SCÈNE VIII
MARCELINE, MADAME DAUBRET.
MADAME DAUBRET.
(Elle entre par la porte du fond, paie et aballuc.) Ici!...
(Marceline se retourne elTrajée.)
Devant VOS yeux!...
MARCELINE, Stupéfaite.
Comment?...
MADAME DAUBRKT.
Je suis sa femme.
MARCELINE, avec une surprise mêlée de haine. Vous!...
MADAME DAUBRET, d'une voix saccadée.
J'ôtais là, tremblante à ces éclats de voix. Craignant d'entendre cncor, prête à fuir, et parfois...
Oh ! ce passé fatal, cette histoire inconnue!... Mon Dieu ! pourquoi faut-il que je sois revenue? ^ quoi bon tant de hùte? et qui me commandait De me presser si fort quand cela m'attendait?...
MARCELINE, avec amerlurae.
Ah ! puisque le hasard vous a permis d'entendre, Vous savez désormais où son cœur peut descendre. Madame, et votre esprit doit mesurer assez Sa tendresse à venir sur ses amours passés! Ainsi, vous étiez là, vous l'avez vu, ce père! J'ai bien courbé mon front, j'ai bien pleuré, j'espère!... Mais que lui fait sa fille? il ne sait pas son nom! Il ajeté l'oubli par-dessus l'abandon.
Il est heureux, sans doute, ainsi que vous, madame!...
MADAME DACBRET, sans regarder Marceline.
Heureuse!... Oh! le bonheur est sorti de mon âme!
MARCELINE, avec emportement.
Et j'ai cru, pauvre folle, à des serments d'amour,
Et j'ai pleuré de joie ! et, dès le premier jour,
Beauté, vertu, jeunesse, espoirs de jeune fille.
J'ai vidé tout mon cœur, comme un jardin qu'on pille.
Pour embaumer son âme, et faire â son sommeil
De ma gerbe coupée un oreiller vermeil!...
(Elle sanglote.) MADAME DAUBRET, avec lenteur.
Etre jeune ! être pure ! et, pour toute science. Dormir dans son amour et dans sa confiance ! iN'avoir jamais connu, femme innocente encor, Ces tempêtes du cœur dont on riait au port, Puis, au milieu du calme et du rêve ordinaire. S'éveiller, dans la nuit, sous un coup de tonnerre. Et sentir son bonheur par la vague effondré. Ah I c'est un choc plus rude et plus désespéré !
Quel que soit le fardeau dont le ciel vous accable,
Vous avez IVibandon, moi la chaîne implacable !
Vous avez le passé, moi l'avenir, hélas !
L'avenir froid et vide, où, quand le cœur est las,
On cherche en vain des yeux quelque appui sur la terre...
(Avec un grand sanglot.)
Mais consolez-moi donc, puisque vous êtes mère !
MARCELINE, avec ironie.
Mère!... mère, en effet!... Vous avez bien raison
D'envier ce bonheur caché dans ma maison !
C'est pour mon désespoir un immense avantage
De songer qu'à jamais ma fille le partage.
Et qu'aujourd'imi le sort, grâce à ce doux lien,
Ne peut frapper mon cœur sans écraser le sien !...
Pour une illusion que l'on vous a ravie.
Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que ma vie,
Et comme un cœur s'épuise à lutter sans secours !...
Dans un cercle de honte il a parqué mes jours;
Car le monde, madame, est fait de telle sorte,
Qu'à la femme tombée il interdit sa porte,
Et la charité même hésite, en rougissant.
Au bruit que fait dans Tombre un berceau vagissant !
Si bien que du bonheur pour toujours exilées.
Nous tournons dans la vie, au plaisir attelées,
Et le vice hideux, de grâce revêtu.
Nous vend un peu d'oubli plus cher que la vertu !
MADAME D A U B R E T
Ah! vous pensez vraiment que l'âpre destinée Vous a plus que toute autre aux larmes condamnée? Et, pour quelque oripeau qui brille sous mon toit. Vous criez : « au bonheur ! » en me montrant du doigt ?
(Avec amerlume.)
Dieu n'a pas mis des pleurs qu'aux yeux des Madeleines ;
J'ai le cœur vide, liélas ! si j'ai les mains trop pleines.
Le monde est un désert qui s'ouvre devant moi,
Entre un mari sans âme et des valets sans foi !
La richesse à mon front fait peser sa couronne,
Et ce bonheur d'emprunt, qu'un vain luxe environne,
Ressemble aux grands tombeaux que les princes se font :
Poussez les portes d'or, c'est de la cendre, au fond !...
:UARCELIN£, riiUciTompanl.
Accuser la fortune ! assez ! pas de blasphème ! L'or, c'eût été pour moi l'honneur, la vertu même. Prenez-y garde, au moins, vous qui parlez ainsi ; Riche, j'étais l'épouse, et commandais ici! Oui, l'enfant sans aveu, la fdle mal venue Qu'on écarte du coude et qui gêne la vue. Si j'avais eu pour moi tous ces biens méprisés. Elle eût grandi, madame, au milieu des baisers ! Sa nourrice, en extase, ù la voir aussi belle, N'eût pas trouvé d'étoffe assez fine pour elle. Et ce père étranger, qui la connaît si peu. Pour une égratignure eût mis la ville en feu ! C'eût été, pour nous deux que son bonheur enivre, Une occupation de la regarder vivre.
Puis nous eussions marqué dans les faits importants Son premier pas sur l'herbe, un matin de printemps. Et, comme des oiseaux sur un buisson de roses. Les premières chansons à ses lèvres écloses!, .. Voilà ce qu'eût fait l'or, madame. Et savez-vous Ce qu'a fait la misère ? Oh ! \ raiment, plaignez-nous ! Elle a fait de l'amour que j'avais pour cet homme Je ne sais quel métier qu'avec rougeur on nomme; Puis elle a pris l'enfant dans ses bras décharnés, La pauvre enfant sans père, aux grands yeux étonnés,
Et, la mêlant d'avance au troupeau qu'elle embauche, Doit la passer, plus tard, à sa sœur la débauche !... Car votre dot, madame, eut ce poids triomphant Qu'elle emporta d'un coup la mère avec l'enfant !
MADAME DADBRET, avec accablement.
Quoi! cet hymen si pur, dont je rêvais les charmes, Vous tuait!... J\Ion bonheur était fait de vos larmes ! Et nul ne m'a crié dans ce jour solennel Que j'arrachais la fille au baiser paternel...
(Tout à coup se pvécipilant vers Marceline.) Ah! j'y songe!... écoutez!... c'est le ciel qui m'éclaire! Donnez-moi votre enfant, et je serai sa mère!
MARCELINE, stupéfaite.
Mou enfant?...
MADAME D A U B R E T. à voix basse.
Le secret doit mourir entre nous.
MARCELINE, s'ccanant.
Vous donner mon enfant, madame, y pensez-vous !
MADAME DAUBRET, avec dignité.
J'y pense, ei Dieu, sans doute, a fait ma maison vide Pour que sa destinée en mes mains se dévide Et que je puisse un jour effacer largement, A l'insu de l'époux, les fautes de l'amant.
(Mouvement de Marceline.)
C'est un devoir, vous dis-je !
MARCELINE, d'une Voix émue.
Oh ! ma petite Hélène !
Elle aurait peur de vous... jugez, deux ans à peine ! Elle sourit déjà, mais ne dit pas mon nom. Attendez!...
Le temps presse.
MARCELINE, hésilanl.
Et... je la verrai?...
MADAME DAUBRET, Iroidement.
Non.
MARCELINE, éclatant.
Jamais! c'est impossible!... Oh! vraiment, sur mon âme, Vous ne comprenez pas ces choses-là, madame.
MADAME DAUBRET, à part.
Hélas!...
MARCELINE, même ton.
Sous votre toit si j'ai porté mes pas. Je la voulais sauver, je ne la vendais pas. Et je sens qu'à mon cœur plus forte est la secousse Quand vous me la prenez, que quand il la repousse. (Se dirigeant vers la porte.)
Adieu, madame ; adieu, je la garde pour moi.
MADAME DADBRET.
l'our VOUS?...
MARCELINE, se retournant avec fierlé.
Sans doute!... Eh bien?...
MADAME DAUBRET.
Vous oubliez, je croi, Que c'est pour la misère, et pour plus bas encore !
MARCELINE, s'arrôlanU
0 ciel !
MADAME DAUBRET, d'un ton indifférent.
Vous l'avez dit; quant à moi, je l'ignore; C'est un point qu'à l'instant vous avez débattu ; Peut-être espérez- vous qu'à force de vertu. Échappant par mir;iclc au destin qui l'enserre. Elle apprendra bien seule à rougir de sa mère !
MARCELINE, joignant les mains.
Grâce !
2ÔV:' HÉLÈNE PEYRON
MADAME DAUBnET, avec cliiilcuv.
Au nom de l'enfant dont vous plaignez le soi't, Et pour qui cette vie est pire que la mort, Par nos pleurs confondus, par la pareille offense Qui fait que cette main \ers la vôtre s'avance... Dounez-la-mol!...
(Elle Iciid la main ;i Marceline qui u'osc la loueher.) MARCELINE, sanglolanl.
Pourtant, je ne peux pas, mon Dieu !
MADAME DAUBRET, avec soieniiilé.
Oh! taisez-vous, alors, si vos cris sont un jeu!
Ce n'est plus lui, c'est vous qui la perdez. De grâce.
Apprenez désormais à tenir votre place.
Et respecter ce toit par l'épouse habité!...
Moi qui soutire, après tout, sans l'avoir mérité,
Moi dont le cœur saignant pour toujours désespère.
Je vous défends les pleurs. JN'accusez pas son père!
MARCELINE, d'une voix enlrccoupée.
Mais... madame. .. oh! pitié!... Que voulez-vous enfin?...
MADAME DAUBRET, vivenieiU.
La sauver de l'écueil et la prendre à la faim ! Dans quelque lieu discret j'aurai soin qu'on l'élève. Puis on l'adoptera; puis, un jour — c'est mon rêve! — Quand les remords viendront au vieillard consterné, Je lui dirai : « C'est elle!... et Dieu t'a pardonné! n
On saura. ..
MADAME DAUBRET.
Pas de nom ! pas de titre qu'on lise! Un enfant inconnu, trouvé dans une église J'y serai, vers le soir, c'est à deux pas d'ici. Dans six jours...
(.MuuNciiienl iJe j\!arceliiic.)
C'est pour elle!...
MARCELINE , trislement.
On y viendra...
MADAME DAUBRET, lui lenilant 1;> main.
Merci !
Le sacrifice est dur et Dieu vous en tient compte... Votre main, cette fois!...
MARCELINE, confuse.
Oli! madame, j'ai honte!
31 A D A M E DAUBRET.
Pour toujours, n'est-ce pas, vous y renoncez bien?
MARCELINE, tri'S-bas.
Oui...
MADAME DAUBRET.
Silence absolu sur tout cet entretien!
Mon mari, jusqu'au bout, doit ignorer lui-même Que, dans l'enfant trouvé, c'est sa fille que j'aime... Promettez-moi cela par un serment sacré.
MARCELINE, les yeux aux ciel.
Je le jure !
MADAME DAUBRET.
A bientôt!...
MARCELINE, elle so relire en sauglolanl.
J'ai juré! j'ai juré!
(Elle sort.)