‹ Hélène et MathildeChapitre 4 sur 4 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

Dans les premiers jours de septembre, un matin, M. d'Auvray, après avoir reçu plusieurs dépèches, alla trouver sa fille et lui déclara qu elle ne pouvait pas rester plus longtemps à Maisons et qu'il fallait prendre un parti.

— Quel parti? demanda Mathilde.

— Fuir devant l'ennemi qui, dans quelques jours, occupera notre villa, partir pour l'étranger, ou pour l'ouest de la France, si tu le préfères. Duvallon et Virginie consentent à t'accompagner dans le pays que tu choisiras.

— Comment! lit-elle, lu ne viens donc pa> .ivec moi?

— C'est impossible ! ma pauvre enfant.

— Impossible? Il y a trois mois, tu étais résolu à partir pour l'Amérique.

— Alors, répondit le banquier, mes intérêts étaient seuls en jeu ; je pouvais les sacrifier. Aujourd'hui la guerre a tout compromis ; je dois rester à mon poste pour défendre la fortune de mes clients. Tu sais ce qu'il m'en coûte de me sé- ])arer de toi; mais je t'ai appris depuis long- (emps qu'on ne transige pas avec certains devoirs.

— Je le sais si bien, dit Mathilde, que je rentre à Paris et que je ne te quitterai pas.

— Mais, mon enfant, nous sommes menacés d'un sié^'eî

— Je partagerai tes périls.

Il ne put la faire changer de résolution.

Mais qu'allait devenir Marcel?

M. d'Auvray n'avait jamais prononcé son norn

depuis la mort d'Hélène, ne l'avait même jamais entrevu. Ce n'était pas à lui que Mathilde pouvait parler de son mari. Elle se rendit auprès de Duvallon pour lui demander conseil: Marcel, à peine échappé d'une cruelle maladie, pourrait-il supporter les rigueurs d'un siège, et ne vaudraitil pas mieux pour lui, etpour tous, qu'il entreprît quelque voyage?

— Il s'y refuse, répondit Duvallon, il veut rentrer dans Paris comme soldat. Je l'ai fait, à sa prière, inscrire, depuis deux jours, sur les cadres du 12^ bataillon des mobiles de la Seine, dont je connais le commandant.

— Y pensez-vous ! dit Mathilde. Mais il n'aura pas la force . . .

— On n'exigera de lui aucun service, reprit Duvallon ; il ne s'est engagé que pour se battre et il se battra lorsque l'heure en sera venue.

Elle baissa la tète et garda longtemps le silence. A la pâleur de son visage, à la contrac-

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tioii de ses traits, il était facile de deviner qu'une vive émotion l'étreignait, qu'une sorte de combat se livrait eu elle. Enfin, elle parut avoir pris une résolution, et, se tournant vers le peintre, elle lui demanda si l'époque du départ de Marcel avait été fixée.

— Il nous quitte aujourd'hui, répondit Duvallon.

— Déjà! fit-elle.

Et ce fut tout.

Vers midi, M. d'Auvray partit pour Paris. Une heure après Marcel sortit de sa chambre et descendit l'escalier de la villa. Son vieil ami lui donnait le bras et soutenait sa marche encore chancelante.

Dans le vestibule, Mathilde appuyée sur Virginie, se tenait debout, silencieuse, immobile.

Mais lorsque son mari passa prés d'elle, tout à coup elle s'élança vers lui, le serra dans ses bras ei no put retenir ses sanglots.

Il la pressait silencieusement sur sa poitrine,

tandis que de grosses larmes tombaient de ses yeux.

Enfin Duvallon les sépara. Il entraîna ^larcel

vers une voiture de louage qui les attendait

devant la maison. Il monta près de son élève

et donna l'ordre de partir.

HKLKNE ET MATHILDE

Le vendredi 28 octobre, le 12* bataillon des mobiles de la Seine, commandé par Ernest Baroche, sortit de Saint-Denis et entra au pas de course dans le Bourget. Les francs-tireurs de la Presse avaient, dans la journée précédente, délogé l'ennemi de ce village, dont il était maître depuis le 20 septembre. Mais Af. de Moltke, qui attachait une grande importance à l'occupation du Bourget, venait de donner l'ordre de le reprendre et de mettre cà la disposition du général Budritzky, toute la deuxième division do la Garde, une partie de la première, de nom-

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breux escadrons de cavalerie et cinq batteries d'artillerie. C'était une armée entière composée de soldats d'élite, qui allait combattre nos troupes, se montant environ à deux mille hommes, auxquels venaient de se joindre les six cent vingt mobiles du 12^ bataillon.

Dans la nuit du vendredi au samedi, plus de mille obus éclatent sur le Bourget. Les incendies se déclarent sur plusieurs points du village et permettent aux artilleurs ennemis de régler leur tir. Les maisons sont éventrées par la mitraille; des toits entiers s'écroulent, et, lorsque le canon se tait par hasard, on entend le vent qui secoue furieusement les arbres, la pluie qui tombe à torrents et les cris des blessés. Devant toutes

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ces époirv^antes, le courage de nos troupes ne faiblit pas. Elles se défendent avec tant d'acharnement et d'opiniâtreté que les Allemands, dans leurs rapports officiels, dans leurs journaux, dans leurs livres, lorsqu'il est question des combattants du Bourget, ne peuvent cacher leur admiration et parlent de l'héroïsme de ces braves. La Gazette nationale de Berlin du 1" janvier 1871 vante « le superbe courage du commandant Baroche et de plusieurs de ses officiers, au Bourget, le lieu le plus sanglant des environs de Paris. »

Mais, à côté des chefs, dont les noms appartiennent aujourd'hui à" l'histoire et que nous avons le droit d'écrire en toutes lettres, combien

de soldats obscurs ont combattu, combien sont morts glorieusement et qui restent ignorés! Parmi ces derniers, un mobile du 12"''' bataillon se ■ signala, dans cette nuit du 28 octobre, par des traits d'une bravoure si exceptionnelle, que son commandant, qui peut-être avait promis de veiller sur lui, le fit sortir des rangs et l'attacha particulièrement à sa personne.

Le journée du samedi et la nuit du 29 au 30 furent encore plus terribles pour les défenseurs du Bourget que la journée et la nuit précédentes. Paris ne leur avait envoyé aucun renfort; ils étaient exténués de fatigue et manquaient de vivres.

La pluie tombait ^toujours, le vent continuait

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à souffler, et sur les hauteurs de Garges, de Blanc-Mesnil et de Dugny, les Prussiens avaient établi plus de quarante pièces d'artillerie qui foudroyaient sans relâche le village. Cependant, la petite troupe, réduite maintenant à quinze cents hommes, continuait à combattre si vaillamment derrière ses murs que l'ennemi n'osait tenter l'assaut.

Le dimanche matin le ciel s'éclaircit, le soleil reparut et l'on vit la Garde prussienne s'avancer en bon ordre, aux sons des musiques militaires, vers la grande barricade qui défendait rentrée du Bourget.

Laissons parler le Moniteur prussien du 10 décembre, pour qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme. « L'artillerie commença l'attaque à 7 heures et demie par une grêle d'obus et de mitraille, à laquelle les forts de Paris s'empressèrent de répondre ; plus de cent cinquante

canons saluaient ce dimanche. Une demi-heure après, nos soldats marchèrent sur les barricades et les retranchements de l'ennemi, malgré un feu meurtrier qui sortait des fenêtres, des murs et des créneaux. Les bataillons s'avançaient sans tirer un coup de fusil, drapeaux déployés, musiques en tête, les commandants et colonels à pied. Seuls, le général Budritzky et quelques adjudants, restèrent à cheval jusqu'à cent pas de l'ennemi. Alors, sur un signe, la musique se tait et nos soldats poussant un hourrah, s'élancent contre ces, murs qui vomissent la mort. Le comte de Waldersée est tué à la tète du régiment Augusta. Le colonel Zalu^kowski est frappé à quelques pas de 'lui. Le portedrapeau tombe son étendard à la main. Le courage commence à manquer aux assaillants. Le vieux général Budritzky s'en aperçoit, ramasse le drapeau et, le sabre tiré, crie à ses soldats: « En avant! au secours! d

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ce II n'y a plus moyen de rester en arrière, la barricade est enlevée.

« Avec le combat des maisons, attaquées par devant et par derrière, commence celui des rues, dans lesquelles sifflent les boulets et la mitraille, pendant que de toutes les fenêtres, caves, portes et toits, un feu si terrible nous accueille que les pionniers sont obligés de percer les murailles pour déloger les Français. Nos grenadiers se glissent le long des murs, cherchent à saisir les canons des fusils, ou lancent leurs baïonnettes dans chaque ouverture qu'ils aperçoivent ; une fois les portes enfoncées c'est une véritable boucherie : il n'y a plus de quartier^ espérer.

« Sur une maison on lisait : « Les Prussiens

« sont des lâches, nous les tuerons tous! » De

cette maison, personne ne resta vivant. Un mur

portait écrit, avec de la craie rouge : « Vous,

« Prussiens du diable, vous ne re verrez pas vos

a femmes. » Alors la fureur ne connut plus de bornes; ce fut un véritable massacre.

« L'artillerie des forts français tirait sans égard pour les leurs ; elle n'a cessé ses feux dans l'intérieur du Bourget, qu'au moment où elle a vu les grandes lignes de prisonniers qui partaient pour le Nord.

(( Avant deux heures la victoire était à nous, mais à quel prix!

«c Nous voici devant la barricade pleine de sang. Quel coup d'œil ! Nos grenadiers sont en las, comme la mort les a frappés; beaucoup sont couchés la figure dans la boue, d'autres sur le dos, les yeux ouverts, quelques-uns les mains jointes comme pour prier; grand nombre ont des blessures affreuses et sont tout défigurés. Des balles, des fusils, des casques couvrent le sol, on voit du sang et des cervelles le long des murs.

ce C'est le même spectacle dans la Grande Rue, ce qui faisait penser à cette grêle qui, en 1860, avait passé sur Leipzig; seulement au lieu de gréions, c'étaient des obus et des grenades

« Il fallut faire ie siège de chaque maison, l'une après l'autre. Le plus fort du combat est au-dessous de l'église, où les Français tirent de tous côtés avec une fureur que rien ne peut égaler. y>

Vers le milieu de la grande rue du Bourget, presque en face de l'église, dans un. étroit passage, qui met en communication le village avec la campagne, s'élève ou plutôt s'étend une longue maison bourgeoise d'un étage. Du côté de la rue ce bâtiment se termine par un pavillon dont les diverses ouvertures permettent de voir la route à une assez grande distance. C'est là que le commandant Baroche s'est retranché. Il se tient à la croisée qui prend la rue en biais, et, debout, à découvert, un pied sur l'appui de la fenêtre, un chassepot à la main, il tire sur l'épaisse colonne de Prussiens qui vient d'envahir le village. 11 vise tranquillement, fait feu, et quand il

se retourne pour recharger son arme, ou pour en prendre une autre, le mobile dont nous avons déjà parlé et qui ne le quitte pas depuis la veille, le remplace à la croisée et vise aussi tranquillement que lui.

« C'était un spectacle étrange et terrible, écrivait plus tard un officier prussien, que celui de ces deux hommes : ils paraissent seuls tenir tète à nos colonnes profondes ! Nous voyons tomber les nôtres; la rage nous emporte; de nos rangs on dirige sur eux une fusillade furieuse; à chaque décharge on les croit frappés à mort, et, lorsque le nuage de poussière et de fumée se dissipe, on les aperçoit encore, tète nue, qui continuent à décharger leurs armes avec autant de régularité qu'à la manœuvre ; ils semblent invulnérables. Il y a un dieu pour les braves! »

Cependant une balle frappe la muraille, un morceau de- pierre en jaillit et atteint Ernest Baroche près de la tempe droite. Il est aveuglé par le sang. Alors, comme il ne peut plus prendre une part active au comlDat, il songe à remplir un autre devoir : rassurer ses hommes, leur conseiller de tenir encore, leur faire espérer un renfort que, depuis la veille, il n'espère plus, s'entendre avec le commandant Brasseur, les capitaines Bouet et Ozou de Verrie. Il abandonne celte chambre dont les murs crevassés, sanglants, témoignent de sa sublime intrépidité ; il descend

l'escalier du pavillon, il entre dans l'étroit passage, il fait quelques pas à découvert.

Tout à coup on le voit chanceler, puis tomber en avant; une balle l'a frappé au cœur.

Alors, le mobile, qui l'a suivi dans le passage, se baisse, se met à genoux devant lui, entr'ouvre ses vêtements, constate qu'il est mort, se relève, et, debout devant le corps de son commandant, comme s'il voulait encore le défendre, il charge tranquillement son fusil, vise les Prussiens et tire.

Une grêle de balles lui répond. Il tombe foudroyé.

Mathilde, réfugiée dans Paris, s'était empressée de transformer en ambulance l'hôtel de son père : non- seulement les bureaux furent affectés à cette œuvre bienfaisante, jnais aussi les salons de réception et jusqu'aux appartements particuliers.

Les domestiques de M. d'Auvray servaient d'infirmiers. Mais Mathilde n'avait voulu confier à personne le soin de veiller sur ses blessés. Au bras de Virginie, elle les visitait plusieurs fois par jour, causait avec eux, donnait de l'espoir aux plu§ malades, promettait aux pauvres

de s'occuper d'eux après leur guérison, et souvent on la vit mettre elle-même un bandage sur quelque bras meurtri, sur quelque plaie sanglante.

De son côté, le banquier ne restait pas inoccupé. Il s'empressait de faire, à prix d'or, des provisions, pour que l'ambulance de sa fdle ne manquât ni de vivres, si le siège se prolongeait, ni de feu au moment des grands froids.

Quant à Duvallon, en sa qualité de mari d'une jeune et jolie femme, il avait mis de l'amourpropre à faire son service aux remparts. Dans sa vareuse et ses grandes bottes, avec sa moustache qu'il avait laissée pousser et dont il retroussait militairement les poils gris, ayant aux coins des lèvres sa chère Ernestine qu'il ne quittait plus, il ne manquait pas d'un certain cachet et, Virginie, .à qui l'on demandait, un jour, l'âge de son mari, s'oubha jusqu'à répondre: « Trente ans, depuis le siège. »

Lorsque le peintre n'avait aucune garde à monter, il remplissait d'utiles fonctions dans l'ambulance de ses amis : elles consistaient à recueillir les blessés qui rentraient dans Paris, après un combat d'avant-postes, et à les faire porter rue de la Chaussée-d'Antin.

Aussi, à la première nouvelle de la bataille du Bourget, Duvallon monta dans la voiture que d'Auvray avait affectée ou service de ses malades, et, accompagné d'un chirurgien, essaya de se diriger vers Saint-Denis.

De tous côtés circulaient les bruits tes plus graves, mais, en même temps, les plus contradictoires : les uns parlaient de victoire , les autres de défaite; on annonçait la mort d'un officier, on la démentait une heure après ; quant aux simples soldats, personne ne pouvait dire les noms des morts ou des prisonniers. On était d'accord sui* un seul point : les mobiles du 12' bataillon de la Seine avaient pris part à la

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bataille, et victimes de leur courage, ils avaient été décimés.

Cette dernière nouvelle bouleversa Duvallon. Marcel Berthier, son élève, avait-il succombé? Vivait-il encore?

Descendu de voiture, debout sur la route, il ne se lassait pas d'interroger tous ceux qui semblaient revenir du théâtre de cette action meurtrière. Il cherchait avidement quelque blessé qu'il aurait pu secourir et dont il aurait obtenu de précieux renseignements. Mais l'ennemi ne rendait pas les blessés du Bourget ; il, les dirigeait déjà sur ses ambulances et sur l'Allemagne.

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Cependant, le dimanche 30 octobre, vers trois heures de Taprès-midi, on vit apparaître sur divers points, des hommes isolés qui, s'étant jetés dans la campagne, au moment où les Prussiens s'emparaient du village, étaient parvenus à se trainer de buisson en buisson, à s'abriter der-rière des arbres et des pans*de murs, et regagnaient Paris.

Un de ces hommes fut aperçu de Duvallon, qui courut à lui. C'était un mobile du 12*. Il était sans armes, nu-téte, et son bras gauche, tout ensanglanté, pendait le long do son corps. Le

peintre l'entraîna vers sa voiture, l'y fit monter, et, après lui avoir donné les premiers soins, voulut le faire parler.

Le soldat s'y refusa. Il avait la fièvre, ses dents claquaient. Il regardait son compagnon avec des yeux hagards. Par humanité et par intérêt, il fallait d'abord soigner cet homme, si l'on voulait obtenir de lui quelques renseignements. Duvallon le comprit et donna l'ordre au cocher de se diriger rapidement vers l'ambulance de la Chaussée-d'Antin.

Lorsqu'il rejoignit Mathilde, elle était inquiète, agitée , fiévreuse. Elle avait connaissance, elle aussi, de la dernière affaire du Bourget , et elle n'ignorait pas que le bataillon de son mari y avait pris part.

— Que savez-vous de lui? s'écria-t-elle, dès qu'elle vit Duvallon.

— Rien encore, répondit le peintre, mais

ce malheureux, ajouta-Ml en désignant le soldat blessé, qu'on transportait dans un salon du rez-de-chaussée, nous renseignera sans doute dès qu'il pourra parler; faites-lui donner un peu de nourriture et un lit; il souffre, je crois, surtout de la fatigue et de la faim, et, à son réveil, nous l'interrogerons.

On suivit à la lettre ces instructions, et, quelques heures après, le pauvre combattant du Bourget, en sortant d'un sommeil qu'il avait bien gagné, aperçut près de son lit Mathilde et Virginie. Elles lui prirent doucement les mains, lui dirent qu'il était chez des amis, et que sa blessure n'avait aucune gravité. Puis, elles le prièrent doucemiont de leur raconter cette horrible bataille à laquelle il venait d'assister.

Le soldat, à la vue de ces deux charmantes femmes si désireuses de Técouter, et de quelques blessés qui, dans les lits voisins, relevaient la tète et prêtaient déjà l'oreille, se sentit tout fier

de son importance, se redressa et dit tout ce qu'il avait souffert pendant les trois glorieuses journées du Bourget.

Peu à peu sa voix, faible d'abord, devint plus forte, ses yeux s'animèrent, il faisait des gestes expressifs, on aurait dit qu'il se battait encore. Ilneracontaitpaslecombat, il semblait le vivre.

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Duvallon et d'Auvray s'étaient approchés ; les convalescents avaient quitté leurs salles et faisaient cercle autour du soldat.

Il parlait toujours.

Les divers épisodes de la bataille lui revenaient à l'esprit, mais l'un d'eux l'avait surtout frappé : deux hommes, les habits déchirés, la poitrine découverte, le visage ensanglanté, debout à une croisée et tenant tète à toute une horde de Prussiens qui les menaçaient et tiraient sur eux. Ils avaient un tel sang-froid, ils

étaient si intrépides, si beaux, que tout en se

battant il les avait longtemps suivis des yeux. Puis il les avait vus descendre dans un étroit passage, et tout à coup, ils étaient tombés morts.

— Quels senties noms de ces héros? demanda Duvallon. Les connaissez-vous? »

— Oh! oui, fit le mobile, et je ne les oublierai jamais ! L'un était mon commandant, Ernest Baroche.

— Et Tautre? demandèrent plusieurs voix.

— L'autre nous avait rejoints depuis quelques jours seulement au bataillon. Il s'appelait Marcel Berthier.

Mathilde poussa un cri, puis , chancela et tomba par terre.

Alors il se fit un grand mouvement dans le alon. Les malades crurent que leur sœur do charité était morte, et comme ils l'adoraient, les

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uns, les plus souffrants, ceux que la fièvre avait affaiblis, se mirent à pleurer; les autres quittèrent leurs lits de repos et se traînèrent vers Mathilde pour la voir une dernière fois.

Mais une heure après, revenue d'un long évanouissement, M™^ Berthier, appuyée au bras de Virginie, parcourait les salles de l'ambulance et reprenait son service auprès de ses blessés.

Après la guerre, M. d'Auvray est parti pour les États-Unis. Il voyage en ce moment avec sa lille dans les provinces de l'Ouest.

Reviendra-t-il un jour en France? Ses ami-s l'ignorent. En tout cas, il n'habitera plus Maisons-Laffitte. Sa villa qui commandait la Seine, après avoir servi de poste d'observation aux Prussiens, a été entièreme/it ravagée par eux. Quant au parc, ?\I. d'Auvray, a donné, d'Amérique, l'ordre de le vendre : les belles pelouses ont été converties en prairies et les bois, si chers à Duvallon, viennent d'être coupés.

Le peintre et sa femme se rendent souvent à Maisons -Laffîtte, mais ils n'entrent plus dans la colonie. Ils se dirigent, en sortant de la station, vers le cimetière, et s'agenouillent devant une tombe sur laquelle Mathilde, en quittant la France, leur a fait jurer de veiller.

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