Monkir, l'ange des Enfers. (Alkoran.) [Note de Vigny
les tempes avec des masses de fer jusqu’à ce que la douleur lui fasse pousser de si hauts cris qu'il soit entendu depuis le Levant jusqu’au Couchant... Alors ils pressent de la terre sur ce corps qui est mordu et rongé par 99 dragons à sept têtes jusqu'au jour de la résurrection. » (Ouvr. cité, t. I, p. 155.) « Une de leurs grandes souffrances (il s’agit des injustes) sera une soif étonnante et incroyable, qui fermera leur bouche et dans laquelle ils seront plongés plus ou moins suivant la grandeur de leurs crimes... Et cette sueur ne viendra pas seulement de ce grand concours de toutes les créatures qui se presseront et se marcheront sur les piés, mais elle sera produite par le voisinage du soleil, qui ne sera alors éloigné que de la distance d’un mille, ou (comme quelques-uns traduisent) de la longueur d’un poinçon : de sorte que leur tête bouillira comme un pot. » (Jbid., t. I, p. 176.)
Vers 59-62. « L'homme porte son sort attaché au col. » (Coran, ch. xvir.) & Le sixième article de foi dont l’Alcoran exige la créance, et qui est d’une très grande importance, c’est le décret absolu de Dieu et la prédestination, tant pour le bien que pour le mal... Mahomet se sert beaucoup de cette doctrine dans l’Alcoran pour l'avancement de son but, amenant ses sectateurs à combattre sans crainte et en désespérés pour la propagation de leur foi, car il leur représente que toutes les précautions possibles ne sauraient changer leur inévitable destinée et prolonger leur vie d'un moment. » (Préliminaires de Sale, ouvr. cité, t., p. 209.)
Sur l’invisible collier d’or ! ; Son front sous le dernier génie, Dont le vol a de l’harmonie,
65 Se courbe sans être irrité:
La prévoyance est inhabile A reculer l’heure immobile Que marque la fatalité.
Si la mort frappe le fidèle,
70 Quittant son paradis vermeil Et déployant l’or de son aile, La Péri ? viendra du Soleil.
Ses chants le berceront de joie,
1. Alkoran. [Note de Vigny.] 2. Ange féminin chez les Mahométans : il vit dans le Soleil et parmi les Astres. (Alkoran.) [Note de Vigny.]
Vers 69-78. Les Péris avaient été mises à la mode par le poème de Thomas Moore, Lalla Rookh (1817), traduit en français par Amédée Pichot en 1820. Moore les définit « de belles créatures de l'air, qui vivent de parfums ». C'est ainsi du reste que les représente d'Herbelot, auprès de qui il s’est renseigné. (Bibliothèque orientale, article Péri.) Le Coran n’en parle point, et je ne sais sur quoi Vigny s’est appuyé pour les faire vivre, comme le dit sa note, « dans le soleil et parmi les astres ». Mais il n’est pas difficile de voir d'où viennent les six derniérs vers de la strophe. Ils traduisent ce passage du Giaour : « Il mourut les armes à la main et il ne fut pas vengé... Mais les vierges du paradis -s'empressent de le recevoir dans les demeures célestes, et les yeux brillants des houris lui souriront à jamais. Elles vont à sa rencontre en agitant leurs voiles couleur d’émeraude ; elles accueillent le brave avec un baiser. » (Trad. Pichot, Ife édit.. t. II, p. 29.) D après une note de Byron lui-même, & c'est presque la traduction littérale d’un chant guerrier des Turcs : « Je vois la fille du paradis aux yeux noirs ; elle fait flotter un voile couleur d'émeraude; elle me crie: Viens, accorde-moi les baisers, car je t'aime, etc., etc. » ( Ibidem, p. 54.)
Ses doigts ont travaillé la soie
19 Où le brave doit reposer ; L'entourant d’une écharpe verte, Sa bouche de rose entr’ouverte L’accueillera par un baiser.
Qui puisera les eaux sacrées 80 Dans la fontaine de Cafour!, .
Où les houris désaltérées Chancellent et tombent d'amour ?
Leurs yeux doux, qu'un cil noir protège,
1. Fontaine du Paradis turc : elle roule des pierreries. (Alkoran.)
[Note de Vigny.]
Vers 79-82. Le Coran dit au chapitre Lxxvi que « les justes boiront un vin exquis mêlé avec l’eau de Cafour ». Il n’ajoute point que cette fontaine du paradis « roule des pierreries ». Vigny a pu se référer à un passage de Sale : « Comme l'abondance des eaux est une des choses qui contribuent le plus à rendre un lieu agréable, aussi l’Alcoran parle-t-il souvent des rivières du Paradis. On dit que ce jardin est arrosé d’une infinité de sources et de fontaines dont les cailloux ne sont que rubis et émeraudes. . » (Ouvrage cité, t. I, p. 195.)
Vers 83-88. Les descriptions des houris abondent dans le Coran, et Vigny n'a eu que l'embarras du choix. « Les justes habiteront les jardins de la volupté. A l'abri des peines de l'enfer, ils jouiront des faveurs du ciel. Rassasiez-vous, leur dira-t-on, des biens qu'on vous offre : ils sont le prix de vos vertus. Reposez sur ces lits rangés en ordre. Ces vierges au sein d’albâtre, aux beaux yeux noirs, vont devenir vos épouses... On leur présentera des coupes remplies d’un vin délicieux dont la vapeur ne leur fera ténir aucun propos indécent et ne les excitera point au mal. » (Chap, zur.) — L’épithète de chaude, appliquée à la liqueur que boiront les justes ’ne laisse pas de surprendre. Le Coran insiste d'ordinaire sur la fraîcheur des boissons du paradis, et réserve aux impies les rasades d’eau bouillante ou d’étain fondu. Mais peut-être la rime est-elle responsable de cette inexactitude.
Vous regardent : leurs bras de neige 89 Applaudiront au combattant ; Et dans des coupes d’émeraude Une liqueur vermeille et chaude Coule de leurs doigts et l’attend.
Allah prépare leur défaite, 90 Il a pris le glaive de feu ; Priez, chantez : Dieu seul est Dieu, Et Mahomet est son Prophète,
Si de grands bœufs errans sur les bords d’un marais Combattent le loup noir sorti de ses forêts,
95 Long-temps en cercle étroit leur foule ramassée Présente à ses assauts une corne abaissée, Et, reculant ainsi jusque dans les roseaux, Cherche un abri fangeux sous les dormantes eaux. Le loup rôde en hurlant autour du marécage :
100 Il arrache les joncs, seule proie à sa rage, Car, au lieu du poil jaune et des flancs impuissans, Il voit nager des fronts armés et mugissans.
Vers 93-112. « Tel on voit un troupeau de loups affamés se précipiter sur un taureau sauvage, malgré le feu que lancent ses yeux et les rugissements de sa colère : c'est en vain qu’il foule aux pieds ou fait voler dans les airs avec ses cornes sanglantes ceux qui osent l’attaquer les premiers ; tels les musulmans marchent aux remparts ; tels les plus audacieux succombent sous les coups des assiégés. » (Le Siège de Corinthe, xx ; trad. Pichot, II° édit., t. I, p. 177 ) Vigny na point copié la comparaison de Byron. mais il s'en est inspiré ; il l'a en quelque sorte retournée. et l'a développée avec une vigueur qui fait de ce morceau un des meilleurs de son poème. Brizeux, qui connaissait bien et admirait Héléna, (voir l’Introduction, m), s’est souvenu de ce
HÉLÉNA Mais que les aboiemens d’une meute lointaine Rendent sûrs ses dangers et sa fuite incertaine, Il s'éloigne à regret ; son œil menace et luit Sur l'ennemi sauvé que lui rendra la nuit :
Tandis que, rassuré dans sa retraite humide, Le troupeau laboureur, devenu moins timide, Sortant des eaux ses pieds fourchus et limoneux, Contemple le combat des limiers généreux.
Tels les Athéniens, du haut de leurs murailles,
Ecoutaient, regardaient les poudreuses batailles. « Quels pas ont soulevé ce nuage lointain ?
« Ces sables volent-ils sous le vent du matin ?
« Se disaient-ils : quittant l'Afrique dévorée,
« Le Semoun flamboyant souffle-t-il du Pyrée? « Il accourt vers Athène, et renverse en courant
« T/Ottoman qui résiste, et le laisse mourant.
Ce sont des Grecs ; voyez, voyez notre bannière |
Elle est resplendissante à travers la poussière. » Mora la soutenait, et ses exploits errans
passage quand il a voulu décrire le combat d'un loup contre un troupeau de bœufs :
Les yeux en feu, le loup, comme un trait, sort du bois, Tue un jeune poulain, étrangle une génisse ;
Mais avant que sur eux l’animal ne bondisse, Souvent tout le troupeau se rassemble, et les bœufs, Les cornes en avant, se placent devant eux,
Le loup rôde à l'entour, ouvrant sa gueule ardente, Ft, hurlant, il se jette à leur gorge pendante ;
Mais il voit de partout les fronts noirs se baisser,
Et des cornes toujours prêtes à le percer.
Enfin, lâchant sa proie, 1l fuit, lorsqu'une balle L’atteint, et les bergers, en marche triomphale,
De hameaux en hameaux promènent son corps mort.
(Les Bretons, chant mr.)
Bien loin derrière lui laissaient les premiers rangs. Tenant sa main, parait la belle et jeune fille, Pâle ; un crueifix d’or au-dessus d’elle brille : 125 Elle osait l'élever d’un bras ferme et pieux, Sans craindre d'appeler la mort avec les yeux, Marchait,et d’un œilsûrcommesachant leurscrimes, Au Grec avec sa croix désignait ses victimes. Lui, suspendait ses pas, et sa froide fureur 130 Frappait, en souriant de dédain et d'horreur. Alors on entendit, du haut des édifices, Des femmes applaudir ces sanglans sacrifices ; Elles criaient : « O Grèce ! O Grèce ! lève-toil « L'ange exterminateur vient, guidé par la foi! » 135 Et, la joie et les pleurs se mêlant aux prières, De leurs murs démolis précipitaient les pierres, Et l'huile bouillonnante, et le plomb ruisselant Jetés avec fracas en fleuve étincelant, Répandaient aux turbansque choisissaientleurshaines, 140 Des maux avant-coureurs des éternelles peines ; Tandis que, soulevant les pierres des tombeaux, Leurs pères, leurs enfants, leurs époux en lambeaux,
Vers 141-1%4. Ces vers sont passablement obscurs. Il semble bien pourtant qu'il s’agit des morts qui sortent de la tombe pour venir au secours des vivants et les assister dans la lutte. Cette imagination assez singulière peut s'expliquer par une réminiscence de l’ode du poète grec, déjà citée, au mie chant de Don Juan : « Nous contenteronsnous de pleurer sur des jours plus heureux? Nous contenterons-nous de rougir ? — Nos pères répandirent leur sang. Terre, entr'ouvre ton sein et rends-nous quelques anciens Spartiates. Ne nous rends que trois des trois cents, pour renouveler l’exploit des Thermopyles. Quoi !
60 HÉLÉNA Sortaient, pour lecombat,de leurs retraites sombres, Et de leurs grands aïeux représentaient les ombres.
145 Les Tures tombent alors vaineus ; les deux amans D'un pied triomphateur foulent ces corps fumans. Commeon voit d’un volean le feulong-temps esclave Tonner, couler, descendre en une ardente lave, Et, confondant les rocs et les toits arrachés
150 Aux cadavres brülans des chênes desséchés, Renouveler le Styx pour les tremblantes plaines, Tels marchaient après eux les rapides Hellènes. Leurs bras rassasiés, désœuvrés de martyrs, Arrachaient-en passant quelques derniers soupirs;
155 Mais leurs yeux et leurs pas tendaient vers la fumée
tu ne réponds pas? Morts, vous gardez le silence? Oh non! — La voix des morts retentit comme un torrent lointain, et me crie : « Qu'un seul vivant lève la tête, un seul..., nous accourons, nous accourons ! — Les vivants seuls sont muets. » (Str. 7 et 8, trad. Pichot.)
Vers 155 et suiv. Le récit de Vigny se rapproche ici sensiblement de celui que fait Byron dans le Siège de Corinthe; mais tandis que dans Héléna les Turcs fuient et les Grecs sont vainqueurs, dans le poëme anglais les Turcs l'emportent et les Grecs cherchent leur salut dans la mort. « On peut encore se retrancher dans l’église... Minotti et les siens s’y réfugient, laissant après eux un ruisseau de sang; ils ne cessent en reculant de faire face à l'ennemi, et vont respirer un moment derrière les piliers massifs du lieu saint. Hélas! que ce moment fut court ! Les musulmans voient augmenter leur nombre et leur audace; ils fondent sur les chrétiens avec tant d'audace que leur grand nombre lui-même devient funeste aux plus hardis..… Les lumières qui ornent les autels des chrétiens ne peuvent percer de leur clarté vacillante les nuages produits par les décharges de mousqueterie. Les Ottomans sont devant la porte: elle résiste sur ses gonds d’airain; à travers tous les vitraux brisés il pleut une grêle de traits
mortels. » (Trad. Pichot, Ile éd., t. I, p. 183.)
L'URNE 61 Qui roulait en flots noirs sur l’église enflammée. Là tombaient des chrétiens au pied de leur autel ; On entendait le cri sans voir le coup mortel, Car l'incendie en vain éclairait tant de crimes : 160 Les portes dérobaient et bourreaux et victimes. On les frappe à grand bruit, Calme comme un vainqueur, Mora pressait alors Héléna sur son cœur.
« Viens, disait-il, viens voir la maison paternelle, « Puisque ses murs quittés te font si criminelle ; 165 « C’est là ta seule peine. Allons, viens avec moi, « Le vainqueur amoureux va supplier pour toi ; « J’y vais trouver ensemble et ta main et ta grâce : « Qu’as-tu faitquelagloireet notre amourn’efface?» Mais elle s’avançait : « Ne parlez pas ainsi, 170 « Vous allez m’affaiblir ; Dieu m'a conduite ici ! » Et le délire alors semblait troubler sa vue Vers le temple brülant toujours, toujours tendue. « C’est Dieu qui me fait voir quel doit être mon sort! « Silence! taisons-nous ; j'entends venir ma mort l» 175 On entendait, au fond de l’église en tumulte, Des hurlements, des cris de femmes, et l'insulte, Et le bruit de la poudre et du fer. Cependant Un nuage de feu sortait du toit ardent.
«Mon ami, disait-elle, à soutenez mon âme!
180 « Rendez-moi forte: hélas! je ne suis qu’une femme;
Vers 175-177. Comparer ces vers de l'Aveugle (253-256) :
L’autel est dépouillé, Tous vont s'armer de flamme, Et le bois porte au loin les hurlements de femme, L’ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris Et les vases brisés, et l’injure, et les cris.
« Quand je vous vois, jesensquej’aimeencorle jour; « Il ne me reste plus à vaincre que l’amour ; « Pour l’autre sacrifice, il est fait. » Et ses larmes Qu'elle voulait cacher, l’ornaient de nouveaux charmes. 185 Lui, la priait de vivre, et ne comprenait pas Quels chagrins l’appelaient à vouloir le trépas. Elle était sur son cœur ; sa tête était penchée. On croyait qu'à ses cris elle serait touchée; Mais la porte du temple est ouverte, et l’on voit 190 Tous ceux que menaçait le poids brûlant du toit : Tous les Turcs étaient là ; mais chacun d'eux s'arrête, Croise ses bras, jetant son fer, lève la tête, Et sur la mort qui tombe ose fixer les yeux.
Un seul eri deterreur s’élève jusqu'aux Cieux ; 195 Le dôme embrasé craque, et dans l’air se balance. € Je les reconnais tous ! » dit-elle. Elle s’élance, Et sur le seuil fumant monte. «Je meurs ici ! «€ — Sans ton époux, dit-il. —- Mes époux? les voici ! CJemeurs vengéel Adieu, tombez, murs que j’implore ; 200 « Les Cieux me sontouverts, mon âme est vierge encore! »
Vers 189 et suiv. «... Mais le portique ébranlé tremble sur ses fondements, le fer cède, les gonds crient et se rompent, la porte tombe. Arrêté sur le marche-pied de l'autel, Minotti survit presque seul aux braves qui n'ont pu sauver Corinthe; il n’a pas cessé de menacer les Tures qui le poursuivent... La flamme et le fer des Musulmans l’enve loppent de toutes parts. » (Le Siège de Corinthe, xxix et XXX 5Atrad. Pichot, t. I, pp. 184-185.)
Vers 200. Rapprochez cette note mise par Vigny sur son exemplaire de Corneille (voir l'Introduction, m1) à la tirade de Théodore raillée par Voltaire (Théodore, IL, 1) :
Je saurai conserver, d’une âme résolue, A l'époux sans macule une épouse impollue.
L'URNE 63 Et le clocher, les murs, les marbres renversés, Les vitraux en éclats, les lambris dispersés, Et les portes de fer, et les châsses antiques, Et les lampes dont l’or surchargeait les portiques, 205 Tombent; et dans sa chute ardente, leur grand poids De cette foule écrase et la vie et la voix.
Long-temps les flots épais d'une rouge poussière Du soleil et du ciel étouffent la lumière ; On espère qu’enfin ses voiles dissipés 210 Montreront quelques Grecs au désastre échappés ; Mais la flamme bientôt, pure et belle, s’élance Et sur les morts cachés brille et monte en silence.
« Corneille est plus vrai et plus décent que Voltaire. Le corps seul est violé, l'âme est vierge. » (Langlais, Notes inédites d'A. de Vigny sur Pierre et Thomas Corneille, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 1904, p. 471.)
Vers 201 et suiv Comparez, pour le mouvement et la coupe des vers, ce passage de l’Aveugle (244-252) :
Le quadrupède Hélops fuit; l’agile Crantor,
Le bras levé. l’atteint; Eurynome l’arrête.
D'un érable noueux il va fendre sa tête.
Lorsque le fils d'Egée, invincible, sanglant,
L’aperçoit, à l'autel prend un chêne brülant,
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
S'élance, va saisir sa chevelure horrible,
L'’entraîne, et quand sa bouche, ouverte avec effort,
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort; pour le fond des choses, cet autre de Byron : « Soudain Minotti approche sa torche du salpêtre. Le clocher, les voûtes, l’autel, les reliques, les objets précieux du culte, les vainqueurs, les chrétiens, les morts et les vivants sautent avec les débris du temple. La ville est presque renversée de fond en comble ; les murailles s’écroulent ; les flots de la mer reculent un moment ; les montagnes sont ébranlées comme par la secousse d’un tremblement de terre. Cette explosion épouvantable a lancé jusqu'aux cieux mille débris informes au milieu d'un immense nuage enflammé. » (Le Siège de Corinthe, xxin, trad. Pichot, t. I, p. 186.;
Cependant, vers le soir, les combats apaisés Livrèrent toute Athène aux vainqueurs reposés. 215 Après l’effroi d’un jour que la flamme et les armes Avaient rempli de sang etde bruit et d’alarmes, Sur les murs dévastés, sur les toits endormis, La lune promenait l’or de ses feux amis.
Athène sommeillait; mais des clartés errantes, 220 Puis, dansl’ombre, des crissoudains, des voix mourantes, De quelques fugitifs venaient glacer les cœurs ; Ils craignaientles vaincus non moins que les vainqueurs
Vers 222 et suiv. D'où a pu venir à Vigny l’idée de mêler, — bien inutilement, semble-t-il, — les juifs d'Athènes à l’action de son poème ? Très vraisemblablement du rôle joué par les israélites d'Orient dans les massacres et les pillages dont Constantinople et d’autres villes furent le théâtre. Il avait été signalé à plusieurs reprises par les journaux européens. « La ville d’Andrinople a été le théâtre d'une autre scène d'horreur. Le 9 mai, un ex-patriarche de Constantinople y a été pendu avec trois évêques et quarante riches Grecs. Ce sont les juifs qui dénoncent aux Tures les Grecs qui ont de la fortune... Plusieurs Grecs cherchent à se sauver en achetant le silence des délateurs israélites ; mais ils sont souvent cruellement trompés par ces misérables. » (Débats du 13 juin 1821.) — « À Bucharest, on voit tous les jours des exécutions. Les juifs, dans l’espoir de s'emparer du commerce, dénoncent tous les Grecs aisés comme partisans d'Ypsilanti. » (Débats du 20 juillet.) — « On a aussi des nouvelles de Constantinople qui peignent l’état des choses avec les couleurs les plus sombres. La destruction de la flotte avait encore exaspéré le sultan et le peuple; les maisons des Grecs furent toutes livrées au pillage, et les juifs servaient d’espions et de guides à la populace. » (Débats du 23 juillet.) — « Les troupes turques ont rassemblé plus de mille femmes et vierges des environs de Salonique et les ont envoyées aux bazars de Salonique et de Constantinople pour y être vendues... On assure que des juifs ont encore joué un rôle méprisable en cette occasion : ils ont fourni aux Turcs les listes des femmes et des filles les plus belles, qu’ils connaissaient par les libres entrées que leur commerce
Ils étaient Juifs. Surtout en haut de la colline Que du vieux Parthénon couronne la ruine, 225 Dans ses piliérs moussus, ses anguleux débris, Ils avaient cru trouver de plus secrets abris. Comme l’humble araignée et sa frêle tenture, Des lambris d’un palais dérobent la sculpture,
leur avait procurées dans les maisons des Grecs. » (Débats du 5 décembre 1821 ) Les Grecs ne se faisaient pas faute d’user de représailles. « Dans leur vengeance, les Grecs ne se bornaient pas au massacre des Turcs; ils regardaient les juifs comme des ennemis plus odieux encore. On les vit, à cette époque où. le souvenir du rôle affreux que les misérables israélites de Constantinople jouèrent dans le supplice du patriarche était encore présent, inventer des tourments nouveaux pour venger $ur les individus de cette croyance qu'ils pouvaient arrêter ce qu'ils nommaient le crime de tous. A la vérité, les juifs de l'Orient eux-mêmes ne se conduisirent pas très bien, dès le début de la révolution, envers les Grecs, suspects dès lors au gouvernement ; mais ce n’était pas une raison pour outrager en eux la nature et l'humanité. » (Raffanel, Histoire complète des événements de la Grèce depuis les premiers troubles jusqu'à ce jour, Paris, 1825, t. I, p. 71.) Vigny ne pouvait évidemment avoir lu cette page en 1821 ; mais elle résume des faits connus de tous ceux qui, dès le début de l’insurrection hellénique, avaient suivi au jour le jour dans les gazettes les nouvelles d'Orient. Même avant le début de la guerre, les voyageurs avaient noté la haine commune et l'égal mépris des mahométans et des chrétiens de Grèce pour les Juifs. Pouqueville raconte un souper en plein air en Albanie : « Comme il n'y avait là que des chrétiens et des mahométans, on damna à l'unanimité tous les Juifs : un docteur turc ajouta, suivant le dogme du Prophète, qu après leur mort ils étaient métamorphosés en âhes pour porter en enfer les âmes des mauvais islamistes. » (Voyage dans la Grèce, Paris, 1820-1821, t. II, p. 33.) Et plus loin : « A Corfou et dans les villes où les Grecs dominent, les juifs sont souvent avanisés, rançonnés et persécutés sous prétexte de faire passer aux aiguilles des enfants chrétiens qu'ils dérobent, afin de boire leur sang. » (F. IE, p. 227.)
Vers 227 et suiv. Ce détail topographique est un souvenir de Cha-
66 HÉLÉNA Une Mosquée, au coin du temple chancelant, 230 Suspendait sa coupole et cachait son front blanc : ’est là qu’une famille, encor d’effroi troublée, En cercles ténébreux s'était toute assemblée ; Autour d’un candélabre aux autels dérobé, Ilscomptaient l’amasd’or entre leurs mains tombé, 935 Les sabres de Damas que le soldat admire, Et les habits moelleux tissus à Cachemire, Les ealices chrétiens, les colliers, les eroissans, Ces boucles, de l'oreille ornements innocens ; Car aux fils de Judas toute chose est permise, 210 Comme dans leurs trésors toute chose est admise. D'avance épouvantés d'images de trépas, Tous ces Juifs ont frémi ; l'on entendait des pas, Le pas d’un homme seul sous la voûte sonore : Il marchait, s’arrétait, et puis marchait encore.
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Et l'écho des degrés, en bruits sourds et confus, Leur renvoya ces mots vingt fois interrompUS :
«Le sang du fer vengeur s'essuiera dans la terre.
teaubriand : « Nous employâmes la matinée entière à visiter la citadelle. Les Tures avaient autrefois accolé le minaret d’une mosquée au portique du Parthénon. Nous montâmes par l'escalier à moitié détruit de ce monument. » (Itinéraire; Œuvres complètes, 1859, t. V, p. 192.)
Vers 247 et suiv. Ce n’est pas sans raison, j'imagine, que Vigny a donné au dernier chant de son poème une épigraphe empruntée à la Mort de Pompée. Ces trois vers sont tirés de la scène où Cornélie, tenant en sa main l’urne qui renferme les cendres de son époux, adresse la parole à ces & pitoyables restes » et jure sur eux de ne plus vivre que pour la vengeance. Le souvenir de ce dramatique tableau n’est point étranger à l'épilogue d’Héléna. Sans doute, si les attitudes
Je veux qu'il creuse là ta fosse solitaire ;
Dans l’urne inattendue où ne luit aucun nom, 250 « Ta cendre va dormir au pied du Parthénon.
Dans ce vase de mort, teint d’une antique rouille,
On ne versa jamais plus lugubre dépouille,
Tant de malheurs dedans, et tant de pleurs dehors,
N'ont jamais affligé ses funéraires bords.
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Et certes cette gloire au moins nous est bien due, D’avoir de tout malheur dépassé l’étendue.
— Ni l’homme d’aujourd’hui, ni la postérité N’oseront te sonder jusqu’à la vérité,
Jeune cendre ; et des maux de ce jour de misères
Le) ep] (==)
La moitié suffirait aux désespoirs vulgaires. Quand un passant viendra chercher, en se courbant,
se ressemblent, la situation n’est pas la même, et les sentiments sont différents. Les adieux mélancoliques de Mora à la jeune fille qu'il aime encore, malgré la souillure involontaire qu’elle a avouée en mourant, n'ont rien de commun avec les serments passionnés que la haine dicte à la veuve de Pompée. Mais est-ce trop prétendre que de retrouver, dans certains vers de cette longue tirade, quelque chose de l'âme. de l’accent et du style même de Corneille ? Mora s’enorgueillit de l'excès de son malheur, comme fait le jeune Horace; comme Rodrigue et comme Chimëne, il repousse l’idée d’un bonheur qu'il eût fallu acheter par le sacrifice de cet honneur $i cher aux héros cornéliens ; il s’indigne comme eux et se gourmande de ne pas « vouloir en assurance »; il analyse son cas avec la subtilité que le vieux poète communique volontiers à ses personnages :
Il faut pleurer sa mort sans regretter sa vie...
et les antithèses viennent d’elles-mêmes se placer sur ses lèvres :
Dans ce vase de mort, teint d’une antique rouille, On re versa jamais plus lugubre dépouille ;
Tant de malheurs dedans, et tant de pleurs dehors, N'ont jamais affligé ses funéraires bords, etc.
Quelques vieux noms de morts dérobés au turban, Il trouvera cette urne, et, déterrant sa proie, Rassasiera de nous sa curieuse joie;
Il tournera long-temps ce bronze, et, pour jamais, Dispersera dans l'air la beauté que j'aimais.
Et si son cœur tressaille à l'aspect de sa cendre, Si dans des maux passés il consent à descendre ; Que pourra sa pitié ? Ce que toujours on vit, Plaindre non l'être mort, mais l’être qui survit ; Moi-même j'ai bien cru que la mort d’une amante Etait le plus grand mal dont l’enfer noustourménte. Ah ! que ne puis-je en paix savourer ce malheur ! Il serait peu de chose auprès de ma douleur.
Dans son temps virginal que ne l’ai-je perdue ?
A se la rappeler ma tristesse assidue
La pleurerait sans tache, et distillant mon fiel, Je n'aurais qu’à gémir et maudire le Ciel !
Je dirais : Héléna ! que n’es-tu sur la terre ?
Tu laisses après toi ton ami solitaire,
Renais ! Que ta beauté, belle de ta vertu,
Vienne au jour, et le rende à mon cœur abattu. Mais de pareils regrets la douceur m'est ravie,
Il faut pleurer sa mort sans regretter sa vie :
Et si ces restes froids cédaient à mon amour, J'hésiterais peut-être à lui rendre le jour.
Malheur ! je ne puis rien vouloir en assurance,
Et dédaigne le bien qui fut mon espérance !
Héléna, nous n’aurions qu’un amour sans honneur: Vas, J'aime mieux ta cendre encor qu’untelbonheur,
Descends, descends en paix ; attends ici ma gloire, En te ka rapportant après notre victoire, Je la mépriserai pour te pleurer toujours,
29% Et, ton urne à la main, je compterai mes jours, »