‹ Héloïse et Abailard;Chapitre 12 sur 41 · ASTYANAX, LOISA · texte numérisé non relu

ASTYANAX, LOISA

loïsa, vivement. Comment, Monsieur... c'est vous le filleul de mon maître?

astyanax. Silence !.. il peut encore entendre! loïsa. Vous disiez... un Français... un musicien...

astyanax Ça n'empêche pas... Astyanax Bobichon... ex-pensionnaire du Conservatoire impérial ..élève de M. Méhul.de M. Catel,de M. Berton... et premier grand prix de l'Institut.

loïsa, vivement. Par votre talent!

astyanax. Oui !.. et par mon obstination ! voilà six ans que je me présente... et, ma foi, pour en finir... ils m'ont envoyé...

loïsa. Où çà?

astyanax. A Borne!., j'y vais de ce pas!., c'està-dire, j'y allais... mais à moitié chemin, ici, à Milan... je vous ai vue.... et adieu la musique... la gloire et l'Institut... adieu l'Opéra que j'avais déjà commencé... le Passage de la mer Rouge... ou plutôt non... je le termine... je le fais jouer à la Scala... vous entendrez la Marche des Hébreux et le Chœur des poissons aux fenêtres, c'est sublime... original... excentrique... ça ira aux nues!

loïsa. La mer!

astyanax. Oui, vraiment... moi aussi! vienne alors la fortune...

loïsa. La fortune ! Vous n'en avez donc pas?..

astyanax. Je croyais vous avoir dit que j'étais musicien... élève du Conservatoire... (Avec cha-= leur.) Je n'ai rien que des idées musicales... rien... qu'un génie inconnu ! rien... qu'un cœur brûlant! un gousset vide et l'espérance! loïsa. L'espérance... de quoi?

astyanax. De tout partager avec vous ! c'est si joli la vie d'artiste, quand on est amoureux! on voit tout en beau... c'est ce qui m'arrive depuis que je vous regarde toute la journée à cette fenêtre ..

loïsa. C'est bon, Monsieur... vous me l'avez déjà dit... mais ce que vous ne m'apprenez pas, c'est... comment vous n'êtes plus là à cette fenêtre... et comment vous êtes ici?

astyanax. C'est un libretto , c'est un poëme tout entier... je descends à Milan, à l'hôtel des Beaux-Arts... un hôtel à bon marché, qui m'avait été indiqué par des camarades du Conservatoire... vivent la gloire eties pommes de terre... quindici scudi... autrement dit soixante-quinze centimes par jour et par tête... pour ceux qui en ont et je n'en avais plus depuis que je vous regardais de mon observatoire...

loïsa. C'est connu!

astyanax. Mais commen t parvenir jusqu'à vous? parquel moyen? il yen avait bien un très-simple: le seigneur Mortadella est dentiste!., je pouvais me faire arracher une dent;., c'eût été un moment de bonheur! mais c'est sitôt fait !.. et puis on ne peut pas renouveler ce plaisir-là tous les jours!., cependant j'allais m'y résoudre... oui, Loïsa !.. lorsque ce malin, arrive à l'hôtel, par le veturino, autrement dit la patache, le petit Chiarini, fils d'un maître de chapelle de Parme... porteur d'un fromage dudit pays, de deux chapons ci-inclus... et d'une lettre pour son parrain Mortadella le dentiste... enfin toute son histoire qu'il nous raconte jusque dans les moindres détails... et pendant qu'il parle, mon imagination travaille... à peu de frais... je me rappelle une partition de M. Méhul, mon professeur... une Folie... opéra-comique en deux actes... vous ne connaissez pas...

loïsa. Non, Monsieur.

astyanax. C'est très-joli... un amoureux... c'est moi ! qui, pour pénétrer dans la maison d'un cerbère prend le nom et le costume d'un paysan qu'on attendait... un Picard .. c'est Chariani... qui est Italien... et qu'on envoie promener... ce que nous avons fait! mes camarades l'ont emmené pour deux jours au lac de Côme, sous prétexte que le seigneur Mortadella, votre maître, n'était pas à Milan... et n'y serait de retour qu'à la fin de la semaine... et d'ici là, Loïsa... jugez démon bonheur! deux jours entiers prèsde vous... à vous donner des leçons de musique... c'est-àdire, à vous aimer... à vous le dire... et à chanter à deux voix ( Ténor soprano) tous les duos amoureux du monde : Je t'aimerai toute la vie... c'est de M. Berton, mon professeur... tu m'aimeras toute la vie!..

loïsa. Mon maître n'entendra pas de cette oreillelà !

astyanax. Il faudra bien qu'il l'entende... et avec accompagnements obligés... et la main sur le cœur... (Chantant.) Je t'aimerai toute la vie...

loïsa. Il se fâchera...

astyanax. Il ne le peut pas... puisque c'est lui qui me l'a demandé et commandé...

loïsa. Vous ne savez donc pas qu'il m'aime.

astyanax. Le vieux?

loïsa. Et qu'il veut m'épouser.

astyanax. Et vous y consentez?

loïsa. Ah! bien oui... je lui ai dit que je ne l'aimais pas !

astyanax. Bravo!

loïsa. Que j'en aimais un autre !

astyanax, vivement et hors de lui. C'est donc vrai... ô Loïsa !

loïsa. Du tout... ce n'est pas à vous... c'est à lui queje l'ai avoué et j'en suis bien fâchée maintenant... car il est colère... il est jaloux...

astyanax. Comme un Italien!

loïsa. Comme un tigre! et il m'a dit, ici même, qu'il vous tuerait... pour le moins !

astyanax, effrayé (1). Pour le moins!., et que veut-il donc de plus ?.. c'est un brutal... un malappris...un homme avec qui il n'y a pas moyen de vivre !

loïsa. Ça m'a tout effrayée... et vous aussi... à ce que je vois...

astyanax. Laissez donc!., je ne dis pas que pour de la bravoure... j'en aie comme un soldat de la garde impériale... ça n'est pas mon état... mais enfin... j'en ai assez pour moi... pour un homme seul... et qu'il y vienne... le dentiste !.. il verra ce que c'est qu'un premier prix de Rome... en colère... en attendant, et puisqu'il me l'a dit, nous pouvons toujours commencer notre première leçon... le duo de tout à l'heure... je t'aimerai toute ma vie... c'est d'Aline, reine de Golconde... opéra en trois actes... vous le connaissez?..

loïsa. Mais, non Monsieur!..

astyanax. C'est très-joli... tu m'aimeras toute la vie... et si vous commencez d'aujourd'hui. (Il la presse.)

loïsa, se dégageant. Non, Monsieur... je n'ai pas le temps... mon couvert à ôter... le ménagea ranger... après, nous verrons!

astyanax. El qu'est-ce que je ferai pendant ce temps-là?

loïsa. Lisez! puisque votre parrain vous a donné un livre...

astyanax. C'est vrai ! un livre de philosophie! (Il s' assied à droite et lit pendant que Loïsa range le ménage.) Histoire d' Abailard et d'Héloïse... ces noms-là ne me sont pas inconnus... mais on a si peu de littérature... au Conservatoire! classes de musique! Chapitre premier. « Abailard entre chez « le docteur Fulbert... en qualité de professeur « d'Héloïse. » Tiens, c'est comme moi aujourd'hui. « Chapitre II. Abailard devient éperdument « amoureux de son élève... Toujours comme « moi... et finit par s'en faire aimer. »

loïsa. En vérité... voilà qui est singulier...

astyanax. N'est-ce pas? une ressemblance pareille... et jusqu'au nom... Loïsa... comme qui dirait Héloïse... et Robichon... au lieu de... Ah! non! Héloïse et Robichon... ça ne va pas.

(4) Loïsa, Astyanax.

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