‹ Héloise ParanquetChapitre 32 sur 66 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

CAMILLE

Je vous le dis comme cela est. Du moment que mon père, qui est un homme de sens, qui désire mon bonheur et qui sait que je vous aime, nous laisse ensemble pour que vous me disiez votre secret, il doit penser que je vous dirai le mien, — qui est mon amour pour vous...

RAOUL

C’est juste... Quelle logique!...

CAMILLE

Je viehs de faire deux fois le tour du paçc en courant, et il a un kilomètre de tour : c’est mon grand moyen pour me calmer quand je suis agitée; et maintenant je suis aussi calme que j’étais agitée il y a une heure. Si je vous parle aussi nettement, c’est que j’ai été élevée par deux hommes qui m’ont appris à ne jamais déguiser ma pensée. Je vous détesterais que je le dirais aussi bien... Et vous?...

RAOUL

Moi aussi.’ Mais je vous aime...

CAMILLE

Alors, c’est là tout votre secret?...

RAOUL

Je n’en ai pas d’autre...

CAMILLE

J’en ai un, moi, un véritable, et c’est à vous que je Veux le Confier. (Us s’asseyent devant la table.) Il y a huit OU dix ans nous habitions Paris, et ma gouvernante me menait souvent aux Tuileries. J’y jouais avec une petite fille du même âge que moi. Un jour, la mère de cette jeune fille me demanda mon nom... Je le lui dis. Vous êtes la fille du vicomte de Sableuse?... Oui, madame...

Vous êtes une menteuse, mademoiselle, le vicomte n’a jamais été marié, et s’il a des enfants malgré cela, les miens ne jouent pas avec eux!...

RAOUL, à mi-voix.

Oh! c’est indigne!...

CAMILLE

Là-dessus, elle emmena sa fille, et je ne la revis plus jamais. En rentrant, je racontai l’histoire à mon père. Elle n’avait pour moi aucune importance, sauf le chagrin que j’éprouvais à être séparée de ma petite camarade. Mon père me dit que cela ne signifiait rien, que cette dame ne savait pas ce qu’elle disait; j’acceptai alors cette explication ; mais, depuis, l’histoire m’est revenue à l’esprit, et chaque fois que j’ai interrogé mes parents au sujet de ma mère, ils se sont contentés de me dire que ma mère était morte. Une mère que l’on n’a jamais connue, c’est toujours une mère, et le cœur de son enfant lui garde une place, vide il est vrai, mais que personne ne peut occuper et qui attend toujours, jusqu’à ce que l’on sache ce qu’on doit faire d’un souvenir sacré; je ne suis donc pas complètement heureuse. Enfin, il y a dans ma vie un mystère que je ne peux comprendre et qui me fait horriblement souffrir. Vous qui serez mon mari, vous qui m'aimez, vous qui êtes un homme et qui savez bien des choses que j’ignore, pouvez-vous me l’expliquer?...

RAOUL

Non, mademoiselle...

Mon père ne vous en a rien dit? .

RAOUL

Rien...

Page 1