SCÈNE II LEMUSAT, Mnie DELAVAUX
Mme DELAVAUX Vous n'y allez pas?
Ma foi, non! mes jambes sont trop vieilles. Et puis, je ne suis pas fâché qu'ils nous laissent un temps de répit, je voudrais causer avec vous, Louise.
Mme DELAVAUX Je vous écoute.
LE-MUSAT
Vous semble-C-il que ma petite Hortense et votre Daniel en soient au point oj nous les souhaitions?
Mme DELAVA UX Il n'y a pas quinze jours qu'ils se sont rencontrés...
LEMUSAT
Sapristi ! il vous en faut du temps pour vous échauffer le tempérament! Qiiinze jours! Il ne m'en a pas fallu autant, à moi, jadis, quand je...
Mme DELAVAUX
Je vou'^ en prie, mon ami ! Oubliez-vous nos conventions? Il y a des souvenirs dont vous vous êtes engagé à ne jamais remuer la poussière...
LEMUSAT Je n'ai rien dit qui doive vous blesser...
Mme DELAVAUX Vous alliez dire...
LEMUSAT
C'est vrai. Mais aussi, Louise, votre exigence est bien cruelle. Tant que votre mari vivait, soit! Il
m'avait supplanté dans votre cœur. Moi-même je me mariai, un peu par dépit et pour vous prouver que d'autres ne me dédaignaient pas. Vous avez été heureuse en ménage...
Mme DELAVAUX Hélas!
LE M USAT
Moi, beaucoup moins. Nous voici veufs tous deux. Nous sommes restés les meilleurs amis du monde. Pourquoi, après tout, je vous le demande sincèrement, ne me gardez-vous pas un peu d'affection sentimentale, Louise? A travers la vie, malgré les déboires et ses peines, je vous suis, moi, demeuré inébranlablement attaché et fidèle : ne me donnerezvous pas un dédommagement?
Mme DELAVAUX Nous sommes si vieux, l'un et l'autre!...
LEMUSAT
Nous sommes si vieux, nous sommes si vieux ! Pas tant que cela, savez-vous?
Mme DELAVAUX Vous peut-être pas, si vous y tenez...
HÉLÈNE PRADIER Sg
LEMUSAT
Ni moi, ni vous, que diable! je me sens dans la force de l'âge.
Mme DELA VAUX A la veille du déclin...
A la veille!... Le sait-on? On n'a jamais..que l'âge qu'on consent à se reconnaître.
Mme DELA VAUX
Je me sens vieille, et ne veux plus penser qu'à mes enfants.
LEMUSAT Vous serez donc toujours aussi dure pour moi ?
Mme DELA VAUX
Pardonnez-moi. Je vous ai beaucoup aimé aussi, mon ami! Pourquoi mes parents m'ont-ils forcée d'épouser un homme que je ne connaissais pas? Pourquoi n'ai-je pas eu la force de résister à leur volonté? J'étais jeune, faible, et pourtant je vous aimais! Mais mon mari a été si bon pour moi, si tendre, si affectueux ! Il s'en est fallu de bien peu que je l'aimasse! et, sans votre souvenir... J'ai racheté
6o HÉLÈNE PRADIER
par mes soins et par ma constance, mon peu d'entraînement! Je serai fidèle à sa mémoire. Ne parlons plus de cela. Je tiens à conserver l'ami que vous êtes. Soyons amis, simplement et sans plus.
LEMUSAT
Il le faut bien. Mais je ne désespère pas qu'un jour...
Mme DELAVA UX
Non. Vous me ferez plaisir de ne plus réveiller d'étincelle dans toute cette cendre. Songeons à nos enfants. Je vous ai nettement expliqué l'état de m.on cœur. Je ne recommencerai plus. Vous me connaissez. Ne parlez plus de tout cela. Je le désire.
LExMUSAT
Je tâcherai de vous obéir. Mais je ne vous comprends pas.
Mme DELA VAUX
Daniel n'éprouve pas, dites-vous, pour Hortense tout l'enthousiasme que vous désireriez. Laissez faire le temps. Daniel est timide. Un peu gauche peutêtre. Que votre fille séjourne avec nous quelques semaines encore. . .
LEMUSAT Tant que vous voudrez la garder !
HÉLÈNE PRADIER 6ï
Mme DELAVAUX Elle ne vous manque pas?
LEMUSAT
J'ai tant de travail en ce moment!.. Nous préparons,vous savez, une vaste campagne. Nous renverserons cet infâme gouvernement avant les vacances...
Mme DELAVAUX Je n'entends rien à votre politique.
LEMUSAT
Je sais. Mais c'est, en ce moment, un branle-bas de combat, une agitation, un fourmillement d'activité. Je néglige un peu, à mon grand regret, au milieu de ce tohu-bohu, mes devoirs envers Hortense. Vous avez consenti à me la prendre quelque temps...
Mme DELAVAUX
Je la garderai aussi longtemps qu'elle voudra. Elle est tout à fait charmante!
LE.\ÎUSAT
Elle ne peut que gagner au change. Ce serait parfait, si l'union rêvée s'accomplissait! Quand nous serons les maîtres de la situation, je vois déjà votre Daniel, chef de mon cabinet. Il a des aptitudes
remarquables, savez-vous ! Et quel joli couple pour recevoir.
Mme DELAVAUX
Dieu! Q ue d'ambitions vous avez encore! Et que c'est gentil à vous d'y faire participer mon fils.
LEMUSAT
Voyons ! A qui songerais-je, sinon à vous et à ceux que vous chérissez?
Mme DELAVAUX
Mais n'y a-t-il pas quelqu'un qui aspire, à bon droit, à être poussé par vous?
LExMUSAT Qui donc?
Mme DELAVAUX Le mari de votre nièce, M. Pradier.
LEMUSAT
x\h ! celui-là... S'il avait un peu de volonté!... Nous l'avons créé député, déjà, et il n'est pas content! Ma foi, si ce n'était pas pour Hélène... Enfin, nous lui dénicherons bien un coin pour le caser, où sa mollesse vaniteuse ne nous nuira pas trop.
HÉLÈNE PRAD[ER 63
Mme DEL A\' AUX Cette pauvre Hélène î
LEMUSAT
Quelle idée d'avoir épousé ce niais! D'ailleurs, je crois que tout ne va pas pour le mieux dans leur ménage. Elle est ici, depuis...
Mme DELA\'AUX Deux mois, bientôt. Elle s'y trouve très heureuse.
LEMUSAT
Parbleu! D'autant que, chez elle, elle n'a pas toujours l'air gai.
Mme DELAVAUX Chut! la voici.