II. ESTIENNK A LA Cf>UR DE FRANCE
Genève à Paris. Il a dû s'arrêter quelque temps à Lyon pour s'informer exactement de la situation politique et s'assurer qu'il pouvait aller plus loin, sans être inquiété. Peut-être même, dès son arrivée à Lyon, avait-il fait pressentir par quelque personnage de ses amisjes dispositions du roi à son égard. Car enfin il faut bien admettre ce premier point : c'est que Henri Estienne, après tout ce qu'il avait écrit (à ne s'en tenir môme qu'à V Apologie et aux Dialogues)^ ne s'est pas hasardé à revenir en France sans garanties, et qu'une fois à Paris il ne s*est pas présenté subitement à la cour, sans avoir été fortement recommandé aux bonnes grâces de Henri III. L'intervention d'un ou plusieurs tiers, et non des moins influents, est ici réclamée par les faits ^ Ajoutons que les craintes qu'Estienne avait encore, au mois d'août de cette année^ sur les projets du roi à l'égard des protestants, avaient dû se dissiper ; n'était-il pas vraisemblable que le roi tiendrait les engagements de cette paix de Bergerac qu'il se plaisait à nommer sa paix ^. D autre part, les négociations commencées avec les Ligues suisses et qui devaient se conclure l'année suivante à Soleure, indiquaient les dispositions favorables de la cour de France à Tégard de la république de Genève ^.
A rintérieur, Henri III pratiquait encore une politique de bascule entre les trois partis auxquels il avait à faire face : les politiques soutenus par son frère, les huguenots et la Ligue dirigée par les (mises. Au mois de février 1579, la reine mère va trouver le roi de Navarre à Nérac pour cimenter avec lui la paix. La guerre dite
1. Rappelons, à titre cTindicati on, qu'Estienne était en relations suivies avec II. de Mcsnies. A. de Thou, J. Ant. de Baïf. Mais il avait auprès du roi un avocat plus immédiat et plus influent, Pomponne de Bellièvi*e, auquel il avait dédié le Conciones de 1570 :v. plus haut.] Il n*est pas douteux non plus que Pomponne n*ait recommandé II. Estîenne à son frère, Jean de UcUièvre, seif^neur de Ilautefort, qui lui avait succédé en 1573 dans le poste d^ambassadeur auprès des Lij^ues suisses. Or Jean de liellièvre fit en France un séjour prolongé de 1577 à 1578, pendant lequel il obtenait tou^ pouvoirs pour négocier le traité de Soleure. (V. II. Aubert,dansPa^es d'histoire^ etc , Docamenlê reUtif» «a traité de Soleure.)
3. I^ paix de Bergerac, 1577, ratifiait la paix signée à Beaulieu en 1576 et qu'on avait appelée la pair de Monsieur. [Cf. Davilu, Histoire des guerres civiles, trad. française, Amsterdam, 1757.)
3. Il s'agissait de défendre Genève contre le duc de Savoie et de maintenir en Suisse l'influence française. iV. Aubert, ouv. cité.' Catherine de Médicissera sur ce point tout à fait d'accord avec son fils. ^V. dans Aubert, p. 327, sa lettre à de Bellièvre, datée de Lyon. 6 cet. 1579.) Mais si la « question extérieure « reste très distincte des « afl'aires intérieures », le rapprochement de la cour de France et de (rcnèvc rend A certains égards plus explicable l'arrivée à Paris de Henri Kstienne, le protégé des Bellièvre. Comme nous le ^'errons plus loin, II. Ksticnne paraît avoir joué un rîAe officieux dans les négociations de ce traité de Soleure.
des amoureux éclatera à la fin de cette année, mais ne sera qu*un accident qui ne remettra pas tout en question. I^ Béarnais, battu par Biron, acceptera le traité de Fleix (i 580). Ce ne sera qu*à la mort du duc d*Anjou (1584) que la Ligue se réveillera, en visant d'ailleurs plus directement le roi que les protestants, et c'est alors que Henri III, en espérant la diriger, accentuera son zèle pour la religion catholique ^ Mais il faut arriver jusqu'au milieu de Tannée 1585, jusqu'à l'édit de Nemours, pour que les libertés accordées aux protestants soient à nouveau révoquées. Or c'est à ce moment précis que Henri Estienne quittera la cour et Paris ; et, pour en revenir à son premier séjour de 1579, nous voyons qu'il s'explique d'abord par cette trêve des partis qui fut relativement longue.
Mais en outre, la raison même de l'accueil qu'Estienne a reçu de Henri III, nous est donnée par le caractère et par la tournure d'esprit de ce prince, par ses goûts de littérateur et de grammairien : le copiste, intelligent d'ailleurs, des élégances italiennes, l'homme de plaisirs et de débauches, le dévot grimaçant se piquait aussi de beau langage, et c'est en cela peut-être qu'il était le plus sincère.
« Il s'était mis au latin, se faisant lire la grammaire - et apprenant à décliner : sur lequel mot qui sembloit présager la déclinaison de son Estât », Estienne Pasquier, avocat général en la chambre des comptes, écrivit une épigramme latine qui fit grand bruit ^. Mais le roi grammairien fut aussi le protecteur de l'Académie du Palais *, Taneienne académie de poésie et de musique fondée par
1. DanRson « discoui*8 sur les traublcs de France de ranncel585», le Tasse rappelle que le roi avait commence A se donner aux plaisirs et aux délices à Venise ; que n'viMiu en France il prêta l'oreille à un accord avec les HufOJenots ^pour le Tasse ce sont » les supp(^ts du diable, les ennemis du Christ »).
2. « ParDoronqui fut depuis conseiller au ^rapd conseil ». V. THstoile, édit. Leng^let- DuTrcsnoy, 17 ii, p. 142. Tout ce passade a été ajouté au texte primitif de TËstoile et tiré des Lettres de Pasquier (t. II, p. 483). Cf. TEstoile, edit. des Bibliophiles, t. I p. 03-94 ^nov. 1575.)