Livre XVII, début, p
Vers 'lO-ii. Vigny, dans cette allusion au rôle joué par les femmes dans la chevalerie et à leur influence civilisatrice et bienfaisante, s'inspire sans doute du Génie du Christianisme, IVc partie, liv. V, ch. iv; {Œuvres complètes, t. II, p. 477) et de YHistoirc des Croisades de Michaud (1808 et années suivantes) : « Un des caractères les plus remarquables de la chevalerie, celui qui excite aujourd'hui le plus notre curiosité et notre surprise, c'est l'alliance des sentiments religieux et de la galanterie. La dévotion et l'amour, tel était le mobile des chevaliers : Dieu et les dames, telle était leur devise... Comme les dames étaient les juges des actions et de la bravoure des chevaliers, elles exercèrent un empire absolu sur l'âme des guerriers, et je n'ai pas besoin de dire ce que cet ascendant du sexe le plus doux put donner
Ainsi de la beauté les secrètes faveurs Elevèrent aux C'ieux les poètes rêveurs ; Ainsi souvent, dit-on, le bonheur d'un empire Aux peuples, par les rois, descendit d'un sourire.
15 II s'est trouvé parfois, comme pour faire voir Que du bonheur en nous est encor le pouvoir, Deux âmes, s'élevant sur les plaines du monde, Toujours l'une pour l'autre existence féconde, Puissantes <à sentir avec un feu pareil,
20 Double et brûlant rayon né d'un même soleil,
de charme à l'héroïsme des preuxet des paladins. L'Europe commença à sortir de la barbarie du moment où le plus faible commanda au plus fort, où l'amour de la gloire, où les plus nobles sentiments du cœur, les plus tendres affections de l'âme, tout ce qui constitue la force morale de la société put triompher de toute autre force. » (Je cite d'après léd. de 1822, t. V, pp. 241-242.) Vigny ne pouvait ignorer non plus que ces idées avaient été mises en vers par Soumet :
Qu'ils étaient beaux, ces jours de gloire et de bonheur.
Où les preux s'enflammaient à la voix de l'honneur,
Et recevaient des mains de la beauté sensible
L'écharpe favorite et la lance invincible !
Les rênes d'or flottaient sur les blancs destriers ;
La lice des tournois s'ouvrait à nos guerriers.
Oh ! qu'on aimait à voir ces fils de la patrie
Suspendre la bannière aux palmiers de Syrie,
Des arts, dans l'Orient, conquérir le flambeau.
Et, défenseurs du Christ, lui rendre son tombeau !
Qu'on aimait à les voir, bienfaiteurs de la terre,
Au frein de la clémence accoutumer la guerre !
Le faible, l'opprimé leur confiait ses droits ;
Au serment d'être juste ils admettaient les rois... etc.
{Les derniers moments de Bayard, poème couronné par la 2^ classe de l'Institut, le 5 avril 1815.)
Vers /j'-^(S. De ce couplet de Vigny on peut rapprocher un beau passage du Mazeppa de Bj'ron : « Nous nous rencontrâmes, nos regards se croisèrent, je la vis et je soupirai ; elle ne me parla point, et pour-
Vivant comme un seul être, intime et pur mélange, Semblables dans leur vol aux deux ailes d'un ange, Ou telles que des nuits les jumeaux radieux D'un fraternel éclat illuminent lescieux. 25 Si l'homme a séparé leur ardeur mutuelle, C'est alors que l'on voit et rapide et fidèle Chacune, de la foule écartant l'épaisseur, Traverser l'Univers et voler à sa sœur.
Belle Scio, la nuit cache ta blanche ville, 30 De tout corsaire Grec mystérieux asile ; Mais il faut se hâter, de peur que le matin Ne montre tes apprêts au Musulman lointain. Tandis qu'au saint discours de leur vieux Patriarche, C-omme Israël jadis à l'approche de l'Arche, 35 Ainsi qu'un homme seul ce peuple se levait, Solitaire au rivage un des Grecs se trouvait. Triste, et cherchant au loin sur cette mer connue, Si d'Athène à ces bords quelque voile est venue Parmi tous ces vaisseaux qui d'un furtif abord 40 Du flot bleu de la rade avaient louché le bord. Chaque nef y trouvait ses compagnes fidèles :
tant elle me répondit. Il y a mille accents, mille signes qui, bien que vagues et indéfinis, se font comprendre aux yeux des amants : étincelles involontaires de la pensée, qui, semblables à l'éclair électrique jaillissant tout à coup de deux cœurs brûlants, forment entre eux et presque à leur insu un commei'ce non moins vif que mystérieux. » Ce passage avait dû d'autant plus attirer l'attention de Vigny qu'il est cité et traduit dans les termes ci-dessus dans un article sur Mazeppa de J.-V. Le Clerc, au tome 1^, 1819, p. 164, du Lycée français, que notre poète lisait certainement.
C'est ainsi qu'en hiver, les noires hirondelles Au bord d'un lac choisi par le léger conseil, Prêtes à s'élancer pour suivre leur soleil, 45 Et saluant de loin la rive hospitalière,
Préparent à grands cris leur aile aventurière. Mais rien ne paraît plus, que la lune qui dort
Vers 42-46. « Je me rappelle que dans mon enfance je passais des heures entières à voir, avec je ne sais quel plaisir triste, voltiger les hirondelles en automne : un secret instinct me disait que je serais voyageur comme ces oiseaux. Ils se réunissaient, à la fin du mois de septembre, dans les joncs d'un grand étang ; là, poussant des cris et exécutant mille évolutions sur les eaux, ils semblaient essaj'er leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. » (Chateaubriand, /h'ne'raiVc, t. V, p 260.) — Lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire ou sur la tour d une église champêtre : tout retentit des doux chants du départ ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus heureuse. » [Martyrs, liv. XXII, t. IV, p. 302.)
Vers 47-52. « Mais déjà, depuis les sommets de rHj-mète jusqu'à la plaine, la reine des nuits commence son règne silencieux .. Ses rayons vont se briser sur les corniches de la blanche colonne. . Plus loin, la mer d'Egée a calmé son sein courroucé et déroule majestueusement ses vagues de saphir et d'or, pendant que les îles qui s'élèvent au milieu des flots déploient au loin le rideau de leurs ombres dont le sévère aspect contraste avec le sourire de 1 océan. » Bjron), le Corsaire, ïil, 1 ; trad. Pichot, 2^ éd., t. I, p. 54.) La comparaison avec le texte original permettra de voir que c est la traduction qui a inspiré Vigny :
But lo ! from high Hj mettus to the plain, The queen of night asserts her silent reign... With comice glimniering as the moonbeams plaj', There the white column greets her grateful ray... Again the ^Egean, heard no more afar, Lulls his chafed breast from elemental war ; Again his waves in milder tints iinfold Their long arraj- of sapphire and of gold, Mix'd with the shades of many a distant isle, That frown, — where gentler océan seems to smiie.
Sur des flots mélangés et de saphir et d'or : Il n'y voit s'élever que les montagnes sombres,
50 Les colonnes de marbre et les lointaines ombres Des îles du couchant, dont l'aspect sérieux S'oppose au doux sourire et des eaux et descieux. (( O faites-moi mourir ou donnez-moi des ailes ! (( Criait-il, aux dangers nous serons infidèles :
55 « Le sang versé peut-être accuse ce retard,
(( L'ancre de nos vaisseaux se lèvera trop tard. » Ainsi disait sa voix ; mais une voix sacrée Ajoutait dans son cœur : <( Attends, vierge adorée, « Héléna, mon espoir, avant que le soleil
60 « Des portiques d'Athène ait doré le réveil ; « Avant qu'au Minaret, des profanes prières, (( L'Iman ait par trois fois annoncé les dernières, « Ma main qui sur ta main ressaisira ses droits « Sur le seuil de ta porte aura planté la Croix.
65 « Suspendsde tes beaux yeux les larmes répandues (( Et tes dévotes nuits à prier assidues : (( C'est à moi de veiller sur tes jours précieux, (( De conquérir ta main et la faveur des Cieux. « Bientôt lorsque la paix couronnant notre épée
70 « Rajeunira les champs de la Grèce usurpée,
(( Quand nos bras affranchis sauront tous appuyer « La sainteté des mœurs et l'honneur du foyer, (( Alors on nous verra tous deux, ma fiancée.
Vers 73-76. Vigny n'a eu, pour trouver les éléments de cette description, qu'àfeuilleter quelque Voyage en Grèce. Guys, à propos des mariages grecs, rappelle le tableau delà marche nuptiale qu'Homère a
(( Traverser lentement une foule empressée, 75 (( Devant nous les danseurs et le flambeau sacré ; « Puis du voile de feu son front sera paré, (( Et les Grecs s'écrieront : « Voyez, c'est la plus belle, (( C'est la belle Héléna qui, pieuse et fidèle, (( Pour sa patrie et Dieu, sacrifiant son cœur, 80 (( Devait périr, ou vivre avec Mora vainqueur !
placé sur le bouclier d'Achille. « On voit aujourd'hui, continue-t-il, dans la marche des Grecs la même pompe, le même cortège et la même musique. Elle est ouverte par des danseurs, par des instruments et par des chanteurs qui entonnent l'épithalame La mariée, chargée d'ornements, les yeux baissés, et soutenue par des femmes, ou par deux de ses proches parents, marche avec une lenteur affectée... Anciennement la nouvelle mariée portait un voile rouge et jaune, que les Arméniens ont conservé : ce voile rouge leur couvre la tête et tout le corps. On l'appelait /l'ammei/m ; il était fait pour cacher la rougeur modeste, l'embarras et les larmes de la jeune épouse... Le brillant flambeau de 1 hyménée n'a pas été oublié par les Grecs modernes. On le porte devant les nouveaux époux et dans la chambre nuptiale, où il brûle jusqu'à ce qu il soit entièrement consumé. » ( Voyage littéraire de la Grèce, t. I, pp. 254-255.) De même Pouqueville : <( Bientôt on aperçut un long cortège descendant delà montagne, précédé de Dadouchophores qui tenaient des torches de pin enflammées, et de gens qui portaient des drapeaux... La foule fit passage aux mariées, qui parurent les cheveux tressés avec des fils d'or et la tête couverte du flanimeum ou voile de pourpre... Elles s'acheminaient vers la maison de l'époux, au bruit des tambours de basque, des musettes et des voix qui recordaient l'antistrophe de l'épithalame. » (Voyage en Grèce, 1820-1821, t. I, p. 383.) Peut-être le poète a-t-il été engagea intercaler ce qiiadro dans ses vers par l'exemple de la Jeune Tarentine :
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là 1 hymen, les chansons, les flûtes, lentement
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée.
Sous le cèdre enfermé sa robe d'hj-ménée,
Et l'or dont au festin ses bras seront parés.
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Vers 80. « Mora, nom mal choisi et au hasard, dit A. de Vigny, sans
(( El le voici : c'est lui dont la main vengeresse (( Brisa le premier nœud des chaînes de la Grèce, (( Et pliant sous sa loi les corsaires domptés, <( Apprit à leurs vaisseaux des flots inusités. »
85 x\insi loin de la foule émue et turbulente, Auprès de cette mer à la vague indolente, Rêvait le jeune Grec, et son front incliné De cheveux blonds flotlans pâlissait couronné. Tel, loin des pins noircis qu'ébranle un sombre orage,
90 Sur une onde voisine où tremble son image, Un saule retiré courbant ses longs rameaux. Pleure et du fleuve ami trouble les belles eaux.
Mais le cri du départ succède à la prière ; D'innombrables flambeaux que voile la poussière, 95 Retournent aux vaisseaux, il y marche à grands pas ; Changeant sa rêverie en l'espoir des combats, Tandis que l'ancre lourde en criant se retire,
étude assez attentive des Botzaris, Canaris, etc., etc. » (Journal diin Poète, p. 279.) Il faut remarquer à sa décharge que, même en 1822, Botzai'is et Canaris n'avaient pas encore l'illustration qu'ils obtinrent vers 1824. Mora est un nom d'origine ossianique, mais dans les poèmes du Macpherson il désigne exclusivement un lieu, à savoir une montagne de Calédonie. Il est parlé à maintes reprises de la bruyère du Mora, du sommet du Mora. Chez Bj^ron, il devient, dans les imitations ossianiques des Hoiirs of Idleness, un nom de personne, mais un nom de femme. Dans Oscar d'Alva, c'est celui de la fiancée d'Oscar ; dans Calmar et Orla celui de la mère de Calmar. C'est là sans doute que Vigny l'a pris, pour en faire un nom d'homme, à la açon de Lara.
Vers SS-92. « Il aime ce saule au port languissant, qui ressemble, avec sa tête blonde et sa chevelure en désordre, à une bergère pleurant au bord d'une onde. » (Chateaubriand. Essai snr les Révolutions; Œuvres complètes, t. I, p. 510.)
Sur le pont balancé du plus léger navire, Il s'élance joyeux ; comme le cerf des bois,
100 Qui de sa blancbe biche entend bramer la voix, Et prompt au cri plaintif de sa timide amante Saute d'un large bond la cascade écumante. La voile est déployée à recevoir le vent. Et les regards d'adieu vers le mont s'élevanl,
105 Ont vu près d'un feu blanc dont l'île se décore, Le vieux moine, et sa Croix qui les bénit encore.
On partait^ on voguait, lorsqu'un timide esquif, Comme aux bras de sa mère accourt l'enfant craintif, Au milieu de la flotte en silence se glisse.
HO — (( Etes-vous Grecs ? Venez, que l'Ottoman périsse! » — (( On se bat dans Atbène. Une femme est ici (( Qui vous demande asile, et pleure. La voici. )) On voit deux matelots, puis une jeune fille ; Ils montent sur le bord, une lumière y brille,
115 Un cri part: (( Héléna ! » Mais les yeux d'un amant Pouvaient seuls le savoir ; pâle d'étonnement Lui-même a reculé, croyant voir lui sourire Le fantôme égaré d'une jeune martyre.
Il semblait que la mort eût déjà disposé
1*20 De ce teint de seize ans par les pleurs arrosé :
Sa bouche était bleuâtre, entr'ouverte et tremblante; Son sein, sous une robe en désordre et sanglante Se gonflait de soupirs et battait agité
Vers 122- 124. La comparaison paraît prise à Chateaubriand : « Elle (Velléda) chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son
Comme un flot blanc des mers par le vent tourmenté.
125 Un voile déchiré tombant des tresses blondes
Qu'entraînait à ses pieds l'humide poids des ondes, Ne savait pas cacher dans ses mobiles plis Le sang qui rougissait ses épaules de lis. Serrant un crucifix dans ses mains réunies,
130 Comme un dernier trésor pour les vierges bannies, Sur ses traits n'était pas la crainte ou l'amitié ; Elle n'implorait point une indigne pitié, Mais, fière, elle semblait chercher dans sa pensée Ce qui vengerait mieux une femme offensée,
135 Et demander au Dieu d'amour et de douleur Des forces pour lutter contre elle et le malheur. Le jeune Grec disait : (( Parlez, ma bien-aimée, « Votre voix à ma voix est-elle inanimée ? a Vous repoussez ce bras, ce coeur où pour toujours
140 « Se doivent confier et s'appuyer ^os jours !
(( Vousle voulez? et bien ! je le veux, que ma bouche (( S'éloigne de vos mains, et jamais ne les touche ; (( Non, ne m'approchez pas, s'il le faut ; mais du moins (( Héléna, parlez-moi, nous sommes sans témoins ;
145 (( Voyez, tous les soldats ont connu ma pensée,
{( Ils n'ont fait que vous voir, la poupe est délaissée.
sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots. » (Martyrs, \iv. IX; Œuvres complètes, t. IV, p. 134.) Mais elle est d'origine ossianique : « Son sein palpitait avec violence : telle on voit la blanche écume des flots s'élever et s'abaisser au milieu des écueils, beau mais terrible spectacle pour les nautoniers, qui à sa vue appellent les vents à leur secours. » (Ossian, Siilmalla, trad. Letourneur, Paris, 1777, t. II, p. 260.)
(( Ce voyage et la nuit auront un même cours, « Usons d'un temps sacré propice à nos discours, « C'est le dernier peut-être. O ! dites, mon amie, 150 « Pourquoi pas dans Athèneà cette heure endormie?
(( Et pourquoi dans ces lieux? et comment? et pourquoi « Ce désordre et vos yeux qui s'éloignent de moi ?»
Ainsi disait Mora ; mais la jeune exilée
A des propos d'amour n'était point rappelée,
155 Même de chaque mot semblait naître un chagrin ; Car, appuyant alors sa tête dans sa main. Elle pleura longtemps. On l'entendait dans l'ombre Comme on entend, le soir, dans le fond d'un bois sombre Murmurer une source en un lit inconnu.
IGO Cherchant quelque discours de son cœur bien venu, Son ami, qui croyait dissiper sa tristesse. Regarda vers la mer, et parla de la Grèce. Lorsque tombe la feuille et s'abrège le jour.
Vers to7-to9. « Elle cachait sa douleur sous les replis d'un voile. On n'entendait que le bruit de ses pleurs, comme on est frappé dans les bois du murmure d'une source qu'on ne voit point encore. » (Chateaubriand, Martyrs, liv. XX ; t. IV, p. 276.)
Vers f 03-176. Cette longue comparaison rappelle à la fois deux morceaux bien connus des poètes de cette époque, le Jeune Malade de Chénier et la Chute des feuilles de Millevoje. Celui-ci a suggéré la peinture du mélancolique jeune homme ; celui-là, le rôle de la mère :
Eh bien! mon fils, es-tu toujours impitoyable?
Ton funeste silence est-il inexorable ?
Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans,
Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs ?
Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?
Que j'unisse ta cendre à celle de ton père?
C'est toi qui me devais ces soins religieux,
Et qu'un jeune homme éteint se meurt, et meurt d'amour, 165 II ne goûte j3lus rien des choses de la terre : Son œil découragé, que la faiblesse altère, Se tourne lentement vers le Ciel déjà gris, Et sur la feuille jaune et les gazons flétris ; Il rit d'un rire amer au deuil de la nature, 170 Et sous chaque arbrisseau place sa sépulture ; Sa mère alors toujours sur le lit douloureux Courbée, et s'efiTorçant à des regards heureux, Lui dit sa santé belle, et vante l'espérance Qui n'est pas dans son cœur, lui dit les jeux d'enfance, 175 Et la gloire, et l'étude, et les fleurs du beau temps, Et ce soleil ami qui revient au printemps.
Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux...
Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage ; Sa chaleur te rendra ta force et ton courage...
Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière ; C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère Qui pleure ; qui jadis te guidait pas à pas. T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras ; Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire ; Qui chantait, et souvent te forçait à sourire. Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, De tes J'eus enfantins faisaient couler des pleurs.
L'ensemble du passage dénote l'imitation de Chénier, particulièrement les six derniers vers, avec leurs enjambements qui retombent les uns sur les autres, le latinisme (« lui dit sa santé belle ))), l'accumulation des et, et le ton d'une naïveté et d'une simplicité un peu recherchées. — L'élégie de Chénier est la source de toute cette littérature déjeunes mourants et de jeunes malades qui a fleuri aux alentours de 1820. Les romantiques eux-mêmes s'en moquaient un peu. « André Chénier a fait le Jeune Malade, qui est un chef-d'œuvre; depuis, nous avons vu paraître successivement la Jeune Malade, la Sœur malade, la Jeune
Les navires penchés volaient sur l'eau dorée Comme de cygnes blancs une troupe égarée Qui cherche l'air natal et le lac paternel. 180 Le spectacle des mers est grand et solennel ; Ce mobile désert, bruyant et monotone, Attriste la pensée encor plus qu'il n'étonne ; Et l'homme, entre le Ciel et les ondes jeté, Se plaint d'être si peu devant l'immensité.
Fille malade, le Poète mourant, la Mère mourante, etc., etc., — et ces diverses élégies, malgré runiformité apparente du sujet, n'ont eu entre elles que celle du talent ; mais je ne croyais pas qu'il fût possible d'étendre plus loin cette galerie d'infirmes sans risquer d'indisposer des gens qui se portent bien; M. Guttinguer, avec son Enfant malade, vient de prouver que j'étais dansl'erieur. Je ne pense pas toutefois en commettre une en affirmant qu à partir de ce jour l'exploitation des agonies et des maladies est interdite pour longtemps au commerce poétique, et, afin de décourager toutes les spéculations futures en ce genre, il faudrait qu'un jeune auteur de ma connaissance me permît de publier une élégie qu il intitule : lOncle à la mode de Bretagne en pleine convalescence. Ce serait bien évidemment la clôture de toutes les poésies pharmaceutiques. » {Muse française, t. II, 1824, p. 347, Revue poétique, par S. de t'ontenelle fE. Deschamps), à propos des Mélanges poétiques de Guttinguer.)
Vers 177-179. nLa mer s'étend au loin comme une plaine immense; les vaisseaux qui composent la flotte voguent, semblables à une troupe de cygnes sauvages. » (Byron, Childe Harold, ch. ii, str. 17 : trad. Pichot, 2e éd., t. III, p. 66.)
He that bas saild upou the dark blue sea Has viewedat times, I ween, a full fair sight :
The glorious main expanding over the bow, The convoy spread like wild swans in their flight.
Vers 180-184. « Oh! qu'alors les aspects de l'océan sont grands et tristes'.Dans quelles rêveries ils vous plongent!... Dieu des chrétiens !... jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l'océan, j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sousmes pieds. » (Chateaubriand, Génie du Christianisme,
185 Ce fut surtout alors que cette mer antique Aux Grecs silencieux apparut magnifique.
La nuit, cachant les bords, ne montrait àleurs yeux Que les tombeaux épars et les temples des dieux, Qui brillant tour à tour au sein des îles sombres,
190 Escortaient les vaisseaux, comme de blanchesombres. En leur parlant toujours et de la liberté, Et d'amour, et de gloire, et d'immortalité. Alors Mora, semblable aux antiques Rapsodes Qui chantaient sur ces flots d'harmonieuses odes,
t. II, p, 113.) Comparer V Itinéraire, t. V, p. 418 : « Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête, ne sont pas stériles pour l'âme, car les nobles pensées naissent des grands spectacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots étincelants autour de vous, les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navire, le gémissement du vent dans les mâts, tout vous annonce que vous êtes hors de la puissance de l'homme, et que vous ne dépendez plus que de la volonté de Dieu. L'incertitude de votre avenir donne aux objets leur véritable prix, et la terre contemplée du milieu d'une mer orageuse ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir. »
Vers 187-192. « Nous poussâmes au large, et la brise, qui était de terre, nous emporta rapidement vers Zéa. A mesure que nous nous éloignions, les colonnes de Sunium paraissaient plus belles au-dessus des flots : on les apercevait parfaitement sur l'azur du ciel, à cause de leur extrême blancheur et de la sérénité delà nuit » (Chateaubriand, Itinéraire, i. Y, p. 221.) — « Nous parcourûmes cet archipel de la Grèce où l'aménité des rivages, l'éclat de la lumière, la douceur et les parfums de l'air, le disputent au charme des noms et des souvenirs. Nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou par des tombeaux. » [Martyrs, liv. III ; t IV, p. 57.) — Xe vaisseau s'avançait vers le dernier promontoire de l'Attiquc. Déjà Sunium élevait sur la pointe d'un rocher son beau temple : les colonnes de marbre blanc semblaient se balancer dans les flots avec la lumière dorée des étoiles. » [Ibidem, liv. XVII ; t. IV, p. 230.)
195 Enflamma ses discours de ce feu précieux
Que conservent aux Grecs l'amour et leurs beaux cieux
(( O regarde, Héléna I que ta tète affligée
« Se soulève un moment pour voir la mer Egée ;
« O respirons cet airl c'est l'air de nos aïeux,
200 (( L'air de la liberté qui fait lesdemi-dieux ;
((La rose et le laurier qui l'embaument sans cesse, (( De victoire et de paix lui portent la promesse, « Et ces beaux champs captifs qui nous sont destinés <( Ont encor dans leur sein des germes fortunés ;
205 (( Le soleil affranchi va tous les faire éclore.
(( Vois ces îles : c'étaient les corbeilles de Flore ; a Rien n'y fut sérieux, pas même les malheurs ; (( Les villes de ces bords avaient des noms de fleurs; (( Et, comme le parfum qui survit à la rose,
210 <( Autour des murs tombés leur souvenir repose.
Vers 204-210 « Nous admirâmes ces cités dont quelques-unes portent le nom d'une fleur brillante, comme la rose, la violette, rhj'aclnthe, et qui, chargées de leurs peuples ainsi que d'une semence féconde, s'épanouissaient au bord delà mer sous les rayons du soleil. » (Chateaubriand, Martyrs, liv. III; t. IV, p. 58.) Comparez l'/f/neVa/re (t. V, p. 117) : « Si Zante a réellement été le refuge des bannis, je lui voue volontiers un culte, et je souscris à ces noms d'Isola d'Oio, de Fior di Levante. Ce nom de fleur me rappelle que l'hj'acinthe était originaire de Zante, et que cette île reçut son nom de la plante qu'elle avait portée. »
Vers 207. « Et toi, vierge du Pinde, fille ingénieuse de la Grèce, descends à ton tour du sommet de l'Hélicon ; je ne regretterai point les guirlandes de fleurs dont tu couvres les tombeaux, ô riante divinité de la Fable, toi qui n'as pas pu faire de la mort et du malheur même une chose sérieuse! » (Chateaubriand, xl/ar/yrs, liv. I; t. IV, p. 1(5.) Comparez liv. III; (t. IV, p. 59i : « O riant (îénie de la Grèce, qu'aucun malheur ne put étoufTer ni peut-être aucune Icton insti uiie ! »
« Là, sous ces oliviers au feuillage tremblant, (( Un autel de Vénus lavait son marbre blanc ; (( Vois cet astre si pur dont la nuit se décore (( Dans ce ciel amoureux, c'est Cythérée encore ;
215 (( Par nos rians aïeux ce ciel est enchanté,
(( Son plus beau feu reçut le nom de la beauté, « La beauté leur déesse. Ame de la nature, (( Disaient-ils, l'univers roule dans sa ceinture ; (( Elle vient, le vent tombe et la terre fleurit ;
220 (( La mer sous ses pieds blancs s'apaise et lui sourit. (( Mensonges gracieux, religion charmante (( Que rêve encor l'amant auprès de son amante ! »
Vers 21 1-220. a On célébrait alors la fête de la déesse d'Amathonte : l'onde molle et silencieuse baignait le pied du temple de Dionée, bâti sur un promontoire au milieu des vagues tranquilles... Ces paroles, apportées par le souffle des zéphyrs, parvenaient sur la mer jusqu'au vaisseau : « Ame de l'univers, volupté des hommes et des dieux, belle Vénus, c est toi qui donnes la vie à toute la nature ! Tu parais; les vents se taisent, les nuages se dissipent, le printemps renaît, la terre se couvre de fleurs et l'Océan sourit. » [Martyrs, liv. XVII ; t. IV, p. 231.) A travers la prose de Chateaubriand, Vigny imite les vers célèbres de Lucrèce, que l'auteur des Martyrs rappelait du reste en
note ;
iîineadum genitrix, hominum divumque vohiptas, Aima Venus
Te Dca, te fugiuut venli, te nubila coeli Advenlumque tuum ; tibi suaves daedalateflus Sumniittit flores; tibi rident a-quora ponti, Placatumque nitet difluso lumine cœluni.
L'allusion à la ceinture de Vénus (v. 218), que ne fournit pas le texte de Chateaubriand, est peut-être due à un passage de Childe Harold (chant III, st. 90), où Byron parle de la ceinture de Cythérée, nouée comme un lien de beauté autour de l'univers :
... A charm Like the fabled Cj^therea's zone, Binding ail things with beauty...
Quand un lis parfumé qu'arrose l'Ilissus
De son beau vêtement courbe les blancs tissus,
225 Sous linjure des vents et de la lourde pluie,
S'il advient qu'un rayon pour un moment l'essuie, Son front alors s'élève, et, fier dans son réveil, Entr'ouvre un sein humide et cherche son soleil ; Mais l'eau qui l'a flétri, prolongeant son supplice,
230 Tombe encor lentement des bords de son calice. Héléna releva son front et ses beaux jeux, JjCS égara longtemps sur la mer et les cieux ; Ses pleurs avaient cessé, mais non pas sa tristesse. D'un rire dédaigneux: a C'est donc une autre Grèce,
235 (( Dit-elle, où vous voyez des temples et des fleurs? (( Moi, jevoisdestombeauxbrisés par des malheurs.
Vers 223-230. Comparez Chateaubriand, Martyrs, liv. XXIII : « Elle ressemblait à un tendre narcisse qui penche sa tête languissante au bord d'une eau solitaire. >• {Œuvres, t. IV, p. 312.) — Et Byron, Don Juan, IV, st. 59 : « Sa tête se penchait comme un lis surchargé de pluie. )) Par l'intermédiaire des vers connus de Virgile :
Purpureus vekiti cum flos succisus aratro Languescit moriens, lassove papavera collo Demisere caput, phivia cum forte gravantur... (Enéide, IX, 435-437.)
la comparaison dérive d'Homère {Iliade, VIII, 306-307) :
xaOTfo [îpi6o;jLÉ,vT, 'joz'.r^i'. te S'.aptvriTtv...
Peut-être a-t-elle été rappelée à l'esprit de Vigny par ces lignes du Génie du Christianisme : « N'est-ce pas là la fleur qui languit touchée par le tranchant de la charrue ; le pavot qui penche sa tête abattue par une pluie d'orage? Pluvia cum forte gravantur. » {Œuvres, t. II, p. 396.) Mais le développement que Vignj' lui a donné est sien.
— (( Eh quoi I derrière nous, vois-tu pas, mon amie,
« Telle qu'une sirène en ses flots endormie,
« Lesbos au blanc rivage, où l'on dit qu'autrefois
Vers 237 et suiv. Le mouvement de cette tirade de Mora est imité des Martyrs, liv. III : c II y avait sur notre vaisseau un Grec enthousiaste de sa patrie, comme tous les Grecs II me nommait les lieux que je voyais : « Orphée entraîna les chênes de cette forêt au son de sa lyre ; cette montagne, dont l'ombre s'étend si loin, avait dû servir de statue à Alexandre ; cette autre montagne est l'Olympe, et son vallon, le vallon de Tempe ; voilà Délos, qui fut flottante au milieu des eaux ; voilà Naxos, où Ariane fut abandonnée... Et cette patrie des dieux, des arts et de la beauté, s'écriait l'Athénien en versant des pleurs de rage, est en proie aux barbares. » (Œuvres, t. IV, p. 58; voir l'Introduction du présent ouvrage, IV.)
Vers 239-2i8.'< Ce fut à Lesbos que naquirent Saphoet Alcée, et que la tête d'Orphée vint aborder en répétant le nom d'Eurydice. )) (Chateaubriand, Itinéraire, t. V, p. 254.) Ce n'est pas de cette phrase assez sèche de Chateaubriand, mais d'une page du Voyage du jeune Anacharsis, que Vigny s'est inspiré pour évoquer les souvenirs mythologiques de Lesbos : « La musique et la poésie ont fait de si grands progrés à Lesbos que, bien qu'on y pai'Ie une langue moins pure qu'à Athènes, les Grecs disent encore tous les jours qu'aux funérailles des Lesbiens, les Muses en deuil font retentir les airs de leurs gémissements . . Orphée, dont les chants opéraient tant de prodiges, ayant été mis en pièces par les bacchantes, sa tête et sa lyre furent jetées dans l'Hèbre, fleuve de Thrace, et transportées parles flots de la mer jusqu'aux rivages de Méthymne. Pendant ce trajet, la voix d'Orphée faisait entendi-e des sons touchants et soutenus par ceux de la lyre dont le vent agitait doucement les cordes. Les habitants de Méthymne ensevelii'ent cette tête dans un endroit qu'on me montra, et suspendirent la lyre au temple d'Apollon. Le dieu, pour les récompenser, leur inspira le goût de la musique, et fit éclore parmi eux une foule de talents. Pendant que le prêtre d'Apollon nous faisait ce récit, un citoyen de Méthymne observa que les Muses avaient enterré le corps d'Orphée dans un canton de la Thrace, et qu'aux environs de son tombeau les rossignols avaient une voix plus mélodieuse que pai'tout ailleurs. » (Barthélémy, Voyage du jeune Anacluusis en Grèce, iii-12, Paris, 1815, t. II, pp. 66-67.)
240 (( Les premiers chants humains mesurèrent les voix? <( Une vague y jeta comme un divin trophée (( La tête harmonieuse et la lyre d'Orphée ; (( Avec le même flot, la Mélodie alors « Aborda : tous les sons connurent les accords ;
245 (( Philomèle en ces lieux gémissait plus savante. (( Fière de ses enfans, cette île encor se vante « Des pleurs mélodieux et des tristes concerts « Qu'àleurmortsoupiraientlesMusesdansles airs.» Mais Héléna (Msait, en secouant sa tête
250 Et ses cheveux flottans : « Votre bouche s'arrête ; « Vous craignez ma tristesse et ne me dites pas (( Sapho, son abandon, sa lyre et son trépas. « Elle était, comme moi, jeune, faible, amoureuse ; (( Je vais mourir aussi, mais bien plus malheureuse!
255 — (( Tu ne peux pas mourir, puisque je combattrai.
— (( Oui, vous serez vainqueur, et pourtant je mourrai (( Que les venlssont tardifs! Quel est donc ce rivage?»
Vers 2io. Comparez André Chénier, Elégies, liv. I, xxiv : Unie douleur plus tendre anime Philomèle.
Vers 2ol-2o2. « Sapho était extrêmement sensible. —Elle était donc extrêmement malheureuse, lui dis-je. — Elle le fut sans doute, reprit-il ; elle aima Pliaon dont elle fut abandonnée ; elle fit de vains efforts pourle ramener, et, désespérant d'être désormais heureuse avec lui et sans lui, elle tenta le saut de Leucade, et périt dans les flots... Sapho a fait des hymnes, des odes, des élégies et quantité d'autres pièces, la plupart sur des rythmes qu'elle avait introduits elle-même, toutes brillantes d'heureuses expressions dont elle enrichit la langue. » lAnacharsis, t. II. pp. 76-77.)
Vers 253-254. Comparez ces deux vers de Phèdre (I, m) :
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.
— « Héléna, détournons un lugubre présage. (( Bientôt nous abordons : ne vois-tu pas déjà 260 « La flottante Délos, qu'x\pollon protégea?
« F^aros au marbre pur, sous le ciseau docile ? u Scyros où bel enfant se travestit Achille ? (( Vers le nord c'est Zéa qui s'élève à nos yeux ; « Vois l'Attique : à présent reconnais-tu tes cieux ?»
265 Héléna se leva : « Lune mélancolique,
(( Dit-elle, ù montre-moi les rives de l'Attique! (( Que tes chastes rayons dorant ses bois anciens, (( L'éclairent à mes yeux sans m'éclairer aux siens I (( O Grèce, je t'aimais comme on aime sa mère 1
270 (( Que ce vent conducteur qui rase l'onde amère, (( Emporte mon adieu que tu n'entendras pas,
Vers 259-264. Le détail de ces vers est emprunté à l'Itinéraire et aux Martyrs. « Je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades : Scyros, où Achille passa son enfance ; Délos, célèbre par la naissance de Diane et d'Apollon, par son palmier, par ses fêtes ; Naxos, qui me rappelait Ariane, Thésée, Bacchus. » {Itinéraire ; Œuvres, t. V, p, 226.) — M Vous naquîtes sous un palmier, dans la flottante Délos. >■> (Martyrs, liv. I ; Œuvres, t IV, p. 20. Comparez le passage cité ci-dessus, v. 237.)
Vers 269-28S. Le mouvement général et plusieurs détails de ce couplet d'Héléna sont imités des plaintes de Cymodocée (Martyrs, liv. XXIII) : « Le souvenir de son premier bonheur et du doux pays de la Grèce inspira la fille d'Homère... Elle soupira ces paroles harmonieuses :
<( Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante ! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents ! Courbez-vous sur la rame agile ! Reportez-moi, sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamysus.
« Volez, oiseaux de Lybie, dont le cou flexible se courbe avec grâce
« Jusqu'aux lauriers amis de mes plus jeunes pas, (( De mes pas curieux. Lorsque seule, égarée, (( Sous un pudique voile, aux rives du Pirée
275 (( J'allais, de Thémistocle invoquant le tombeau, (( Rêver un jeune époux, fidèle, illustre et beau, « Couple fier et joyeux, de nos temples antiques (( Nous aurions d'un pas libre admiré les portiques; (( Mes destins bienheureux ne seraient plus rêvés,
280 (( Et sur les murs deux noms auraient été gravés ; (( Mon sein aurait connu les douceurs maternelles, « Et, comme sur l'oiseau sa mère étend ses ailes, (( J'eusse élevé les jours d'un jeune Athénien,
volez au sommet de llthôme, et dites que la fille d'Homère va revoir les lauriers de la Messénie !
« ...Mais d'oîi vient qu en voulant chanter comme la fauvette, je soupire comme la flûte consacrée aux morts ? Je suis pourtant revêtue de la robe nuptiale ; mon cœur sentira les joies et les inquiétudes maternelles ; je verrai mon fils s'attacher à ma robe, comme l'oiseau timide se réfugie sous l'aile de sa mèie... » {Œuvres, t IV, p. 311.)
Vers 273. Héléna aurait elle songé à invoquer, sur les rives du Pirée, le tombeau de Thémistocle, si Vigny n'avait lu ces lignes de Chateaubriand : <' Il fallut que la nuit me chassât du rivage. Les vagues que la brise du soir avait soulevées battaient la grève et venaient mourir à mes pieds ; je marchai quelque temps le long de la mer qui baignait le tombeau de Thémistocle ; selon toutes probabilités, j'étais dans ce moment le seul homme en Grèce qui se souvînt de ce grand homme. » (Voj^ez l'Itinéraire; Œuvres, t. V, p. 176 ; on y trouve d'amples détails sur le Pirée et le tombeau de Thémistocle, pp. 197-199.) — Il est souvent aussi question de ce tombeau dans les poèmes de Bj'ron. Vojez notamment le début du Giaour : « Aucun zéphj^r ne ride les vagues qui se déroulent majestueusement sous le rocher où reposent les cendres du rival d'Aristide. Le monument du héros domine la contrée que son bras sauva jadis du joug des Persans. Il est aperçu de loin par le nautonier qui ramène sa barque dans le port. Quand verrons-nous un autre Thémistocle ?... » (Trad. Pichot, IL' éd., t. II, p. 7 )
(( Libre dès le berceau, dès le berceau chrétien.
285 « Mais d'où me Aient encor ce regret de la vie ? (( Ma part dans ces trésors m'est à jamais ravie : « (Comment autour de moi se viennent-ils offrir ? (( Devrait-elle y penser, celle qui va mourir ? (( Hélas ! je suis semblable à la jeune novice
290 « Qui change au voile noir et les fleurs, son délice, (( Et les bijoux du monde, et, prête à les quitter, {( Les touche et les admire avant de les jeter. (( Des maux non mérités je me suis étonnée, (( Et je n'ai pas compris d'abord ma destinée :
295 (( Car j'ai des ennemis, je demande le sang,
(( Je pleure, et cependant mon cœur est innocent, « Mon cœur est innocent, et je suis criminelle. » Et puis sa voix s'éteint, et sa lèvre décèle Ce murmure sans bruit par le vent emporté :
300 « Et j'unis l'infamie avec la pureté ! »
Vers 289-292. Peut-être y a-t-il ici un souvenir de la prise de voile d'Amélie. « Amélie s'avance, parée de toutes les pompes du monde... Sa superbe chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré ; une ongue robe d'étamine remplace pour elle les ornements du siècle sans la rendre moins touchante ; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de lin. » {René; Œuvres, t. III, pp. 90-91.) Peut-être aussi Vigny pense-t-il à l'élégie de Guiraud, la Sœur grise : Et tandis que mes sœurs à de nouvelles fêtes
Vont peut-être se préparer.
Que des fleurs dont ma mère aimait à me parer
Elles ont couronné leurs têtes.
Moi je veille et je prie... et ne dois point pleurer.
Ode mes premiers jours images trop fidèles ! Mes songes quelquefois me rendent vos douceurs. Ma bouche presse encor les lèvres maternelles. Et même au bal joyeux je suis mes jeunes sœurs, Le front ceint de roses comme elles.
D'abord le jeune Grec, d'une oreille ravie, Ecoutait ces accents de bonheur et de vie. A genoux devant elle, il admirait ses yeux, Humides, languissans et tournés vers les Cieux ;
305 Immobile, attentif, il laissait fuir à peine
De sa bouche entr'ouverte une brûlante haleine ; Il la voyait renaître : oubliant de souffrir. Dans son heureuse extase il eût voulu mourir. Mais lorsqu'il entendit sa mobile pensée
310 Redescendre à se plaindre, il la dit insensée ;
Pressant ses blanches mains qu'il arrosait de pleurs, Habile à détourner le cours de ses douleurs, Il dit : (( Hélas ! ton âme est comme la colombe (( Qui monte vers le Ciel, puis gémit et retombe.
315 (( Que n'as-tu poursuivi tes discours gracieux ? (( Je voyais l'avenir passer devant mes yeux. (( Chasse le repentir, l'inquiétude amère, (( L'époux fait pardonner d'avoir quitté la mère. (( Qu'as-tu fait, dis-le-moi, de la noble fierté
320 (( Qui soulevait ton cœur au nom de liberté?
(( Tu t'endors aux chagrins de quelque vain scrupule, « Quand mon vaisseau t'emporte à la terre d'Hercule!»
Vers 313-314. « Comme une colombe que le chasseur a surprise dans le creux d'un rocher reste immobile de frayeur et n'ose s'envoler dans les plaines du ciel. . . » [Martyrs, liv. XXIII ; Œuvres, t. IV, p. 312.)
Vers 3 IS-3 19 N'est-ce pas une réminiscence de la A^eère d'André Chénier :
Néère tout son bien, Néère ses amours, Cette Néère, hélas ! qu'il nommait sa Néère, Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère...
Des longs pleurs d'Héléna par torrents échappés, Il sentit ses cheveux long-temps encor trempés ;
325 Mais honteuse, bientôt elle éleva la tête, Et l'on revit briller sur sa bouche muette, Au travers de ses pleurs, un sourire vermeil, Comme à travers la pluie un rayon de soleil. Son regard s'allumait comme une double étoile ;
330 Sa main rapide enlève et jette aux flots son voile; Elle tremble et rougit : va-t-elle raconter Les secrets de son cœur qu'elle ne peut dompter ? (( J'avais baissé les yeux en implorant le glaive ; {( J'ai trouvé le vengeur, ma tête se relève,
335 (( Dit-elle: ô donnez-moi ce luth ionien,
(( Nul amour pour les chants ne fut égal au mien. (( Se mesurant en chœur, que vos voix cadencées (( Suivent le mouvement des poupes balancées. (( O jeunes Grecs! chantons: que la nuit et ces bords
340 « Retentissent émus de nos derniers accords :
(( Les accords précédaient les combats de nos pères ; (( Et nous, n'avons-nous pas nos trois Muses sévères, (( La Douleur et la Mort toujours devant nos yeux, (( Et la vengeance aussi, la volupté des Dieux ? »