‹ Hélène Peyron; drame en cinq actes, en versChapitre 33 sur 48 · SCÈNE VI DESPREZ, MARCELINE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI DESPREZ, MARCELINE

MARCELINE, feignant l'empressemcul.

Quoi! monsieur, vous voilai...

Si j'avais pu prévoir... j'aurais été plus vive,

(Avec un peu de Iristessc.) Car je n'ai vu personne à l'endroit d'où j'arrive.

DESPREZ, s'inclinant.

Quoique j'arrive aussi, madame, un seul instant

Est bien plus long qu'une heure, alors qu'on vous attend.

Et moi. ..

MARCELINE

iMonsieur Desprez, que de galanterie!...

.Mais lui? qu'en faites- vous? Parlez-m'en, je vous prie.

DESI'REZ, d'un Ion dégagé.

Lui? c'est une comc-te invisible à l'œil nu !

Je crois même, entre nous, qu'il n'est point revenu.

MARCELINE

Vraiment!...

(A part.)

Hier encore, on les a vus ensemble!

(.Haul.)

La province a pour lui des charmes, ce me semble? Je ne soupçonnais pas qu'il fût si pastoral !

DESPREZ

Eh bien! moi, savez- vous ce que je trouve mal?

Je lui suis dévoué, c'est chose convenue;

Mais sa façon d'agir, sa fuite saugrenue.

Ce silence obstiné, même avec ses amis,

Voilà des procédés qui ne sont pas permis,

Et ces manières-là montrent assez, madame.

Qu'il n'a jamais compris les trésors de votre àme!

C'est probable!..

MARCELINE, lùveusc.

DESPREZ, avec feu.

Comment?... mais c'est la vérité!

Car toujours, en ce monde, une fatalité

Jette à qui le dédaigne et sous ses pieds le foule

L'impossible bonheur que va rêvant la foule.

MARCELINE, vivement.

Vous avez vos raisons, pour me parler ainsi I On vous a dit peut-être... ?

DESPREZ

A moi? Rien, Dieu merci!

(Avec irislcsse.)

Seulement, j'y vois clair, madame, et je devine.

MARCELINE, lui lendanl la main.

Ce bon monsieur Desprez !

DESPREZ, gardant la main dans la sienne.

Pardon!... la main divine

MARCELINE

Et vous venez ici me consoler un peu, Comme un bon frère !

DESPREZ, avec un gros soupir.

Hélas !

MARCELINE, à pari, se délournant.

Quel est ce nouveau jeu ?

DESPREZ, soupirant plus fort.

Hélas !

MARCELINE

Vous soupirez ?

DESPREZ

Ce mot : « comme un bon frère ! »

MARCELINE

Eh bien?

DESPREZ

C'est un arrêt.

Comment ?

72 HÉLÈNE PEYUOIV

DESPREZ

Je dois me tairel Ne m'interrogez plus, j'ai déjà trop parlé 1...

MARCELINE, viaiil.

Quoi ! que voulez-vous dire, avec cet air troublé ? DESPREZ, à part, regardant la pendule.

C'est le moment !

MARCELINE

Plaît-il?

DESPREZ

Rien!... Je songeais, madame, A l'éternelle loi qui veut que toute femme, Dans son aveuglement, se prenne chaque jour Aux froideurs du mépris plus qu'aux feux de l'amour, Si bien que, le regard tourné vers l'infidèle, Elle n'aperçoit pas ceux qui souffrent près d'elle. Et n'a plus dans son cœur que de grandes pitiés Pour quiconque est sincère, et sanglote à ses pieds!

(Il tombe à genoux.) MARCELINE.

Vous, son ami! monsieur, vous oubliez!...

DESPREZ, comme égaré,

J'oubli- !

J'oublie!... Oli ! laissez-moi mon heure de folie! N'écartez pas ainsi vos grands yeux adorés, Le temps d'un songe !... après, vous me réveillerez !...

(A part.)

Il ne vient pas!...

(Haut.)

Je sais tout ce qu'on pourra dire ; Mais c'est prêcher l'acier, sous l'aimant qui l'attire! Mais c'est faire à la barque un crime de l'écucil ! Mais c'est crier : « Debout! » à qui tombe au cercueil !..

(A pari.) Cet imbécile-là va manquer son entrée!

MARCELINE

La tirade est superbe !

(Avec ironie.)

Elle était préparée ?. ..

DESPREZ, surpris.

Madame...

MARCELINE

Je vois là des mouvements fort beaux.

Mais j'ai passé cet âge où Ton croit aux tombeaux, Et vous pouviez ra'offrir, en fait de sérénade, Quelque motif léger qui m'eût paru moins fado. DESPREZ, voulant se relever.

Vous vous moquez!...

MARCELINE, le retenant.

Non pas ! Cette pose a du bon !

Il s'agit seulement de varier le ton.

Mais, à vous parler net, joyeuses ou farouches, J'ai, de ce clavier-là, frappé toutes les touches! Je sais les cris du cœur, les sanglots, les serments. Et tous les langoureux, et tous les véhéments; Car le hasard du drame a beau changer .les rôles, C'est toujours le même air sur les mêmes paroles !

DESPREZ, confus.

Bien, madame, il suffit!...

MARCELINE, le retenant.

Un moment, s'il vous plaît !

Cette romance, au moins, veut un second couplet. Les effets imprévus réveillent la musique, Et je mets assez haut votre métaphysique Pour espérer de vous, non sans quelque raison,

Ik HELENE PEYRON.

Du nouveau dans Tinfàrae et dans la trahison.

(Mouvcmenl de Dcsprc/. )

Oh! VOUS pouvez aller. Je parle à l'étourdie, Ke sachant pas le mot de votre perfidie ; j\Iais on finit, monsieur, comme on a débuté. De mensonge il ne peut sourdre que lâcheté!... Là, faut-il qu'on vous aide à jeter votre masque ? Ce Flavignac perdu dans un pays fantasque, Cet ami qu'on accuse avec des airs cafards, Il était avec vous, hier, aux boulevards.

DESPREZ

C'est faux!

MARCELINE

C'est faux, monsieur, comme son mariage Où vous le poussez tant par votre verbiage. Qu'à travers tout Paris, — vous en tenez, je croi, — Le bruit de vos conseils est venu jusqu'à moi !

DESPREZ, abasourdi, à [)arl.

iMiséricorde !

Elh bien! j'en connais deux chapitres; Dites-moi donc la fin ! à quand l'heure des pitres? Sur quels tréteaux de foire avez-vous médité De traîner ma sottise et ma crédulité ?

(Avec un geste lenible.)

A mes pieds! à mes pieds, monsieur !... c'est votre place!

scÈ^'I': Vil

DESPUEZ, M Ml CELINE, FLAVIGNAC.

(Il entre [lar L- foiul, sans frapper, et reste slupélail.) (A part.)

Ah! Calon le censeur doublé de Lovelaco!

DESPREZ

Enfin le voilà donc !

FLAVIGNAC.

Oui, je comprends très-bien Qu'il m'ait poussé si fort h briser ce lien!,..

(Desprez se relève vivement. Marceline reste immnljijr.) Ne VOUS dérangez pas, le groupe est magnifique! .farrive à temps !

DESPREZ, bas el rapidemcnl à Flavignac.

Mon cher... il faut que je t'explique...

C'est pour toi.

(Haut.)

Ne crois pas !. ..

FLAVIGNAC, sévèrcmenl.

Je crois ce que je vois !

(Se tournanl vers Marceline.) Une fidélité qui ne tient pas un mois ! Mon absence asuflî; mais, ne vous en déplaise, Je respire, à présent, je me sens tout à l'aise. Et n'ai plus désormais qu'un rire de pitié

(Regardant Marceline.)

Pour mes deux ans d'amour,

(Regardant Dcsprcz.)

Et mes vingt d'amitié !

DESPREZ, à part, avec satisfaction.

C'est cela !

MARCELINE, à Flavignac.

Permettez, si j'accepte, en silence, La part qui me revient, dans cette violence, Et si je ne veux pas me donner seulement La peine de réi)ondre à votre emportement, C'est différent, monsieur, quand il s'agit d'un autre.

(Elle regarde Desprez.)

76 IIELE.\E PEYUON

DES PRE Z, surpris.

Tiens!...

MARCELINE, moiilranl Despre?.

Si jamais un cœur fut pétri pour le vôtre C'est 1g sien! Si jamais un ami s'immola, C'est lui!... Pas de querelle avec cet homme-là! Il est digne de vous, je garantis son âme.

(Taisanl un signe comme pour rjipproclier leurs mains.) La main!...

FLAVIGNAC, indigné.

Lui que je prends à vos genoux, madame!

MARCELINE, haussant les. épaules.

Ne vous fatiguez pas au rôle d'ingénu;

La main, vous dis-jc! allons, la main! tout est connu!

FLAVIGNAC, impalieulé.

Mais, quoi? je n'entends pas...

MARCELINE, à. Desprez.

Monsieur, parlez vous-même Dites-lui le succès de votre stratagème, Et comment, tout à l'heure, avec dévotion, Vous avez, près de moi, fuit sa commission.

FLAVIGNAC, à Desprez, avec colère.

Explique-toi, réi)onds! •^

DESI'REZ, à part.

C'est très-facile à dire!...

F L A V 1 (. N A C, insistant avec force.

Eh bien?..

De suite!

DESPREZ, lui l'aisanl des signes.

Mais, un moment, souffre que je respire!.. FLAVIGNAC, marcliant vers lui.

DESPREZ

On ne vient pas serrer la gorge aux gens ! On a des procédés!... Tes ordres exigeants Seraient bons vis-à-vis d'un étranger, peut-être! Pas avec moi, que diable! On doit bien se connaître !

FLAVIGNAC, haut, avec mépris.

Je te connais à fond !

DESPREZ, bas el vivement.

Oui, mais tu tardes trop, Dépêche-toi. Romps vite et décampons au trot. Fais ton éclat!...

FLAVIGNAC, ne comprenant pas.

Mensonge!...

DESPREZ, bas et s'écailant.

Ah 1 finissons, te dis-je !

MARCELINE, à Flavignac.

Un aplomb merveilleux, et qui tient du prodige ! Vous jouez la colère à s'y tromper !

Morbleu!

L'impudence est superbe !

MARCELINE

On les connaît un peu.

Ces ruses-là; c'est vieux, mon cher, comme le monde!

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