‹ Hélène PradierChapitre 27 sur 28 · LE-MU S AT · texte numérisé non relu

LE-MU S AT

Enfin, Hélène, que signifient ces phrases absurdes?

HÉLÈNE

Mon oncle, elles signifient des choses trop simples pour que vous puissiez les comprendre.

RENÉ Bah!

LEMUSAT Est-ce de la démence?

HÉLÈNE

Trop simples et trop loyales pour que vous puissiez les comprendre. Je ne suis qu'une femme. Mais vos complications futiles, les complications du monde depuis longtemps me pèsent et me blessent ! Ah ! si mon mari, j'eusse pu l'aimer selon mon rêve! Ne voir, n'entendre qu'à travers lui ' Mais il ne m'a pas prise; il m'a associée à ses ambitions, tout juste autant que j'y étais utile! Rien de plus. Le mariage est une association bien en vue dans le monde! Ah! comme il a su mériter que lui soient prodigués les honneurs. J'ai servi son ambition. C'est bien. Pour-

quoi me garde-t-il? Ah ! le dégoût, le dégoût que j'ai de toutes vos convenances. Rien jamais, de spontané, nul essor que vous n'étouffiez! Si vous parlez, vos paroles d'avance sont connues ; si vous marchez, c'est selon un modèle qu'on approuve ! Mais qui êtes-vous donc? Ceux-là et ceux-ci, et non pas vous. Vous êtes un reflet de tout le monde !

RENÉ

Je ne vis pas seul ici-bas. Les conseils de l'expérience...

HÉLÈNE

Vous n'êtes jamais vous. Vous n'existez pas. Quelle attitude de vous qui ne soit une copie servile? Je vous appartiens, à vous ! n'est-ce pas à tous ceux à qui vous vous faites conforme? Prostituée, livrée sans choix! je ne veux plus de cette ignominie! Et je m'évade! Je bois l'air libre! Je vous hais! Je vous hais de toute la force du mépris que vous m'inspirez !

LEMUSAT

Il est donc bien malaisé de s'exprimer avec modération. Calme-toi, Hélène! Négligez, René, ces propos d'énervée. La crise passera.

HÉLÈNE

La crise passera ! Que de crises ont passé! Non, je vois clair en moi! N'espérez plus que je descende

jusqu'à vous. Vos usages, vos lois, vos menaces ne m'effrayeront plus, cette fois. Je m'évade, vous ai-je dit! Ah! j'avais peur d'être toute seule; j'ai été lâche aussi. Mais, cette fois, je me sais grandie...

LEMUSAT Il faut la laisser divaguer.

RENÉ Oh ! je suis patient ; mais quelle fatigue !

Je me sens grandie. Quelqu'un, dont j'ai entrevu l'âme en fête, m'attend au seuil de liberté féconde. J'y vais ! La femme ne peut subsister seule, elle a besoin d'un appui? Il m'attend, lui ! il m'accueille; nous allons vivre, ô ciel !

LEMUSAT C'est un poète !...

RENÉ Quel médecin de Sainte-Anne?...

HÉLÈNE

J'entends votre ricanement, vos voix hostiles. Mais je m'en vais, et je pardonne. Ma présence n'offusquera plus vos ténèbres. Adieu!

RENÉ OÙ prétendez-vous aller?

HÉLÈNE

Où sourient les roses et les jasmins; où l'haieine des brises n'est point corrompue ; où m'attend ma jeunesse rayonnante, parmi la nature vierge goûter la vie!

RENÉ

Connaissez- vous ce pays, Lemusat?

HÉLÈNE

Adieu! N'opposez pas à mon départ l'effort brutal de vos mains. Je ne reviendrai plus. Adieu, oubliezmoi !

LEMUSAT

Hélène, en voilà assez de ce délire ridicule. Épargne-nous ce spectacle, à René et à moi. La patience a des limites. Jadis, un mari aurait à coups de gourdin... Nos mœurs sont souvent d'une douceur excessive. Ne trouble plus, avec tes rêvasseries maladives, les pensées plus graves qui nous occupent.

HÉLÈNE

Je ne m'oppose à rien. Punissez-moi selon vos lois. Je ne résiste pas. Si vous me laissez libre, je vous le répète, adieu, je pars ! René, adieu !

RENÉ Et OÙ vous enfuyez-vous, cette fois?

HÉLÈNE

Je ne m'enfuis pas. A quoi bon m'outrager? Vous seul êtes coupable. Je ne puis vivre à vos côtés, je me dégage, puisque vous vous êtes refusé à dénouer, comme le monde y consent, les liens où je fus rivée ! Je les romps, et c'est tout.

RENÉ Où vous en allez-vous?

HÉLÈNE

Je ne puis vivre seule. Là-bas, quelqu'un m'attend. Je vais vers lui.

RENÉ Qui est-ce?

HÉLÈNE

Que vous importe?... Ne le savez- vous pas? Il est là-bas et m'appelle, mon bien-aimé !

RENÉ (s' élançant)

Malheur!

LEMUSAT {le maîtrisant)

Arrêtez! que faites-vous? c'est un accès de fièvre chaude.

l5o HÉLÈNE PRADIER

Page 1