Hélène
Mais il faut qu'aujourd'hui, Reine pâle, tu sortes De l'abîme où tu dors auprès des autres mortes : Le prince de la Mort m'obéit, et je veux Que tu rouvres tes yeux, que ta bouche respire, Je veux te voir : ton sein, ton geste, ton sourire Et l'éclair de ton front dans l'or de tes cheveux.
Par mon âme immortelle et que j'ai renoncée, O femme qui hantas si longtemps la pensée Du vieux docteur perdu dans cette morne tour, Parais, Hélène, ô fleur de jeunesse et de joie, Telle que t'adoraient sur les remparts de Troie Les héros qui mouraient pour ton coupable amour !
Une voix a passé dans mon sommeil sans rêve.
Voici qu'obéissante et triste, je me lève
De la couche profonde où j'ai cru reposer
Pour toujours, à l'abri de l'homme au cœur sauvage,
Bien loin des passions dont j'ai subi l'orage,
Bien loin surtout de la souillure du baiser.
Où suis-je? Et que veux-tu, songeur qui me regardes Sinistrement, avec tes prunelles hagardes? Hélène a fait son temps d'ivresse et de remords. La forme que tu vois de sa beauté mortelle, C'est une ombre, prends-en pitié. Que veux-tu d'elle ? Vivant, ne peux-tu pas laisser leur tombe aux morts?
Où suis-je? En ce palais suis-je déjà venue? Pourquoi ces instruments d'une forme inconnue? Et pourquoi cet obscur abîme dans tes yeux?
Je ne retrouve rien du passé que les astres ;
Dans mes nuits de bonheurs et mes nuits de désastres
Leur feu pâle donnait la même face aux cieux!
O tyran, j'ai rempli toute ma destinée. Jadis je souhaitais de n'être jamais née. Laisse-moi retourner au pays d'où je viens, Au pays de la mort taciturne et profonde, Et sur mon oreiller mettre ma tête blonde Que ne hanteront plus mes désirs anciens.
FAUST
Oh ! non, ne parle pas de mort, Beauté suprême, Car en toi, c'est la Vie adorable que j'aime ! La ligne de ta joue est le dernier effort, Et le plus accompli de toute la nature. Tout l'univers palpite autour de ta ceinture. Princesse du désir, ne parle pas de mort.
Comme je les comprends d'avoir fait cette guerre,
D'avoir passé les flots, ensanglanté la terre, Ces hommes qui n'avaient d'autre culte que toi. Hélène, mes yeux seuls te tiennent enlacée, C'est une éclosion de fleurs dans ma pensée, Au soleil de l'amour enfin levé sur moi.
Féroce Amour ! Je fus sa victime acclamée.
Si quelqu'un a connu l'extase d'être aimée,
C'est bien moi... J'en frémis de dégoût et de peur.
Oui ! l'aube de l'Amour est joyeuse et fleurie,
C'est comme une caresse à notre rêverie.
La fin, c'est l'agonie effroyable du cœur.
Cette triste beauté que ta parole vante
Me pesa comme un sort et comme une épouvante,
Ce ne fut qu'un outil à répandre le sang,
Mon sourire, mes yeux, mon sein furent les armes
Dont l'Amour se servit pour son œuvre de larmes,
Et je hais dans mon corps un bourreau malfaisant.
FAUST
Qu'importe la rançon d'une ivresse divine? Lorsque Paris posait sur ta blanche poitrine Sa chevelure noire où s'oubliaient tes doigts, N'as-tu pas frissonné de bonheur jusqu'à l'âme? Et ce bonheur valait qu'Ilion fût en flamme, Et que la mer roulât des cadavres de rois.
Oui, nos bras s'enlaçaient d'une étreinte farouche, Un feu subtil passait de sa bouche à ma bouche. Mais quoi, ce spasme court, et cet assaut brutal, Voilà tout le bonheur que nous avions fait nôtre !.. Ah ! que l'on est bientôt assouvis l'un de l'autre, Et pour si peu de joie à quoi bon tant de mal?
FAUST
Joie ou douleur? Qu'importe?... Ardente, inassouvie, Folle, votre âme au moins goûtait vraiment la vie ; Joie ou douleur étaient une réalité,
Et non pas l'ombre vaine et fugace d'un songe. Si tu savais combien j'ai souffert du mensonge ! Ah ! même vos chagrins charment mon cœur tenté !
Hélas ! je comprends mal le tourment qui te ronge. Mais tu parles de jours dépensés dans le songe. Mes jours de vrai bonheur, à moi, furent ceux-là, Ceux où la caressante et divine chimère M'emportait loin, bien loin de cette vie amère, Je vivais, que de fois rêver m'en consola !
Je me voyais au temps d'innocence craintive Errant avec ma sœur sur l'odorante rive De l'Eurotas bleuâtre entre les verts lauriers. Au ciel des soirs flottait l'or mouvant des nuages, Il flottait dans mon cœur de si pures images, Et le fleuve chantait tendrement à mes pieds.
Pourquoi donc, si la vie est ce bien qui t'attire,
Pourquoi le seul remède à mon constant martyre
Etait-il de rêver à mes rêves d'alors?
Pourquoi chercher toujours ce qui fait qu'on oublie,
Les parfums, la musique et sa mélancolie,
Et le sommeil peuplé de visions sans corps?...
C'est ainsi que parlait dans l'ombre parfumée
Hélène la divine et qui fut tant aimée,
Pâle fantôme assis sur l'antique fauteuil
Où Faust avait subi les affres de son deuil.
Il s'était à ses pieds couché sans plus rien dire ;
Elle aussi se taisait. Ils écoutaient bruire
Tous les soupirs d'amour lointains et palpitants
Qui flottent dans la paix d'une nuit de printemps.
L'univers autour d'eux continuait sa fête,
Les astres d'or dardaient leur lumière muette,
Et les oiseaux chantaient, et les fleurs se pâmaient, Et sous les noirs tilleuls les beaux amants s'aimaient, Et le vieux Faust sentant sa peine encore plus forte, Immobile, pleurait sur l'immobile morte.