Héloise et Abélard
par la religion, popularisé dans toute une époque par le génie, éternisé par la constance sur la terre et par les aspirations à l'immortalité dans le ciel, cet amour se confond presque avec la vertu, il fait de deux amants deux héros et deux saints, dont les aventures deviennent l'entretien et dont les 'armes deviennent les larmes d'un siècle.
Telle est l'histoire ou le poëme d'Héloïse et d'Àbélard. Aucune histoire, aucun poëme n'ont touché plus profondément le cœur des hommes depuis huit siècles. Ce qui émeut si profondément et si longtemps les hommes fait partie de leur histoire; car l'humanité n'est pas seulement esprit, elle est sentiment. Ce qui l'attendrit l'améliore. L'admiration et la pitié amollissent son cœur, et le cœur, dans l'humanité comme dans l'homme, est l'organe le plus sur et le pius fort de la vertu. Ces
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deux histoires n'en font qu'une. Elles soit tellement entrelacées comme les deux âmes et les deux existences des deux époux, que la vie de l'un est le contre-coup perpétuel de la vie de l'autre, et que le même événement ou le même sentiment, répercuté dans un double écho, n'y produit qu'un seul e même intérêt, Racontons,
Pierre Abélard était fils d'un chevalier breton, nommé Bérenger; sa famille seigneuriale possédait, dans les environs de Nantes, le château et le village de Palais. Bérenger exerçait, comme tous les seigneurs du temps, le métier noble de la guerre. Son fils Abélard , fut élevé par lui pour les armes. Mais la piété de sa race, attestée par l'habit religieux [jue prirent dans leur âge avancé Bérenger, sa femme et ses filles, associa à l'éducation militaire du jeune Abélard l'élude des lettres, de la philosophie et delà théologie. La grande
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et unique profession intellectuelle et libérale de cette époque, l'Église, attirait à elle tous s jeunes hommes dans lesquels se signalaient de lionne heure la poésie, l'éloquence, l'amour de la gloire, les ambitions de l'esprit. Àbélard était le plus heureusement doué des hommes de son siècle : il dédaigna le métier peu intellectuel de l'homme d'armes, il abandonna à ses frères son droit d'aînesse sur les domaines et sur les vassaux de sa maison. Il quitta la demeure paternelle; il alla, d'école en école et de maître en maître, recueillir, à l'exemple des disciples des philosophes de l'antiquité, ces trésors enfouis des littératures grecque et latine que la Gaule et l'Italie commençaient à exhumer des manuscrits, à remettre en lumière, et à adorer comme les mystères profanes de l'esprit humain. Son cœur passionné et son imagination impres-
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sionnable ne se contentèrent pas de ces langues mortes : il écrivait, il parlait en grec 3t en latin, mais il chanta en français.
Les poésies dont il composait lui-même la musique, afin que la passion dont elles étaient animées se communiquât à l'àme par deux sens à la fois, devinrent le manuel des poètes; elles se répandirent avec la rapidité d'un écho qui se multiplie par tous les cœurs; elles furent l'entretien des lettrés, les délices des femmes, la langue secrète des amants, l'interprète des sentiments inavoués, le chant populaire des villes, des châteaux, des chaumières; elles portèrent le nom du jeune musicien et du poëte familier dans toutes les provinces de la France. Il eut sa gloire confidentielle dans le secret de l'âme de tout ce qui aimait, rêvait, soupirait ou chantait au printemps de la vie. Une voix
mélodieuse, qui ajoutait la vie et la palpitation aux paroles et à la musique; une adolescence précoce en renommée; une beauté grecque lu visage, une taille élevée et souple, une démarche noble, une modestie où la pudeur de l'âge rougissait de la maturité du talent, ajoutaient en lui l'attrait à la gloire. 11 était le rêve des yeux, de l'oreille et du cœur des femmes qui l'avaient vu ou qui seulement avaient entendu prononcer son nom. C'est ainsi qu'Héloïse se le retrace elle-même longtemps après la ruine de ses illusions et de son amour.
Mais il chantait ainsi dans ses vers précoces des sentiments qu'il n'éprouvait pas encore. Ses poésies amoureuses étaient des jeux da
son imagination, imités des poètes antiques. Elles avaient l'accent du cœur, mais ce n'était pas du sien. Il vivait à l'ombre, dans l'étude,
dans la piété et dans des perspectives de gloire. Ses chants n'étaient pour lui qu'un délassement ; la philosophie et l'éloquence le possédaient tout entier. Sa parole assouplie par la difficulté des vers, son élocution rendue plus harmonieuse par la musique, la fécondité riche et spontanée de sa pensée, la mémoire nourrie de fortes et universelles lectures, l'éclat, la propriété et la nouveauté des images dans lesquelles il sculptait ses idées pour les rendre palpables à ses auditeurs, faisaient de ce jeune homme, assis au pied des chaires célèbres de l'université de Paris, le maître des maîtres et l'orateur le .plus écouté des écoles.
Or, les écoles de cette époque du monde, c'était le forum du genre humain, c'était ce que l'enseignement, la science, la religion, l'opinion, la presse, la tribune, furent depuis.
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La parole à peine retrouvée régnait sur le monde ; une seule autorité la dominait, c'était l'Église. Mais l'éloquence, la philosophie et la foi, toutes également renfermées dans le sanctuaire, ne s'exerçaient que sur les mêmes textes. On ne luttait, dans des disputes inintelligibles aujourd'hui, que pour faire triompher à l'cnvi la révélation par les arguments de la raison profane, et pour appeler Platon et les philosophes en témoignage du Christ et des apôtres. On sent à quelles subtilités de dialectique ces controverses devaient conduire l'esprit. Mais ces controverses sont quelquefois des exercices qui fortifient, pour d'autres vues de la Providence, la raison humaine, et qui donnent au monde de grands talents et de grandes renommées.
Le jeune homme suivit le courant de son siècle. Il monta à la tribune de son temps : c'étaient les chaires des écoles publiques, autour desquelles le peuple tout entier se pressait d'autant plus qu'il sortait d'une plus profonde ignorance et qu'il attendait on ne sait qi aile lumière commençant à poindre. Abélard, d'abord humble et docile disciple, s'éleva peu à peu sur les applaudissements de ses, auditeurs jusqu'au niveau des oracles de l'école, puis jusqu'à lutter d'arguties ei d'éloquence contre eux. Enfin ï les effaça
tous, fonda une école de philosophie à Melun, entraîna à sa suite la jeunesse fanatisée pai son génie, consterna par sa popularité croissante ses rivaux qui professaient dans le vide à Paris, se consuma lui-même du feu qu'il allumait dans l'imagination publique, excita l'envie de tous les lettrés de l'Université et de l'Église, se retira deux ans dans la solitude de sa terre natale pour retremper ses forces, et reparut plus fort, plus célèbre et plus dominateur à Paris. Il assit son école, S)n camp, comme il l'appelle, sur la montagne alors presque solitaire où s'élève aujourd'hui le temple de Sainte-Geneviève.
Ce fut le mont Aven tin d'un peuple de dis ciples quittant les écoles anciennes pour venu écouter la parole jeune et hardie d'Abélard. Chacun de ces disciples payait un prix modique au philosophe : c'était l'humble salaire
d'un peuple altéré de vérités. Ce salaire, multiplié par le nombre incalculable des auditeurs, élevait la fortune d'Àbélard aussi hau que sa renommée. Il était dans la fleur de ses années, de sa gloire, de sa vertu même ; car jusque-là il n'avait eu de passion que pour la vérité et pour la foi. L'orgueil si naturel à celui que les hommes écoutent, et la volupté si séduisante en celui que les femmes admirent, l'exaltèrent et l'amollirent à la fois. Un double piège l'attendait au moment où il touchait à sa maturité, à son génie et à sa gloire.
Il avait alors trente-huitans. Il régnaitpar l'éloquence sur l'esprit de la jeunesse, par la beauté sur le regard des femmes, par ses poésies amoureuses sur les cœurs; il régnait par ses mélodies musicales chantées dans toutes les bouches. Qu'on se figure en un
seul homme le premier orateur, le premier philosophe, le premier poète, le premier musicien de son temps; Antinous, Cicéron, Pétrarque, Schubert, dan? une même célébrité vivante et jeune, on aura une idée de la popularité d'Abélard à cette période de sa vie
Or il v avait à Paiis un chanoine riche et puissant de la cathédrale, nommé Fulbert, qui vivait dans le quartier savant de la cité. Fulbert avait chez lui une nièce (quelques-uns disent une fille), aimée par lui d'un amour paternel ; cette nièce, âgée de dix-huit ans, plus jeune, par conséquent, de vingt ans qu'Abélard, était célèbre déjà dans Paris par sa beauté et par un génie précoce. Son oncle» le chanoine Fulbert, avait mis en elle toutes ces complaisances dangereuses des vieillards qui, en ornant de tous les dons de l'intelli-
gence et de l'art une nature d'élite, ne s'aperçoivent pas qu'ils préparent une victoire plus l>elle à la séduction, à l'amour, au malheur. Cette nièce se nommait Héloïse.
Les médaillons et la statue qui la retracent d'après les traditions contemporaines et les moules pris après la mort dans son sépulcre la représentent comme une jeune fille d'une taille élevée et d'une rare perfection de formes. Une tète d'un ovale légèrement déprimé par la contention de la pensée vers les tempes, un front élevé et plane, où l'intelligence se jouait sans obstacle, comme un rayon dont aucun angle n'arrête la lumière sur un marbre; des yeux largement encadrés dans leur arcade, et dont le globe devait réfléchir la couleur du ciel; un nez petit et légèrement relevé vers les narines, tel que la sculpture le modelait, d'après la nature,
dans les statues des femmes immortalisées par les célébrités du cœur; une bouche oi respiraient largement, entre des dents éclatantes, les sourires de l'esprit et la tendresse de l'âme; un menton rapproché de la bouche et légèrement creusé au milieu, comme par le doigt de la réflexion souvent posé sur les lèvres; un cou long et flexible, qui portait la t te comme le lotus porte la fleur en ondoyant avec la vague; des épaules arrondies et inclinées d'une seule ligne avec les bras; des doigts effilés, des courbes flexibles, des articulations minces, des pieds de déesse sur son
piédestal : voilà la statue, qu'on juge de là
emmeî Qu'on restitue la vie, la carnation,
le regard, l'attitude, la jeunesse, la langueur, la flamme, la pâleur, la rougeur, la pensée, le sentiment, l'accent, le sourire, les larmes, au squelette de cette autre Inès ! on reverra
Héloïse. Ses traits, disent les historiens du temps et Abélard lui-même, étaient encore moins frappants sur les yeux par la beauté que par la grâce : la grâce, cette physionomie du cœur, qui attire, qui invite, qui force à aimer parce qu'elle aime ! beauté suprême, bien supérieure à la beauté qui ne force qu'à admirer ! Mais laissons parler ici Abélard : e Sa renommée, dit Abélard, s'était répandue dans toute la France. Tout ce qui peut séduire l'imagination des hommes vint s'offrir à moi. Héloïse devint l'amour de mes rêves, et je crus que je pourrais parvenir à m'en faire aimer; car j'étais alors si célèbre, 3t ma jeunesse et ma beauté ajoutaient tant le prestige à ma gloire, que je ne pouvais être repoussé par aucune femme que j'illustrerais de mon amour. Je m'enivrai d'autant plus de, cette espérance qu'Héloïse était elle-
même versée dans l'étude des lettres, des sciences et des arts, qu'une correspondance poétique existait déjà entre nous, et que j'osais lui écrire avec une liberté moins timide que je n'aurais osé lui parler. Je me laissai tout entier enflammer par cette passion ; je cherchai tous les moyens d'établir entre nous des relations de familiarité et des occasions d'entretien, »
Rien n'était plus facile à Abélard. L'oncle et la nièce conspiraient, à son insu, avec lui : la nièce par ses attraits, l'oncle par son orgueil. La familiarité d'un homme si illustre était une gloire pour une maison. Abélard fit insinuer par des amis communs à Fulbert que, le soin de ses affaires domestiques étant pour lui une importune diversion aux études et aux lettres, sa passion dominante, il voulait se décharger de ces embarras de l'esprit et
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demander une hospitalité de famille dans une maison honorée et studieuse, où il vivrait en fils dans la maison d'un père.
Fulbert, pénétré de joie et de vanité à ces ouvertures, fit offrir son foyer à Abélard. Il y trouvait, dit-il, le double avantage d'illustrer son nom par la cohabitation avec le premier homme du siècle et d'achever sans frais l'éducation littéraire de sa nièce, qui, rapprochée ainsi d' Abélard, l'oracle du temps, puiserait toute vertu et toute science à sa source. On peut croire aussi, et tout l'atteste dans les complaisances et dans les fureurs prochaines de Fulbert, que l'oncle, enthousiaste d' Abélard et rêvant pour sa nièce un époux, le seul, selon lui, digne d'elle, se prêtait, dans un intérêt tout paternel, à un rapprochement dont pouvaient naître l'inclination et l'union de ces jeunes cœurs.
Quoi qu'il en fût, Àbélard habita la maison de Fulbert. Cette familiarité domestique, favorisée par l'oncle de la belle élève, leur offrit à l'un et à l'autre les occasions, et on pourrait dire la nécessité de s'aimer. Bien loin de s'opposer à la douce intimité du maître et de l'écolière, Fulbert conjura Abélard de donner à sa nièce tous les secrets et toutes les perfections de sa sience poétique, oratoire, théologique, afin d'achever en elle ce prodige d'intelligence que la nature avait commencé et que la France s'étonnait d'admirer dans une femme. Il lui remit toute son autorité paternelle sur sa nièce, et, selon la rude discipline du temps, il l'autorisa même à la frapper, si elle manquait d'obéissance ou d'aptitude à retenir ses leçons; en un mot, il fit d'Héloïse une sorte d'esclave intellectuelle et d'Abélard un maître absolu.
Héloïse n'était que trop disposée à voir non-seulement un maître, mais un dieu, daift le plus beau et dans le plus renommé des hommes de son siècle. Ses progrès dans tous les arts répondirent aux désirs de son oncle. Elle ne travaillait plus pour le monde, mais pour Abélard; toute sa gloire était de lui plaire. La nature, l'amour et le génie s'entendaient pour faire de cette jeune fille la merveille de son temps. Abélard s'enivrait de son ouvrage. Ces deux âmes, tentées par tant d'intimité, nepouvaient manquer de tomber dans le piège que l'imprévoyance ou la complicité leur avait ouvert sous de si spécieux prétextes et sous de si douces complaisances. Le monde extérieur s'anéantit pour eux. Ils s'aimèrent. Abélard, qui n'avait plus d'autre pensée qu'Héloïse, chanta son amour en des poésies où les vers et la musique,
trempés au même feu, répandirent le nom d'IIéloïse comme un secret céleste divulgué à la terre, que tout le monde se confia en répétant ces chants divins, et qui finit par arriver à l'oreille de Fulbert lui-même. Mais Fulbert affecta de ne pas entendre ou de ne pas croire à cette profanation de son foyer domestique. Il répondait qu'Àbélard était, par son génie et par sa piété, trop au-dessus du reste des mortels pour descendre, même sous la séduction de l'amour, du ciel de la science et de la gloire, que son intelligence habitait avec les anges. Peut-être aussi attendait-il de jour en jour qu'Abélard, vaincu par l'attrait toujours croissant, lui demandât la main de son écolière, qu'il serait heureux de lui accorder.
Cependant Abélard, combattu entre sa passion pour Héloïse et sa passion oour sa re-
nommée, hésitait misérablement à se prononcer. 11 craignait, en s' avouant dompté par me beauté terrestre, de déchoir aux yeux du monde de cette réputation de pureté et d'impassibilité platonique qu'une philosophie éthérée avait faite à sa jeunesse. Il craignait sans doute aussi de renoncer, par le mariage, à cette perspective de dignités, d'honneurs et de fortune que l'Église, à laquelle il était déjà lié par quelques noviciats, ouvrait devant lui.
Ses disciples ne reconnaissaient plus en lui le même homme. L'amour faisait dans son cœur une douloureuse diversion à son génie.
Ses amis gémissaient tout haut de sa décadence; la langueur de sa passion avait passé dans son éloquence; tout le feu de son âme s'évaporait dans ses soupirs, il n'en restait que les cendres pour ses leçons. Il se
sentait si peu semblable à lui-même, qu'il avait renoncé à improviser des discours où il ne trouvait plus sur ses lèvres que l'image et le nom d'Héloïse. Il était réduit à apprendre de mémoire les leçons qu'il avait professées autrefois, et à se répéter, de peur de décliner dans l'estime publique.
Ses rivaux et ses ennemis triomphaient. On le montrait au doigt comme un débris de lui-même, on le citait comme un scandale de la faiblesse humaine, on le foulait aux pied comme un dieu tombé de son piédestal.
Héloïse s'affligeait plus encore que lui de cette dégradation de l'homme qu'elle adorait pour lui-même. Elle le suppliait à genoux de la sacrifier à sa gloire, de se laisser adorer par elle comme une divinité qui reçoit le cœur et l'encens des mortels, sans avoir d'autre communauté avec ses adorateurs que l'adoration
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qu'on lui offre; de ne plus l'aimer, si cet amour devait coûter un rayon à sa réputation ; ou, si l'amour désintéresse d'Héloïse était devenu un besoin et une consolation pour lui, de la reléguer au rang de ces femmes méprisées du monde dont ni la religion ni les lois ne consacrent les sentiments, esclaves du cœur qu'on n'affranchit jamais par le nom d'épouses. Le mépris de l'univers, souffert pour Àbélard était, disait-elle, la seule gloire i laquelle il lui fût donné d'aspirer. Sa honte, à ce prix, ferait son orgueil.
Abélard, après de déplorables hésitations, De put se décider ni à accepter un tel suicide d'Héloïse ni à déclarer son amour devant le monde. Il continua d'habiter la maison de Fulbert. Lâche à la fois envers l'amour et lâche envers la vertu, il flotta entre deux faiblesses : il n!eut ni le courage de sa passion ni celui de sa gloire. Ici, comme toujours, le cœur de la femme fut viril, le cœur de l'homme fut féminin. Son amour cependant se nourrissait de ces angoisses.
Fulbert, justement irrité d'un silence qui
pouvait ressembler à du mépris, et qui rendait son hospitalité suspecte, ferma sa maison à Àbélard. Cette séparation déchira le cœur d'Héloïse, humilia celui d'Àbélard. Le maître el l'écolière ne purent se déshabituer de cette vie où les regards, les entretiens, les études, les chants, les contemplations à deux, leur avaient fait une seule came. Ils se revirent en secret. Fulbert s'offensa de ce mystère. Abélard enleva Héloïse et la conduisit respectueusement à Nantes dans la maison paternelle, et il la confia comme son épouse à la tendresse de sa propre sœur. Pievenu immédiatement après à Paris, il alla se jeter aux pieds de Fulbert, implora son pardon, et obtint par son repentir la main de sa nièce. Héloïse, pardonnée et rendue à la fois à son oncle et à son amant, devint secrètement l'épouse d'Abélard. Après une nuit
passée en prières dans une église de Paris, dit-il, nous reçûmes le matin îa bénédiction nuptiale, en présence de l'oncle d'Héloïse, de quelques-uns de ses amis et de quelquesuns des miens. Ensuite nous nous retirâmes sans bruit, chacun de notre côté, pour que cette union, connue seulement de Dieu et de quelques familiers, ne portât point honte ou préjudice à ma renommée.
Les deux époux, heureux à l'insu du monde, affectèrent dès lors de se montrer rarement ensemble et d'éteindre toutes les rumeurs qui avaient couru sur leur amour. Le monde y fut un moment trompé, et Abélard jouit de nouveau et à la fois des délices de son amour et de sa gloire.
Mais les domestiques de Fulbert, confidents nécessaires de ces fréquentations secrètes ébruitèrent le mariage. Les envieux d'Abélard triomphèrent de sa faiblesse et l'accusèrent d'avoir sacrifié la philosophie, l'éloquence,
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la gloire, à une nouvelle Dalila. Son orgueil en souffrit; il osa nier ses liens, comme s'ils eussent été une honte. La généreuse Héloïse elle-même, préférant à son propre honneur la réputation de son amant, répandit et fît répandre qu'elle n'était unie à Abélard que par le culte de l'admiration et de l'amour, entachant ainsi sa propre vertu pour relever le lustre de celle d'Abélard,
Ces bruits offensants pour Fulbert le portèrent à des reproches mérités contre sa nièce, dont le pieux mensonge déshonorait ainsi son sang.
Abélard, craignant pour elle les ressentiments de son oncle, l'arracha de nouveau à la tutelle de Fulbert et la conduisit à Argenteuil, village voisin de Paris, dans un monastère de femmes. Ces monastères, semblables aux autels antiques, donnaient un
droit d'asile inviolable aux vierges ou aux épouses qui en franchissaient le seuil ; il lui fît prendre le voile blanc de novice, sans toutefois lui faire prononcer encore des vœux irrévocables.
Il se voua lui-même à l'état monastique et au sacerdoce, et, une fois investi de ce caractère sacré, il revêtit de ses propres mains Héloïse de l'habit des servantes du / Christ, lui coupa les cheveux et la donna / à Dieu, n'ayant ni le courage de la revendiquer pour épouse ni le courage de la laisser dans le siècle, auquel il renonçait pour jamais.
Héloïse, heureuse d'immoler sa vie à celui auquel elle avait déjà immolé sa renommée^ se prêta à tout comme une victime qui se couche d'elle-même sur l'autel des sacrifices. Tout lui était doux, même le supplice qu'elle
M HÉLOÏSE ET ABÉLÀIÏD.
subissait par la volonté et pour l'amour, oi5 Ji plutôt pour l'orgueU de son époux.
Les portes du monastère d'Argenteuil se refermèrent sur la Sapho du xie siècle. Beauté, génie, amour, tout fut enseveli dans ces catacombes, sans qu'on entendît, pendant quinze ans, les plus belles années de la victime, un reproche, ur regret ou un soupir sortir de ce sépulcre
vu
Abélard, libre et purifié aux yeux de ses disciples, reprit avec ardeur et un éclat nouveaux le cours de ses ieçons et l'empire de sa popularité. Mais l'indignation de Fulbert couvait une vengeance. Trois fois trompé dans sa tendresse pour sa nièce, par la séjf duction, par la perfidie et par la lâcheté / d' Abélard, il se voyait arracher par la même main la présence de sa pupille chérie, la gloire de sa maison, son honneur et sa félicité. Il n'avait cultivé avec tant de soin cette merveille de son sexe que pour la voir dédai-
gner par l'époux même auquel il l'avait enfin cédée, entachée comme une concubine, rc> j pudiée, méprisée dans sa tendresse9 enfermée enfin comme une repentie dans un monastère ; retranchée, jeune et brillante, du nombre des vivants, pour écarter une fausse honte du front d'un ingrat suborneur, et condamnée à s'abreuver de larmes pendant qu'il s'emparerait des applaudissements du siècle!... On ne justifie pas la vengeance d'un père ainsi offensé, on l'explique : il avait tout pardonné pour qu'Héloïse fût la glorieuse épouse du plus beau génie de son temps, et, avant d'être reconnue épouse, elle était répudiée ! Le désespoir alluma la haine, et la haine médita le crime. Les portes de la maison d'Abélard s'ouvrirent une nuit par la complicité achetée de ses serviteurs. Des bourreaux, guidés et soldés par Fulbert, le surprirent pendant son
sommeil; ils l'accablèrent d'outrages, puis le laissèrent baigné dans son sang et dégradé par son châtiment. L'humiliation et le remords, pires que le supplice, firent détester à Abélard la vie que ses ennemis lui avaient laissée comme un supplice de plus. La lumière du jour lui devint odieuse. Le désespoir qu'il éprouva de cet outrage impuni égala la vaine gloire dont il avait été altéré jusqu'au lâche sacrifice d'Héloïse; il ne chercha plus qu'à disparaître de ce monde qu'il avait rempli de sa renommée et qu'il remplissait maintenant de sa honte.
c: Je me rappelais douloureusement, écrit-il, de combien d'éclat je brillais encore la vaille de ce jour et par quelle prompte ignominie cette gloire était éteinte! Je voyais par quel juste châtiment de Dieu j'étais puni!... par quelles justes représailles l'homme que j*a-
vais trahi venait à me trahir à son tour ! Il me semblait entendre les joies malignes de mes ennemis, les applaudissements que mes rivaux donnaient à cette justice distributive. Je compris que je ne pourrais plus paraître en public sans être montré au doigt et sans devenir l'objet d'une ignominieuse pitié. Enfin le sentiment de ma dégradation me couvrait de tant de confusion, que (je l'avoue) ce fut plutôt la honte que la pitié qui me jeta dans les solitudes du cloître.
» Je voulus cependant, avant de me dérober au monde, lui enlever irrévocablement Héloïse : par mon ordre, elle prononça ses vœux éternels. Ainsi, tous les deux, le même «pur, en même temps, nous embrassâmes la vie des cénobites: elle à Argenteuil, moi dans l'abbaye dt Saint-Denis. Touchées de sa jeunesse et de sa beauté, les compagnes d'Héloïse vou-
lurent en vain la détourner du sacrifice qu'elle allait consommer. Elle leur répondit en pleurant, non sur elle, mais sur son époux, par ces vers que le poète romain met dans la bouche deCornélie, veuve du grand Pompée : « 0 mon illustre époux ! ô toi dont je n'éais pas digne de partager la couche! c'est » ma fatale destinée qui pèse sur la tienne ! » Pourquoi, misérable que je suis, aï-jeformé » des nœuds qui devaient entraîner ta ruine ! » Tiens, reçois, dans l'holocauste de ton » amante, l'expiation des malheurs que j'ai \ » attirés, par mon amour, sur toi!... » \
» En prononçant ces vers entrecoupés de ses sanglots, Héloïse se précipita à l'autel comme on se précipite à l'abîme; elle y saisit le voile funèbre des mains de l'évéque, et se consacra pour toujours, devant le peuple assemblé, au Dieu qui reçut son serment ! »
Tel est le récit du sacrifice d'Héloïse par Abélard lui-même. L'ombre du monastère le couvrit ensuite pendant de longues années flamme recouverte, jamais éteinte! Abélard porta dans le monastère de Saint-Denis son inquiétude, ses talents vivifiés encore par la concentration sur l'étude, son \ambitionj qui n'avait fait que changer de nature, et ce zèle intolérant de réforme par lequel les nouveaux prosélytes croient racheter trop souvent leurs égarements. Les moines relâches de Saint-Denis et l'abbé qui tolérait et parta-
geait leurs désordres s'irritèrent de ses admonitions; il fut obligé d'aller porter ses sévérités et ses innovations dans un couvent voisin, dépendant de l'abbaye de Saint- Denis, à Deuil. 11 y releva sa chaire de philosophie et remplit de nouveau les écoles et y l'Église du bruit de ses doctrines et de ses / nouveautés en matière de foi.
L'Église s'offensa de ces hardiesses, comme les moines s'étaient offensés de ses objurgations. On ne sait quel écrit subtil et quintessencié sur Vanité et la tnnité, clans lequel il expliquait ce mystère sans avoir besoin d'appeler la foi en aide à l'insuffisance des raisonnements humains, servit de prétexte à ses ennemis ligués contre cet importun novateur.
Un concile le cita devant lui à Soissons, pour rendre compte de ses doctrines : il y
rit condamné solennellement. On le relégua, pour expier son eireur, dans le monastère cloîtré de Saint-Médard, 11 y entra, le déses' poir dans le cœur.
<t La trahison de Fulbert, s'écrie- t-il, me parait moins intolérable que ma nouvelle injure! »
Le légat du pape, plus impartial et plus tolérant, lui remit promptement sa peine.
Rentré dans l'abbaye de Saint-Denis, il y retrouva, dans les moines, ses ennemis implacables. Ils ne tardèrent pas à le faire déclarer ennemi de l'État, criminel de lèse-nation, pour avoir dit que saint Denis, évêque d'Athènes, converti par saint Paul, n'était pas le même que saint Denis des Gaules. premier évêque de Paris. Obligé de s'exiler lui-même, malgré la complaisance d'une rétractation qu'il avait faite pour désarmer la
haine des moines de Saint-Denis, il s'enfuit avec un seul adolescent, son disciple, dans un désert de la Champagne.
« Là, dit-il, au bord d'une petite rivière ombragée de chênes et bordée de roseaux, nommée l'Arduze, je me construisis de mes propres mains un petit oratoire, bâti de branchages et couvert de chaume. J'étais seul, et je pouvais chanter avec le Prophète : « J'ai » fui, je me suis éloigné, et j'ai habité dans » la solitude ! »
Mais il ne fut pas seul longtemps. L'esprit de dispute et de nouveauté soufflait alors dans le monde avec une telle force, que ceux qui possédaient la parole de vie entraînaient à leur suite des peuples entiers de disciples et d'auditeurs. La jeunesse avait une telle soif de vérité dans ce siècle, que la controverse seule lui paraissait un pas vers le grand mys-
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tère, et que du choc des doctrines contre !es doctrines elle espérait toujours voir jaillir l'éclair qui ne jaillissait jamais.
« Lorsque ma retraite fut connue, écrit-il, mes disciples accoururent de toutes part?, des villes et des châteaux, pour se construire d'humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner les couches molles de duvet pour des lits en feuilles, les tables somptueuses pour de grossiers herbages. C'est ainsi, comme le dit saint Jérôme, que les philosophes de l'antiquité fuyaient les cités, les jardins, les riches campagnes et les doux ombrages, les concerts des oiseaux, la fraîcheur des fontaines, les ruisseaux murmurants, qui pouvaient charmer les yeux et les oreilles, séduire les sens et amollir la vertu; c'est ainsi que les fils des prophètes vivaient en solitaires dans des cabanes sur les bords du Jourdain, se nourris-
sant de farine d'orge et de racines, loin des villes et des passions humaines. Mes disciples se construisaient des cellules sur les bords de l'Arduze, plus semblables à des ermites qu'à des écoliers. Mais plus leur nombre augmentait, plus leur vie était studieuse et sainte ; en sorte que mes ennemis voyaient leur honte se multiplier avec ma gloire. Cependant c'était l'indigence qui m'avait forcé à rouvrir mon école. Je ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la terre, je ne voulais pas m'avilir à mendier mon pain. Mes disciples cultivaient les champs, bâtissaient les cellules. Bientôt elles ne purent suffire à les contenir. Ils élevèrent un vaste édifice commun en charpente et en pierres. J'appelai ce monastère, du nom de l'Esprit consolateut
le Pavaclet. *
Les ennemis d'Abélard, cependant, lui envièrent jusqu'au désert. Ils virent ou feignirent de voir dans le nom consolateur, auquel Abélard avait dédié son monastère, une sorte d'invocation philosophique à une seule personne de la Trinité, à l'exclusion des deux autres. Saint Bernard le désigna à la vindicte de l'Église. Il fut obligé de déserter le désert A lui-même et d'aller chercher à l'extrémité des côtes de la mer de Bretagne, parmi les écueils et les grèves de l'Océan, un asile plus inaccessible à l'envie et à la persécution.
(Tétait l'abbaye de Saint-Gildas, dans le diocèse de Vannes. Les moines qui l'habitaient, dégénérés de la sainteté monastique des premiers âges, en avaient fait un repaire de toutes les barbaries et de tous les vices. L'càpreté des lieux était surpassée par celle des hommes. C'était un promontoire sans cesse battu par les vagues d'une mer gémissante; des montagnes d'écume qui assiégeaient jour et nuit des rocs retentissants; une côte, creusée en voûtes et en cavernes par l'éternel assaut des lames qui s'y engouffraient comme dans des abîmes et qui en ressortaient par d'autres bouches comme des iaves jaillissant du volcan. Des falaises àpir enlevaient à l'abbaye la vue de la terre. On eût dit un navir en perdition éternelle sur un rivage inaccessible aux nautonniers.
€ La vie de ces moines, dit Abélardleursupé-
rieur, était débordée et indomptable. Les portes de l'abbaye n'étaient ornées que de pieds de biche, d'ours, de sanglier, trophées sanglants de leur chasse. Les moines ne se réveillaient qu'au son du cor et des chiens de meute aboyant. Ils étaient cruels et sans frein dans leur licence En guerre avec les seigneurs voisins, ils étaient tour à tour oppressés et oppresseurs. »
Ils riaient de l'indignation que leurs mœurs excitaient dans Abélard. Bientôt leur haine contre celui qui prétendait les réformer se porta jusqu'au crime. Insulté, menacé, attaqué dans les forêts, empoisonné, dit-il, jusque dans le calice du sacrifice, il se déroba avec peine par la fuite à la sédition des moines. Les seigneurs de ces contrées l'arrachèrent au fer des assassins» 11 s'abrita dans un site plus désert encore desdomaines de sonabbaye, criant au Seigneur du fona de ses calamités comme le Prophète.
Cependant quinze ans s'étaient écoulés dans ces ambitions de savoir, de gloire, de À sainteté, et dans ces tribulations de la vie, sans qu'Abélard eût donné un seul signe de souvenir à celle dont il avait enseveli le cœur encore jeune et vivant à Argenteuil. Héloïse ne se plaignait ni de cette dureté ni de ce silence; elle respectait comme une vertu de plus cette négligence et ce mépris de son époux, croyant que la terre et le ciel, et son propre cœur, n'étaient bons qu'à être sacrifiés à ce plus grand et à ce plus adoré des
52 UÉLOÏSE ET ABÉLARD.
hommes. Abélard était demeuré intact dans son adoration sur l'autel qu'elle lui avait élevé en son âme. Tous ses soupirs allaient à Dieu pour lui, mais elle les renfermait entre
a et elle, de peur qu'un de ses souvenirs ou un de ses regrets ne scandalisât le monde ou ne troublât la contemplation sublime de son époux. Les portes du monastère d'Ar- «vnteuil n'ébruitaient rien de cet immense
our qui survivait derrière leurs murs. Une persécution les brisa.
Suger, abbé de Saint-Denis, prétendit que le monastère d'Argenteuil appartenait à son ordre, et il chassa impitoyablement les religieuses comme un troupeau sans bercail et sans pasteur. Le cri de leur détresse arriva jusqu'à Abélard. Soit que ses propres malheurs eussent attendri son àme ; soit que la mémoire des félicités de la jeunesse, qui
se ranime au soir de la vie comme une voix sourde quand le bruit tombe; soit que la comparaison entre le dévouement de cette femme immolée, les ingratitudes du monde et Je néant de la gloire, rallumassent en lui les saintes reconnaissances d'un amour mal éteint, Abélard accourut de son désert au secours d'Héloïse errante et persécutée.
Il la conduisit au Paraclet avec ses compagnes, lui fit don de ce monastère, dont elle devint l'abbesse, et la visita souvent pour assister de sa présence et de sa fortune l'indigence de celle à qui il avait ouvert cet asile. Agé alors de plus de cinquante-huit ans, revêtu du costume sacerdotal,, devenu père spirituel d'époux charnel qu'il avait été, il vit respecter par le monde cette union de deux âmes tendres qui n'avaient de commun dans le passé que des gémissements, dans le pré-
sent que des saintetés, dans l'avenir crue 1g ciel. Mais ses ennemis ne les respectèrent pas, ils semèrent d'odieuses calomnies sur la pureté de ce commerce tout mystique entre Abélard et son ancienne épouse. Il se retira de nouveau, pour les faire tomber, dans son désert de Bretagne. îl préféra exposer sa vie de nouveau au poignard et au poison que d'exposer la vertu d'Héloïse aux langues acérées de ses calomniateurs. Il écrivit alors les mémoires de sa vie, dont nous avons donné Jes principaux traits dans ce récit. Ce livre, confié à l'amitié, parvint à Héloïse. Il fit éclater, par les souvenirs qu'il retraçait, le cœur d'Héloïse, quinze ans muet. Un commerce de lettres, tendres d'un côté, froides de ï autre, s'ouvrit entre les deux époux séparés par la main de Dieu et des hommes. La Sapho du christianisme y épanche, dans une inexpri-
HtfLOÏSE ET ABE'LARD. 55
mable passion, cette flamme d'un amour que le sacrifice a purifié et que rien ne peut * éteindre sur la terre parce qu'il ne s'alimente que du feu du ciel.
L'adresse seule de ces lettres d'Héloïse est un hymne de tendresse infinie, parce que cette suscription trahit l'hésitation passionnée d'une main de femme qui cherche, qui trouve et qui rejette tour à tour tous les noms capables d'exprimer les plus forts attachements de l'âme sanspouvoir en trouver un qui la satisfasse, et qui finit par les accumuler tous ensemble, afin qu'il n'y ait pas dans la nature une sorte de tendresse qui ne soit confondue d( ns la sienne :
« A SON SEIGNEUR, OU PLUTOT A SON PÈRE, SON ESCLAVE, OU PLUTOT SA FILLE, CON EPOUSE,
ou plutôt sa soeur; a àbe'lard, Heloise ! » « Quelqu'un, dit-elle dans la première de
ces lettres, aussitôt après avoir lu le récit de leurs amours par Abélard, quelqu'un m'a apporté naguère et par hasard l'histoire que vous venez de confier à un ami. Aussitôt que »'eus reconnu aux premiers mots de la suscription qu'elle venait de vous, j'ai commencé à la lire avec d'autant plus de précipitation que j'adore davantage celui qui Ta écrite. Celui-là que j'ai perdu, je croyais le retrouver, comme si son image avait dû se repro duire et s'incarner dans les signes de sa main ; elles sont bien tristes et bien amères, ô mon unique trésor, les lignes de ce récit qui retrace notre conversion et nos inépuisables malheurs ! Je doute que personne puisse la lire ou l'entendre sans fondre en pleurs. » Puis, faisant allusion à l'exil nouveau d'Abélard et aux persécutions dont il est entouré à Saint-Gildas :
t Au nom du Christ même qui semble encore nous protéger, dit-elle, nous qui sommes ses petites esclaves, comme nous sommes les vôtres, nous vous conjurons de nous informer par de fréquentes lettres des naufrages au milieu desquels vous êtes encore ballotté, afin que nous, qui vous restons seules au monde, nous puissions part:* ciper à votre douleur ou à votre consolation. Ordinairement c'est consoler un affligé que de s'affliger avec lui. Ces letUes nous seront d'autant plus douces, qu'elles nous seront un témoin que vous vous souvenez de nous !...
» Oh ! que les lettres des amis absents sont délicieuses à recevoir! Si les portraits des amis séparés par la distance ravivent leur mémoire et trompent le regret par une vaine et décevante consolation, combien plus ces lettres, qui sont eux-mêmes, qui portent les
véritables empreintes de l'ami absent !... Grâce soit rendue à Dieu de ce qu'au moins la haine ne nous défend pas d'être ainsi l'un à l'autre présents ! »
Elle l'interpelle ensuite, par les soins qu'il doit comme père à ses religieuses, de leur prodiguer sans cesse ses lettres, ses avis, ses ordres; maison voit qu'elle se sert à son insu de ce prétexte sacré pour prendre elle-même lapartprincipaleet délicieuse de cecommerce.
« Pensez, sans parler des autres, écrit- elle, à l'immense dette que vous avez contractée aussi envers moi. Peut-être alors, ajoutet-elle avec une joie mal dérobée d'être la première et la dernière dans sa vie, peut-être ce que vous devez tà toutes ces saintes femmes ensemble, l'acquitterez-vous plus facilement à une seule, t une seule qui ne vit :jue pour vous!...
»Etpourquoi, poursuit-elle avec un tendre et jaloux reproche sur tant d'années d'oubli ou de silence, pourquoi, lorsque mon àme est inondée de tant d'angoisses, n'avez-vous pas tenté au moins de me consoler, absente par vos lettres, présente par vos paroles ?... C'était là un devoir qui vous obligeait d'autant plus envers moi que nous sommes unis par le sacrement du mariage, et vous êtes d'autant plus coupable à mon égard que toujours, comme tout l'univers en a été témoin, je vous ai aimé d'un amour immense et impérissable! Vous savez, ô ma seule tendresse, combien en vous perdant j'ai perdu ! Plus grande est ma douleur, plus pieuse doit être la consolation. Ce n'est point d'un autre, c'est de vous seul que je l'attends. Vous y êtes obligé, car vous êtes le seul qui puissiez \ m'aitrister, qui puissiez me réjouir et qui \
60 IIELOÏSE ET ABELARD.
puissiez me consoler UN'ai-je pas fait aveufj glément toutes vos volontés!' Ne me suis-je pas perdue moi-même pour vous obéir!? J'ai fait plus encore, incroyable sacrifice! mon amour s'est exalté jusqu'à la démence et au suicide. C'est par votre ordre, en revêtant ces habits, que j'ai changé à votre gré de cœur, pour vous faire voir que vous en étiez le maître absolu! Jamais, Dieu m'en est témoin, je n'ai voulu de vous autre chose que vous! Bien que le nom de votre épouse fût le plus fort et le plus saint des titres, tout autre eût suffi à mon cœur; car, plus je me serais humiliée pour vous, plus j'aurais ainsi mérité de vous un retour plus tendre, et moins j'aurais enchaîné votre génie et nui à votre gloire. Je prends Dieu en témoignage que, si le maître du monde entier m'eut jugée digne de sa main et m'eut offert avec son
nom l'empire de tout l'univers, le nom de votre esclave m'eût semblé plus gbrieux que celui d'impératrice ! Quels rois pourraient se comparer à vous? Quel pays, quelle cité, quel village n'était impatient de vous contempler? Quelle femme, quelle vierge n'a pas désiré que vos regards tombassent sur elle? Quelle reine n'a pas envié mon bonheur?...
» N'aviez-vous pas deux dons qui fascinaient irrésistiblement les cœurs de toutes \ les femmes? l'éloquence et le chant. C'est par ces dons qu'en vous délassant de vos études de philosophie, vous composiez ces chansons d'amour qui, partout répétées à cause du charme de la poésie et la musique, faisaient redire votre nom et le mien à toutes les bouches. Ainsi mon nom relentit dans beaucoup de pays, et l'envie de beaucoup de
femmes à cause de vous s'alluma contre
62 HÉLOÏSE ET ABELARB.
moi!... Et quelles perfections d'esprit et de corps n'ornaient pas en effet votre adolescence!... Je vous ai fait du mal, et pourtant, vous le savez, j'étais innocente!... Dites-mo seulement pourquoi, depuis que je me suis faite captive dans le cloitre par votre volonté, vous m'avez punie en me négligeant, en m'oubliant, en me privant de votre présence et même de vos lettres! Dites-le, si vous l'osez! Ah! je le sais, moi, et le monde le soupçonne : c'est que votre amour n'était pas aussi désintéressé que le mien. Dès que f* vous avez cessé de désirer un bonheur profane, vous avez cessé d'aimer...
» Ah ! faites, je vous en supplie, ce que je demande : c'est si peu et si facile à vous ! Parlez-moi au moins de loin par ces paroles qui me rendent l'illusion de votre présence. J'avais cru tout mériter de vous, quand, si
jeune, j'embrassais pour vous complaire les austérités du cloître; quelle récompense ai-je attendu de Dieu, pour l'amour de qui j'ai bien moins fait ce que j'ai fait que pour l'amour de vous?... Quand vous avez marché vers Dieu, j'ai suivi... Comme si vous vous souveniez de la femme de Loth qui regarda derrière elle, vous avez cru devoir me lier par l'habit et les vœux monastiques, quand vous-même vous quittiez le siècle !... Ah ! que c'était bien mal me connaître! J'en ai profondément gémi, j'en ai rougi. M'en chasser, moi ; moi qui, pour vous obéir, n'aurais pas hésité alors à vous suivre jusque dans les enfers . car mon cœur n'était pas avec moi, mais avec vous... Faites donc qu'il soit bien avec vous, je vous en conjure, et il sera bien avec vous si vous l'exaucez, si vous lui rendez tendresse pour tendresse... Jadis on pouvait
64 HELOÏSE ET ÂDELARD.
douter de la pureté des motifs qui m'attachent à vous; mais la fin ne montre-t-elle pas quelle fut la nature de mon amour dès le commencement? Je me suis sevrée de toute félicité mondaine, je ne me suis réservé des jouissances terrestres qu'une seule, le droit de me regarder comme toujours à vous.
» Ah ! par ce Dieu à qui vous vous êtes consacré, je vous adjure de me rendre votre présence autant qu'il vous est permis, c'està-dire en m' écrivant quelques lettres de con solation, afin que, fortifiée par cette lecture, je m'élève avec plus d'ardeur au service de Dieu!... Lorsque autrefois vous aspiriez à des délices profanes, vous me visitiez par de fréquentes épitres qui apprenaient, le nom d'Héloïse à toutes les lèvres; toutes les places, toutes les maisons retentissaient de ce nom. Eh quoi! pour m'élever aujourd'hui à Dieu,
HÊLOÏSE ET ABE'LARli. C5
ne pourriez-vous faire ce que vous faisier j adis pour me solliciter à des tendresses terrestres? Ah! pensez-y. y d Je finis cette longue lettre par ce seul \ mot: Mon unique et mon tout, adieu ! »
Abélard rompt enfin un silence de tant d'années, ému par ces accents.
« 0 ma sœur, dit-il à son épouse, vous qui me fûtes si chère dans le siècle, vous qui m'êtes plus chère mille fois en Jésus-Christ, je vous envoie la prière que vous me demandez avec tant d'instance. Offrez à Dieu avec vos compagnes un holocauste d'invocation pour expier nos graves et innombrables fautes, pour conjurer les périls qui m'enveloppent à toute heure du jour ! »
Puis il disserte longuement, mais froide-
68 HELOÏSE ET ABE'lARD.
ment, avec elle sur l'efficacité de la prière collective des communautés de femmes. Ensuite il revient aux dangers qui l'atteignent, il semble oublier les afilictions d'Héloïse pour ne penser qu'aux siennes, comme si elle était assez heureuse de souffrir pour luLJCependant, à la fin de la lettre, l'amour semble se trahir dans un dernier vœu qui ajourne à la mort une réunion si vainement désirée pendant la vie!
« 0 ma sœur, s'écrie-t-ii, si Dieu me livre aux mains de mes ennemis, s'ils me donnent la mort, ou si, par quelque événement ordinaire, je m'achemine vers le terni commun à tous les hommes, faites, je vou l'ordonne, transporter mon corps, inhumé ou abandonné ailleurs, dans votre cimetière, afin que vous, mes filles, que dis-je ? mes sœurs en Jésus-Christ, ayant sans cesse mon
HÉLOÏSE ET ABELAttD. 69
tombeau sous les yeux, vous soyez plus sollicitées par ce sépulcre à répandre pour .noi des prières devant Dieu. Car, pour une àme affligée par tant de revers et repentante de tant de faiblesses, je ne pense pas qu'il y ait ici-bas un séjour plus sûr et plus salutaire que celui qui est consacré à l'Esprit consolateur et qui mérite si bien ce nom... Ce sont des femmes qui, soigneuses de l'ensevelissement du Christ, l'embaumèrent de parfums et veillèrent autour du sépulcre. Aussi furent-elles les premières consolées. »
A l'exception de ce retour involontaire d'amour après la tombe, les lettres d'Abélard sont sèches de larmes, froides de cœur, dures souvent de paroles. On sent l'homme plein de lui-même. Héloïse n'est pleine que de lui.
« A mon unique après Jésus-Christ, à mon
unique en Jésus-Christ, écrit-elle. Ah ! c'est à vous qu'il appartient de célébrer nos obsèques, à vous d'envoyer à Dieu celles que vous avez rassemblées en sa présence. Non, jamais Dieu ne permettra que nous vous survivions; mais, si vous mouriez avant nous, nous songerions à vous suivre plutôt qu'à vous ensevelir, puisque, destinées aussitôt nous-mêmes à la tomoe, nous n'aurions pas la force de préparer la vôtre... Si je vous perds, que me restera-t-il à espérer? Gomment demeurer dans ce pèlerinage de la vie où je ne suis retenue que par la pensée que que vous l'habitez encore? 0 la plus malheureuse de toutes les malheureuses! Élevée par vous au-dessus de toutes les femmes, n'ai-je donc obtenu cette gloire que pour être précipitée de plus de félicités dans plus de désastres ? Nous vivions chastement, vous à
ifo-
Paris, moi à Argenteuil; nous nous étions
ainsi séparés pour nous consacrer plus sir: tement, vous à vos études, moi à la pn parmi de saintes vierges. C'est pendant cette vie si pure que le crime vous a frappé. Ali! que ne nous frappa-t-il ensemble ! Nous avions été deux pour les torts, vous fûtes seul pour 'expiation, et le moins coupame a porté la peine! Ce que vous avez souffert un moment dans votre supplice, il est juste que je le souffre toute ma vie. S'il faut vous avouer la faiblesse de mon àme misérable, je n'y trouve pas le repentir. Mon bonheur fut si doux que je ne puis ni en avoir l'horreur ni l'arrache; de ma mémoire! Dans mon sommeil, au milieu même des cérémonies où la prière doit être la plus pure, les lieux, ies temps, les félicités de nos années heureuses se représentent à moi. Ils m'appellent sainte, ceux
qui ne me savent pas gémissante ; ils me louent devant les hommes, mais je ne mérite pas ceslouanges devant Dieu qui sonde les cœurs, . . Dans toutes les circonstances de ma vie, vous le savez, j'ai plus craint de vous. offenser que J. d'offenser Dieu lui-même... Ah! n'ayez pas une opinion trop haute de moi, et ne cessez pas de me secourir de vos prières. »
Au milieu d'une dissertation diffuse sur le Cantique des cantiques, Abélard trouve quelques notes pénétrantes dans sa réponse :
« Pourquoi me reprochez-vous, dit-il à Héloïse, de vous avoir fait participer à mes angoisses, quand c'est vous-même qui m'y avez contraint par vos supplications? Est-ce dans les misères de mon existence actuelle que vous auriez le cœur d'être heureuse? Youliez-vous donc être la compagne de ma félicité, et non de mes peines? Souffririez-vous,
par ces souvenirs criminels, que j'aille au ciel sans vous, vous qui m'auriez suivi, disiez-vous alors, jusqu'aux enfers? »
Puis il repasse, aevant Dieu et devant sa complice, toutes ses iniquités passées, et ordonne à Héloïse de rendre grâce à Dieu des peines qui l'ont frappe et changé :
c Vous nous avez unis, Seigneur, et vous nous avez séparés, dit-il en finissant; ceux que vous avez séparés une fois pour un moment dans le monde, réunissez-les à jamais ians le ciel ! »
On retrouve enfin l'époux dans le saint. ^
La persécution le ramena au Paraclet. D'odieuses insinuations de ses ennemis l'en chassèrent de nouveau.
« Comment, s'écriait-il dans son désespoir, toute occasion de faute étant enlevée par le malheur, par les aimées, par la sainteté de la profession monacale, le soupçon peut-il survivre ? Ah ! combien je souffre plus aujourd'hui dermes calomniateurs que je n'ai souffert jadis de mes bourreaux! »
Mais ses ennemis s'attachaient plus encore à le poursuivre dans sa gloire que dans son
amour. Ses écrits, qui se multipliaient et qui fanatisaient Rome elle-même parce qu'il?
laissaient transpercer une première aube de liberté de discussion, étaient suspects d'hérésies involontaires. Saint Bernard, le censeur, le réformateur et le vengeur de l'Église en France, s'éleva avec véhémence contre lui. Cité au concile de Sens pour répondre de ses maximes, Abélard se tut : Saint Bernard dénonça jusqu'à ce silence.
« Cet homme, écrivit-il, se vante de pouvoir confirmer par la raison ce qu*i est mystère. Il monte jusqu'au ciel, et il descend jusqu'aux abîmes; il est grand devant ses propres yeux. C'est un scrutateur de la majesté divine, un fabricateur d'erreurs. Un de ses livres a été déjà examiné par le feu. Maudit soit, celui qui relève des ruines! La nécessité veut que vous apportiez un prompt remède à
la contagion : car cet homme entraîne la multitude sur ses pas. On prêche un nouvel Évangile aux peuples, on propose aux nation? une foi nouvelle, tout est perversité. L'extérieur de la piété est dans leur sobriété et dans leurs vêtements. Ils se transfigurent en anges de lumière, tandis qu'ils sont des Satans. Ce Goliath (c'est ainsi qu'il appelle Abélard) veut soutenir contre moi ses dogmes pervers : je refuse, parce que je suis un enfant dans la parole et qu'il est un grand et terrible combattant... Mais vous, successeur des apôtres, vous jugerez s'il doit trouver un refuge sur le siège de saint Pierre!... Considérez ce que vous vous devez à vous-même: Pourquoi avez-vous été élevé au trône, si ce n'est pour arracher et planter? Et si Dieu a fait surgir en votre temps des schism a tiques, n'est-ce pas pour que les schisma tiques soien
écrasés ? Voyez les renards qui arrachent la vigne du Seigneur, si vous les laissez croi're et multiplier! Tout ce que vous n'aurez pas détruit fera le désespoir de vos successeurs. Si vous ne les détruisez pas, nous les détruirons nous-mêmes... »
Ainsi parlait ce tribun tout-puissant de l'église de France. On lui érige des statues à huit siècles de distance.
Une si impérieuse sommation, appuyée de la popularité de saint Bernard, ne pouvait manquer d'être obéie à Rome, bien que le pape, doux et indulgent, répugnât à frapper dans Abélard un maître dont il connaissait la sincérité de foi et dont il admirait le génie. Abélard fut condamné â la réclusion perpétuelle dons un monastère cloîtré. Cette condamnation, lente à être promulguée officiellement en France, mais pressentie par Abélard
l'arracha pour la dernière fois à la paix du Paraclet et aux larmes d'Héloïse. Il dit un éternel adieu à cette solitude qu'il avait peuplée d'abord de disciples enthousiastes, puis de vierges pieuses, et qui avait recueilli si souvent les débris de sa vie. Il s'achemina seul et à pied vers les Alpes pour aller implorer la justice et l'asile du pape contre son persécuteur. Il passa par Cluny, abbaye alors souveraine, qui donnait hospitalité aux papes* aux rois, aux pèlerins, aux mendiants sur la route de Paris à Rome.
Ce monastère, de Tordre de saint Benoît, avait été fondé par Guillaume, duc d'Aquitaine, possesseur d'un vaste territoire dans la province du Maçonnais. Guillaume, selon la coutume des princes ou seigneurs de ce temps, avait voulu acheter l'éternité au prix d'une concession de terres faites à des cénobites dont les prières s'élèveraient à perpétuité au ciel pour son àme. Les cénobites qu'il avait oharges de chercher le lieu le plus propre à l'emplacement du monastère avaient parcouru
les montagnes et les vallons de ses domaines*
>is avaient arrêté leur choix sur un défilé étroit et profond, dans une vallée intérieure ijui court derrière la chaîne des montagnes de la Saône, entre Dijon et Màcon.
« Lieu écarté, dirent-ils, de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu'il semble en quelque sorte une image de la solitude céleste ! »
Ces cénobites avaient en effet l'instinct delà nature approprié à l'isolement et au recueillement de leurs âmes. A cette époque, où des forêts séculaires couvraient les montagnes, rétrécissaientles horizons, dérobaient le ciel; où les eaux des torrents, débordées dans les prairies, formaient des lacs, des étangs, des marécages bordes de roseaux; où nulle autre route que des sentiers, creusés par le pied des mules, ne débouchait dans ce bassin d'eau courante • et de feuillage ; où quelques rares
chaumières de chasseurs, de pêcheurs, de bûcherons, fumaient de loin en loin sur la cime des bois, la gorge de Gluny était un Thébaïde des Gaules.
— C'est là, dirent les cénobites au duc d'Aquitaine que nous élèverons le monastère.
— Non, répondit le duc : c'est une vallée trop ombragée d'épaisses forêts et pleine de bêtes fauves, où les chasseurs et les chiens troubleraient, par leurs cris et par leurs aboiements, votre silence.
— Eh bien, chassez les chiens et appelez les moines, répartirent les cénobites.
Guillaume avait chassé les chiens et appelé les moines. En peu de siècles, grâce à l'immensité et à la fertilité du territoire, au pieux communisme qui jetait la fortune des* mourants dans les monastères, et à l'habile gouvernement de l'Ordre par des abbés, vé-
^tables hommes d'État de ces communautés, le désert de Cluny avait vu s'élever au-dessus de ses forêts une forêt de flèches de cloîtres, le dômes, de voûtes, de tours, de créneaux gothiques, d'arceaux byzantins, ornements et défense d'une basilique égale en étendue aux plus vastes basiliques de Rome. La rivière qui submergeait jadis la vallée, encaissée dans des lits de pierre ou dérivée dans des étangs peuplés de poissons, fertilisait dévastes prairies, blanchissantes de troupeaux. Une ville s'était adossée à l'abbaye, pour être protégée par les moines. Des papes étaient sortis des cellules de l'abbaye pour aller gouverner le monde chrétien. Des rois étaient venus visiter, doter, privilégier ce sanctuaire. Des conciles s'y étaient rassemblés. Ses abbés étaient devenus des puissances. Les pèlerins de toutes les parties du monde
assiégeaient ses portes et y recevaient l'hos pitalité.
Un homme consommé en science, en poésie, en gloire et en vertu, Pierre le Vénérable, gouvernait en ce moment le monastère. Contraste vivant de saint Bernard, l'abbé de Cluny personnifiait en lui la charité du religieux, dont saint Bernard personnifiait le prosélytisme et la terreur. Pierre le Vénérable, élu jeune encore au gouvernement de son Ordre pour l'éclat de ses talents et pour la séduction de son caractère, poëte, philosophe, écrivain, négociateur, homme d'État dans la piété e4 homme de piété dans la politique, était un autre Abélard, mais un Abélard sans ses orgueils et sans ses faiblesses. Il ! portait sur
ses traits l'empreinte en relief de son âme. A
Grand, mince de taille, grave de démarche, beau de visage, doux de regard , recueilli
86 HÉLOÏSE ET ABÉLARft.
d'expression, gracieux d'accueil, silencieux d'habitude, il était persuasif quand il parlait. Placé, pour ainsi dire, par l'élévation de ses idées, à égale distance du ciel et de la terre, et de là également attentif aux choses d'en haut et aux choses d'ici-bas, il représentait la sainteté chrétienne, attirait le monde à elle par l'attrait de sa mansuétude, au lieu de l'épouvanter de ses rigueurs et des ses invectives. Le parfum de ses vertus était si pénétrant et si durable, que le souvenir, après huit siècles, s'en est encore conservé du père au fils, dans le peuple de la ville et et de la vallée de Ckny, et que Je hasard ayant fait découvrir, il y a quelques années, une tombe que l'on croit être la sienne, les femmes et les enfants se disputèrent sa poussière par une tradition d'amour dans le pa Il avait eu des querelles avec saint Bernard,
qui objurguait tout ce qu'il ne pouvait dominer ; il aimait Abélard pour sa poésie, pour son éloquence, surtout pour ses malheurs. Héloïse était à ses yeux la merveille des siècles et du sanctuaire. Il était allé visiter le Paraclet, plein de la renommée, de la piété et des jianiies de cette veuve d'un époux vivant. Il avait rapporté de son entretien de l'édifïca-VA tion, de l'enthousiasme et de la piété; il entretenait avec elle un commerce de lettres.
Tel était l'homme à qui Abélard fugitif allait demander l'asile d'une nuit. Il arriva, brisé de tristesse, de lassitude et de maladie, aux portes du monastère. Il voulut se jeter, par humilité, aux pieds de Pierre le Vénérable, qui le reçut dans ses bras et lui ouvrit sa maison et son cœur. Abélard, attendri parun accueil dont les persécutions de saint Bernard l'avaient déshabitué, lui raconta ses nou-
velles vicissitudes, ses tribulations, sa condamnation au cloître éternel et sa résolution
de se rendre à pied à Rome, pour aller se jeter sous la justice et sous la miséricorde du
souverain pontife, autrefois son ami. L'abbé
de Cluny s'apitoya sur les disgrâces d'Abé-
lard \ il l'encouragea dans sa confiance au
pape. Mais, s'inquiétant des forces de son
hôte que la fièvre etles douleurs consumaient,
craignant que cette gloire de la France ne
s'éteignît misérablement en mendiant son pain
sur quelque sentier de neige à travers les
Alpes, ou qu'il ne tombât captif dans les
mains de ses ennemis au delà des monts, il
le retint sous de pieux prétextes à Cluny.
Pendant ce repos de son hôte dans l'abbaye,
Pierre le Vénérable écrivit secrètement au
pape une lettre pleine du zèle le plus tendre
et le plus insinuant pour son ami :
IÎELOÏSE ET ÀBELARD. 8$
« L'illustre Abélaïd, bien connu de Votre Sainteté, disait l'abbé dans cette lettre au pape, a passé ces jours-ci par Cluny, venam de France. « Je suis déplorablement pour- » suivi, m'a-t-il répondu, par les persécu- » tions de certains hommes qui m'infligent » le nom d'hérétique que je repousse et que » je déteste. J'ai appelé de leur sentence à » la justice du chef suprême de l'Église, et » c'est dans son sein que je vais chercher un x> refuge contre mes persécuteurs, d
» J'ai loué le projet d'Abélard et je l'ai fortement encouragé à recourir à vous, l'assurant d'avance que ni la justice ni la bonté ne failliraient auprès du saint-siége à un tel suppliant^ puisqu'elles ne faillissent pas même au plus humble des pèlerins ou des étrangers J'ajoutai qu'au besoin il trouverait même indulgence pour des erreurs involontaires. Pen-
dant qu'il se reposait à l'abbaye, l'abbé de Clairvaux y vint. Nous nous entretînmes ensemble et charitablement de réconcilier Abéiard, mon hôte, avec cet abbé Bernard qui l'a réduit à la nécessité d'en appeler à vous. Je n'ai rien épargné pour ce raccommodement; j'ai conseillé à mon hôte de retrancher de ses écrits, par le conseil de Bernard lui-même et d'autres hommes prudents, tout ce qui pourrait offenser les scrupules de la foie Abélard y a consenti. La réconciliation a eu lieu de ce moment, par mon conseil, mais plus encore par une inspiration de la Providence. Abélard, notre hôte, a dit adieu pour jamais aux agitations des études et des écoles : il a choisi Cluny pour son dernier et perpétuel asile. Je vous supplie donc, moi le plus humble et le plus dévoué de vos serviteurs, le monastère tout entier de Cluny vous sup-
plie, Àbélard vous supplie lui-même, par lui, par nous, par les messagers qui vous portent
ces lettres, par ces lettres elles-mêmes, nous vous supplions tous de lui permettre de passer à Cluny les derniers jours qui restent à sa vie et à sa vieillesse ; et bien peu de jours, hélas ! lui restent à vivre! Nous vous conjurons tous de ne pas permettre que les persécutions de qui que ce soit l'inquiètent ou le chassent de cette maison, sous le toit de laquelle, comme le passereau qui cherche un nid, il se réjouit tant d'avoir trouvé un asile, semblable à la tourterelle qui se réjouit tant d'avoir trouvé où se poser !... Ne refusez pas votre sauvegarde à un homme que vous avez autrefois tant aimé!... »
Une si touchante invocation de l'amitié et la mémoire toujours vivante de l'enthousiasme qu'il avait eu jadis pour l'orateur et le poète
de sa jeunesse, ne pouvaient manquer de toucher le pape. Il accorda à Pierre le Vénérable la grâce et la protection qu'il implorait pour Abélard, Abélard, dans cette solitude, eut pour supérieur et pour geôlier le plus tendre et le plus miséricordieux des amis.
Héloïse, rassurée sur le sort de son époux, veilla de loin, par ses lettres et par ses prières, sur l'âme et sur la santé d' Abélard. Les derniers jours de cet homme, qui avait allumé et perdu la passion du monde, mais qui avait su conserver la passion d'une femme et la tendresse d'un ami, s'écoulèrent dans les entretiens poétiques et pieux de Pierre le Vénérable, dans l'étude des choses éternelles, dans le mépris des vanités qui n'avaient pas payé le prix d'un cœur, et dans l'espoir de la réunion bienheureuse qu'Héloïse lui assignait au ciel. On montre encore à 1* extrémité
d'une allée déserte, au pied des murs d'enceinte flanqués de tours de l'abbaye, au bord deD longues prairies bordées de bois, au murmure de la rivière, au sifflement des brises dans les joncs d'un étang tari, un tilleul immense contemporain des flèches moïastiques, à l'ombre duquel Abélard venait s'asseoir et rêver, le visage tourné du côté du Paraclet. Les religieux, fiers d'avoir prêté l'hospitalité de leur cloître à cette gloire du xie siècle, s'étaient transmis cette tradition. Depuis, la révolution française, qui a tant emporté, a respecté ce tilleul et une ou deux flèches de la basilique; les derniers religieux ont raconté cette légende aux habitants de la ville, qui la redisent aux visiteurs. Moi-même je possède sous un tilleul de trois siècles, dans mon jardin de Saint-Point, le banc de lierre grise, sonore comme une cloche, sur
lequel Abélard, d'après la tradition, s'asseyait près du tilleul de Cluny. J'y ai transporté aussi une large table de la même pierre, sur laquelle il reposait sa tête, méditant ses hymnes ou repassant ses malheurs et ses amours.
Son âme, consumée du feu de la passion et du feu du génie, découragée de bonheur par l'infortune et de gloire par la persécution, ne lui promettait pas de longs jours, fl s'éteignit dans les bras de son ami, deux ans et quelques mois après avoir échoué sur ce seuil hospitalier de Cluny.
L'amitié de Pierre le Vénérable ne se crut pas acquittée envers son ami après l'avoir enseveli; il entra, par sa charité vraiment divine, dans la pieuse complicité d'un amour que tant de sang, de repentir et de larmes avaient consacré à ses yeux ; il comprit que son ami au ciel et Héloïse sur la terre lui demandaient
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la consolation d'un rapprochement, au moins dans le sépulcre. Il ne se crut point coupable de condescendre, du haut de sa sainteté, à cette faiblesse ou à celte illusion de l'amour qui, n'ayant pu confondre deux vies, veut au moins confondre deux poussières. Mais, craignant l'ombre même du scandale, il couvrit de mystère le pieux larcin qu'il alla faire luimême au cimetière de Saint-Marcel, oratoire dépendant de son abbaye, dans lequel Abélard était inhumé. Il ne confia à personne le soin d'accompagner les restes de son ami et de les remettre à Héloïse ; aucune autre main n'était digne de toucher à ce dépôt que la main d'an saint et celle d'une épouse. Il se leva pendant les ténèbres, exhuma le cercueil d'Abélard et le transporta au Paraclet; il écrivit en vers lapidaires l'épitaphe de son ami :
« Platon de notre âge, dit-il dans ces vers, égal ou supérieur à tout ce qui vécut, souverain de la pensée, reconnu par tout l'univers génie varié et universel, il dépassait l'humanité par la force de l'idée et par la force de l'éloquence. Son nom fut Abélard. »
Pierre se chargea d'être le père d'un fila qu'Héloïse et Abélard avaient eu de leui union avant leur malheur et leur consécration aux cloîtres.
Héloise, après avoir reçu avec larmes le cercueil de son époux, l'ensevelit au Paraclet dans le caveau où elle s'assigna sa place conjugale au lit de mort. Pierre le Vénérable célébra lui-même les obsèques, et repartit, après avoir remis les restes de son ami à la garde d'un immortel amour.
Ce culte en commun pour la même mémoire resserra les liens d'admiration et de reconnaissance qui unissaient l'abbé de Cluny à la veuve du Paraclet. Héloïse, que le souci du bonheur éternel de son amant passionnait
autant que l'avait fait îe souci de ses malheurs terrestres voulut tenir de Pierre le Vénérable lui-même l'attestation écrite de la pureté et de la béatitude de ï'àme d'Abélard.
« Je vous conjure, écrit-eiïe après le retour de Pierre à Cluny, je vous conjure de m'envoyer des lettres ouvertes, empreintes de votre sceau, et contenant l'absolution de mon seigneur, afin que ces preuves de félicité soient suspendues à son tombeau!... Souvenez-vous aussi, ajoute-t-elle, de regarder comme votre fils le fils d'Abélard et d'Héloïse. »
Pierre le Vénérable condescendit à ce dernier scrupule de l'amour. Il envoya au Paraclet les lettres d'absolution demandées. Il retraça de lui-même, à Héloïse, dans une lettre empreinte de sa charité évangélique, toutes les circonstances delà fin et de la mort
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d'Abélard, qui pouvaient consoler, en la sanctifiant, la douleur d'un éternel veuvage.
<i Ce n'est pas d'aujourd'hui que je commence à vous aimer, ô ma sœur ! écrit-il; car je me souviens que depuis longtemps je vous aime. Je n'avais pas encore passé les années de l'adolescence, je n'étais pas encore un jeune homme, que déjà avait retenti jusqu'à moi, non pas la renommée de votre sainteté, mais celle de votre génie. On racontait partout alors qu'une femme dans la fleur de ses années et de sa beauté se distinguait, contre l'habitude de son sexe, par la poésie, Téloquence et la philosophie; ni les plaisirs ni les séductions du siècle ne pouvaient remporter dans son cœur sur sa passion pour les choses intellectuelles et pour le beau dans tous les arts. On s'étonnait, tandis que le monde croupit dans une vile et oisive igno-
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rance et que l'intelligence studieuse ne sait où poser son pied, je ne dis pas seulemen au milieu des femmes, mais dans les assemblées des hommes, on s'étonnait qu'Héloïse seule se montrât supérieure à toutes les femmes et à tous les hommes de son temps. Bientôt (pour parler comme l'Apôtre) celui qui vous fit sortir du sein de votre mère vous attira toute à lui par sa grâce; vous changeâtes l'étude des sciences périssables contre la science de l'éternité; au lieu de Platon, le Christ; au lieu de l'Académie d'Athènes, le cloître... Plût à Dieu que Cluny eut pu te posséder! Plût à Dieu que tu fusses enfermée dans notre douce captivité deMarcigny, avec les esclaves féminines du Seigneur, qui aspirent à la liberté céleste! Mais, puisque la Providence ne nous a pas fait cette grâce, elle nous a du moins accordé cette faveur en
celui qui a été à toi ! en celui qu'il faut souvent et toujours honorer avec gloire, le philosophe du Christ, cet Abélard que la volonté divine a envoyé dans ses dernières années à Cluny!..
» Il n'est pas facile de dire en quelques lignes, ô ma sœur! la sainteté, l'humilité, l'abnégation qu'il nous à montrées et dont le monastère entier a porté témoignage. Si je ne me trompe, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu de vie etd'extÎTÎeur plus humbles. Je lui avais donné un rang éminent parmi tous mes frères, mais il voulait paraître le dernier de tous par la simplicité de son costume. Il en était de même de ses aliments et de tout ce qui touchait aux délices des sens, et je ne parle pas ici des choses de luxe; il se refusait tout, excepté ce qui est indispensable à la vie. Sa conduite et ses paroles
étaient irréprochables, en lui comme pour les autres... Il lisait continuellement, priait .souvent, ne parlait jamais, si ce n'est quand ies entretiens littéraires ou des discours sur les choses saintes l'obligeaient à rompre le silence... Une te dirai-jede plus ! Son esprit, sa langue, son étude, méditait, enseignait, proclamait les choses littéraires, philosophiques, divines. Ainsi simple, droit, considérant les jugements de Dieu, fuyant tout mal, il consacrait à Dieu les derniers jours de sa grande vie.
» Pour lui donner quelque délassement et )our fortifier sa faiblesse de santé, je l'avais envoyé à Saint-Marcel, près de Chàlon. J'avais choisi à dessein cette contrée, la plus riante de la Bourgogne, et un couvent rapproché de la ville dont il n'est séparé que par le cours de 'a Saône. Là, autant que ses forces le lui
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permettaient, il avait repris les études chéries de sa jeunesse ; et, comme on le raconte aussi de Grégoire le Grand, il ne laissait passer aucun moment sans prier, lire, écrire ou dicter. Dans ces saints exercice, la mort, ce visiteur divin, vint le visiter. Elle ne le surprit point endormi comme tant d'autres, mais préparé et debout; elle le trouva éveillé et le convia aux célestes noces. Il emporta avec lui sa lampe pleine d'huile, c'est-à-dire sa conscience remplie du témoignage d'une sainte vie. La maladie le saisit, s'aggrava, et le consuma bientôt jusqu'à l'anéantissement de vie. Il comprit bien qu'il allait payer son tribut à la mortalité des choses terrestres. Alors, avec quelle piété, quelle ardeur, quelle aspiration ne fit-il pas l'aveu de ses iniquités! avec quelle ferveur ne reçut-il pas le gage de la vie éternelle î avec quelle confiance ne
recommanda-t-il pas lui-même son corps e.i son âme au Christ! Tous les religieux de Saint-Marcel peuvent le raconter. Ainsi est mort Àbélard. Ainsi celui qui était illustre par toute la terre pour les merveilles de sa science et de ses leçons a passé, j'en ai la ferme espérance, dans le sein de son Créateur. » Et vous, ma sœur vénérée et chère en Dieu ! vous qui lui avez été unie d'abord ici-bas par tous les liens de la chair, avan' de vous lier à lui par les nœuds de l'amour divin; vous qui avez servi longtemps le Seigneur avec lui sous sa direction, souvenezvous à jamais de lui dans le Seigneur ! Cai le Christ vous abrite tous deux dans l'asile de son cœur, il vous réchauffe dons son sein, et, lorsque son jour viendra, à la voix de l'archange, il te conserve pour ce jour ton Abélard, et il te le rendra pour jamais ! »
C'est à l'homme qui a écrit une telle lettre que la religion devr^'t une statue. Jamais h tendresse divine ne se mêla avec plus d'indulgence à la tendresse numaine ; jamais la sainteté n'eut plus de condescendance et la vertu plus de miséricorde. On voit avec quelle délicatesse de sentiment et d'expression ii ramène, jusque dans la mort, l'image de ttes noces éternelles, impérissable aspiration M cTHéloïse! L'huile du Samaritain ne coulait pas plus onctueusement sur les blessures du corps que la parole de ce saint homme sur celles du cœur. L'amitié d'un tel homme et l'amour d'une telle femme suffiraient seuls pour attester qu'Àbélard mérita mieux de Bon siècle que ne le croit la postérité.
Héloïse survécut vingt ans à son époux, esse de Dieu, attachée au culte d'un sépulcre dans la solitude du Paraclet. Quand elle sentit la mort si longtemps invoquée s'approcher d'elle, elle demanda à ses sœurs de déposer son corps à côté de celui de son époux dans le cercueil d'Abélard. L'amour, qui les avait unis et séparés pendant leur vie par tant de prodiges de passion et de constance, parut signaler par un nouveau prodige leur sépulture. Au moment où l'on rouvrit le cercueil d'Abélard pour y coucher
le corps d'Héloïse, les bras du squelette, comprimés vingt ans par le poids du chêne, se dilatèrent, dit-on, s'ouvrirent et parurent se ranimer pour entourer l'épouse rendue à l'amour céleste d'un éternel embrassement. Cette crédulité des temps , transformée en miracle d'amour, fut racontée par les historiens, chantée par les poètes, et consacra dans l'imagination du peuple la sainteté des deux époux. Ils reposèrent ainsi cinq c/mts ans dans une des nefs du Paraclet, tantôt séparés parles scrupules de rabbesse, tantôt réunis de nouveau pour obéir au vœu conjugal qui était sorti de leur vie, de leur mort, et qui sortait encore de leur tombeau.
La révolution française, qui jeta aux vents tant de poussières profanées de rois et de princes de l'Église, respecta la poussière des deux époux. En 1792, le Paraclet ayant été
vendu comme propriété ecclésiastique , la ville de Nogent recueillit les tombes et les abrita solennellement dans sa nef.
En 1800, Lucien Bonaparte, zélateur des lettres et collecteur des reliques du passé, autorisa un artiste pieux, M. Lenoir, à transporter ce cercueil au musée des monuments français, à Paris. On constata en ouvrant le plomb funéraire, disent les témoins, que les deux corps avaient été d'une grande stature et de belles proportions.
La tête d'Héloïse, répète M. Lenoir, est d'un admirable contour; son front, d'une forme coulante et bien arrondie, en proportion avec les autres parties de la tète, ex prime encore la plus parfaite beauté.
Les deux statues couchées sur ie tombeau ont été moulées sur ces restes recomposés par la pensée du statuaire.
110 HÉLOÏSE ET ABELARB.
Quelques années plus tard, la chapelle monumentale qui encadre la tombe des deux époux devint l'ornement d'un jardin de ce musée.
La foule, qui recherche surtout les monuments du cœur, s'y pressait sans cesse.
En 1815, le gouvernement des Bourbons, qui relevait pieusement tous les tombeaux pour rendre au peuple le culte du passé, voulut restituer à l'abbaye de Saint-Denis le cercueil d'Abélard et d'Héloïse, qui ne lui appartenait que comme le proscrit appartient au proscripteur. L'opinion publique protesta contre cet enfouissement dans une basilique fermée d'un monument qui appartenait au regard et au sentiment publics. On le relégua dans une nécropole de Paris, au cimetière du Père- Lachaise.
Là on voit encore les statues , cou-
chées côte à côte, d'Héloïse et d'Abélard, parsemées tous les jours de couronnes de fleurs funèbres, éternellement renouvelées, sans qu'on voie la main qui les dépose; ils semblent avoir une parenté éternelle et tendre dans toutes les générations qui se succèdent sur la terre.
Ce sont les âmes aimantes séparées pa; la mort, par la persécution ou par l'inflexibilité du mond^ de ce qu'elles aiment icibas ou de ce qu'elles regrettent dans le ciel.
Elles témoignent autant qu'elles le peuvent, par ces offrandes mystérieuses, de leur admiration pour la constance et pour la pureté dans la passion; elles por- //^ tent envie à cette union posthume de deux cœurs qui transposèrent la tendresse conjugale des sens à Pâme, qui spiritua-
lisèrent la plus brûlante et la plus sensuelle /j des passions, et qui firent un holocauste, r un martyre et presque une sainteté de
l'amour.
ÏLTON
Mil ton est un des trois grands poètes chrétiens qui furent à la théogonie du moyen âge ce qu'Homère fut à l'olympe payen. Ces trois grands poètes théologiques sont Dante, le Tasse et Milton.
La Divine Comédie de Dante, la Jérusalem délivrée du Tasse, le Paradis perdu de Milton, sont les Iliades et les Odyssées de notre théologie.
Ces poèmes sont à peu près de la même date, c'est-à-dire de l'époque où les mystères, encore très-sacrés, commencent néanmoins à servir de texte et même de jeu à l'imagination des artistes : époque très-dangereuse pour les dogmes, avec lesquels l'espril se familiarise, en les laissant passer du sanctuaire dans les lettres ! Les religions sévères devraient, comme Platon, chasser les poètes. Quand on chante ses dieux on est bien près de les profaner. Mais la théologie était si incontestée et si souveraine au temps de Dante, du Tasse et de Milton, qu'elle ne prévoyait pas même le danger. Elle laissait mêler impunément par les poètes ses fables et ses vérités : tout encens lui paraissait bon, fùt-il composé des fleurs les plus suspectes de l'antiquité mythologique ; elle voulait que ses songes mêmes fussent chrétiens.
De ces trois chantres de la théologie que nous venons de nommer, un seul est véritablement original, c'est-à-dire né de lui-même, de sa foi, de son pays, de son temps . c'est le Dante. Il ne ressemble à personne de l'antiquité poétique ; c'est un moine de l'âge barbare, qui rêve sous son cloître un paradis, un purgatoire, un enfer monastique comme son imagmation, et qui raconte, à son réveil à ses frères en simplicité, des choses étranges, bizarres triviales, atroces, quelquefois sublimes, qui n'ont jamais été racontées avant lui
C'est l'Apocalyse des poètes, inintelligibles par le sens, grandiose et presque antédiluvienne par l'image, incomparable et véritablement monumentale par la langue.
Le Tasse imite Homère et Virgile , en les conformant à la religion, aux mœurs, à la langue, au goût et même aux vices de son temps. La religion n'est que le prétexte de son poème; la chevalerie, la guerre el l'amour en sont le fond. Il est plus amant que théologien. Ses récits sont gracieux comme des pastorales de Théocrite, mélancoliques comme des élégies de Tibulle, romanesque, comme des aventures des Amcdis; ^'ça* le roman de chevalerie
passé avec les Arabes de Bagdad à Ferrare, et élevé parle tendre génie du Tasse à la dignité et à l'immortalité de l'épopée*
Milton est le moins original des trois grands poètes chrétiens, car il imite d'abord Homère, puis Virgile, puis Dante et le Tasse. Mais son vrai modèle est Dante. Il emprunte le même sujet surnaturel à la théogonie chrétienne; il chante à l'Angleterre ce que l'Italie a déjà entendu, lojuttedes anges créés, révoltés contre leur créateur, les amours del'Éden, la séduction de la femme, la chute de l'homme, l'intercession du Fils de Dieu auprès du Père, inexorable si ce n'est par la mort de son fils, partie de lui-même, la Rédemption entrevue
au fond comme le dénoùment de cette tragédie divine, enfin toute cette série de mystères que le philosophe transperce de ses conjectures, que le théologien explique, et que le poëte chante, sans leur demander autre chose que du merveilleux, des images, des émotions.
Or, pourquoi Milton choisit-il ce sujet d'épopée théologique pour le chanter à l'Angleterre, si riche en traditions saxonnes ou ossianiques, déjà populaires et si propres à servir de texte à une grande épopée originale et nationale du Nord?
La réponse est dans son caractère et dans sa vie. Sa nature était théologique, et la plus jeune moitié de sa vie s'était écoulée en Italie. Le premier voyage d'un homme est une seconde naissance. C'est là qu'il s'imbibe de ces sensations et de ces premières images qui îe
pénètrent jusqu'à une sorte de transformation de lui-même. Le phénomène de la pétrification ne s'opère pas seulement par Teau sur la plante, il s'opère sur l'homme par l'air qu'il respire. Milton avait respiré à Rome et à Naples, dans la fréquentation des grands esprits italiens de l'époque, la poésie et la liberté, ces deux âmes de son àme; il avait cherché la société des Italiens les plus célèbres et les plus lettrés de3 différentes cours et des. différentes nations, qu'il y avait visitées. Il était devenu Italien de langue, d'oreille, de goût, et, pour ainsi dire, pressenti par les politiques et par les lettrés illustres de Florence, de Rome et de Naples.
Il est curieux aujourd'hui, quand on visite les archives et les bibliothèques des souverains d'Italie, de trouver fréquemment, dans les correspondances des poètes et des
gavants de ce siècle, la mention du nom de ce jeune Anglais ami des muses, qui parle et qui écrit même en vers la langue de Torquato, et qui promet à V Angleterre un grand orateur, un grand polJique, un grand po'ète. Les étrangers, plus impartiaux, pressentent un homme avant ses compatriotes.
Milton ne devait tromper aucun de ces augures ni aucune de ces amitiés des hommes éminents de l'Italie. Disons en deux mots sa vie.
C'est le propre du temps actuel de prendre plus d'intérêt à l'homme qu'au livre. Ce qu'on veut du livre,, c'est l'homme. Que serait le Tasse sans ses amours et sa prison ? Que serait J.-J. Rousseau sans ses Confessions ? Que serait Voltaire lui-même sans sa correspondance? L'humanité semble devenue tout historique ; elle s'analyse, elle se con-
(26 MI-LTON.
temple elle-même dans chacun des hommes éminents qui composent un siècle. Le livre ment, l'homme jamais ; sa vie le révèle malgré lui. Voilà pourquoi les belles biographies à la façon de Plutarque sont devenues, de nos jours, la partie la plus transcendante de l'histoire. Un homme vous illumine tout un temps.
vu
Milton, né d'un père et d'une mère nobles, vivant dans une terre des environs de Londres, après avoir été formé à l'étude des lettres à l'université de Cambridge, et après avoir donné des symptômes de supériorité d'esprit dans des poèmes latins admirés des érudits, avait été envoyé en Italie par son père pour s'exercer au monde et aux lettres avant l'âge des affaires et de la politique. Il y prolongea pendant de longues années son séjour, séduit par la douceur du climat , par la grâce des femmes , par la
poésie des sites et des hommes, par des amitiés illustres avec les grands patrons des poètes du temps, et par la mollesse de l'air de Naples, qui s'infiltre dans les veines et fait oublier tout, même la gloire et la. patrie. 11 l'avoue lui-même, dans ces vers écrits par' lui dans la langue du Tasse :
« J'ai oublié la Tamise pour le voluptueux Arno. Ainsi l'a voulu l'Amour, qui ne veut jamais rien en vain ! »
On voit qu'il y avait à Florence ou à Pise une autre Léonore pour cet autre Tasse. L'amour seul donne le secret de ce qui parait inexplicable dans la vie des hommes et surtout des poètes. Comment cet amour fut-il dénoué? C'est le mystère de cette période de la vie de Mil ton.
A son retour en Angleterre, il trouva le parlement en guerre avec le roi, les armes dans toutes les mains, le feu des controverses religieuses et politiques dans toutes les âmes. Il réfléchit trois ans dans la solitude sans paraître pencher ni vers les royalistes ni vers les puritains, uniquement absorbé dans les études préparatoires de son poëme futur déjà conçu dans ses voyages.
« J'adresserai un jour à la postérité, dit-il à cette époque dans une lettre confidentielle, quelque chose qui ne laissera pas mourir
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mon nom , au moins dans mon île natale ! » Ainsi tous les grands hommes ont de bonne heure un sentiment anticipé de leur gloire future, que le vulgaire prend pour de l'orgueil et qui n'est que la conscience sourde de leur génie.
Ces trois ans écoulés, Mil ton ajourna son poëme à des temps plus littéraires, si jamais ces temps devaient revenir, et il prit parti pour la liberté. Il y avait assez longtemps que les poètes suivaient les cours ; il fut tenté par la gloire d'être dans son pays le premier poëte de Dieu et du peuple.
Mais ni le peuple ni les puritains n'avaient d'oreilles pour lesvers. Il se jeta dans la mêlée, armé de harangues, de controverses, de pamphlets, ces armes quotidiennes du peuple en révolution. Son talent, transformé, mais non avili, répandit bientôt son nom dans la
foule. On y sentait l'accent mâle et républicain de la vieille Rome, vibrant dans l'àme d'un puritain breton.
Cromwell, qui personnifiait alors en lui le peuple, l'armée, le zèle de la foi, l'orgueil de la race, le droit de la nation, devint le Machabée de Milton. Le poëte s'attacha à la fortune du Protecteur, comme à la fortune de son pays et de ses idées. Il vit en lui le champion du peuple, le vainqueur des rois, un nouveau juge d'Israël , ainsi qu'il le dit lui-même dans ses écrits politiques du moment. Cromwell était Tépée, Milton voulut être la parole de l'indépendance. Cromwell, qui parlait beaucoup, mais qui parlait mal et qui n'avait ni le temps ni le loisir d'écrire, accueillit avec empressement ce talent viril, éloquent et imagé, que Milton mettait à son service. Ce n'était pas tout pour le vieux sol-
dat de triompher sur les champs de bataille d'Ecosse ou d'Irlande : il lui fallait triompher de l'opinion. Les royalistes, les catholiques, les partisans de l'Église réformée lui faisaient une guerre de pamphlets qui troublait sesnuits et qui menaçait sa puissance. Il chargea Mil ton de répondre à ces arguments ou à ces invectives. Il le rapprocha de lui en lui donnant le titre de son secrétaire et en lui confiant la rédaction des actes du gouvernement. Le gouvernement était dans la tète du Protecteur. Ce confident du cabinet de Cromwell était en réalité le ministre du Protectorat. Son nom devint une puissance, sa fortune s'accrut à la hauteur de ses fonctions. Ses frères vinrent habiter avec lui une maison opulente à Londres.
Il épousa à trente-cinq ans Marie Powell, de race et d'opinion royalistes. Les dissen-
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timents politiques empoisonnèrent l'amour même dans le cœur des jeunes époux. Marie Powell, ^près quelques mois de mariage, rougit d'aimer un républicain qui prêtait sa plume à l'ennemi du roi de ses pères. Sous prétexte d'aller rendre visite à sa famille, elle quitta la maison conjugale et refusa d'y rentrer. Milton, offensé de cet abandon, écrivit une dissertation sur le divorce.
« Ce n'est pas Dieu, dit-il, qui a défendu je divorce, c'est le prêtre. L'amour et la concorde sont le but du mariage; quand ils n'existent pas entre les époux, le mariage n'unit que des antipathies et des haines. »
Il avait obtenu le divorce, il était prêt à épouser une autre femme, quand le souvenir du premier amour se réveilla, peut-être par la jalousie, dans le cœur de l'épouse fugitive. Milton lui-même se souvint de l'avoir trop aimée, il sentit qu'il l'aimait encore. Une rencontre fut préparée par des amis à l'insu des deux époux. Un jour que le poëte, invité par un de ses voisins à la campagne, s'entretenait mélancoliquement avec cet ami de l'isolement et de la tristesse de sa vie, en regrettant les jours de bonheur qu'il avait passés avec Marie Powell, jadis son amour et tou-