pâté de venaison si estimé t des gourmands de cette époque... la hure « tatouée et les entremets, friandises rec cherchées qui ne se voyaient alors que
< sur la tabledesgrands.. . Derrière lareine, « à portée de sesofficiers, on voyait un beau « dressoir, tout chargé de riche vaisselle « d'or et d'argent , bellement ciselée. A côté « du dressoir était le banc des musiciens, « qui jouaient au nombre de douze, les « uns de la flûte, les autres de la harpe, « ceux-ci du hautbois, tandis que deux
< jeunes filles chantaient quelques noëls « en l'honneur de Notre - Dame. Cette « riche et belle salle, ainsi que la table « du banquet, étaient éclairées avec des
« torches de cire colorées , les unes en « blanc, les autres en beau vermillon. Sur «. la table étaient quatre grands cierges a en cire blanche, enjolivés de canetilles « et peintures. Sur les murs de la salle «t était une tapisserie en or et soie, repré- « sentant des sujets de chasse et de fau- <r connerie. Les sièges étaient couverts de « riches coussins à la mode orientale, et « devant Je fauteuil élevé de la reine était « placé un marche-pied en ébène et en « ivoire , incrusté en argent , et d'un tra- « vail précieux. La partie inférieure de la « muraille était couverte d'un de ces cuirs « jaunes imprimés en or, production éga- « lement flamande , et qu'à cette époque
<>ii m trouvait que dans les palais ou « chez les premiers du pays... Telle riait . " ainsi que je viens de la décrire , la salle « du banquet dans le palais de Cracovie, a le 12 février 1582, jour de l'arrivée du* « premier des Jagellons dans la capitale « de la Pologne. »
Le banquet fut long; le couvre-feu était déjà sonné lorsque Hedwige donna, en se levant, le signal de la retraite. Jagellon la quitta éperdu d'amour et résolu à tous les sacrifices pour obtenir, non pas la couronne de Pologne, mais celle qui la portait.
En rentrant dans son appartement in-
térieur, Hedwige fut heureuse de se retrouver seule, et surtout de déposer cette couronne dont le poids faisait non-seulement pencher sa tête , mais qu'elle achetait si cher le droit de porter!.... En la soulevant de sa faible main, elle se dedemandait si elle valait le sacrifice de toute sa vie de bonheur !.. Mais ce n'est pas à elle que je me suis sacrifiée , mon Dieu ! vous le savez !...
Hedwige venait de quitter sa lourde et magnifique robe pour en revêtir une toute blanche; et déjà plus libre elle livrait sa tête à ses femmes afin qu'elles nattassent ses cheveux pour la nuit, lorsque Thérèse
vint lui annoncer un marchand de Bude qui, passant par Cracovie , s'était chargé d'une lettre de la reine de Hongrie pour la reine, et demandait à la remettre luimême et sans témoin , ayant à s'acquitter d'un message important.
— Je ne puis le voir à cette heure , dit Hedwige, qu'il vienne demain.
Thérèse revint avec la réponse que le marchand quittait Bude au point du jour et ne pouvait remettre son départ...
Hedwige hésita un moment.
Qu'il entre, dit-elle enfin... mais demeure, ajouta-elle en s'adressant a Thérèse, et fais sortir tout le monde.
Thérèse renvoya tout le service de la chambre et introduisit le marchand de Bucîe ; il portait une de ces capes brunes qui faisaient l'habillement de la classe bourgeoise à cette époque; son bonnet garni d'une fourrure très épaisse lui cachait presque entièrement le visage, mais comme tous les voyageurs en portaientun semblable, Hedwige n'y fit aucune attention... à peine même si elle ie regarda.
— Y a-l-il long-temps que vous avez quitté Bude, lui demanda-t-elle?
M:iis avant qu'elle n'eut fini sa phrase , l'homme avait jeté sa cape et son bonnet , et il était à ses pieds qu'il embrassait en les mouillant de larmes !
Guillaume ! s'écria Hedwige> et oubliant ses vœux et ses promesses , elle s'abandonna d'abord à la joie d'un pre- . mier moment de retour!... elle serrait son amant dans ses bras, le couvrait à son tour de baisers et de larmes, et ne pouvait que sourire à cet ami tant aimé ! à cet être qui était sa vie!... Mais ce fut cet amour même qui la rappela au sentiment de la position de tous deux.
— Ah! malheureux, qu'as-lu fait, s'écria-t-elle enfin!..
— Mon devoir ! répondit Guillaume , n'était-ce donc pas celui de mon cœur de te voir encore une fois !... de te demander une dernière fois à toi-même si c'est sans retour que tu as brisé nos liens?...
Hedwigeî... mon amie! ma fiancée, ce n'est pas de ton cœur qu'est sortie cette volonté qui nous sépare?... Regarde-moi!., dis-moi si tu peux soutenir mon regard, lorsque je te demande compte de notre bonheur à tous deux !... Ah ! tu pleures !.. Je le savais bien moi, que tu souffrirais aussi! eh bien, pourquoi souffrir?... laisse
lu couronne à cet homme, viens avec moi. Je ne le ferai pas reine , mais nous serons heureux.
Et le jeune homme brûlait de ses larmes et de ses baisers les mains de lu malheureuse enfant, dont le cœur se brisait lentement au sonde cette voix aimée et dont le timbre avait suffi pour agiter son sang et le faire courir plus vite dans ses veines! En voyant l'agitation de son sein, en recueillant les regards d'amour qui s'échappent en traits de flamme de ses yeux pour se fondre en lui , ïe jeune homme voit qu'il est toujours aimé et il n'est plus malheureux Il pleure, mais
de bonheur ; il ne peut croire qu'Hedwige soit ainsi cruelle à elle-même...
— Viens, lui dit-il , quitte la Pologne , viens avec moi , tu suivras ton époux !... quelle voix s'élèverait pour nous arrêter?...
— Ah! tu me fais trembler en parlant ainsi , dit Hedwige pâlissant à la seule pensée qu'on peut savoir seulement que Guillaume est à CracovieL. ne parle pas si haut ! grand Dieu, les murailles ici peuvent nous trahir !... et alors ! ...
Sa teneur lui montre en un moment
les dangers qui entouraient le duc d'Autriche si les barons du parti lithuanien apprenaient qu'il n'est pas sorti de Cracovie... les paroles de l'évêque ! celles de Dimilri reviennent a sa mémoire et lui causent une terreur inquiète qui trouble sa raison... elle conjure Guillaume de la quitter et de partir... de quitter Gracovie surtout !... elle le supplie avec larmes de ne pas prolonger une entrevue pénible pour tous deux!...
— Ainsi donc ma vue te fait mal, lui dit Guillaume avec amertume et les yeux pleins de larmes... car en ce moment l'homme fort et ferme dans sa volonté ,
n'était plus qu'un enfant vulnérable aux coups de toutes les douleurs!... Nous en sommes arrivés à ce point que la vue de l'un est pénible à l'autre!... Hedwige !... pour qu'une parole aussi cruelle soit sortie de ta bouche, il faut qu'elle soit venue de ton cœur !... si cela est... tu ne m'aimes plus, Hedwige !... adieu...
— Ah! s'écria-t-elle en se jetant audevant de Guillaume , je ne veux pas que tu me quittes avec une telle pensée ! Moi ne plus t'aimer !... ne plus t'aimer, Guillaume!!...
Et la séduisante créature le pressait
dans ses bras en attachant sur les siens ses yeux remplis d'amour et voilés de larmes, mais plus éloquens que toutes les paroles qu'elle pouvait lui répéter.
Si je ne t'aimais pas, Guillaume, repritelle, je n'aurais pas renoncé à toi !... Il y a un mystère terrible dans notre destinée... mais il n'est pas dans notre amour ! Je t'aime comme je t'aimais,... ne m'accuse pas. Je te l'ai dit dans la lettre que je t'ai écrite hier. Je renonce à toi parce que je t'aime. Je ne veux pas attirer la colère de Dieu sur ta tête.
Dans ce moment des voix se firent en-
îendre dans le jardin au bas de la fenêtre.. C'était la voix de Dobeslas qui faisait luimême la première ronde de nuit... Hedwige frissonna!...
— Ecoute Guillaume, dit-elle d'une voix tremblante , il faut que tu partes... il le faut absolument... et surtout quitte Cracovie avant le jour... me le promets-tu ?
Guillaume la regarda sans lui répondre... il était pâle et tremblant d'une émotion subite qui venait de le frapper... U tint long-temps ses yeux attachés sur Hedwige , puis il lui dit lentement :
— Hedwige, non -seulement vous ne m'aimez plus, mais vous en aimez un
autre !
Hedwige leva ses yeux au ciel en joignant ses mains , et dit seulement :
— Pardonnez - lui de me soupçonner, mon Dieu !...
— Ah ! secria Guillaume, si je me prive de ma dernière, de ma seule consolation... c'est que je souffre au point de douter de toi... Mais je te juge d'après mon cœur ; et moi, Hedwige, jamais je n'aurais re-
nonce à loi quand la voix de Dieu même me l'aurait ordonné !...
— Même pour sauver ma vie!...
Guillaume la regarda avec étonnement...
Il ignorait entièrement les complots formés contre lui. Brave et même téméraire, il aurait vouluen connaître les auteurs pour les punir, et lui-même aurait alors amené la catastrophe qu'on voulait éviter; ce qu'Hedwige espérait en accomplissant la volonté du pape, et en suivant l'inspiration que Dieu lui avait envoyée dans la chapelle du Christ!... Elle ne répondit donc rien à Guillaume à cet égard, et lui
renouvela seulement la prière instante de quitter Cracovie ; mais son beau visage était si changé... ses traits , bouleversés par une douleur déchirante , offraient tellement l'image du désespoir, que Guillaume comprit qu' Hedwige devait avoir une raison bien puissante pour agir comme elle le faisait; il vit encore une fois, dans cette entrevue , combien il était aimé !... Cette conviction arrivait à son cœur par toutes ses puissances de sentir et d'aimer !... Mais en même temps, il sentait aussi ce cœur se briser, sous cette pensée qu'il voyait Hedwige pour la dernière fois... Il s'approcha d'elle, prit sa main , voulut parler... et ne put que la
saisir tout-à-coup dans ses bras avec la force et le délire du désespoir... La jeune fille , trop faible pour lutter aussi longtemps contre son amour et celui de son amant, ne résista pas, et se laissant aller à lui , reçut ses innocentes caresses avec l'abandon de l'amour pur et d'une confiance entière en cet amour... Dans ce moment, où elle prouvait à Guillaume combien elle l'aimait, elle crut qu'en effet, comme il le disait, ils pouvaient s'aimer et pourtant obéir à cette loi politique qui les séparait... la tête appuyée sur la poitrine de son ami, Hedwige pleurait, tandis qu'il baisait ses cheveux, son iront, et ses joues pâles.... ils sentaient qu'il y avait un bon-
heur qui pouvait eu effet exister pour eux, en dépit du sort qui élevait une barrière entre leurs deux destinées... Il y avait un mystère profond de la puissance de l'âme dans ces jouissances infinies, données et reçues par deux êtres jeunes, beaux et aimant d'un amour passionné, et qui, cependant, pouvaient défier les anges dans la pureté de leur bonheur!... Dans de tels instans, Dieu laisse tomber sur ses créatures privilégiées un regard de bonté qui les rapproche de lui !... malheur à celui dont les lèvres souriront de pitié à cette croyance, peut-être imaginaire!... par quelle certitude la remplacerait-il ! ...
Les moments s'écoulaient cependant, et Guillaume ne pouvait s'arracher des bras d'Hedwige!... Elle était aussi sans force pour prononcer le mot d'adieu!..
Ce fut Thérèse qui , la première, osa rappeler à sa maîtresse le danger de leur position. Elle leva la lourde draperie de velours qui cachait la fenêtre , et la reine put voir au travers des petits vitraux une large bande pourprée qui bordait l'horizon de la plaine de Cracovie et annonçait le jour.. Hedwige tressaillit!...
— Il faut- partir, mon ami!... partir! nous quitter!... 0 Guilllaume !... Guillaume plains-moi et aime-moi toujours !
Et se jetant d'elle-même dans ses bras
avec abandon , elle le pressa fortement contre son cœur déchiré. Ce qu'elle souffrait était affreux ! Si cette heure d'agonie s'était prolongée, elle excédait ses forces; il souffrait bien aussi lui !... sa poitrine gonflée de sanglots ne pouvait contenir les battemens précipités de son cœur!...
— Adieu , dit-il enfin !... tu le veux ! je pars !... si je demeurais encore, il me faudrait mourir... ou rester. Adieu, toi que je regarde toujours comme mon bien et comme ma fiancée... comme ma femme enfin... Hedwige!... Hedwige!!...
telle souleva sa tête et murmura un
adieu'...
— Hedwige , encore une fois, ne me
repousse pas!... il en est temps encore !... parle!...
Elle remua doncement la tête en disant d'une voix étouffée par les larmes :
— Je ne le puis !
11 l'embrassa alors dans unej: dernière étreinte, et s'arrachant de ses bras , il s'élança hors de la chambre en poussant un gémissement qui fût retentir dans l'âme
déchirée d'iledwige, comme un cri de
morl
Lorsqu'il fut parti, elle crut qu'une vision terrible lui avait été envoyée!... Elle se souleva avec peine et regarda autour d'elle... elle était seule!... Thérèse avait accompagné le prince jusqu'au lieu où l'attendait Gniewosz.... Le premier rayon du jour éclairait d'une lueur pâle la chambreoù se trouvait Hedwige: c'élaitcellequi précédait la sienne, et où l'avait entraîné
Guillaume en lui disant adieu! Elle
pressa son front brûlant de sa main pour
rappeler ses idées elle frissonnait , la
malheureuse enfant , à la seule pensée de
savoir Guillaume sous le poignard de ces hommes dont les projets ambitieux trouvaient un obstacle puissant dans la vie du fiancé de leur souveraine!... Us la voulaient libre!... le moyen en était facile au crime !... Hedwige reculait devant l'image que lui offrait la réunion de ses craintes avec les terribles paroles de levêque!... A cette époque , un pouvoir invisible régnait autour des demeures royales comme il dominait letoîtdes chaumières!... Les souverains eux-mêmes ne pouvaient que fléchir le genou devant cette justice terrible et mystérieuse dont le nom seul causait l'épouvante de tout une cité , mais non le décliner !... Les francs-juges enfin
jugeaient toutes les causes... et celles qui échappaient à la loi, soit par le rangdes coupables ou la nature de la cause elle-même, étaient évoquées devant le tribunal secret!
L'évêque avait une seule fois prononcé ce mot magique ! et il avait été retentir au cœur d'Hedwige, comme l'eut fait une cloche mortuaire... Il lui semblait toujours que les trois coups étaient frappés, et qu'on la citait avec Guillaume pour leur demander compte à tous deux de cet amour qui privait l'Église de tout un
peuple ramené à sa croyance Cette
crainte produisait des vertiges dans l'esprit terrifié de la jeune fille, dont l'amour
était la vie!... Elle savait que Dobeslas était affilié au grand tribunal de Westphalie, et qu'il présidait celui qui était établi dans une partie de la Pologne- Comment lutter contre un tel pouvoir !
comment réclamer contre une justice qui frappait au soleil pour exécuter une sentence rendue dans l'ombre !... Comment signaler une main qui ne frappait qu'au nom de Dieu!...
Hedwige était insensée de douleur devant de telles pensées!... Etait-ce bien Guillaume qui, bravant son ordre et ses prières était demeuré dans la même ville que le rival que lui préféraient les chefs de
la noblesse polonaise!... niais il était perdu!... Hedwige errait dans cette chambre, appelant pour la rassurer les seuls amis qui pouvaient lui répondre; mais elle était seule !... seule!... à cette heure... Que taisait-elle ainsi à peine vêtue, ses cheveux épars, dans un lieu presque inconnu pour elle !... Était-il donc vrai que Guillaume était là... auprès d'elle, il n'y avait que peu d'instans!... mais non c'était une vision... un songe... une apparition fantastique produite par le mauvais esprit... c'était tout enfin, hors la réalité... car si en effet Guillaume est dans Gracovie... on l'immolait à Jagellon!...
Cependant le jour commençait à paraître et la chambre s'éclairait...En marchant avec agitation, Hedwige s'embarrassa dans quelque chose qu'elle ramassa : c'était un mouchoir... il était brodé... Elle le regarde et pousse un cri en tombant à genoux, et demandant à Dieu secours et pitié!... le mouchoir était brodé aux armes d'Autriche!...
Ainsi donc Guillaume était encore auprès d*elle !... les scènes de la nuit n'étaient pas un songe!... il était là près d'elle!... mais aussi près de la mort!... Elle demeure long-temps à genoux , elle prie ; et en
priant, elle baise ce mouchoir et le mouille de ses larmes. C'est avec lui qu'elle essuie les dernières que l'amour doit lui faire répandre sans crime!... Quand le jour est tout-à-fait venu, elle se lève de la pierre sur laquelle elle priait et mande auprès d'elle les deux hommes qui connaissent sans mystère sa véritable position; l'un est Dimitri , grand- trésorier de Pologne, l'autre Dobeslas, castellan de Cracovie.
— Castellan, dit-elle à Dobeslas , j'épouse le grand-duc de Lithuanie... sans rendre aucun compte des motifs qui m'ont déterminéeàcettealliance,jemetsunecondition expresse à l'exécution de ce projet...
Le duc d'Autriche est encore sur le territoire de Pologne. Je vous rends responsable du moindre accident qui pourral'atteindre en dehors des chances de la vie... Je sais qu'il est encore près de Craoovie, s'il n'y est même encore. Vous voyez que j'en agis avec confiance et noblement avec vous; faites de même et que mes ordres soient exécutés avec l'exactitude que réclame un sujet aussi important. Le grand-duc sera prévenu dès le matin qu'il est roi de Pologne...Fasse le ciel qu'il nous soit, à vous, un bon maître, à moi, un bon seigneur!... allez.
Mon ami, mon père... dit lledwige à
Dmiitri, lorsqu'ils furent seuls... avec vous je puis pleurer et je pleure!... et pourtant je ne voulais plus pleurer!...
mais les larmes m'étouffent ! et ce mouchoir en est trempé!... Prenez-le, portezle à son maître, qu'il le garde comme le dernier gage d'un amour aussi malheureux qu'il était profond!... mais qu'il parte! au nom du ciel qu'il s'éloigne?
Veut-il donc demeurer pour voir la cérémonie de ce funeste mariage... Mon ami, vous qui savez comme moi le danger qu'il court ici, * parlez lui... qu'il parte,
* Il est positivement vrai que Guillaume rentra dans Cracovie , déguisé en marchand et qu'il courut danger de la vie. On fit même plusieurs tentatives pour l'as-
et qu'il compte que jamais son souvenir ne périra en moi... aujourd'hui je puis parler ainsi, demain ce serait un crime!..* Dites-lui que jamais il n'aura une amie plus dévouée que moi...il perd uneamante, une femme. 11 trouve une sœur! dites-lui, répétez-lui ces douces paroles, mon ami... Je connais Guillaume, il entendra ce langage, il le comprendra avec son âme, la plus parfaite qui soit jamais sortie des mains de Dieu!...
sassiner. Il courait un double danger parce qu'il avait confié d'immenses trésors à Gniewosz , qui au reste ne es lui rendit jamais. Le motif de son salut entra pour beaucoup dans la résolution d'Hedwige.
(duclosz , suyil.ovski).
Et maintenant dit la malheureuse entant lorsqu'elle fut seule, maintenant mon Dieu, soyez moi favorable et assistezmoi!...
Le matin même Jagellon fut prévenu que la reine agréait sa recherche, et qu'elle consentait à l'épouser. Il vint luimême la remercier après s'être fait précéder par les plus magnifiques présens..; Lorsqu'il aborda Hedwige, il mit un genou en terre et lui parla comme le dernier sujet de son royaume'.... Il semblait à l'entendre qu'il n'était en effet que l'esclave de cette belle et jeune souveraine qui recevait les hommagesdes plus grands princes
sinon avec dédain, au moins avec indifférence.
— Je garderai toute ma vie le souvenir de la préférence que vous m'avez accordée madame, dit Jagellon à Hedwige, et je me croirais un homme déloyal si je ne la payais par tout ce que je puis donner de bonheur à ma compagne.
— Vous vous trompez monseigneur, répondit Hedwige, je ne vous ai pas préféré. J'ignore ce qu'on a pu vous dire : moi je vous dis la vérité: si j'eusse été appelée à choisir, vous n'auriez pas été l'objet de ma préférence, eussiez-vous été le plus
puissant, le plus graud, le plus beau des princes de la terre. Jetais fiancée, mon seigneur, je letais du jour de ma naissance avec le duc d'Autriche, âgé de quatre ans seulement plus que moi... nous nous sommes aimés, parce que notre amour était sanctionné par l'Église et la volonté de nos pères!... Je croyais, il y a deux jours encore, que rien n'était changé dans ma vie! Dieu qui tient dans sa main les cœurs des hommes et fixe la destinée des rois m'a commandé de suivre une autre route, dans laquelle je dois marcher avec vous pour vous enseigner le chemin . J'ai sans murmurer, reprit mon bourdon de pèlerine et recommencé un autre
voyage... On m'a parlé d'intérêts trop sacrés, trop importans pour que j'hésitasse un moment à suivre le parti que j'ai pris. Voilà monseigneur la cause véritable de ma détermination. Je vous tromperais si je vous en donnais d'autre motif... et vous ne me croiriez pas, j'aurais la honte d'un mensonge sans en recueillir le fruit.. . Cependant je dois vous dire que la renommée de vos grandes qualités a beaucoup influé sur le parti que je prends; votre haute réputation de sagesse et de vertu, votre naissance , tout ce qu'on proclame de grand et de noble dans votre manière de gouverner des peuples encore sauvages, tout m'a donné la volonté de vous
radie le bouheur que vous avez quitté pour venir me chercher , moi , jeune fille étrangère à vos coutumes , à votre religion, à votre vie intérieure. Croyez , monseigneur, que cette conduite m'impose des devoirs que je saurai remplir, mais j'ai voulu vous ouvrir un cœur, qui ne sait pas feindre et vous dévoiler l'intérieur d'une pensée que désormais vous pourrez interroger... Voilà, monseigneur, ce que devait vous dire celle qui va devenir votre compagne. Si après ce noble aveu vous lui conservez la même affection , voilà ma main; elle sera à vous le jour où vous saluerez la croix. Liemowitz et Ladislas avaient, m'at-on dit, des prétentions à la couronne de
Pologne... et pour les appuyer, ils sollicitent ma main.... Voilà, monseigneur, les hommes auxquels je vous ai préféré.... et pourtant vous n'êtes pas encore chrétien et tous deux sont catholiques et de la communion romaine... peut-être nous serontils ennemis !.. C'est à vous maintenant, monseigneur , à défendre la Pologne des prétentions qui tendraient à l'affaiblir!... Une fois son roi , vous vous devez à elle et devez la regarder comme une sœur de la Lithuanie.
En écoutant ce long discours , calme , raisonné, le grand duc fut frappé d'un étonne.nent plus profond qu'on ne peut
le rendre! Était-ce bien cette jeune lille pâle et frêle, a peine sortie de l'enfance , dont le front blanc et poli souffre à porter même une couronne de fleurs, tant sa nature est délicate ! Est-ce bien cette bouche rosée dont les lèvres gracieusemen t courbées ne paraissent faites que pour sourire , qui vient de prononcer ces paroles graves et d'un sens d'autant plus profond , qu'elles traitent un sujet sérieux , qui louche la destinée de deux êtres qui , désormais , vivront ensemble toute leur vie , et l'un d'eux n'a pas seize ans!... Jagellon comprit sur l'heure le prix du trésor qu'il allait acquérir; il lui répondit comme il devait le
faire et lui jura que le bonheur de sa vie serait l'étude de toute la sienne!... Hedwige sourit tristement ; elle ne demandait plus le bonheur! elle l'avait enseveli sous le linceul étendu sur le Christ de la chapelle!... Là était le bonheur de sa vie! là étaient à jamais tout ce qui avait fait battre son cœur
Le lendemain *de ce même jour, Jagellon reçut le baptême des mains de l'archevêque de Gniesen , et immédiatement
* 44 février 1582... Duglosz— Niemcewitz — Stryikowski ; et pour une infinité de détails historiques, voir la Notice sur Hedwigc , par M. de Montalembert. dans l'université catholique ; 6' livraison.
i|>ivs,au même autel, qui venait de le recevoir parmi les chrétiens , il épousa Hedwige !... Au moment de prononcer le mot qui devait la lier à jamais, ses yeux se tournèrent vers la chapelle où le voile noir couvrait le corps du Sauveur!... Un soupir étouffé retomba sur son cœur déjà rempli d'amertume ! Maintenant elle pouvait bien souffrir... mais la plainte était un crime !... Ainsi donc toujours en face d'une souffrance et ne pouvant plus lui répondre que par un sourire ; car les larmes sont défendues à une doa-
* Guillaume au désespoir, quitta Cracovie et ne se maria qu'après la mort d'Hedwige , se regardant comme son mari. Il épousa Jeanne deNapIes, et mourut jeune.
leur adultère. Pauvre Hedwige !... et elle n'avait pas seize ans !
Trois jours après le mariage, Jagellon fut couronné comme roi de Pologne , en présence d'Hedwige, avec une pompe toute asiatique dont au reste le nord de l'Europe avait plus de connaissance que nous , maigré les rapports fréquens que les croisades avaient établis avec l'Orient. Tous les grands seigneurs vassaux de Jagellon reçurent le baptême, et en peu de temps la Lilbuanie devint chrétienne !... La sainte martyre recevait au moins sa récompense!!...
Hwiwige, femme de Jagellon qui,en devenant clirétien prit le nom de Ladislas II, parut avoir oublié ce qui avait rempli sa vie de jeune fille et formé les espérances de toute sa vie ; entièrement livrée aux soins du gouvernement , elle fut pour la Pologne une de ces souveraines dont le
ciel trop avare ne fait que bien rarement don à un royaume. Aussi bonne que belle et gracieuse, elle avait cette supériorité qu-ifait aimer letre supérieur sans l'envier. Les Polonais l'adoraient ! Ladislas , plus fait que tout autre pour l'apprécier, admirait chaque jour cette femme qui lui révélait à chaque action de sa vie, une vertu, une grâce et une qualité. La Pologne déchirée par des factions qui ne pouvaient ni s'accorder, ni sedetruire,la Pologne offrait le spectacle d'un continuel combat dont les résultats étaient de couvrir de cadavres les champs non cultivés des plus belles provinces du royaume.
Hedwige, peu de temps après son ma-
riage , lût avec le roi dans la grande Pologne, où le foyer des troubles était surtout alimenté par les prêtres et les nobles qui se déchiraient entr'eux. La popularité dont jouissait lledwige, sa bonté, sa douceur, sa beauté merveilleuse qui parlait à tous les yeux , mêmes les plus sauvages, tout contribua à calmer les dissentions qui déchiraient cette partie du royaume. Et comment la voix de cet ange aurait-elle été méconnue, lorsqu'il sortait de sa bouche des paroles telles que celle qu'elle dit à Gniesen*. La cour venait d'y arriver... on avait imposé les paysans des environs à
* Chef-lieu d'un archevêché , et alors une grande ville de Pologne.
une somme d'argent très forte pour l'entrelien particulier de la reine ; ils n'avaient que leursbestiaux;onlesleurprit,et les mal heureux furent réduits à la plus entière misère. Ils avaient entendu louer leur belle jeune reine; ils furent devant son palais, à Gniesen, et l'un d'eux osa élever une voix suppliante pour demander pitié , car alors le mot justice n'était prononcé qu'en tremblant par le pauvre! Hedwige en entendant ces cris , en voyant ces larmes , fut émue de pitié et ordonna que les bestiaux fussent rendus sur-le-champ aux paysans, ajoutant une somme d'argent de son épargne pour les payer de leur temps perdu et de leurs peines. Hedwige fit en mémo
temps lever l'interdit que le chapitre de (îniescn avait déjà lancé pour châtier les malheureux de la hardiesse qu'ils avaient eu de venir se plaindre à la reine !
Entouré des femmes, des enfans de ces infortunés qui la bénissaient, elle souriait doucement aces bénédictions partant du cœur... Remarquant sur plusieurs visages l'altération produite par la fatigue et le malheur, qui avait pesé sur eux pendant plusieurs jours... elle s'écria: Ah! sans doute , les bestiaux leur sont rendus , mais qui leur paiera leurs larmes!...
La médiation d'une créature si parfai-
tement bonne , ne fut jamais vainement employée. Grâce à elle laPologne fut bientôt entièrement pacifiée. Ce fut alors que le roi, fier de son bonheur, vain du titre de mari d'Hedwige, plus que de celui du roi de Pologne et voulant montrer cette femme charmante à ses nouveaux sujets, la conduisit en Lithuanie (1587). Maintenant je n'ai plus à parler d'Hedwige comme je l'ai fait dans la première partie de sa vie — Je ne m'arrêterai qu'à une particularité remarquable , qui d'ailleurs peut l'être également comme fait historique.
La Lithuanie accueillit avec enthousiasme cette jeune souveraine de seize ans
qui venait à elle pour lui donner la paix , et lui apporter la lumière de la vraie loi... Les idoles furent renversées, et la croix seleva sur leurs débris ; des églises, des couvents , de riches monastères furent dotés par ces nouveaux chrétiens , qui voulaient prouver leur zèle pour la religion, en même temps que leur amour pour leur jeune reine ! Les édifices sacrés s'élevèrent de toutesparts, et bientôt la Lithuanie devint une vraie sœur de la Pologne. Ladislas y laissa son frère Skyrgiello qui, malheureusement, rendit le pays aussi malheureux qu'Hedwige l'avait rendu heureux par une civilisation douce et
telle que devait la donner la lumière de l'Évangile.
Tandis qu'Hedwige était saintement occupée à répandre la vraie foi, le ciel l'éprouvait en lui envoyant un de ces malheurs qui frappent sans espoir de consolation. Sa mère , la pieuse reine de Hongrie fut assassinée dans le château où les seigneurs révoltés de la Hongrie la tenaient prisonnière avec sa fille Marie * . Sigismond, le fiancé de Marie, arriva trop
* Voir les détails circonstanciés de cet événement , dans Hermann , auteur d'un ouvrage allemand très remarquable.
tanl pour prévenir le crime!.. Hedwige avait déjà une croix à porter ; elle s'inclina devant ce nouveau calice !.. Dieu la voulait toute à lui !.. Souvent elle pleurait doucement en priant Dieu de lui accorder un enfant!...
Je serais heureuse , pensait-elle , si j'étais mère? il me manque à soigner un enfant d'amour!
Pauvre abusée!.. Ce besoin du cœur qu'elle sentait comme une souffrance inquiète, c'était cette autre âme dont elle s'était séparée , et qu'elle désirait si vivement!... cette âme créée avec la sienne et qui, avecelle avait aimé !... Elle ne donnait
plus de larmes à cet amour ! mais la source n'en était pas tarie... et ces larmes retombaient sur son cœur qu'elles inondaient d'une mer d'amertume.
Si Ché torno la flebile parola
Pin amara indietro
A rimbombar sul cuore* !
* Le Tasse.
L'année 1388, vit terminer les affaires de Lithuanie. Tranquille de ce côté, Ladislas, voulut retourner à Cracovie, et le proposa à liedwige. Toujours soumise à la volonté de son maître et seigneur , elle
consentit au retour, avec cette impassibilité , d'ailleurs compagne d'une grande et solennelle douleur , qui ne peut reconnaître une émotion en dehors d'elle-même...
Comment êtes-vous aussi indifférente pour les lieux que vous devez aimer bien au-delà de votre nouvelle patrie? lui dit un jour Jagellon , comme ils allaient arriver àCracovie!...
Hedwige le regarda avec étonnement ; jamais il ne lui avait parlé sur ce ton. Elle lui demanda l'explication de ces paroles.
L'explication de mes paroles, madame !
vous l'aurez à Cracovie ! ...
lledwigc demeura confondue. Quelle pouvait être la cause de ce changement subit dans Ladislas? qu'avait-elle fait?... Rien qui put blesser la plus sévère vertu; la plus exigeante des jalousies eut été paisible à côté d'un ange aussi pur... elle se résigna à souffrir !
— Ne suis-je pas née pour la douleur, se dit l'infortunée en joignant pieusement ses mains et les élevant au ciel.
Ils arrivèrent à Cracovie . Ladislas toujours plus sombre et plus farouche dans son humeur, ne disait rien à la reine pour lui rappeler les paroles sinistres du voyage, mais il la fuyait et paraissait
réfléchir sur un grand projet. Hedwige fût le trouver un jour dans l'intérieur de son appartement.
— Monseigneur, lui dit-elle avec une dignité calme , vous m'avez dit quelques paroles amères que je ne crois pas mériter, du moins ma conscience est-elle pure de toute faute commise avec connaissance d'offense. Qu'avez-vous à me reprocher?
— Ce que j'ai à vous reprocher , madame?... et c'est vous qui me le demandez ? lorsque votre amant déguisé vient jusque dans votre palais et cela au milieu de la nuit... Voila donc la vertu de cette femme dont je ne prononçais le nom qu'à
geooni '....elle nia trompé!! trompé ,
moi !...
Hedwige avait été légèrement émue au premier mot qu'avait prononcé Jagellon... mais ensuite elle devint pâle et tremblante !... Une accusation aussi infâme quand l'infortunée se mourait de la peine concentrée , de cet amour réduit au
silence et qui lui dévorait le cœur !
Mais l'indignation prit bientôt la place de l'émotion, elle se releva et la tête haute, elle laissa tomber sur son mari un de ces regards accablans qui révèlent tout une âme innocente à un accusateur injuste.
— Monseigneur , lui dit - elle avec un accent dont la froideur devait annoncer à Jagellon que désormais il ne trouverait plus dans Hedwige la tendresse qu'elle lui avait accordée... Monseigneur, je vous demande , j'exige même que vous me nommiez l'homme assez lâche pour avoir accusé sa souveraine et l'avoir flétrie par un mensonge.
Le roi parut interdit... il ne répondit pas , Hedwige le regarda avec une sorte de sentiment presque sévère... puis, sans renouveler sa question, elle ouvrit la porte de la grande salle du trône et appela les barons qui s'y trouvaient en ce moment.
C'était Diniitri et plusieurs autres seigneurs polonais appartenant spécialement à la maison de la reine.
— Mes seigneurs, dit-elle, le roi m'accuse d'avoir compromis son nom!... Je le dis devant lui. Répondez, je vous permets de tout dire... Ai-jedonc été ici une fille abandonnée du Seigneur, au point d'encourir le blâme de vos mères et de vos femmes?
— Ah!., s'écria Dimitri, ma sainte, mon honorée maîtresse!
— Tais-toi, mon vieil ami ! dit la reine touchée du dévouement du vieillard, taistoi! tu m'aimes, toi, et l'on pourrait
croire qui! y a prévention de ta part. Que d'autres parlent!
— Ah! nous vous vénérons tous, s'écrièrent les barons en tombant à ses pieds, que faut-il faire pour prouver l'innocence de notre sainte reine * ?
Ladislas se leva et jetant un regard sombre sur ces hommes prosternés aux
pieds d'Hedwige :
— Comment se fait-il donc, dit-il à Dimitri , qu'un des hommes les plus en dignité dans la Pologne ait articulé sans
* On l'appelait ainsi avant l'âge de vingt ans.
certitude, une parole cortfre l'honneur de la reine!.. Sa vie doit payer sa témérité s'il a menti.
— Son nom , monseigneur ?
Jagellon gardait le silence.
— Son nom, monseigneur?
Il continuait à se taire.
— Monseigneur, dit Hedwige, est-ce ainsi que vous administrez la justice en Lithuanie? vous accusez dans l'ombre et vous jugez, Vous déshonorez au soleil!., mais le tribunal secret agit ainsi !... Le nom de
mon accusateur, monseigneur? à Tins^ tant même je le veux savoir !
Hedwige prononça ces derniers mots si fermement que le roi laissa échapper le nom de Gniéwosz !
Les barons firent une exclamation , Hedwige un geste de mépris.
— Ainsi c'est cet homme qui a osé ternir le nom dune femme de bien!.. Cet homme qui possédait la confiance de mon fiancé et la mienne, lorsque je voulus un jour déposer cette couronne doublée d'épines pour l'échanger contre le bonheur:
il me tenait un autre langage alors ; mais il
aut qu'il prouve son accusation... Où estil cet homme?..
Les barons qui étaient présents voulurent jeter le gant devant Gniéwosz , la reine leur défendit.
— Ma cause est bonne , mes amis, leur dit-elle; le fourbe n'osera pas soutenir mon regard... la vérité n'a qu'une voix et sait à elle seule se défendre.
Le Castellan Tencrinski s'avança alors vers le trône, et élevant la main il offrit le combat à qui voudrait le soutenir contre lui, affirmant que l'honneur de la reine avait toujours été pur et sans tache. Le roi
confondu gardait le silence... Gniéwosz l'ut amené : en voyant la publicité que le roi avait donné à sa calomnie, il pâlit et se troubla.
— Pourquoi m'avoir calomniée, lui dit Hedwige avec douceur : que vous ai-je fait? je suis innocente et vous le savez?... Pourquoi blasphémer devant Dieu en accusant une femme... votre reine, d'un crime qu'elle n'a pas commis...
Jagellon en voyant la confusion de Gniéwosz fut au moment de lui plonger son poignard dans le cœur... Gniéwosz reprit courage par l'excès du danger; il releva sa tête abattue sous le poids de la
lionie et des malédictions que les barons fesaient entendre autour de lui... il répéta son accusation; mais ce fut d'une voix tremblante qu'il affirma que Guillaume était venu à Gracovie depuis le mariage de la reine, et qu'il s'était introduit clandestinement dans le palais, par son consentement et avec l'aide de Thérèse.
Les yeux de Jagellon lançaient des flammes pendant ces paroles outrageantes. Hedwige, calme comme l'innocence , ne parut pas effravée de la colère de son mari.
— Je ne suis pas coupable, réponditelle, mais je veux un jugement, qu'on as-
semble des juges. Je veux que cette affaire soit éclaircie...
— Oh! mon Dieu , dit-elle intérieurement, faut-il donc que je comparaisse comme une criminelle dans une cause pour laquelle je suis chaque jour victime offerte en holocauste par une nouvelle souffrance !
Dimitri s'avança alors à son tour pour parler au roi. Son grand âge , la considération dont il était entouré lui donnaient le droit de parler avec plus de liberté qu'un autre. Il le fit avec feu et mit à ses paroles cet accent de vérité qui va chercher la persuasion dans le cœur du plus incrédule-
Jagellon fut ébranlé... son front devint plus calme... toutefois, au nom de Guillaume il reprenait l'expression farouche
qu'il arait depuis quelques semaines
Ce nom faisait aussi une impression vive sur Hedwigc,et ses joues devenaient pourpres en l'entendant prononcer!.. Les battemens de son cœur soulevaient l'étoffe de sa robe... et elle souffrait de cette douleur qui tue, car il faut la cacher!. Jagellon suivait d'un œil irrité les divers mouvemens que révélait la physionomie mobile d'IIedwige... il paraissait prêt à s'emporter de nouveau en voyant l'agitation de la reine au nom seul de ce rival qu'il détestait avec la violence de passion
d'un cœur comme le sien , où la nature, encore primitive , conservait toutes ses sensations dans la force de leur sève et de leur jeunesse. Plus il aimait Hedwige plus son amour était exigeant et absolu...Il savait bien qu'elle avait aimé Guillaume; mais qu'elle l'aimât encore, voilà ce que sa jalousie ne pouvait
supporter, sans qu'une pensée de mort ne vînt à l'instant s'offrir comme moyen de
vengeance...
— Je serais heureux de le rencontrer, ce beau Guillaume, disait Ladislas!... Je lui jetterais le gant, et s'il avait du cœur il le relèverait.... et alors..... alors ce
•2 il
serai mon tour d'être vainqueur!...
— Monseigneur, lui dit lledwige, je demande le jugement des hommes et même celui de Dieu !... Je suis innocente ! mais puisqu'un reptile impur a laissé de la bave en souillure sur la couronne de Pologne que le royaume m'a confié, il est de mon devoir de lui rendre son lustre et de prouver mon innocence... Je demande des juges.
— Une dièle fut convoquée à Wislesca (1389). Cette dièle fut solennelle par la haute importance que la noblesse de Pologne mit à faire reconnaître l'innocence de sa reine... 1! y avait en ce mo
ment de crise une scission complète entre la Lithuanie et la Pologne.Les barons qui, avant le mariage , étaient les plus mai disposés contre Guillaume , comparurent comme témoins pour certifier non seulement de l'innocence d'Hedwige , mais de l'honneur du duc d'Autriche. ..La reine parut à cette diète entourée de toute sa maison; elle voulut elle-même plaider sa cause et le fit avec une admirable éloquence!.... Sa beauté pure et chaste comme celle de la plus sainte des Vierges était animée en ce moment par l'indignation qu'elle éprouvait d'être dans l'obligation de se justifier Tous les officiers de sa maison
d'honneur, ses femmes, tout ce qui coin-
jx)sait sa cour, affirma sous le serment, que brème était non seulement innocente, mais que jamais son honneur n'avait été soupçonné pendant le temps qu'elle avait passé en Pologne... Le Casîellan Tenerynski s'avança dans le milieu de la salle el déclara que la reine était la plus vertueuse comme la plus sainte des femmes; et posant sa main droite sur les saints Evangiles qui étaient sur une table, il offrit
le combat pour soutenir son serment
Douze chevaliers suivirent son exemple... Gniéwosz, altéré par la force de la vérité, voulut encore essayer de reproduire son accusation, mais les murmures de l'assemblée entière lui imposèrent silence, et
Dimitri de Goray l'accusant à son tour d'avoir trempé dans le complot forme contre la vie du duc d'Autriche, pour demeurer possesseur des immenses richesses que le prince lui avait laissées en quittant Gracovie, il devint confus et son silence acheva de convaincre les juges.
Ils rendirent justice à la reine et proclamèrent hautement par un jugement solennel son innocence Le même jugement condamna Gniéwosz au châtiment des calomniateurs. Ce châtiment était remarquable, et sa sévérité prouve que les temps que nous nommons barbares reconnaissaient mieux que le nôtre les vices qu'il fallait punir.
•2*7 Le sénat prononça donc contre Gniéwosz une peine spéciale. Il fut conduit dans la salle même ou siégeait le tribunal; là, en présence de la cour assemblée, et de sa souveraine outragée, il w coucha par terre sous un banc, et puis il dit dans cette posture :
« Je reconnais que j'ai parlé traîtreusement contre la reine ma vertueuse et chaste maîtresse. Je lui en demande humblement pardon ! et je reconnais qu'en agissant comme je l'ai fait, j'ai aboyé malhonnêtement contre une sainte princesse!.. »
Après avoir dit ce peu de mots, il fut
obligé d'aboyer lui-même comme unchien, et cela par trois fois!...
Tel était à cette époque , en Pologne, le châtiment des calomniateurs.
Jagellon, malheureux d'avoir soupçonné une femme comme Hedwige , voulut revenir à elle comme par le passé !... Elle l'accueillit comme elle savait le faire , car elle était parfaitement bonne et indulgente ? mais la blessure saignait encore ; elle ne pouvait consulter son cœur, sans ressentir une vive souffrance... Ce n'était pas l'orgueil qni la faisait souffrir; son âme était trop belle et trop pure? mais être accusée ! soupçonnée surtout ! car la
calomnie peut prendre toutes les voix et le mépris lui répond... Mais le cœur sur lequel vous reposez votre tête vous soupçonner..., c'est une douleur amère qu'une parole de repentir ne peut effacer... Le cœur généreux (!e la femme offensée peut
bien pardonner mais oublier cela
n'est pas en sa puisance... Toutefois Hedwige était si parfaite ! son âme était si grande qu'elle pardonna. Mais l'injustice de l'homme qu'elle avait nommé son époux demeura dans son cœur par le souvenir, pour y introduire une douleur de plus.. L'infortunée avait une vie dévouée à la souffrance !...
Des fêtes signalèrent son retour a Cra-
covie. Elie accepta celle sorle de répara lion et fui même prévenante et gracieuse pour Jagellon... Elle comparait sa position de femme et de reine avec celle de Marie, sa sœur aînée; et la sainte trouvait encore moyen de remercier Dieu de lui avoir donné le lot le meilleur, lorsqu'elle voyait la conduite de Sigismond qui, loin d'être reconnaissant de la couronne qu'il devait à Marie, lui donnait une rivale dans la comtesse Barbe, et la contraignait à l'avoir près d'elle... Jagellon était du moins iidèle, et sa jalousie ne venait que d'un excès d'amour... Mais Hedwige était-elle donc heureuse d'être aimée de Jagellon!...
Les chevaliers leu toniques, vassaux par sermenl de la couronne de Pologne, ravageaient ses frontières et portaienl le
1er et le feu, non-seulement en Pologne, mais en Lilhuanie. Devenu chrétien, ce pays ne devait plus être soumis à ces attaques réitérées des chevaliers teu toniques, et pourtant les vice-rois que Jagellon envoyait en Lithuanie ne pouvaient réprimer l'audace et les tentatives des chevaliers. Jagellon quitta Cracovie \ et fût lui-même contre les ennemis qui jamais ne pouvait être vaincus par les généraux qu'il envoyait contre eux. Il partit,
* En 1590.
et laissa la reine investie de tout le pouvoir souverain.
Ce fut alors que l'infortunée comprit
l'horreur de sa position Elle reconnut
en ce moment combien elle avait été coupable en donnant sa main, tandis que son cœur était tout à un autre !... L'esclavage qu'elle s'était imposé lui fut alors révélé par le bonheur qu'elle ressentit de se voir libre...libre de se dire : je pourrai donc pleurer sans rendre compte de mes larmes !... je pourrai doncsouffrir sans être contrainte à cacher ma douleur sous un sourire! !...
Sa vie était misérable!... et pourtant elle était reine, elle était jeune, elle était belle,
sa renommée éjait célèbre, ei dans louie l'Europe les ménestrels célébraient la beauté de la reine de Pologne. Mais de quel prix était pour elle cette beauté si fameuse? ajoutait-elle à son bonheur? que lui importait d'être belle? Souvent le grand miroir de Venise qui était dans sa chambre réfléchissait son image, sans qu'elle le consultât pendant des jours entiers La vie
était décolorée pour elle!... il lui fallait de grands intérêts. Le sort la servit à souhait pendant l'absence de Jagellon.
Sigismond, beau-frère d'Hedwige , était roi de Hongrie par son mariage avec Marie, l'aînée des tilles du roi Louis. La po-
Inique de ce royaume était alors le résultat d'intrigues obscures et de diverses chances résultant des événemens que chaque jour voyait naître et se succéder rapidement. Iledwige prit aussitôt ce prétexte pour sortir de l'inaction qui la tuait, en laissant ses souvenirs dominer sa vie. Elle était seule à Cracovie. Sans attendre une réponse qui d'ailleurs ne pouvait être que favorable, Iledwige rassemble une armée, monlc à cheval, en passe la revue dans les environs de Cracovie, et, se mettant à la tête des troupes enthousiasmées de voir leur jeune souveraine au milieu de leurs escadrons, elle marche sur la Hongrie en préveinnl l'ennemi par une marche et
une attaque prompte. I^ll<' n'avait alors
que dix-neuf ans sa beauté, toujours
ravissante , était incomparable dans cette position si intéressante d'une femme bravant le danger et la mort avec l'insouciance du malheur. Il y a dans cette abnégation un charme attractif qui devait être ressenti par un peuple éminemment sensible à la beauté et à tout ce qui est hors des lignes ordinaires de la vie commune.
Conduits par elle, les Polonais firent des prodiges de valeur. Dans cette campagne, ils voulaient lui prouver leur amour par une obéissance entière: aussi, jamais un ordre n'avait besoin d'être don-
né, pour ainsi dire , il était prévenu !... Avec de tels hommes , Hedwige comprit qu'elle pouvait tout entreprendre. Elle entra dans la Russie-Rouge *, et, sacrifiant le pays où elle était née à sa nouvelle patrie , où l'amour de ses sujets venait de lui donner une seconde vie, Hedwige prit d'assaut plusieurs villes *' que son père, Louis d'Anjou, roi de Hongrie, avait détachées de la couronne de Pologne pour les attacher, comme de beaux joyaux, à celle de Hongrie... Elle prit Jaroslaw, Halicz, Lemberg, Przemisl, et plusieurs
* Ce qu'on appelle aujourd'hui la Gallicie. ** Stryikowski , page 454.
autres villes ou foriei esses que la Pologne conserva jusqu'au jour de sa ruine.
A peine remise des fatigues de cette campagne glorieuse, dans laquelle elle affrontait les dangers comme le dernier soldat, elle marche sur la Silésie. Ladislas, duc d'Opela, s'était emparé de plusieurs villes polonaises; elle les reprend , et rend ainsi en quelques mois à la Pologne une portion de la grandeur territoriale reconquise, et lui donne une gloire dont le lustre recevait encore plus d'éclat donnée de sa main. Ce fut au milieu du délire de joie qu'inspiraient ses triomphes à la nation, que Jagellon la
trouva à son retour de Lithuanie.
— Vous êtes un ange, dit-il à cette femme vraiment remarquable ! vous êtes un ange ! et je ne devrais plus vous parler qua genoux!... Vous ne me regardez plus qu'avec un œil sévère!... vous avez raison, Hedwige! je ne vous méritais pas!... qui a pu vous soupçonner, est indigne de vous...
Hedwige ne répondit pas à ces paroles, qui pourtant venaient du cœur!...
mais la route qui menait au sien était fermée depuis ce qui avait amené la diète de Vislica... Elle remplissait les devoirs d'épouse, montrait une grande considération
\ Jagellon , mais évitait de se trouve!" seule avec lui pour ne pas laisse! naître un moment de confiance... Jagellon s'apercevait de l'intention d'Iledwige, et son cœur se brisait, car il l'aimait;., la malheureuse Femme était aussi bien à plaindre!... Que pouvait-on demander en effet à une jeune et ravissante créature qui ignorait et devait ignorer toujours les joies du cœur?... Souvent, dans les momens où le découragement de l'âme suivait un accès de souffrances trop vives, Hedwige pleurait. sur sa stérilité.
Dieu m'a encore frappée de ce malheur, disait-elle! ma couche est stérile,
et je mourrai sans laisser après moi une jeune fleur qui rappelle mon passage sur cette terre de misères !...
Sa santé s'altérait, et chaque jour elle sentait en elle se développer un germe de souffrance qui pouvait menacer sa vie.
Elle sourit à cette pensée la première fois qu'elle lui apparut, comme à une annonce de délivrance.
Un jour , une cause de discussion renaissante fut rétablie entrelle et Jagellon par le favori du roi , comme la chose sera toujours, parce que les favoris des rois n'existent que pour leur malheur et la honte de leur règne, les exceptions en
sont a rares qu'elles peuvent être citées. Cet homme, dont le nom était Sipthkow, demanda et obtint ce que les usages et les lois de la Pologne n'avaient jamais permis jusqu'alors. C'était l'investiture de la Podolie à titre de fief perpétuel. Hedwige s'éleva contre celte faveur et déclara que jamais elle n'y donnerait son assentiment: « Tant que je vivrai, dit-elle, la Pologne sera maintenue dans sa glorieuse prospérité. Ce n'est pas ma main qui détachera une seule perle de sa couronne...
Son opposition finit par l'emporter et la Podolie demeura ce qu'elle était.
Dans ce même temps Jagellon fut au
moment de perdre une partie de la Lithuanie , par la révolte des seigneurs lithuaniens qui se faisaient la guerre entr'eux ; et , tout entiers à leurs querelles, abandonnaient les frontières aux chevaliers Teutoniques qui ravageaient ce beau pays et menaçaient de l'envahir. Jagellon ne vit de salut que dans la médiation d'Hedwige il lui demanda comme une grâce de sauver ce pays qu'elle avait déjà délivré de l'enfer: S'ils vous entendent lui dit-il, ils seront vaincus.
Hedwige, quoique souffrante, consentit à ce voyage, quoique dans la saison où elle l'entreprit, les ombrages épais des vastes
forêts de la Lithuanie donnaient un as|>ect >auvageettristeàtoutceroyaume,quialors était spécialement couvert de bois et d'immenses forêts... elle y fût cependant avec le roi et travailla aussitôt à rétablir la paix entre les principaux seigneurs lithuaniens qui étaient tellement en opposition entr'eux que la guerre civile allait éclater. Hedwige demanda à Dieu son secours et commença sa conversion; sa voix harmonieuse rappela aux chevaliers la gloire du pays pour laquelle ils doivent vivre et mourir. Son discours prononcé avec émotion, et une émotion vraie , lit un effet immédiat; le* plus résolus au combat jet-
tarent leurs armes et coururent dans les bras l'un de l'autre.
— Nous ne voulons que notre reine pour juge !.. s'écrièrent-ils, pas d'arbitre!., pas de tribunal ! et si nous sommes assez malheureux pour retomber dans le même embarras, jurons de nous en rapporter à notre sainte reine Hedwige.
Et quelques jours après la Lîthuanie était plus paisible que la Pologne ellemême... Jagellon sentait au cœur une joie mêlée de tristesse en se disant :
« Cette ravissante créature est ma lem me
»•! |<»iu tant je lui suis presque étranger!.. Je n'ai sur elle que le pouvoir matériel que m'a donné l'anneau qu'elle porte à la main gauche! niais son cœur! ce cœur, vase d'élection du ciel , ce cœur ne bat pas à mon approche tandis qu'il palpite au souvenir d'un passé qu'elle sait lui rendre vivant ! . . elle ne voit plus cet homme , eh ! que m'importe? si elle l'aime toujours !..
La jalousie aveugle quelquefois , mais habituellement elle éclaire et donne une sorte d'instinct qui révèle à l'avance comme une seconde vue.
Jagellon satisfait de voir enfin la paix
promise à ses provinces paternelles, voulut les délivrer de la tyrannie des chevaliers Teutoniques, il prépara tout pour leur faire une guerre à mort, il fallait par humanité même qu'elle fut décisive et sanglante. Les préparatifs furent proportionnés aux intentions du roi et la guerre fut déclarée ; mais les grands de Lilhuanie demandèrent au roi d'avoir une entrevue avec le grand-maître de l'ordre , le roi y consentit. Hedwige qui connaissait la violence de Jagellon lui demanda la permission de l'accompagner à lwanoclow, en Cujavie, lieu indiqué pour l'entrevue ; le roi n'aurait pas osé le lui proposer... Cependant il avait préparé ce qui pouvait
rendre une cour brillante indépendamment de sa sûreté. Aussitôt que tout fut prêt, la cour de Pologne se rendit à l\vanoclow. La reine et le roi étaient accompagnés d'une foule de barons et d'évêques dont les avis devaient être donnés dans la discussion qui aurait lieu. Hedwige connaissait le prix de l'importance d'une parole prononcée pur une voix imposante au milieu d'une question dont la gravité embarrasse... Il fallait calmer les passions; il fallait appaiser un juste esprit de vengeance et arrêter une ambition et une volonté de conquête que la force et le talent n'autorisaient que trop. Hedwige désirait que cette entrevue fut une source et
une origine de paix et d'alliance entre les chevaliers Teu toniques et la Lithunnie particulièrement, mais dès le premier jour elle s'aperçut que les chevaliers étaient de mauvaise foi. Leur grand maître, Conrad de Jungen, fit voir une volonté déterminée de taire une guerre meurtrière!., les commandeurs qui l'avaient suivi parlèrent comme lui!., alors Hedwige, qui jusques là avait gardé le silence, se leva du trône sur lequel elle était assise, et, regardant avec indignation ces hommes de sang et de rapines qui déshonoraient le beau nom de la chevalerie.
—Jusqu'à ce moment, leur dit-elle d'une
voix sévère, j'ai prié <*t j'ai demandé moimême à monseigneur et roi de vous traiter avec bonté et surtout de ne pas tirer Cépée hors du fourreau... Je l'avoue, j'ai horreur du sang et surtout du sang chrétien!., mais puisque notre bonté vous fait oublier votre devoir , c'est à nous de vous le rappeler!.. Ne savez-vous plus, sire chevalier de Jungen , que vous avez juré fidélité aux rois de Pologne et que vous avez reconnu votre vasselage!.. Vous êtes nos sujets, vous relevez de nous, vous êtes
vassaux de la couronne de Pologne et
vous êtesen rébellion contr'elle, vous vous soulevez contre vos bienfaiteurs, car les rois de Pologne l'ont toujours été... vous
leur avez juré fidélité et vous les combattez!.. Vous vous dites hommes de Dieu, ecclésiastiques!., et vous pillez les villages, vous ravagez le pays comme des brigands, comme les Tartares qui forment les hordes qui habitent le désert!.. Et ce sont des hommes, des chrétiens qui agissent ainsi!.. Dieu vous en punira. Vous refusez la paix que je vous offre aujourd'hui , vous rejetiez mes offres!., vous verrez le résultat de votre obstination!., tant que je vivrai j'empêcherai la guerre à force d'efforts, parce que le sang qui coule sous vos lances et sous celles de mes soldais est un sang chrétien ; mais lorsque Dieu m'aura retirée de cette terre, ajouta-l-elle avec
\m mélancolique sourire et regardant au
ciel comme pour remercier Dieu de cette délivrance, quand je serai morte, alors vous regretterez de m'avoir repoussée..». Je voulais aujourd'hui , pour la gloire de l'Église , vous convaincre, mais vous êtes endurcis et vous serez punis ! Dieu châtie les hommes féroces qui font couler le sang injustement! et quand Dieu vous payera le prix mérité de votre indigne conduite envers lui, il y joindra le châtiment de votre ingratitude et de votre cupidité.
La jeune sainte souveraine parlait ainsi d'un ton ferme à ces hommes qui méconnaissaient en elle , la femme inspirée
par l'Esprit saint... elle leur prédisait l'avenir ! et lorsqu'après sa mort prématurée, Jagellon porta la gloire de la vengeance dans le cœur de l'ordre, il le frappa si rudement, qu'il ne se releva jamais depuis les victoires mémorables de Tannenberget Grùnberg...
Conrad de Jungen et leschevaliers admiraient cette jeune femme, si délicatement formée, et dont la bouche rosée articulait des paroles dont la sagesse profonde eut été approuvée par la tête blanche du plus habile publiciste de son temps. Mais ils ne se laissèrent pas convaincre cependant par elle, et le malheur qu'elle leur
ara
prophétisa devait un jour les en punir.
Hedwige retourna à Cracovie; elle aimait sa chère Pologne ; elle aimait d'ailleurs ce palais où chaque pas lui retraçait un souvenir heureux. Elle revivait dans le passé , et le ranimait au feu de son cœur. Plus elle avançait dans la vie , plus elle voyait combien le bonheur qu'elle avait repoussé était le seul selon son âme aimante... elle souffrait d'une douleur dont elle ne pouvait se plaindre , et cet état la tuait lentement... Entièrement occupée des soins de son royaume et du gouverment qu'elle dirigeait comme celui d'une grande famille, elle donnait à cette occu-
pation tout le temps de la première partie du jour ; mais ensuite, elle était seule. Entre elle et Jagellon il y avait peu de ces rapports intellectuels qui remplissent les momens où deux êtres qui s'aiment sont ensemble... L'éducation première du roi ne lui avait donné que ce qui est nécessaire pour cette vie d'intérieur à laquelle Hedwige était accoutumée. L'étude» l'aumône, et la prière remplaçaient les occupations plus ^sérieuses. Renfermée dans son oratoire pendant des heures entières , elle y priait avec une ferveur de sainte , pour obtenir de Dieu le pardon de cet amour qu'elle ne pouvait éteindre dans son cœur, et pour avoir de sa bonté une faveur
qu'elle lui demandait chaque jour avec larmes. — un enfant!.. Voilà bientôt le moment où je quitterai le sillon que vous m'avez donné à labourer, mon Dieu ! et je laisserai mon ouvrage inachevé, sans qu'une main reçoive de la mienne le soc de la charrue! Mon Dieu! faites que je connaisse lesdouceurs infinies d'un amour de mère !!
Pieuse comme un ange, Hedwige s'occupa dans un moment de tranquillité qu'eut alors le royaume , d'un objet dont l'exécution devait attacher à son nom une gloire immortelle; elle lit faire sous ses yeux la première traduction de l'Écriture sainte
en polonais ! ., . ainsi que les pères de l'Église, et les vies les plus remarquables des saints et des pères du désert. Elle aimait à lire les révélations de sainte Brigitte, les écrits de saint- Augustin, saint Bernard, et surtout saint-Ambroise dont l'esprit plus sérieux et moins romanesque peut-être, traitait plus convenablement les hautes matières de la religion, et se trouvait ensuite, plus à portée des esprits convertis nouvellement. L'archevêque de Milan avait converti lui-même bien des incrédules et des rhéteurs obstinés. Hedwige le fit traduire et répandre en profusion dans les provinces de la Litlmanie, où les esprits, encore incertains,
avaient besoin d'être soutenus dans leur ehangement de croyanee. La sollicitude d'Hedwige pour ces nouveaux chrétiens remplaçait pour elle la tendresse active qu'elle aurait versé sur un enfant, si le ciel lui en avait accordé un.
La douleur intérieure et inconnue qui détruisait sa vie, lui paraissait criminelle, et les plus sévères pratiques étaient employées par elle comme expiation; elle portait un cilice pendant le carême, et sa peau délicate saignait souvent sous la pointe acérée d'un clou ou le fouet d'une discipline. Pendant l'avent, elle jeûnait avec la même rigueur et l'observance
aussi ponctuelle que la carmélite la plus austère... Un jour, Thérèse ne voyant pas revenir sa maîtresse après deux heures de retraite, se hasarda à pénétrer dans son oratoire. 11 était nuit : c'était l'hiver et le vent sifflait aigrement dans les longues galeries du palais. Thérèse fut saisie de crainte en trouvant l'oratoire désert... la porte de la travée donnant dans la cathédrale était ouverte... Thérèse y entra et ne voyant pas davantage sa maîtresse dans la travée, elle se hasarda à descendre dans l'église dont la vaste étendue était à peine
* Tous ces détails sur Hedwige sont pris dans plusieurs historiens polonais dont j'ai déjà cité les noms. J'y ajouterai celui de lncloki.
éclairée à cette heure de la journée, par la lampe du tabernacle et celle en argent massif, qu'Hedwige avait consacrée à la chapelle du Christ... La fidèle Hongroise inquiète pour sa maîtresse, et attirée vers elle par cet instinct du cœur qui ne trompe jamais, Thérèse parvient enfin à la découvrir dans cette chapelle!... Elle la trouve étendue sur la terre, engourdie par le froid glacial de la pierre tumulaire, sur laquelle elle était tombée à la suite d'une longue méditation et épuisée par le jeûne et les larmes qu'elle avait versées!... Ce jour était un funeste anniversaire pour elle!... C'était le 12 février. Bien des années s'étaient écoulées sur cette première
journée où Hedwige avait jeté son voile sur le Christ! sur ce symbole d'espérance et d'amour pour tous les cœurs chrétiens. Les années avaient succédé aux années et chaque anniversaire avait trouvé la place toujours saignante... Le matin de ce dernier jour, Hedwige irritée contre elle-même de la rébellion de son cœur, serra d'une main assurée la boucle de fer et vit avec joie l'albâtre de son corps se teindre de la pourpre de son sang... C'est ainsi qu'elle fût entendre l'office du soir dans sa travée !... puis lorsque l'église fut déserte, elle descendit seule et affligée, et fût mettre aux pieds du signe de rédemption la victime offerte au Seigneur pour
expiation de cet amour qu'elle ne pouvait et ne voulait peut-être pas arracher d'un cœur dont il était l'âme !...
Revenue à elle-même, Hedwige demanda à Thérèse s'il n'y avait personne dans l'église lorsqu'elle l'avaitreconnuejet sur la réponse affirmative de la jeune fille qu'elle était entièrement seule, Hedwige soupira et lui dit :
— N'en parle pas même à ton frère ?
me le promets-tu?
La fidèle Hongroise reçut à genoux la main de sa maîtresse et lui jura un secret absolu.
— Et pourtant je ne suis pas coupable, mon Dieu, dit Hedwige en levant au ciel ses mains blanches et amaigries , semblables à deux mains d'albâtre... je ne suis pas coupable et pourtant je me cache!... je fais un secret de ce qui devait être ma gloire et mon bonheur...
La santé d'Hedwige déjà fort altérée, reçut un choc violent de la mort de Marie, sa sœur aînée !...
Marie était douce et bonne, elle était comme Hedwige un ange de piété et de vertu. Mais ce rapport était le seul entre les deux sœurs. Marie était laide et son
esprit ordinaire ; elle n'était que bonne et pieuse , et résignée à son sort , qui fut de souffrir toujours pendant le peu d'années que dura son pèlerinage.
Sigismond ne plaisait pas à la nation Hongroise ; il était brave cependant, et ses qualités pouvaient lui donner des droits au trône que sa femme lui laissait... mais la renommée d'Hedwige, de cette jeune 611e qui partit si belle et si adorée de cette même Hongrie qui, déjà à cette époque, devinant par avance ses hautes destinées, voulait la garder dans sa véritable patrie pour y donner et recevoir le bonheur!... Ces souvenirs revinrent en foule à la mort
de Marie! le nom d'Hedvvige sortit par acclamation de toutes les bouches, inspiré par tous les cœurs... Une dcputation fut désignée et la Hongrie demanda Hedwige pour sa reine!...
Sigismond en apprenant cette nouvelle, ne perdit pas un moment pour conjurer l'orage ; il prit aussitôt la route de Cracovie et prévint par la sienne l'arrivée de l'ambassade hongroise... En voyant l'agitation inquiète de son beau-frère, Hedwige se confirma dans sa première pensée qui était un refus. Elle aimait trop d'ailleurs sa chère Pologne pour abandonner cette terre qu'elle môme avait rendue fer-
lile et où elle était adorée ; elle promit donc sans peine à son beau-frère de répondre par un refus à la demande des Hongrois.
Hedwige fut malheureuse de celte circonstance en dehors de sa nouvelle vie, qui la reportait dans un passé qu'elle voulait frapper de mort... Jagellon qui sentait par contre - coup la souffrance d'Hedwige, redevint soucieux et malheureux aussi ;. . et avec tous les élémens d'une existence heureuse, l'un et l'autre souffraient sans espoir de soulagement à une peine, qui pour Jagellon avait le supplice d'une jalousie inquiète et impossible à détruire puisqu'il était jaloux d'un soupir et
d'un souvenir ! et pour Hedwige il y avait toute l'amertume d'un devoir trahi, sans le contentement du cœur pour balancer le remords d'une conscience trop délicate !
Hedwige, pour faire trêve à cette continuelle agitation qui brûlait son sang et lui donnait de sinistres pensées, Hedwige entreprit de faire fleurir les arts et les sciences en Pologne. Elle fonda des collèges, en rétablit d'autres, notamment celui de Casimir, fondé autrefois par Casimir II, sous le nom de Collège-Général. Un nouveau fut établi par elle, et sous son nom, à Prague (1397); elle le dota richement, et l'affecta spécialement à l'édu-
cation des jeunes gens lithuaniens; elle fil SQftoat à cette époque beaucoup de fondations religieuses; il lui semblait entendre quelquefois une voix qui l'appelait, lorsqu'elle était en prières au pied du Crucifix voilé!
Dieu m'appelle, disait-elle à Thérèse, je ne suis pas pour long temps avec toi, ma fille , prie pour moi !...
Elle aimait avec passion la musique d'église... Elle s'occupa du soin de donner à la cathédrale de Cracovie une musique qui devait, selon son vœu , donner l'idée de celle des anges autour du trône de Dieu! Un collège, uniquement destiné à
l'éducation de seize jeunes gens voués à l'Eglise, et devant savoir chanter l'office avec toute la perfection dont l'époque était capable. Ce collège fut doté par la reine elle-même , et en activité dès la seconde année de sa fondation.
Si je parle avec quelques détails de ces particularités qui peuvent paraître inutiles, c'est que je veux donner une idée bien exacte de la femme dont j'ai tracé le portrait; il n'eut été qu'une esquisse informe sans ces détails qui achèvent de mettre la couleur sur le trait. La femme qui, à seize ans, peut sacrifier un amour qui est sa vie, pour sauver celle
de l'homme qu'elle aime, la femme qui par piété et vertu peut laisser le bonheur, le bonheur d'amour à seize ans; la femme qui peut ensuite, le cœur toujours brûlant de ce même amour, observer ses devoirs, s'occupant de graves matières telles que celles que je viens de citer; une telle personne est tellement hors de la ligne, même habituelle, des femmes distinguées, que, pour la faire bien comprendre, il faut employer toutes les couleurs qui doivent colorer une si belle figure.
La réunion si rare de tant de charmes à tant de qualités solides: de In beauté et
de la piété, de l'esprit et de l'agrément , la rendit célèbre dans toute l'Europe et ses portraits furent demandés avec une avide curiosité dans les cours de tous les princes chrétiens... Le pape Boniface IX lui écrivit une lettre lorsqu'elle n'avait encore que vingt ans, pour la remercier de son dévouement à l'Église romaine, et lui renouvellant des offres de service d'autant plus remarquables, qu'il lui dit :
« Je conçois que votre charité infinie « vous fait donner des recommandations c pour notre cour de Rome, au-delà peut- « être de ce que nous pouvons faire, mais « comme je veux vous être agréable, ma
« chère fille, il faut convenir ensemble < d'un signe particulier qui voudra dire « que vous vous intéressez plus intime- « ment à ce protégé qu'à celui qui n'est « porteur d'aucun signe... Je vous pro- « mets d'accorder toujours ce que vous « aurez désigné plus spécialement , m'en c rapportant, à cet effet, à votre prudence « si rare à votre âge!., etc.. »
Cette lettre est des plus extraordinaires si l'on veut surtout se reporter à l'époque où elle fut écrite. Un pape accorder une sorte de chiffre d'intimité à une jeune reine de vingt ans, et s'engager à lui accorder sa demande, parce que, dit-il, il
s'en rapporte à sa haute prudence!
Cette particularité acheva de faire connaître Hedwige dans l'Europe chrétienne.
Cette douleur qui affligeait si profondément son cœur de femme , ce regret de n'être pas mère, était bien partagé par la Pologne tout entière. Les églises retentissaient des prières que le peuple adressait
à Dieu pour que celle qu'il appelait sa mère le devint en effet d'un enfant qui héritât de ses vertus et sur qui la Pologne aurait versé tout son amour... Enfin un jour la nouvelle se répand que la reine est enceinte !.. Ce fut une joie délirante ! les ouvriers les plus pauvres firent un don à leur patron pour que des messes d'actions de grâces fussent dites et des neuvaines faites en signe de réjouissance... Jagellon, heureux du honneur du ciel , regardait Hedwige toujours calme au milieu de la joie générale, c'était pourtant celle de tous qui jouissait le plus profondément ! enfin ses vœux étaient exaucés ! elle était mère! elle n'avait plus un avenir deshérité de
bonheur, elle était certaine de pouvoir faire des projets qui se réaliseraient , car un enfant accordé après tant d'années, tant de prières !.. un tel enfant devait non seulement vivre , mais il serait beau , bon et parfait de toutes manières !.. Oh ! quelle joie délirante inondait ce pauvre cœur si long-temps flétri sous le poids d'une peine incessante !.. Hedvvige, loin d'être malade comme toutes les jeunes femmes dans cette situation, se portait mieux qu'elle n'avait fait depuis plusieurs années. Le pape Boniface IX répondit à l'annonce que le roi Ladislas lui fit de l'heureuse grossesse de la reine , par des félicitations qui étaient sincères; car Hedwige était
vraiment l'une des colonnes de l'église chrétienne à cette époque : la conversion de Lithuanie qui fut faite par cette seule cause que Jagellon voulut obtenir sa main, la faisait regarder comme une femme dont le Seigneur avait fait choix pour faire fleurir sa parole.
«Je vous félicite, mon cher fils, de l'heureuse fécondité de notre sainte reine, écrivait le Saint-l'ère à Ladislas,je vous demande comme une faveur de donner mon nom à cet enfant bienheureux , qui ne peut manquer d'être un élu , etc..
Quelques semaines avant le moment
des couches de la reine, Ladislas lut contraint de conduire lui-môme ses troupes contrôles chevaliers Teutouiques. Au désespoir de quitter Hedwige , il lui écrivait tous les jours pour lui recommander les plus grands ménagemens et la forcer, pour ainsi dire , à prendre d'elle un soin minutieux... il voulait surtout que la plus grande somptuosité entourât le berceau de son enfant et le lit de douleur de sa mère... Il y avait dans le trésor de Cracovie une tenture et des rideaux pris dans une expédition lointaine chez des peuples de l'Orient. Cette tenture était brodée en perles fines et en pierreries.* Je veux, écrivait-il à Dimiîri de Goray,que cette tenture
soit mise autour de l'appartement de la reine. Il faut que tout se ressente et révèle ma joie et mon orgueil d'être père!... et père par une femme comme Hedwige. »
Mais Hedwige ne voulut pas permettre qu'on exécutât les ordres du roi.
« Il y a long-temps, lui répondit-elle <r dans une lettre où la mélancolie pro- « fonde qui la tuait depuis si long-temps « perçait au travers de sa joie mater- « nelle : Il y a long-temps que j'ai renoncé
« auxvanités du monde et à ses pompes
« Ce n'est pas au moment où je vais me « trouver peut-être en face de la mort, que je
t veux me -présenter à elle couverte d'or et
c de bijoux; ce n'est pas ainsi que je veux
e me rendre agréable à Dieu: à ce Dieu tout
« puissant qui ma délivrée de l'opprobre
« de la stérilité... Devant lui je ne suis
« plus femme, je ne suis plus reine... je ne
« suis quune chrétienne... mais bien plutôt
« par l'humilité et la résignation * »
En effet, Hedwige passa en prières et en continuelles oraisons le temps qui secoula depuis ce moment jusqu'à sa délivrance... Enfin le 12 juin 1399 Hedwige donna le jour à une fille , qui tout aussitôt fut bapti-
' Cette lettre est celle-méme qu'écrivait Hedwige. (Duglosz, 160, p. 481.
sée dans la cathédrale deCracovie, et reçut sur les fonds baptismaux, les noms d'Elisabeth, en mémoire de la sainte mère d'Hed- >vige, et deBoniface, pour le pape, son parai n. La joie du peuple en cette circonstance confirma l'amour qu'on savait qu'il portait à sa reine: ce fut un cri d'allégresse universel en Pologne ; mais cette joie devait être éphémère comme tous les biens de ce monde. Cette enfant, tant souhaitée, devait cou ter la vie à sa mère en la précédant dans la tombe. A peine Hedwige avait-elle donnée a sa fille sa première bénédiction, que son état devint alarmant!... La petite Elisabeth mourut le troisième jour de sa naissance, pauvre jeune fleur moissonnée
avant le temps!... A peine expirait-elle dans une chambre éloignée de celle de sa mère, qu'Hedwige se relevant tout à coup et regardant autour d'elle d'un œil égaré :
— Ma fille ! s'écria-t-elle ; où est mon enfant?... ma fille!...
Puis tout à coup, retombant sur ses oreillers et faisant signe de la main :
— Non, non, demeurez!... il n'est plus temps ! Dieu rappelle son ange près de lui!... La pauvre enfant est heureuse à jamais !... et moi, je vais la rejoindre...
Jagellon, effrayé de ces paroles, les crut d'abord l'effet du délire de la fié-
vre; il passa dans l'appartement de sa fille... elle venait d'expirer!...
— Grand Dieu ! s'écria-t-il , ses paroles sont-elles donc prophétiques?
Il n'était que trop vrai ! Hedwige depuis long-temps frappée au cœur, avait toujours vécu dans l'espoir d'être mère, et d'avoir un appui pour l'aider à finir son voyage. Cette enfant si désirée était enfin venue , mais pour apparaître seulement, comme un messager céleste, afin de l'avertir que son heure à elle devait aussi bientôt sonner... Les médecins qui entouraient son lit déclarèrent au roi qu'il n'y avait plus d'es-
poir. Hedwige, en voyant l'air de mystère qui régnait autour d'elle, sourit avec ce calme tout divin que son âme angélique ne cessait d'éprouver... et appelant son mari auprès d'elle :
— Ladislas, lui dit-elle d'une voix assurée, je vais vous quitter; je meurs jeune encore*, et pourtant ma vie a été bien remplie!... J'ai été long-temps malheureuse de ma stérilité, et le moment où elle a cessée m'a causé une joie dont j'ai été trop heureuse; Dieu m'en a punie !... Je meurs !... je vais rejoindre ceux qui m'ont précédés... Priez pour moi, Ladislas; pensez à moi ; mais non pour me garder une fidélité
* 28 ans.
que je ne demande qu'à votre souvenir.... Je voudrais, au contraire , que vous prissiez pour femme, après ma mort, Anne, comtesse de Cyllei, ma cousine, qui a, comme vous le savez, des droits à la couronne de Pologne... Je voudrais que vous demeurassiez son roiî... Promettez-moi de m'obéir, ajouta- 1- elle en souriant... C'est mon dernier ordre !...
Jagellon, à genoux près du lit mortuaire où Hedwige était expirante, ne pouvait que baiser ses mains déjà glacées, et ne répondait que par des larmes à ses paroles courageuses et noblement aimantes; car il n'est pas commun de
trouver une voix mourante qui recommande une antre affection que celle de sa mémoire.
Hedwige reçut ses sacremens avec la piété «l'une sainte. Avant le moment de sa confession, elle voulut être seule avec Thérèse, et demeura avec elle pendant une demi-heure. Que lui dit-elle?... on
l'ignore... Après sa mort, la jeune Eion-
♦ groise retourna dans sa patrie.
Le 17 juin 1399; comme midi faisait entendre ses douze coups à l'horloge de la cathédrale de Gracovie, Hedwige rendit à Dieu une Ame qu'elle avait reçue de
lui et bien à son image!... Elle mourut avec calme et résignation , laissant la Pologne au désespoir de sa perle.
Sur la pierre de sa tombe , on grava cette épitaphe en vers latins :
« Ci-gît Hedwige, l'étoile de la Po- « logne... Elle sut dompter son cœur par « la raison , et se vaincre elle-même par « une force surnaturelle. Elle était la co- « lonne de l'Eglise, la richesse du clergé, « la rosée des pauvres, l'honneur de la « noblesse , la pieuse tutrice du peuple. « Elle aima mieux être douce que puis- <i santé... Elle ne laissa jamais voir une