SCENE PREMIERE
MARTHE
Tu sais que les Radaz ont un enfant? Je l'ai vu. Jenny se porte le mieux du monde. L'enfant a déjà huit jours.
HÉLÈNE
Un garçon?
Une lille. Elle l'a appelée, imagine-toi, Mélanie. Son mari s'y opposait ; elle a tant insisté qu'il a été obligé de consentir.
HÉLÈNE Pourquoi s'y opposait-il ?
MARTHE
C'est si noir ce nom, c'est d'une tristesse si pompeuse! Comment être gaie avec un nom pareil?
HÉLÈNE
Je ne vois pas .. Il est gentil, le baby?
MARTHE
Ma chère, il sourit, il a de jolis cheveux tout plein la tête, des cheveux très bruns. Il pèse huit livres. Il m'a souri; c'est un amour!... comme j'en voudrais un.
HÉLÈNE Tu vas regretter à présent...
^L\RTHE Ce n'est pas la première fois.
HÉLÈNE
Ne te tourmente pas, Jenny est mariée depuis huit ans, et c'est son premier né.
ALVRTHE Oui, mais moi, je suis mariée depuis neuf ans.
Et rien en vue?
Rien. D'ailleurs, mon mari se refuse à être père. Il prétend que la paternité crée trop de charges, une
HÉLÈNE PRADIER Ii3
responsabilité, comme il dit de sa voix grave. Il en a peur. C'est un serin.
HÉLÈNE
On n'est pas plus aimable!
MARTHE
Non, mais enfin?... Il est étonnant aussi? Se figure-t-il que je l'ai épousé pour lui?
HÉLÈNE Et pour qui donc?
MARTHE
Pour moi parbleu ! Pour jouer à la poupée, pour être une dame avec des tas de petites filles tout autour, pour m'amuser, quoi, pour être libre!
HÉLÈNE Libre?
MARTHE
Sans doute!... Avant d'être mariée on me forçait à me bien tenir sans cesse, pour ne pas offusquer le prétendant qui allait surgir à chaque carrefour. Je m'en rongeais les poings. J'en ai eu bien vite assez et j'ai épousé le premier venu.
ÎI4 HELENE PRADIER
Pauvre Gustave !
MARTHE
Plains-le! Vraiment, il est à plaindre! Il a une petite femme adorable, toujours de bonne humeur et pleine d'entrain, pas trop laide, pas trop bête, pas trop mal habillée, et avec ça d'une indulgence...
HÉLÈNE Comment, d'une indulgence?...
MARTHE
Oui, je suis indulgente. Ai-je l'air de lui faire grise mine, à mon mari, de lui garder rancune de ses fredaines, dis? Il ne se doute pas même que je m'en doute !
HÉLÈNE
Il t'a été infidèle, ton mari?
MARTHE Il l'est constamment.
HÉLÈNE Il t'adore.
MARTHE Est-ce une raison ? Voilà qui serait joli, qu'il ne
HÉLÈNE PRADIER Ii5
m'adorât point! Il m'adore, c'est parfait, mais il me trompe !
HÉLÈNE Q.ui te l'a dit?
MARTHE
Qui? Qu'importe! Je le sais. Depuis notre mariage, il n'a eu qu'une maîtresse sérieuse, une seule. Tu la connais?
HÉLÈNE Moi? Non.
MARTHE
Si. Tout le monde était informé de ses relations avec la belle Christiane.
HÉLÈNE Mme d'Angerville?
MARTHE
Ne fais pas l'ignorante. Ils s'affichaient partout. Au bois, à l'Opéra. Les a-t-on assez remarqués à un Vernissage du Ghamp-de-Mars? tu sais bien, le dernier sérieux?
HÉLÈNE Je n'ai jamais pensé, je t'assure...
Ii6 HÉLÈNE PRADIER
xMARTHE
Tu as eu tort. Ça a duré quatre mois : mars, avril, mai, juin, et un petit bout de juillet. Elle l'a lâché pour voyager en Suède : un grand blond d'officier l'a enlevée, à Stockholm,... et mon pauvre Gustave en fut réduit brusquement au veuvage...
HÉLÈNE Auprès de sa femme légitime...?
MARTHE
Dont il s'est contenté, je le suppose, le reste de l'année!... Ensuite a commencé l'ère des passades. Chacune ne durait pas plus de quinze jours, mais elles se succédaient avec une rapidité vertigineuse !
Tu es bien au courant !
MARTHE
Je n'avais que le temps de les noter dans ma mémoire ! Depuis quelques mois, enfin, Gustave se modère...
HÉLÈNE
Ah!
MARTHE Oui ; trois petites se partagent ses faveurs, qui se
font rares. Il ne les distribue qu'à des intervalles plus espacés. Tout est donc pour le mieux.
HÉLÈNE Comme tu prends les choses.
AL\RTHE
Me vois-tu me lamenter? m'arracher les cheveux? Ma foi!... Et puis, Gustave est superbe dans les moments où il me trompe. Il prend, pour que je ne puisse le soupçonner, des infinités de précautions... qui lui réussissent... tu vois! Ah! je m'amuse! Il m'entoure de prévenances, de càlineries, j'en raffole!
HÉLÈNE
Et tu supportes?
MARTHE
Oh! ma chère Hélène, que veux-tu? Je n'ai foi en rien de sérieux ici-bas. Je suis une tête folle, une fille sans cervelle et peut-être sans cœur. Je ne prends rien au tragique, et la vie a du bon.
HÉLÈNE
Mais si Gustave t'aime, comment te fait-il du mal?
MARTHE
Il m'aime, bien sûr! et il ne me fait aucun mal.
Ii8 HELENE PRADIER
Il est avec moi aussi caressant, aussi affectueux que je le souhaite. Du reste, il n'a de loi que ma fantaisie. Je le mène, quand je le veux, par le bout du nez. Souvent je lui rends la bride, mais il me revient plus soumis, aussitôt que je l'appelle. Je suis heureuse ainsi.
HÉLÈNE Et moi, je ne t'envie pas ton bonheur!
MARTHE
Aussi, ma pauvre Hélène, tu n'es pas heureuse ! Que chacun vive sa vie, et que passent les caprices éphémères! Ah! le jour où je me sentirais, à mon tour, une inclination un peu... extra conjugale, je ne me raidirais guère, va... Je glisserais...
HÉLÈNE C'est cela! Fais-toi plus mauvaise que tu n'es!
MARTHE
Je ne me crois pas mauvaise pour si peu. Non, je me consulterais tout d'abord, bien à fond, et, si mon penchant était réellement vif, je le satisferais au plus vite, pour n'avoir plus à y penser après.
Est-ce ainsi que tu raisonnes?
HELENE PRADTER ii
MARTHE
Je déraisonne, tu veux dire ! Le cas ne s'est pas présenté; mais je ne désespère pas. Voyons, Hélène, tout préjugé à part, ne sens-tu pas que j'ai raison, et que, si tu t'étais livrée tout entière, comme moi, aux hasards de l'existence changeante, tu aurais rencontré le bonheur auprès de ton mari ?
HÉLÈNE
Je ne pense pas. Je tiens à estimer qui j'aime, à m'estimer moi-même.
-AL\RTHE Tu me méprises donc?
HÉLÈNE
Non, ma petite Marthe. Ton cœur vaut mieux que ta tête. Tes paradoxes ne t'ont pas corrompue.
AL\RTHE Mais tu ne réponds pas de mon avenir?
HÉLÈNE
Il est certain que le bonheur comme je le rêve, je n'en vois guère d'exemple autour de moi. Je vis désormais, résignée, ayant accepté de reprendre place au morne foyer...
MARTHE Ton mari ne t'a point trahie...
Comme tu l'entends, non ! Je l'ai regretté d'ailleurs, oui! au temps où je recherchais le divorce!... Je suis, à présent, l'épouse sans plainte, soumise à son époux.
MARTHE
René t'aime.
HÉLÈNE
Je ne sais. Et qu'importe l'amour? Il n'amène avec lui que mensonges et que douleurs.