‹ Héloïse et Abailard;Chapitre 9 sur 41 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LOISA, MORTADELLA, puis L'APPRENTI.

mortadella, entrant en rêvant. Il n'y a plus à en douter! Ce que je viens de trouver dans les papiers de mon frère, la déclaration des témoins, le procès-verbal dressé par le barigelle au moment de l'événement, joint à ce que ce monsieur vient de m'apprendre... tout coïncide... tout constate d'une manière certaine que... ma cuisinière est une millionnaire.

loïsa, qui pendant ce qui précède a placé la table au milieu du théâtre et se prépare à mettre le couvert. Comme il a l'air soucieux et de mauvaise humeur!

mortadella, rêvant toujours. Elle a dix-sept ans... moi cinquante-cinq... il y a un peu de différence... Bah! l'amour neconnaît point cesdistances-là...etsi avant qu'elle n'ait letemps de se connaître elle-même... je l'élève de la cuisine au salon... (S' échauffant.) Si je l'éblouis... si je la fascine par un changement de fortune aussi inespéré....

loïsa. Gare l'orage qui va éclater!... (Elle va chercher dans l'armoire, à gauche, la nappe et les assiettes.)

mortadella, levant les yeux. Ah! c'est toi, petite...

loïsa. Tiens!., il n'a plus l'air si méchant... on dirait même qu'il me sourit... eh ! oui, vraiment... Pauvre homme!., il n'en est que plus laid... c'est égal...

mortadella, riant. Et mon dîner... friponne... mon dîner?

loïsa. Grondez-moi si vous voulez, je l'avais oublié... et n'ai pas même achevé de mettre le couvert.

mortadella, d'un air gracieux. Pas même le couvert... Elle est charmante!

loïsa, qui a mis le couvert.

Air du Magicien sans magie.

Servante fidèle, Je vais avec zèle

Presser le repas.

Et soudain, mon maître,

L' dîner va paraître.

Aussi mon doux maître,

Oh ! oui, mon doux maître,

Ne vous fâchez pas.

(Allant à Mortadella.)

La faim vous domine!

Mais bientôt ici

Vous verrez la mine

Du macaroni !

Son aspect sans peine

Va vous dérider!

Et la bouche pleine .„ . .

On n' peut plus gronder. ^ ' ( Elle va chercher à droite un plat de maccroni quelle apporte à son maître qui s'est ass s à table.)

Servante fidèle,

Vous voyez mon zèle !

Je veux que ce r'pas

Soit digne d'un maître

Qui doit s'y connaître.

Mangez, mon doux maître,

Oui, mangez mon maître,

Et ne grondez pas !

mortadella (1). Moi te gronder... ma chère enfant... c'est impossible quand on te regarde... si gentille et si fraîche...

loïsa. Tiens.,, c'est drôle!., qu'est-ce qu'il a donc, notre maître?.. Je ne l'ai jamais vu comme ça...

mortadella, lui prenant la taille. Et une petite taille si appétissante...

loïsa. Pas tant que le macaroni...

mortadella, mangeant. Si, vraiment... quoiqu'il soit excellent...

loïsa, naïvement. Est-il assez salé?

mortadella. Je veux que tu en juges par toimême... Assieds-toi là.

loïsa. Allons donc!.. Moi, notre maître... près de vous, à votre table...

mortadella. Certainement. (Il se lève et va chercher un siège pour Loïsa.)

loïsa. Est-ce que c'est convenable?

MORTADELr '-. Si je le veux... si je l'exige... (Il se rassied.)

loïsa, s'asseijant aussi. C'est différent... Mon devoir est de vous obéir.

mortadella, tendrement et servant Loïsa. Oui, Loïsa... de m'obéir en tout... et d'abord, d'avoir pour moi, ma mignonne, l'affection que je te porte...

loïsa. Ça ne sera pas long, ni difficile.

mortadella. Car je ne te l'ai jamais dit... mais je t'ai toujours trouvée charmante...

loïsa. Ah bien!., vous cachiez joliment votre jeu!... Vous me grondiez toujours.... vous me

(*) Mortadella, Loïsa.

trouviez gauche... (Goûtant le macaroni.) Le fait J est qu'il est bon!... Maladroite, négligente... (Goûtant encore.) Et bien salé.

mortadella, tendrement, et lui prenant la main. C'était exprès... c'était pour que personne, pas même toi, ne pût soupçonner... l'amour brûlant que tu m'inspires!.,.

loïsa, se levant. Monsieur, je demande mon compte... Vous voulez me séduire...

mortadella. Moi!.. Quelle idée as-tu donc de ma moralité?.. Tu te donnerais à moi... que je ne le voudrais pas... que je te refuserais...

loïsa, étonnée, revenant s'asseoir. Ah bah!

LOÏSA

Air : Tiens, tiens, tiens, chacun son bien (de Cla-

pisson).

D'où vient cette belle flamme ?

MORTADELLA.

3e n'ai d'autres sentiments Que de te prendre pour femme Légitime J

LOÏSA

Je comprends !

Vous avez beaucoup de fortune, Je ne possède que mon cœur!...

Et vous prétendez avec l'une...

Acheter l'autre... non, seigneur!...

Ça ne peut être,

Gardons, mon maître, Moi, mon cœur... vous, votre bien!

Tiens, tiens, tiens, chacun son bien.

Je n' veux pas vendre le mien!

loïsa, se levant.

DEUXIÈME COUPLET

Epouser votre servante, On en rirait et longtemps !

mortadella, se rapprochant de LoHsa.

Non, je te rendrai savante.

Et comme il faut !

LOÏSA

Je comprends !

Vous possédez de la fortune, Je ne possède que mon cœur!

Et vous prétendez avec l'une Acheter l'autre... non, seigneur!...

Ça n' peut être, Gardons, mon maître, Moi, mon cœur... vous, votre bien!

Tiens, tiens, tiens, chacun son bien.

Je n'veux pas vendre le mien. mortadella. Quand je te répète que je ferai de loi une grande dame... que je te donnerai des maîtres de chant, des maîtres de danse et surtout de grammaire...

loïsa. C'est trop difficile... je ne pourrai jamais!

mortadella. On peut tout quand on aime! loïsa. Quand on aime... ma!..

mortadella. Ça viendra... mignonne... ça viendra!., et pourvu que tu n'aimes personne... pourvu qu'il n'y en ait pas d'autres...

loïsa. C'est que justement.., je crains bien qu'il y en ait un autre!

mortadella. Qu'est-ceque j'apprends!., moi qui suis jaloux!.. (A part.) Ça m'est bien égal... mais n'importe! (Haut.) Jaloux... jusqu'à la frénésie... et cet autre si je le rencontre jamais !..

loïsa, avec effroi. Vous le tuerez ?

mortadella. Pour le moins! (Se retournant vers la porte à gauche.) Qui vient là?., mon apprenti... que veux-tu?

l'apprenti, sur la porte du cabinet àgauche.XJn client qui vient de monter par l'autre escalier,., et qui vous attend dans votre cabinet.

mortadella. Qu'il attende!

l'apprenti. Il a la joue grosse de cela !

mortadella. C'est bon! commence-le tou»

jours!

l'apprenti. Que je le commence?.. Ma foi... au petit bonheur! (Il rentre dans le cabinet.)

loïsa, Au petit bonheur?.. Bien petit , en effet... (A Mortadella, d'un air suppliant.) et ce pauvre homme?..

mortadella, avec colère. Il ne s'agit pas de lui... mais de l'autre... quel est-il?

loïsa. Je l'ignore.

mortadella. Son nom?

loïsa. 11 ne me l'a pas dit...

mortadella, à part. Amourette peu dangereuse... mais c'est égal... (Haut, et feignant de la colère.) Je le tuerai... et si je le vois jamais... s'il me tombe sous la main!.. (On sonne à la porte du fond, et l'orchestre joue l'air de l'entrée de Bazile dans le Barbier de Séville.) Qui vient encore?., pas un moment dans cette maison, pour me mettre en colère!..

WU>\Winw\U\W»VmUUUUWUVWl|AUWHVlVt\WbWMWVt

Page 1