‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 32 sur 533 · Sanlonicis du m bella fremunt civilia campis · texte numérisé non relu

Sanlonicis du m bella fremunt civilia campis

El ruit ipsa sua Gallia versa manu, Beza hœc sacrabam extinctis suspiria amicis,

Eheu quam multis Beza superstcs e^o.

Fac, Deus, 6, patriœ ipsius ne funera plangam,

Fac potius Bezara patria salva gcmat.

Ces vers imprimés en 1576 ont donc été écrits au plus tard en i575. Celte année-là les politiques avaient soulevé tout le pays au sud de la Loire. Je ne crois pas que Bèae désigne spécialement les plaines de la Saintonge ; Texpression est sans doute plus générale.

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époque, dans sa correspondance, et plus tard il lui fera place dans ces vers latins de 1590, où nous recueillerons la pensée et Témotion intime de Thomme : il aimait la France pour plusieurs raisons, par égoïsme sans doute, et parce qu'il en regrettait comme d'autres <( la douceur » et le charme, mais aussi par cette reconnaissance naturelle d'un fils à l'égard de sa mère. Et enfm la cause des réformés français était la sienne. Moins que personne il se résignait à l'exil, et il suivait avec un intérêt anxieux les événements politiques et les luttes religieuses qui agitaient sa patrie.

Qu'il ait été douloureusement aflligé par la nouvelle de la Saint-Barthélémy, cela n'a rien sans doute de surprenant pour nous. Notons en passant que la catastrophe compromettait du même coup ses intérêts matériels et qu'elle entravait certainement son projet de transporter à Paris son imprimerie*. Le 16 mai 1574, il écrit k Crato de Graftheim que la France est à feu et à sang : on se venge du massacre de Paris ; et tout fait prévoir des scènes encore plus sanglantes 2. Estienne ne désavoue pas les représailles des huguenots; mais il déplore la fureur des guerres civiles. Le 25 mars 1575 il annonce à son ami le naufrage des marchandises qu'il avait envoyées à Francfort; l'ennui de cette perte est aggravé par le chagrin que lui causent les troubles de France 3. Le 10 juin il lui dit plus longuement toutes ses inquiétudes « sur l'état de « la France, qui chaque jour devient pire : Tespoir de la paix est « déçu; les députés sont revenus sans avoir rien obtenu; cepen- « dant ils vont à Basle pour y trouver Gondé ; Théodore de Bèze « est parti depuis trois jours pour s'y rendre. On annonce que ff Damville a été empoisonné : souhaitons que cela ne soit pas ! On « dit qu'une ville a été prise par les huguenots ; que Dieu ait pitié « de son Eglise...!* ».

Or, c'est à la fin de l'année 1574, que parut un petit livre qui,

1. Le !•' novembre 1572, ilëcrilà Jean Crato qu'il attend avec impatience la libéralité promise par Tempereiir, et il ajoute : « Equidem eo ^ratius mihi advcniet honorarium illud, quo majorem fortuni» etiam meis nefanda illa strages atlulit : quir tamen nondum tigres illa satiavit; sed quo plus haustum est ab illis sanguinis, eo plus sititur. Verum in Dei miscricordis ope spes nobis collocanda est... m (dans Passou\ p. 424, lettre XV.)

2. « In nostra Gallia horrendanunc geruntur, in quibus quilibet facile agnoscat illius Parisinn; stragis ullionem : sed multo niagis horrcnda prœsagiri videntur ». [Ibid., lettre XIII).

3. « Jactura illa maxima futuraest et ad illam quam ob motus gallicos patior, addita, maximum cumulum faciet. »(//>«/., lettre Xll.) Le bateau portant les livres de H. Estienne avait sombre sur TAar près de Solcure.

i. Ibid., lettre VIII, p. 415.

DISCOURS SLK CATHERlMi DK MÉDICIS 31

s'il ne modiiiû pas la marche des événements, ne fut pas cependant sans influence sur les esprits et sur les consciences. Le titre en était un peu long, mais explicite : « Discours merveilleux de la vie, actions et déporte mens de Catherine de Médicis roine mère, déclarant les moyens qu'elle a tenus pour usurper le gouvernement du Royaume de France et ruiner Testât d'iceluy ». De ce livre on a dit un peu vite que c'était un pamphlet, en faisant entendre que tout y était ou faux, ou pour le moins outré et injuste. Faite au milieu du combat et forgée comme une arme de guerre, il est clair que Toeuvre respire le ressentiment qui Ta provoquée : elle n'en reste pas moins toute pleine de vérité. C'est une satire, mais avec des pages d'histoire. Sans éviter le scandale qu'aussi bien il rencontrait, l'auteur a moins voulu raconter les désordres et les crimes de Catherine, que démasquer sa politique, en mettant à nu toute son âme. Protestation violente et cinglante, oui! mais dont l'accent n'a rien de déclamatoire ; c'est le cri d'un honnête homme qui s'indigne, et d'un Français qui voudrait que la France secouât le joug d'une étrangère. La valeur littéraire de l'œuvre est inégale, mais certaines parties en sont tout à fait remarquables. Telle est notre impression. Nous savons qu'elle vient à l'encontre de ce que plusieurs critiques en ont dit ; nous essayerons de la justifier. Le livre parut sans nom d'auteur; mais il fut immédiatement attribué à Henri Estienne qui plus tard en désavoua publiquement la paternité. Néanmoins on continua de son temps à le désigner comme l'auteur du Discours ^ ; et c'était encore au xvii** siècle l'opinion de gens assez bien informés do l'histoire littéraire du xvi** : comme Bayle, qui a dit dans ses Nouvelles de la république des lettres a Henri Estienne... écrivoit en fran vois aussi bien qu'homme de son temps, comme il l'a témoigné dans le Discours merveilleux de la vie de Catherine de Médicis, qui est de main de maître^ selon le sentiment du nouveau traducteur de Fra-Paolo... ' etc. » Il faut ajouter que dès le xvn*^ siècle, on avait aussi nommé l'historiographe Jean de Serres : c'est encore Bayle qui nous l'apprend, dans une lettre i\ Almeloveen, où il lui parle d'une dissertation de Jean Decker sur les livres « anonymes ou supposés ». Or Bayle ne croit pas, contre l'opinion de Decker, que le Discours puisse être l'œuvre

I. V^. Castelnau dont le tënioi|i^nagc est aulonsc. {Mémoire», cdit. I^ Laboureur, 1659. t. I, p. 387. \

a. Bayle, (JKuvpe«. Édit. de 1727, t. I, p. 20. V. Vliisioire du ConciU de Trente de Fra Paolo, trad. par Anielot de la lloussaie, 2* cdit., Aiii8teiHil., 1686. Ce jupciuent est en effet dans la préface ; mais Anielot ne nomme pas Tauteur.

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de Jean de Serres ; car « cet écrit accuse un talent et un style dont V Inventaire de V histoire de France est totalement dépourvu *... ».

De nos jours la critique est restée divisée. Uenouard juge la paternité de H. Estienne comme très probable; il admet cependant la possibilité d'une collaboration entre Estienne et Bèze ^. Savons ne reconnaît ni pour le fond, ni pour la forme, la marque de Henri Estienne, pas plus qu'il n'y voit celle de Th. de Bèze ^, C'est à cette décision négative, formulée trop légèrement et sans discussion critique, que l'on s'en tient volontiers aujourd'hui *. Mentionnons cependant, antérieurement au livre de Savons, un article intéressant dont l'auteur attribue le Discours merveilleux à Pierre Pithou ^. Au contraire, Léon Feugère croit fermement que le Discours est bien l'œuvre de Henri Estienne : il y retrouve la verdeur de langage et l'amère ironie de V Apologie pour Hérodote, et « avec un degré supérieur de force et d'élévation, les sentiments du sectaire » à l'égard delà Sorbonne et des catholiques, enfin <c la chaleur patriotique qui respire dans plusieurs livres de Henri Estienne » ^,

Nous sommes, nous, en partie de l'avis de Feugère : car nous pensons que Henri Estienne a mis la main au Discours merveilleux] nous crovons aussi avec Renouard à une collaboration. Mais sans écarter absolument Th. de Bèze, qui s'est peut-être ici borné au rôle d'inspirateur, nous mettrons en avant un personnage assez connu du parti protestant, dont cependant le nom n'a pas encore été prononcé dans cette question et qui nous paraît avoir été le principal rédacteur du manifeste : c'est Fauteur d'un autre discours « contre Nicolas Machiavel », le jurisconsulte dauphinois Innocent Gentillet. Quant à marquer toute la part qui lui revient dans le travail commun, et ce qu'il est permis d'attribuer à Henri Estienne, c'est ce que nous essayerons de faire, mais sans prétendre arriver à la

1. n Snpit hoc scriptiim aliudlon^e in^cniumet dicendi ^cnus. .. » Bayle, Œuvres, t. IV, p. 162-63. Ëpistola ad J. ab Alnieloveen ; celui-ci avait réédite «Joh. Deckerri de scriptis adespotis pscudepigraphis et supposititiis conjectura? » (3* édit. Amslerd. 1686, in-12.1 ; cf. i7)id., t. 1, p. 5 43 et 375. Ajoutons que le P. Lelong était de l'avis de Decker. Bihl. histor, de la France.^ 2' édit., t. II, p. 6-49.

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