‹ Hélène Peyron; drame en cinq actes, en versChapitre 6 sur 48 · DADBRET, haussant les épaules · texte numérisé non relu

DADBRET, haussant les épaules

Eh ! bon Dieu ! votre histoire est celle de bien d'autres Qu'on n'entend pas jeter des cris comme les vôtres. Et qui, dans leur esprit, savent distinguer mieux Un lien passager d'un amour sérieux !... - La jeunesse a son temps ; mais, avec les années. De plus graves soucis prennent nos destinées, Qui rendent, croyez-moi, vos eflforts superflus...

MARCELINE, froidement.

Rassurez-vous, monsieur, je ne vous aime plus ! Si j'ai franchi le seuil, si j'ai forcé la porte. C'est qu'en face de vous je me sens assez forte, Et qu'en son désespoir, mon cœur enseveli A la fierté muette à défaut de l'oubli...

M. D A U B R E T , cmljarrassé.

Je ne voulais pas dire...

MARCELINE, avccaulorilé.

Écoutez-moi, de grâce !

Cet amour de liasard dont on se débarrasse Comme d'un vieil habit que la mode défend, J'en veux prendre un lambeau pour couvrir mon enfant. La réalité sombre a chassé la chimère.

Quand la maîtresse est morte, il reste encor la mère !

M. DAUBRET.

Marceline!...

MARCELINE

Il est temps qu'on se souvienne un peu Qu'un pauvre être innocent est sorti de ce jeu. Et qu'on lui doit au moins, par pitié charitable. Place à côté des chiens, aux miettes de la table!

Mais c'est de la démence et vous n'y pensez pas!

(A pavt, regardant la pendule.)

L'heure marche! Comment me tirer de ce pas?...

(Haut, avec un lou de conciliation.)

Voyons : moi, marié!... moi, posé dans le monde!... Ma fortune d'ailleurs n'est pas déjà si ronde ! On se fait riche, on a des embarras cachés, Quelques secours, peut-être, avec peine arrachés, Voilà tout, sur l'honneur ! ^l'engager est un crime, Pouvant avoir plus tard un enfant légitime.

(Mouvement de Marceline."'

Iléfléchissez!...

(Il lui prend les mains.) Soyons raisonnable!... J'ai vu Que vous aviez du bon, dans maint cas imprévu.

Ah! cette Marceline, elle est toujours jolie Partez. On peut s'entendre. Allons, pas de folie... A Paris, n'est-ce pas, dans le quartier latin? Je revois aux carreaux le soleil du matin! Oui. C'était le bon temps, je le regrette encore. On vivait!... Mais, partez...

(A part.)

La crainte me dévore !

(Haut, el se contenant avec peine. 1

Vous portez une robe élégante, ma loi!... Ma femme n'a pas mieux!...

MARCELINE, froidement.

Elle n'est pas à mol.

Continuez.

M. DAUBR ET, éclatant.

Morbleu! que veut tout ce manège?

Etiez-vous une enfant? vous a-t-on prise au piège? Je passais sur la route, et vous m'avez aimé. Pourquoi moi plus qu'an autre ?... un hasard !... J'ai fermé Mon oreille et ma porte aux mille créatures Qui vont battant monnaie avec leurs aventures. Et prétendent placer, pour dernier résultat. Leur pudeur compromise en rentes sur l'Etat ! Assez, j'ai ma besogne. Elevez votre fille En femme courageuse, en mère de famille; J'en vois qui sont plus bas et ne demandent rien. Travaillez; on travaille. Eh! je travaille bien!...

MARCELINE, l'interrompant.

Travailler!... Taisez-vous!... c'est une raillerie?... Ouoi!... quand la porte est close et la source tarie! Quand vous m'avez un jour, par caprice, en passant, l'rise au foyer tranquille, au bonlieur innocent,

12 IIËLÈNE PEIRON

Puis jetée, au hasard, selon vos fantaisies, Dans les plaisirs du monde et dans les poésies, Vous venez froidement briser mon éventail, Et m'arracher mes gants, et crier : « Au travail ! » Taisez-vous, à la fin ! Pauvre femme insensée, Je roule sur la pente où vous m'avez poussée; C'est en vain qu'au passé je veux tendre les bras, Vers la pauvreté sainte on ne remonte pas, Et la vertu qu'on laisse a de dures revanches!...

(Moulrani ses mains.)

Oh! tout est bien perdu!... Voyez, j'ai les mains blanches!

(Après un silence.)

Seulement, savez-vous? que je sois folle ou non,

J'empêcherai l'enfant de rougir à mon nom.

Et quelque but moins pur qu'on suppose à mon zèle,

Au gouffre fait par vous je veux tomber sans elle!

Songez-y, deux, c'est trop, et raisonnablement

Une à la fois suffit pour votre amusement.

Ce pauvre cœur brisé, monsieur, c'est une gloire !

Vous avez, à présent, de quoi rire après boire!

Ne craignez pas qu'un jour on vous prenne en défaut.

Sauvez l'enfant, la mère a pleuré ce qu'il faut

Pour vous bien assurer, de droit incontestable,

Une bonne jeunesse à raconter à table...

M. DAUBRET, à part.

Ma douceur avec elle a fort peu réussi. Je crois décidément qu'elle s'implante ici !

(S(; levant, à pari.)

Mon Dieu! mon Dieu!...

MARCELINE, impassible.

J'attends.

M. DAUBRET, iiiarchanl vivement, A part.

Pour la mettre à la porte, Il faut sonner mes gens et demander main forte...

Une scène!... Impossible! Elle ne bouge pas!... Je crois à chaque instant entendre un bruit de pas. (Regardant encore la pendule.)

Le mieux est de partir, pour empêcher ma femme...

MARCELINE, avec ironie.

Oh ! nous avons le temps !

(Elle s'assoit.)

Assez joué, madame.

•Je ne souffrirai pas qu'on m'insulte chez moi !

(Il passe un habit noir.)

Peut-être aurez-vous peur...

MARCELINE, l'inicrrompant.

Peur de qui? peur de quoi?

Elle a cela de bon, la femme aux pleurs contrainte, C'est qu'en perdant l'espoir, elle a perdu la crainte. Je ne viens pas ici réclamer ma vertu, C'est du pain!...

(S'avaiiçaiil vers lui.)

C'est du pain pour ta fiUe^ entends-tu?...

M. DAUBRET.

(Prenant son chapeau.)

Fort bien, tout à votre aise. Adieu, je vous salue !

(A part, vivemenl.)

Par la porte du coin, je vais gagner la rue. A ma femme, d'abord ; c'est le meilleur parti ; L'autre, de guerre lasse...

MARCELINE

Un mot ! Il est sorti !

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