CHAPITRE IV
Les premières amours et les premiers vers de Heine.
Dieu nous garde de vouloir faire l'histoire de toutes les
rlT -n" ?''"'' '° '"'''''•'' ^ ^ f"^ l'histoire parallèle et détaillée de toutes ses amours ! Si une entreprise de ce genre a pu être tentée, et, malgré les écueils inévitables en de tels sujets, menée à bon port par les biographes de (xœthe, cest que oeux-oi étaient protégés par leur auteur iui-meme; jls pouvaient accompagner celui-ci, sans trop de danger pour les lecteurs, dans presque tous les endroits où Gœthe a aimé ; il leur était permis enfin d'écrire en toutes lettres, au bas des plus célèbres poésies de Gœthe, les noms SI divers, tous ou presque tous honorables, des belles infortunées que Gœthe a aimées juste assez pour les chanter dignement les unes après les autres.
Avec Heine, au contraire, et à supposer que nous en eussions la moindre envie, il ne serait pas même possible d'écrire tous les noms, et cela pour une raison qui nous dispensera d en donner d'autres, c'est que ces noms, Heine les Ignorait ui-même, les très nombreuses personnes qui l'ont honore de leurs faveurs, étant . de ces femmes hardies > dont on ne sait généralement que les prénoms. Dans ce livre donc nous ne nous intéresserons pas à la belle Minka qui, plus tard, paraît-il, s'appela Katinka; nous résisterons, comme il convient à un honnête biographe, au plaisir coupable d'entretenir le lecteur de c sa taille de Junon, de ses yeux brillants et de ses lèvres de pourpre y, et nous renvoyons dans leur temple, une fois pour toutes, et
toutes à la fois, les prêtresses, brunes ou blondes, belles ou laides, de Vénus Aphrodite, dont Heine s'est plu à faire dans ses œuvi'es le téméraire éloge. Mais, en dehors de ces vénales amours, Heine n'a-t-il pas conçu, au printemps de sa vie, quelqu'une de ces naïves et chastes passions qui embrasent un jeune cœur, lui arrachent ses premiers soupirs et lui dictent ses premiers vers ?
Ces fraîches amours de la vingtième année, Heine en a connu, mieux que tout autre, le charme enivrant et doux, et il vaut la peine de noter ces premiers battements de son cœur, parce que l'amoureux ici nous fera mieux comprendre et mieux goûter le poète. En effet, ce qui distinguera, avant tout, Heine de ses amis, les romantiques, c'est l'accent personnel de ses poésies. Sans entrer dans des détails qui trouveront leur place ailleurs, nous pouvons résumer les tendances de l'école romantique dans cet aphorisme et, pour ainsi dire, dans cet oracle que prononça un jour le grand prêtre de l'école, Novalis : « La rêverie, voilà le monde, voilà la réalité (1) ! »
Or, si Heine est supérieur aux romantiques, ce n'est pas seulement parce qu'il a plus de génie qu'eux tous, c'est aussi parce qu'il n'a pas rêvé, mais qu'il a vécu ses plus beaux vers : c'est ce que va nous montrer l'histoire de ses premières amours.
Pour commencer en historien tout à fait fidèle, nous de. vons raconter d'abord au lecteur une amusante anecdote que nous a laissée Maximilien Heine dans ses Souvenirs ; la tragique aventure qui arriva au jeune Henri, alors au lycée, nous montrera de quelle précocité de cœur la nature avait doué le futur chantre de l'amour :
« A la fin de l'année, Henri fut un des élèves qui devaient réciter une poésie au public (2). A cette époque, le jeune
(1) a Die Welt wirdTraum, der Traum wird Welt. j>
(2) Schulaclus.
écolier s'était monté la tête pour la fille du président de la cour d'appel de A.... Celle-ci était fort jolie, élancée, avec de longues boucles blondes. — Je suis persuadé que mainte de ses premières poésies a été adressée à cette personne charmante, presque idéale. — La salle, où avait lieu la cél'émonie, était pleine comme un œuf. Tout devant, dans des fauteuils magnifiques siégeaient messieurs les inspec-' teurs. Au milieu d'eux un siège doré restait vide...
ce Le président delà cour d'appel et sa fille vinrent très tard,' il n'y avait pas autre chose à faire que d'offrir à la belle jeune fille le fauteuil resté vide entre les respectables ins-! pecteurs. Heine, qui déclamait avec beaucoup de feu lé (c Plongeur )>, de Schiller, était arrivé à ce vers :
« Et le roi fit signe à sa gracieuse fille. »
ce En ce moment, sa malechance voulut que son regard tombât sur le fauteuil où était assise sa divinité. Il s'arrêta court. Trois fois il reprit le vers ce et le roi fit signe à sa. gracieuse fille », mais il ne put aller plus loin. Le professeur soufflait et ressoufflait. Heine n'entendait rien : il regardait avec des yeux grands ouverts le fauteuil doré où il croyait voir une apparition céleste et il s'évanouit. Personne n'en soupçonna la cause. — « Ce doit être la chaleur de la salle, » dit l'inspecteur à mes parents qui accoururent, et il fit ouvrir toutes les fenêtres.
« Bien des années après, il me racontait cette histoire et s'interrompait souvent pour s'écrier. « Etais-je assez naïf dans ce temps-là (1) ! )) Voilà un cri que Maximilien n'a pas dû inventer. En effet, Heine tremblant et s'évanouissant devant une jeune fille, cela devait paraître bien drôle plus tard à Heine lui-même qui désapprit sitôt et si complètement sa timidité de collégien.
(1) Max. Heine, Erinnerungen an H. Heine und seine Famille, Berlin, Diimmler, p. 23.
HEINE ET SOX TE:MPS. 59
Cette anecdote ne rappelle-t-elle pas l'amoin-, non moins précoce, de Byron (il n'avait que neuf ans), pour la petite Mary DufF à côté de laquelle il venait s'asseoir sur le gazon pendant que la sœur cadette de Mary jouait près d'eux avec sa poupée ? Byron nous dit lui-même que, lorsqu'il apprit, sept ans plus tard, la nouvelle du mariage de ^lary DufiP, il entra dans de violentes convulsions (1).
Un critique allemand, parlant de cette première passion de Byi'on, dit gravement que (c cet étrange phénomène le place à côté de Dante ». Xous avons, pour nous, cjuelque peine à nous apitoyer sérieusement sur les premières souffrances de ces apprentis de l'amour, et, de même que la passion de Byron enfant pour Mary Duff nous fait penser à un mot d'une amusante familiarité par lequel les Anglais désignent ce genre de passion {caJf-love)^ de même le mot dont Maximilien se sert pour exprimer la première peine de cœur de Heine {er schwdrmté) a de quoi nous rassurer, car nous savons que les Allemands ont, dans leur âme, de tels trésors de sensibilité qu'ils peuvent s'abandonner, sans crainte, au genre d'exaltation que ce mot désigne dans leur langue. Harry ce soupira » donc pour mademoiselle de A...^ mais la blonde fille du président de la cour d'appel ne fut point la Béatrice de Heine, car notre poète avait à peine seize ans que sa bien-aimée portait un autre nom : elle s'appelait Josepha.
Nous avons affaire ici à une affection plus sérieuse et, ce qui doit nous intéresser à Josepha, c'est cette déclaration fort nette de Heine : a Sans aucun doute elle a exercé la plus grande influence sur le poète qui s'éveillait en moi (2). »
Cette première muse de Heine fut la fille d'un bourreau et la nièce d'une sorcière. La Goechinn était connue à Dus-
(1 ) John Nicliol ; Byron, Macmillan and C°, 188C. (2j Mémoires, trad. de M. Bourdeau, p. 118.
seldorf pour vendre aux débitants de bière des doigts de pendus, qui ce donnaient bon ^oût à la bière dans le tonneau )), et, aux jeunes amoureux, des philtres qui les rendaient irrésistibles. Heine allait la voir souvent dans sa maison, située hors de la ville et appelée « la maison franche »; mais ce qui l'y attirait, c'était un sortilège plus puissant que toutes ses incantations, c'étaient ce les grands yeux foncés )) de sa nièce Josepha. ce Josepha était âgée de seize ans à peine, mais comme elle avait grandi subitement, sa taille élancée la faisait paraître beancoup plus âgée. Cette soudaine croissance était aussi la cause de son extrême maigreur; elle avait cette taille fine que nous remarquons chez les quarteronnes des Indes occidentales, et, comme elle ne portait ni corset ni douzaine de jupons, son vêtement, qui lui collait au corps, ressemblait à la draperie mouillée d'une statue ; mais aucune statue de marbre ne pouvait rivaliser avec elle pom^ la beauté, car elle était la vie même et chacun de ses mouvements révélait les rhythmes de son corps, je pourrais même dire la musique de son âme. Aucune des filles deJSTiobé n'avait un profil plus noble ; la couleur de son temt et de sa peau était d'une blancheur un peu changeante. Ses grands yeux très foncés semblaient proposer une énigme dont ils attendaient patiemment la solution, tandis que sa bouche avec ses lèvres minces aux coins retroussés et ses dents un peu longues, d'une blancheur de craie, semblaient vous dire .- ce Tu es trop bête et tu « chercheras en vain ! y>
ce Sa chevelure était tout à fait rousse, d'un rouge de sang, et tombait en longues boucles jusqu'au bas des épaules. Elle pouvait les attacher, ses beaux cheveux, sous son menton. Cela lui donnait l'aspect d'un décapité dont le sang coulait à torrents (1). »
(1) Mémoires, trad. Bourdeau, p. 117.
On le voit, le visage de Josepha ne démentait point une race funeste ; si on ajoute à tous ces traits que la voix de Josepha, « ordinairement voilée et comme éteinte, soudainement, sous le coup de la passion, retentissait avec une sonorité métallique, y> on comprendra la vive impression que durent faire, à la fois sur le cœur et l'imagination de Harry, les charmes un peu sauvages et comme sanglants de cette belle et énigmatique Fadette. Josepha apprit à son jeune ami de vieux chants populaires et ces chants n'étaient pas gais : ils allaient à l'air de son visage ; dits de sa voix sourde et passionnée, ils étaient faits pour remuer profondément l'âme impressionnable d'un adolescent qui était né poète. c( Deux strophes sont restées dans mon souvenir, les voici : c'est d'abord le méchant Trogig qui parle :
Mon Ottélie, tu ne seras certainement pas la dernière. Dis, veiu-tu qu'on te pende au grand arbre ? Ou veux -tu nager dans le lac bleu ?
Ou veux-tu le glaive brillant, Présent du bon Dieu?
A quoi Ottélie répond :
Je ne veux pas qu'on me pende au grand arbre, Je ne veux pas nager dans le lac bleuj Je veux baiser le glaive sanglant , Présent du bon Dieu.
Un jour que Sefchen venait de chanter cette dernière strophe, je fus frappé de son agitation et un tel trouble m'envahit moi-même que soudainement je fondis en larmes, nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre en sanglotant et nous restâmes ainsi sans dire un mot ; les larmes nous coulaient des yeux et nous nous regardions comme à travers un voile humide. Je priai Sefchen de m'écrire ces strophes, elle le fit, non avec de l'encre, mais avec du sang ;
j'ai perdu depuis l'autographe rouge, mais ces vers se sont gravés dans mon souvenir en traits ineffaçables (1). » Et n'est-ce pas aussi avec du sang que semblent avoir été écrites certaines strophes lugubres des Nocturnes (Traumbilder) ? Heine convient lui-même qu'il y a, dans les poésies de cette époque, un écho des chants farouches de Josepha : « Mes premières poésies, les Nocturnes, que j'écrivis peu après, sont d'un coloris sombre et cruel, comme cette liaison qui jeta jadis son ombre sanglante sur ma jeune vie et ma jeune pensée. »
Josepha pourtant n'est que la Eosalinde de notre Roméo : il n'a fait que jouer à l'amour avec elle pour mieux aimer Juliette, qui n'est pas loin. « Un jeune homme aime une jeune fille, laquelle en a choisi un autre... C'est une vieille histoire, toujours nouvelle et celui à qui elle arrive en a le cœur brisé (2). »
C'est l'histoire même de notre poète : Roméo seul s'était donné, Juliette en aimait ou simplement en épousa un autre ; le cœur de Heine se brisa, mais sa douleur fit de lui l'immortel auteur des Lieder.
Les témoins qui semblent être les mieux informés, les parents même de Heine, son frère Maximilien dans ses Souvenirs et, tout récemment encore, sa nièce, la princesse délia Rocca , dans des Souvenirs du même genre , ont très formellement nié cet amour malheureux de Heine qui, selon nous, l'aurait sacré poète. C'est l'imagination poétique de Heine, c'est sa sympathie pour les souffrances d'autrui, qui, selon Maximilien, ont inspiré au poète la poésie célèbre que nous avons citée ; et, de même, dans tous ces chants si désespérés, qui ont fait la gloire de Heine, il ne faut pas chercher l'écho des souffrances personnelles de l'auteur, mais
(1) Mémoires, p. 120.
(2) Livre des chants.
simplement la preuve de ce que savait imaginer et inventer « son âme poétique » (1). Ainsi parle la princesse délia Rocca elle-même : ce Le génie poétique était si puissant, chez Heine, que les larmes d'autrui lui inspiraient de nouveaux chants (2). d
Les assertions de la princesse délia Eocca viennent trop tard : tandis qu'eUe niait dans ses « Souvenirs y> ce premier amour, si mystérieux et si souvent discuté, de Henri Heine, la preuve en était faite depuis cinq ans. Deux ou trois lettres de Heine, publiées dans la Pamdschau par M. Hùffer (3) ne laissent plus aucun doute à cet égard. Heine a aimé sans être aimé et en a été très malheureux. Qu'on lise en effet les lignes suivantes :
A Christian Sethe, étudiant à Diisseïdorf.
Hambourg, 27 octobre 1806.
« Elle ne m'aime pas. (ce Sie liebt mich nicht, y> ce dernier mot en grosses lettres dans l'original.) Tu dois, mon cher Christian, prononcer doucement, très doucement ce dernier petit mot. Dans les premiei-s (du texte allemand), il y a le ciel éternellement vivant, mais dans le dernier il v a l'enfer éternellement vivant aussi. Si tu pouvais voir mi peu le visage de ton pauvre ami et comme je suis affreusement pale, convulsionné et fou, :ilo,'s ta juste irritation, causée par mon long silence, tomberait l,ien vite ; le meilleur pour moi serait (lue tu puisses jeter un seul regard dans mon âme,
(1) Max. Heini p 18
(2) Erinnerunffcn an //. //./,,, von seiner Nichte, Maria Embdem. r^ ;^«r'"" ^'"' ''''''■ - ^^-'^-^''^on allemande, Hoffmann et
«;A 1 '^i.^' ''^'^^ '" ^^' Hiiffer dans son précieux volume,
cité plus haut : A us dtm Leben Heine' s.
c'est alors que tu m'aimerais bien!... Quoique j'aie les preuves les plus évidentes, les plus irrécusables, de n'être rien moins qu'aimé, preuves que le recteur Schallmeyer luimême trouverait tout à fait fondées en logique, — j^ourtant ce pauvre cœur aimant ne veut pas encore donner son concéda et persiste à dire : Que me fait ta logique, n'ai-je pas ma logique à moi ?... Je l'ai revue. — Au diable mon âme ! ah ! ne frissonnes-tu pas, Christian ? j'en frissonne encore moi-même.
c( Brûle cette lettre et que Dieu secoure ma pauvre âme. — Je n'ai pas écrit tous ces mots. — Un homme pâle s'est assis là sur ma chaise, et c'est lui qui a écrit tout cela. — Mon Dieu ! ce n'est pas être coupable que d'être fou ! — Ne respire pas trop fort, vois, j'ai construit un magnifique château de cartes et je suis tout au-dessus et je la tiens dans mes bras !.. Être loin d'elle, porter dans le cœur, de longues années, un désir qui vous brûle, cela, c'est déjà le tourment de l'enfer, cela vous arrache un cri de douleur infernal. Mais être près d'elle et pourtant se dessécher à attendre vainement, des semaines éternelles, un de ces regards qui transportent au ciel, et — et — oh! — oh! — oh! — Christian ! »
Que signifient ces réticences, et quel est ce nouveau tourment que Heine n'a pas la force de dire à son ami ? Nous croyons que le second vers de la poésie que nous avons citée plus haut peut nous l'apprendre : « Celle-ci en a choisi un autre, » — c'est-à-dire : Ce bonheur que j'avais rêvé, et dont la pensée seule me brûle le cœur, elle va le donner à un autre ! oh ! ce que j'en souffre ne peut s'écrire... — « Je t'embrasse, Christian, mais ne me presse pas trop fort : sur ma poitrine nue est une noire chaîne de fer, et, à côté, là où bat mon pauvre cœur, est une croix de fer toute pleine de pointes aiguës et, dans cette croix, une boucle de M... Ah ! cela brûle, ô Christian ! ï)
Toute celte emphase, uatiirelle d'ailleurs à rage de Heine, il avait alors seize ou dix-sept ans, ne saurait nous empêcher de voir, dans les passages cités, l'expression vraie d'une douleur siacère et profonde.
Et d'ailleurs, même si nous n'avions pas ces lettres à Sethe, est-ce que l'œuvre tout entière du poète ne protes- . fcerait pas contre la prétention qu'a eue sa famille et que pourraient avoir d'autres critiques, après elle, de réduire les strophes les plus émouvantes de Heine k n'être que les habiles mensonges d'une poésie impersonnelle ? Pour si grand poète et, ce qui est parfois, il faut en convenir, une même chose, pour si grand menteur qu'on soit, il est pourtant des cris et des sanglots que l'imagination n'invente pas et que le cœur seul a pu dicter.
Est-il permis de douter de la sincérité d'A. de Musset, lorsqu'il chante, comme Heine, un amour malheureux' ou plutôt, loi-sque cet amour éclate et s'emporte, comme malgré lui, en folles imprécations contre l'ingrate que la Muse ne peut lui faire oublier ? De même, la blessure de Heine ne se fermera jamais et c'est de cette blessure, adoucie sans doute par d'indignes distractions que je n'oublie pas, pansée, si l'on veut, et profanée en même temps par des mains impures, mais jamais complètement guérie, qne jailliront tant de beaux vers d'une tristesse infinie^ d'une amertume qui serre le cœur.
Qu'on lise, par exemple, cette poésie de VLitmnède, et qu'on la lise, comme on de\ rait faire pour toutes nos citations, qui sont autant d'indignes traliisons du poète, qu'on la lise dans l'original : n'est-elle pas une réponse directe et péremptoire à ceux qui \ oudraient douter de la vérité de son amour et de sa douleur ?
« Ma bien-aimée, il faut que tu me le dises aujourdlmi : es-tu une des visions qui, aux jeiiis ét..ullaiiLs de fcu'., sortent du cerveau du poète ?
« Mais non : une si jolie bouche, des yeux si enchanteurF, une si belle, si douce enfant, un poète ne crée pas cela.
(c Des basilics et des vampires, des dragons et des monstres, tous ces vilains animaux fabuleux, voilà ce que peut créer l'imagination en feu du poète.
ce Mais toi et ta malice, et ton gracieux visage et tes regards doucement perfides, le poète ne crée pas cela (1) ! »
Est-ce à dire que nous devions croire à la lettre et plaindre le poète quand, de longues années après les tourments de la première heure, il se présente à nous dans ses vers comme (( infiniment, éternellement malheureux »? On pense bien que nous ne demandons pas au lecteur tant de commisération et de crédulité ; ce serait exiger de lui plus que les poètes, même les plus sincères, n'ont le droit d'attendre de ceux qui les lisent, de ceux qu'ils ont en somme pour mission de séduire par leurs beaux mensonges. Si nous ne savions pas la part qu'il faut faire à l'imagination dans toute œuvre d'art, si nous étions tentés de prendre trop au sérieux cette fidélité de cœur dont les Allemands sont si fiers {die deutsche Treue), un grand génie, Gœthe lui-même, serait là pour nous avertir, par son propre exemple, qu'un poète, même quand il chante ses propres douleurs, n'est jamais, dans sa vie, aussi malheureux qu'il a l'air de l'être dans ses vers. Tandis que Gœthe, sous le coup de la passion qu'il ressentait pour Charlotte, écrivait les pages les plus brûlantes de Werther, il envoyait aux journaux des articles, très lestement troussés, de critique littéraire. Et plus tard, au moment où il était le plus violemment épris de Lili Schoenemann, et où il donnait, dans ses lettres à Auguste de
(1) Aber dich und deine Tiicke,
Und dein holdes Angesicht, Und die falschen frommen Blicke, Bas erschaft't der Dichter nicht.
Qntermezzo, XVI; éd. franc.. Poèmes et légendes, p. 94.)
HEIXE ET SOX TEilPS.
StoUberg, les preuves les plus évidentes de cet amour inquiet, plus encouragé que paiiaoé, à ce moment-là, Ô profondeurs insondables d'un cœur de poète! il écrivait la chanson de la puce! Il n'était pas inutile que nous nous mettions nous-meme sous les yeux un tel exemple de ce que nous pourrions appeler le dédoublement poétique exemple d'autant plus édifiant qu'il nous est fourni par un poète .|ui a écrit : ce Toutes mes poésies sont des œuvres de circonstance. »
Ne craignons donc pas de le dire nettement, même après avoir affirmé rauthenticité de sa douleur et de ses larmes • Heme a compris, dès ses premiers succès, tout l'intérêt qu'avait sa gloire de poète à entretenir ses larmes d'amant malheureux. Oui certes, il a souffert et pleuré ; mais il était artiste, e est-a-d,re, il était la dupe ou mieux encore le complice de son imagination, il savait gré à celle-ci d'exao-érer sa souffrance, d'en prolonger indéfiniment, jusqu'à soifdernier jour, l'amer souvenir; il aimait enfin à entretenir ou suivant le beau mot de son frère en poésie, A. de .Musset' « a bercer >. une douleur qui l'avait fait si grand poète ' Ainsi s'expliquent, croyons-nous, et se concilient les deux passages contradictoires d'une confession que Heine fit un jour à son ami et traducteur Gérard de Nerval et que celui Cl répéta en, 1850, à Schmidt-Weissenfels. ce Ce que je soup vonnais déjà, Heine me l'avoua plus tard, quand il me connut mieux; nous souffrions tous les deux du même mal- 11. .u. chantions tous les deux le désesj.oir d'un amour de ieu-
"'^^'"^^^■^■''^•" ^-'"-<-'-mons encore et ce dJses-
poirneveut I- 'n.nnr :.■■ an..nr sans esj.oir sommeille ^UJOUI. dans 1,. ...:•... n.,i.,. ,,^
pleure encore (ai il ivii,,,, s., lami-s avre eolère. »
Mais Tb.f.u. .;,„„,,, ,i|,.,„^ ^^^.^^^ ^^^^^ Iran.-l.ise Yrutale ^'! .!'!v<.inns ,|„'il affectionnait. .- . On-Aud
J '-^'^ 1' i'iii U- iaïaUis ih'uuni
aiiiour, cet amour iv.,;,
core pour moi un métier (ein Handwerk) (1). Disons plus simplement et nous serons, sans doute, dans le vrai : ce que Heine a soufifert, il nous l'a dit en poète et ce n'est pas nous qui nous plaindrons « qu'un sujet particulier ait pris un caractère poétique... La réalité donne le motif, les points principaux, en un mot, l'embryon ; mais c'est l'affaire du poète de faire sortir de là un ensemble plein de vie et de beauté (2). »
Un dernier mot sur les amours de Heine. Le lecteur est-il curieux de connaître le nom de l'ingrate ? Heine, dans ses lettres à Sethe, l'appelle Molly ; mais ce n'est là qu'un de ces petits noms que la tendresse allemande a l'habitude de donner à toute jeune fille, et qui sont, tantôt un diminutif, tantôt une altération du nom, plus douce à l'oreille et plus caressante que le nom lui-même.
La bien-aimée de Heine s'appela, de son vrai nom, Amalie et c'était la cousine du poète, la fille de Salomon Heine, du richissime banquier. Après avoir repoussé l'amour de Henri Heine, elle épousa, en 1821, un propriétaire du nom de John Friedliinder et alla avec lui habiter Konigsberg. Ainsi pense M. Hermann Hiiffer, lequel n'invoque, du reste, à l'appui de son opinion, qu'une lettre bien postérieure de Heine que nous citerons plus loin. Qu'on nous permette donc de donner brièvement les raisons qui nous font accepter l'opinion, si peu motivée, de M. Hiiffer.
Et d'abord, qui était ce Christian Sethe à qui est adressée la lettre, si significative, dont nous avons donné les passages les plus décisifs? C'était un ami d'enfance de Heine ; il avait été son condisciple au lycée de Dusseldorf, il resta longtemps le correspondant assidu et le confident du poète ; Heine lui disait, ou lui écrivait, les secrets de son cœur et
(1) Voir les Souvenirs de la princesse délia Rocca, p. 32.
(2) Expressions de Gœthe : « Conversations de Goethe, recueillies par Eckermann. » Trad. Délerot. Charpentier, 1863, t. I, p. 35.
les premiers .^u :^Iu>c. Seche est pour Heine ce
que fut de Yirieux pour le jeune Lamartine :
Fais-moi le confident des secrets les plus chers, De tes premiers amours et de tes premiers vers.
Tel était ce correspondant du poète ; on ne peut guère révoquer en doute la vérité des aveux que lui faisait ce dernier, puisque Sethe savait tous ses secrets. Heine lui écrit donc de Hambourg : « Réjouis-toi, réjouis-toi : dans quatre semaines je verrai MoUy. Avec elle reviendra ma Mme. Depuis deux ans je ne l'ai pas vue. 0 mon pauvre vieux cœur ! pourquoi te réjouis-tu et bats-tu si fort ? »
Cette lettre est de 1816 ; Heine venait à peine d'arriver à Hambourg, il avait seize ans, dix-sept au plus, et il connaissait Mnll V depuis deux ans. N'est-il pas probable qu'il l'avait vue -rf , puisqu'il en parle un peu à Sethe comme si
Sethe 1 ii\aiL vue aussi et que d'ailleurs c'était la première fois qu'il était allé lui-même à Hambourg. Il ne devait guère connaître à Hambourg, surtout dès son arrivée, que l'oncle Salomon et sa famille ; il est donc presque certain que celle qui avait fait battre son cœur, deux ans auparavant, et qu'il allait retrouver à Hambourg, dans le seul milieu où il fût admis alors, c'était Amélie Heine. Nous avons enfin une lettre, celle-ci écrite bien plus tard, à Yarnliagen, où Amélie Heine est nommée ; c'est la seule fois que ce nom ait été écrit en toutes lettres par Heine; dans toutes ses autres épitres, qu'il date du « maudit Hambourg », et oùil rac< miv, avec une poignante vérité, « la vieille j.as^inn .jni ,viair encore avecviolence»(àMoser, 11 juillet, i.s-.;,. .,,nnm imm n'est cité. Nous savon.. painniMi il n.' puavaii -aniiT !.■ même silence avec Yarnhagen. Vanihagen, non seiiKiiinii .tait dans la confidence de son ain.im-, mais il avait m. i, ,,,.., ,yê, dans l'intérêt de son ami, .r.aii|Tclirr Heine .. àer
à Hambourg. Ihnu n. un poète, sV^aii, a
ce sujet, brouillé avec Yarnhagen ; il ne lui avait pas pardonné, comme il le disait lui-même , (c la fantaisie qui lui était venue de jouer avec lui (Heine), le rôle d'Antonio. » Plus tard, en 1827, quand Heine et Yarnhagen sont redevenus bons amis, voici ce que Heine écrivait, de Hambourg même, à Varnhagen :
ce Ce matin, je suis sur le point de rendre visite à une femme que je n'ai pas vue depuis onze ans (les dates ne comptent pas, quand c'est Heine qui les donne ; il était, sur ce point, d'une inconcevable étourderie); une femme à qui on a redit que j'ai été autrefois amoureux d'elle. C'est ^me Friedlânder de Kônigsberg, et, pour ainsi dire, une cousine à moi (nous connaissons aussi ce ton détaché sur lequel Heine affecte de parler de ce qui lui tient le plus à cœur). Hier déjà, comme avant-goût, j'ai vu l'époux de son choix. La bonne femme s'est fort pressée et est arrivée juste le jour où Hoffmann et Campe ont donné la seconde édition de mes Jeunes Soufrâmes. — Le monde est absurde et fade et antirécréatif, il exliale un parfum de violettes sèches (1). »
Amélie semble donc bien avoir été l'ingrate qui tortura le cœur de Henri Heine ; c'est elle, croyons-nous, que doivent maudire les amis du poète, mais elle en même temps que doivent bénir les admirateurs d'un génie que les dédains de cette jeune fille révélèrent à lui-même et au monde.
A l'âge où Heine chantait ses Jeunes Souffrances , l'impertinent auteur de la Ballade à la Lune s'élançait vers la gloire comme un jeune dieu qui va à la conquête du monde, <c le front mâle et fier, nous dit-on, la narine enflée du
(I) Correspondance, édition française, 1. 1, p. 355,
souffle du désir, l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie (1). » Avec une candide impatience d'adolescent, il appelait de tous ses vœux ce le bonheur », dût-il trouver ce la mort après ou la mort avec », car Tandaeieuse devise qu'il avait adoptée, une devise qui fait les grands hommes et les douloureux poètes, c'était : « Tout ou rien ! y>
C'est le cri même de Heine au moment où il va écrire ses premiers vers : ce Aut Cœsar, aut nihil, » fut toujours ma devise, écrit-il à Sethe, « tout en toutes choses ! » (Ailes an Allem) (2). On sait l'histoire des deux poètes: celui qui avait souhaité le bonheur, même au prix de la mort, fit un voyage en Italie où le bonheur, qu'il croyait tenir, lui échappa sans retour et où il faillit trouver la mort. Quand il revint à Paris, malade et désespéré, il se fit précéder chez sa mère ]iar ce luirubre billet : c< Je vous apporte une âme désolée, un cœur en sano-. j)
Heine avait connu bien plus tôt encore toute la témérité de son imprudente devise : à peine à Hambourir, son cœur se brise et il s'écrie : ce 0 mon cœur si fier T tu voulais être heureux, infiniment heureux ou infiniment malheureux, et te voilà maintenant bien malheureux î y>
Mais l'analogie ne s'arrête pas là entre les deux poètes • une consolatrice leur reste à tous deux, c'est la ^Iiise qui* à défaut de bonheur, leur offre la gloire. « Le croirais-tu,' écrit Heine à son ami, dans la même lettre où il lui a dit toute sa douleur; malgré tout cela, la Muse m'est plus chère que jamais. Elle est devenue pour moi une amie fidèle et consolatrice, une amie si douce au cœur, eb je l'aime du plus profond de mon âme (3). i>
(1) Sainte-Beuve, Causeries, XIII, 365.
(2) H. HufFer, p. 27.
(3) H. Huffer, p. 26.
C'est, mot à mot, le cri de relèvement de Musset :
Salut à ma fidèle amie !
Salut ma gloire et mon amour !...
Salut, salut, consolatrice,
Ouvre tes bras, je viens chanter !
Voyons donc comment Heine va dire ce qu'il a souffert. Dans la préface, qu'il écrivit pour la traduction française de ses poésies, il s'exprime ainsi : ce Mes premières productions lyriques se trouvent dans les Nocturnes et datent de 1816. Ce sont les quatre premiers morceaux et ils appartenaient à un cycle de folles visions (1). » Ces premières poésies parurent dans le Veilleur de Hamlourg (Hamburg's Wachter)en 1817 sous le pseudonyme bizarre de Sy Freudhold Riesenharf ; on retrouve dans ce pseudonyme toutes les lettres qui composent les trois mots : Harry Heine, Dûsseldorf. Mais j'imagine que Heine jeta pêle-mêle toutes ces lettres dans sa barrette d'étudiant et les en tira au hasard pour former l'anagramme saugrenu qu'on vient de lire. Quant aux poésies elles-mêmes, elles ouvrent le célèbre Livre des chants (Bas Buch der Lieder) sous le nom de Songes ou Images vues en songe {Traum- Mder). Heine, nous Tavons vu, dans sa préface écrite en 1855, les appelait de folles visions. Ce mot seul nous prouve que, d'une part, il était, en 1855, émancipé du Eomantisme qui avait inspiré ses premiers vers et que, d'autre part, il sentait qu'un tel sujet et un tel titre (TramnMdm') étaient faits pour étonner le goût français, qu'il connaissait à fond, maintenant qu'il était devenu aux trois quarts Parisien. Et ne serait-ce pas pour une raison de ce genre qu'il a rejeté tous ses c( Nocturnes » dont les « Eêves y> font partie, au milieu du volume destiné aux lecteurs français, tandis qu'il
(1) Préface aux Poèmes et légendes, éd. franc., p. viii.
a mis comme en vedette, au premier rang, une de ses dernières poésies, Afta Troll, autre rêve sans doute, mais rêve bouffon, que Tauteur espérait faire accepter plus aisément par notre esprit gaulois. Xous serons moins prudents que Heine et nous commencerons par étudier sérieusement ses « folles visions. » On sait qu'au fond il nous croyait très peu capables de comprendre le génie allemand , excepté, bien entendu, quand ce génie s'appelait Heine et encore accompagnait-il ses œuvres françaises de préfaces explicatives dans lesquelles il nous disait, par exemple, avec sa malicieuse ironie, qu'il comptait, pour être entendu, sur la sagacité bien connue ce des compatriotes de Champollion ce déchiffireur des hiérogljrphes )>. î^Tous ne demandons pas au lecteur, et nous n'espérons pas lui fournir nous-même d'aussi grandes preuves de sagacité; mais, si l'on peut fort bien, croy( .ns-nous, comprendre Heine et s'amuser même à la lecture d'Atfa Troll, sans être un Champollion, il n'en est pas moins vrai que, pour goûter pleinement notre poète il faut savoir aussi se relâcher de certaines exigences, par trop rigoureuses, du goût français ; il faut oser se dire qu'en dehoi-s des formes et des genres littéraires que nos grands écrivains nous ont appris à aimer, il peut y avoir, hors de chez nous, des façons très différentes et tout aussi léo-itimes de sentir et d'exprimer le beau. Il est bien d'avoir le goût difficile, et c'est justement ce que nous nous répétons à nous-même au moment de juger les premières œuvres de notre poète ; mais n'est-ce pas aussi un grand malheur, pour un critique, d'avoir le goût trop exclusif, de ne pas savoir sortir de chez lui, surtout quand il aspire à connaître un auteur (Miaiiii-*.'!? Nous ne nous sommes pas assez o-uêris, en France, de notre virille manie de tout ramènera nous-mêmes, à notre point de \ue français. Déjà, au dixseptième siècle, Saint-Évremond rem;ii(]ii;iit qu'on « nous reproche justement de ne savoir estimer les choses que par
le rapport qu'elles ont avec nous (1). » Au siècle suivant, Grimm disait avoir vu le temps « où on était, en France, dans riieureuse persuasion que tout ce qui n'était pas français mangeait du foin et marchait à quatre pattes... Un Allemand donnant quelques symptômes d'esprit était regardé comme un prodige. »
Heine a, depuis, rendu ce prodige fort croyable, mais il aurait fait un bien plus grand prodige encore s'il avait su, i3ar son livre sur V Allemagne, ouvrir les yeux à tant de Français qu'une éducation trop exclusivement classique empêche de voir et d'admirer de réelles beautés : gens pour qui les littératures étrangères ne seront jamais que d'étranges littératures. Ces remarques préalables, nous avons cru devoir les faire dans l'intérêt de notre poète, car il va, dès ses premiers pas, nous entraîner dans le mystérieux pays des songes. Avant de juger ses vers et de voir ce que valent ses songes, il' faut montrer pourquoi il a, dès ses débuts, choisi cette forme poétique qui reparaîtra si souvent dans ses œuvres.
Heine est parti du romantisme : or le romantisme allemand avait mis à la mode les songes poétiques. Sans entrer ici dans des détails qui trouveront leur place plus loin, contentons-nous de faire remarquer que, pour bien comprendre le romantisme allemand, c'est de la philosophie allemande, de l'idéalisme de Fichte, qu'il faut partir. Prenons, par exemple, cette forme du rêve, si chère aux romantiques et qui s'imposa à Heine dès ses débuts. Elle n'est pas autre chose qu'une interprétation Httéraire, et une exagération à la fois, de l'idéalisme fichtéen. Qu'était-ce, en effet, que le monde extérieur dans la philosophie de Fichte? Rien que l'œuvre du moi ; mais le moi de Fichte, étant
(1) Saint-Evremond, édit. Giraud, Dissertation sur V Alexandre de Racine, t. I, p. 295.
le moi moral, son œuvre, quelle qu'eu fût d'ailleurs l'illusoire réalité, était du moins une œuvre ordonnée, réglée par les lois morales. Le monde des romantiques, au contraire, sera un monde désordonné, parce que le moi qui l'a créé n'est plus le moi moral du philosophe, mais le moi capricieux de l'artiste qui ne connaît pas d'autres lois que sa fantaisie. La Fantaisie, voilà la vraie Muse du romantisme ; le pur jeu, sans autre but que de s'amuser soi-même du va-et-vient de ses propres pensées, voilà la seule occupation digne du poète ; plus le génie sera capricieux, plus il sera poétique : or où peut-il être plus capricieux que dans le rêve ? le rêve sera donc la forme poétique par excellence. Pour faire de beaux vers, le poète devra commencer par fermer les yeux et ce qu'il verra en songe sera tout aussi réel que ce qu'il aurait vu, les yeux ouverts, puisque le monde n'est rien que le rêve du poète. Ouvrez, par exemple, un roman fameux du chef même du romantisme, le « Sternbald, d de Tieck, vous y êtes promenés d'un rêve à un autre et tous ces rêves ne sont du reste liés entre eux et ne se ressemblent que par leur commune extravagance. Et Stembald est loin d'être une exception ; les romantiques ont tous, suivant un mot que Gœthe a créé pour eux, plus ou moins « sternbaldisé » ; ils ont tous, dans leurs œuvres, de quoi faire rêver et, plus encore, peut-être, de quoi fah-e dormir le lecteur.
On ne dort pas chez Heine, même dans ses Nocturnes, parce qu'il a su mettre partout la vérité et la vie, parce qu'il a, pour nous tenir éveillés, une verve endiablée et qu'il esl ir,.-ni.' r-.Tv.].i. .lo réveiller les morts et de les
^*^^® ^'' <le la guitare d'un plaisant
ménétrier .iuil ;, .,,, ,,p,-.g^ ^.^^^^ ^^,^ ^j„ ^^.^
Xocturneis.
On voit (]( ja ce -jui <]i^t inique Heine des romantiques, et, dès ses premiers essais lui donne parmi eux, au-de.sus
d'eux, une place à part : nous n'avons plus affaire, chez lui à ces êtres symboliques et par conséquent mort-nés, à ces pâles fantômes sans chair ni sang, qu'enfantera l'imlgination maladive et mystique d'unNovalis; les personnages qu'évoque la muse de Heine sont intéressants parce qu'ils sont vivants, parce qu'ils revivent sous nos yeux cette vie même du poète que nous venons de raconter.
Et n'est-ce pas là, du reste, le seul moyen de nous faire accepter cette forme du songe à laquelle Heine revient si souvent dans ses vers? Qu'on se rappelle, pour prendre un exemple chez nous, les songes les plus connus de la tragédie française, ceux de Pauline et d'Athalie : sont-ils autre chose, au fond, que l'annonce de ce qui va arriver ? Ils sont vrais comme une prophétie, faite, à coup sûr, par un poète qui est maître des événements ; ils sont comme une représentation anticipée de la réalité, une image fidèle de l'avenir enfin, de même que les songes de Heine sont l'image fidèle de son propre passé. Et c'est pourquoi le merveilleux qui y règne n'est pas un de ces ce merveilleux absurdes y>, que repoussait justement Boileau comme étant (( sans appas y> pour le lecteur et qui faisait les délices des romantiques allemands, contemporains de Heine ; c'est un merveilleux admissible et artistique parce qu'il est' ordonné un merveilleux enfin qui donne au lecteur l'illusion de la réalité, parce qu'il est la réalité même animée seulement et poétisée par le génie.
Nous pourrions relever d'autres qualités de Heine, par lesquelles il se rapproche encore de nos auteurs français, dans sa manière de raconter ses songes, mais nous devons tout d'abord montrer comment il se sépare d'eux absolument sur un pomt important : le merveilleux français n'est pas seulement l'ennemi de la confusion et du désordre, comme nous l'affirmions tantôt, il l'est aussi du bizarre, du chimérique de tout ce qui n'a pas sa raison d'être, parce qu'il est un
merveilleux raisonnable, parce que la raison chez nous est de toutes les fêtes données à l'imagination ; trop souvent même elle empêche celle-ci de s'ébattre librement, comme c'est pourtant son droit, dans le domaine de la fantaisie poétique. Xous n'aimons pas les aventures trop lointaines, notre imagination est bien une folle, mais c'est la « folle du logis j> ; nous ne lui permettons pas volontiers de s'égarer dans les pays où il ne fait pas tout à fait jour, et où elle courrait pourtant la chance de rencontrer la grande poésie qui ne va jamais sans un peu d'obscurité, car ce qui est très clair est rarement très poétique. Et, de même, notre goût du vraisemblable nous rend trop dégoûtés de l'invraisemblable qui a cependant ses droits en poésie ; nous nous défions trop de ce que nous appelons volontiers les écarts du génie et qui ne sont bien souvent que les créations origi-* nales de la Muse, d'une Muse plus allemande, il est vrai, et plus anglaise que française, la Fantaisie. C'est la Fantaisie qui a dicté à Heine quelques-uns de ses Lieder les plus merveilleux et lui a suggéré ses ce Songes d les plus bizarres ; la Fantaisie , qui peut, il est vi'ai, faire rimer des sottises aux esprits malades ou mal équilibrés, mais qui inspire aussi aux génies vigoureux et maîtres d'eux-mêmes des rêves ou des contes, étranges peut-être, mais encore plus poétiques, tels que les « Nocturnes y>.
« Un rêve, à coup sûr bien étrange, m'a tout ensemble charmé et rempli d'effroi. Mainte image lugubre flotte encore devant mes yeux et fait tressaillir mon cœur.
€ C'était un jardin merveilleux de beauté ; je voulais m'y promener gaînniif . Tant de belles fleurs m'y regardaient, à mon tour je ];iis avec joie.
« Il y avait dc6 oiseaux qui gazouillaient de tendres mélodies. Un soleil rouge rayonnait sur un fond d'or et colorait la pelouse bigarrée...
ce Au milieu du j)iirterre, il y avait une claire fcutaine
de marbre. Là, je vis une belle jeune fille qui lavait un vêtement blanc.
« Des joues vermeilles, des yeux bleus, une image de blonde sainte aux cheveux bouclés ; et, comme je la regardais, je trouvai qu'elle m'était étrangère, — et pourtant si bien connue.
« La jeune fille se hâtait à l'ouvrage, en chantant un refrain très bizarre :
ce Coule, coule, eau de la fontaine, lave-moi ce tissu de ce lin! »
« Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apec prends-moi donc, ô belle et douce jeune fille, pour qui « est ce vêtement blanc. y>
« Elle me répondit aussitôt : « Prépare-toi, je lave ton « linceul de mort! y> Et comme elle achevait ces mots, toute cette image, tout, autour de moi, s'évanouit.
« Et je me trouvai transporté, comme par magie, au sein d'une obscure forêt. Les arbres s'élevaient jusqu'au ciel, et, tout surpris, je méditais, je méditais.
c( Mais écoutez ! quel sourd résonnement ? c'est comme l'écho d'une hache dans le lointain ; et, courant à travers buissons et halliers, j'arrivai à une vaste clairière.
« Au milieu il y avait un chêne énorme, et voyez, c'était encore la jeune fille merveilleuse qui m'apparut, frappant à coups de hache le tronc du chêne.
c( Et coup sur coup, brandissant sa hache et frappant, elle chantait un refrain bizarre : « Acier clair, acier brillant! « taille-moi du bois pour des planches solides. »
« Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas ': « Apec prends-moi, douce et belle jeune fille, pourquoi tu tailles « ce bois de chêne ? )>
« Elle dit aussitôt : « Le temps presse ; c'est ton cer- « cueil que je construis l y> Et à peine elle eut parlé, que toute cette image, tout, autour de moi, s'évanouit.
c( Et au loin et au large s'étendit une lande pâle et chenue; je ne savais plus ce qui m'était arrivé, je me tins là, immobile et frissonnant.
« El comme j'errais au hasard, j'aperçus une forme blanche : je courus de ce côté, et voilà que je reconnus encore la belle jeune fille. Elle était penchée sur la pale lande et s'occupait à creuser la terre avec une pioche. Je m'avançai lentement pour la regarder encore; elle était à la fois une l)eauté et une épouvante.
c( La belle jeune fille, en se hâtant de bêcher, cliantait un refrain bizarre : « Pioche, pioche au fer tranchant, creuse (( une fosse large et profonde. »
ui'apiM\)L'h;ii d'elle et je lui dis tout bas : « Ap- H preiius-moi donc, ô douce et belle jeune fille, ce que site gnifie cette fosse ? » Elle me répondit bien vite : a Sois « tranquille, la fosse que je creuse, c'est ta tombe I » Et. comme la belle jeune fille parlait ainsi, je vis s'ouvrir la fosse toute béante.
« Comme j'y jetais un regard, un frisson de terreur méprit, et je me sentis poussé dans l'épaisse nuit du tombeau (1). »
Telle est la première poésie qui ouvre les « Nocturnes » ; on y remarque déjà deux des principales qualités qui caractérisent le génie de Heine : c'est, d'une part, une habileté très particulière à nous émouvoir par des contrastes (pi'il ne développe pas et qui n'en sont que plus ])()iuiiaiit> ; et, d'autre part, un art singulier, dans lecpiel il iia toujours grandissant et qui fera de hii le peintre de génie des futurs Lieder, l'art de dessiner vu (niclques traits tout un paysage, fût-il complè:' uL^-iiiai'iv. et (raninicr axt'c <|Ut'!iiues
mots ses peî*son,,,,j,-.. i ii<-iit-iis des fantômes coinm.- dans
la poésie qu'on a lue. Prenons d'abord le contraste • il est pour ainsi dire, latent dans cette première poésie, œmmê dans la plupart de celles qui suivront, et il nous émeut d autant plus que nous n'y faisons pas attention en lisant e poète ; il est même, selon nous, la source secrète de l'émotion que nous font éprouver ses vers. Ce contraste n'est pas comme dans la plupart des plaintes amoureuses, entre la beauté et la cruauté de la personne aimée, il est bien plutôt entre le mal que fait la jeune fille et sa parfaite tranquillité. La bien-aimée de Heine n'est pas précisément ce qu'on appelle en style poétique une cruelle beauté ; Heine ne s'étonne pas dans ses vers, qu'on puisse être, suivant l'expression de Victor Hugo : ce Si belle avec un cœur d'acier. » fea bien-aimée est une innocente et douce jeune fille qui ne^se doute pas et, partant, ne s'inquiète pas du martyre qu elle fait endurer à celui qui l'aime (1) ; on dirait une entant qui s amuse à piquer doucement et gentiment avec une épingle, un papillon qu'elle aime bien, et qu'elle s'étonne de voir palpiter et battre de l'aile (2).
Et de quoi se plaindrait-il .p ne le mettra-t-elle pas dans une jolie boîte qu'elle a construite exprès pour lui et où il reposera si bien (3) !
Et en effet, le poète, dans ce les Rêves»du moins, n'agarde
(1) Ich schau'sie an, das holde Bild !
Ich schau'sie an, sie lachelt mild.
(Traimbilder, YI.)
Boch straube dich nicht schaudemd bang, Ich bin dir hold und gut.
(TraumbUder, IX.) (3) Ich zimmere deinen Todtensarg.
Sei still, ich hab' Geschaufelt dir ein Mhies Grab.
(Traumbilder, II.)
de se plaindre et de s'indigner : il appelle sa fiancée des plus doux noms et des plus caressants (« Fein Liebchen, holdes Bild ») ; mais qui ne voit que c'est cela même qui fait l'amertume infinie de sa douleur et nous donne déjà le secret de cette effi'ayante ironie qui nous attend k la lecture de ses Lieder ? n'est-ce pas, en effet, cette vision même, sans cesse répétée, d'une innocente enfant aux yeux bleus, qui va envenimer, jusqu'à la rendre inguérissable, la blessure que cette enfant lui a faite au cœur d'une main distraite, puisque le poète, en se représentant si inconsciente et si naïve celle qui le torture, s'enlève à lui-même le droit de maudire et de pleurer ?
« Apprends-moi donc, ô belle et douce jeune fille, pour qui est ce vêtement blanc ?
« Elle me répondit aussitôt : « Sois bientôt prêt, je lave « ton linceul de mort. »
Tout cela est dit le plus simplement du monde et produit sur nous d'autant plus d'effet. Heine, et c'est là justement cette seconde qualité que nous avons indiquée tout à l'heure, ne s'attarde jamais aux longues descriptions, il sait dire beaucoup en peu de mots ; nous aurons l'occasion de revenir plus loin et avec plus de détails sur cette brièveté expressive qui est un des plus grands mérites de ses tableaux et de ses portraits. C'est grâce à cette sobriété du peintre, à la fermeté de son dessin et à la netteté de ses contours, que ses personnages se détacheront, vivants et personnels, de cette multitude de formes sans vie qui flottent indécises dans les tableaux de la plupart des romantiques.
En regardant les personnaircs de Heine, même les plus étranges et les plus faiitasLi.iues, nous serons tentés de les reconnaître, bien que nous les voyions pour la première fois, et nous leur appliquerons ce mot par lequel Heine a eu l'heureuse inspiration de désigner, (•..mme pour la rendre P^"^ ' '■ ' ' ""^ }•'■">:. r'^tiMM^v j..une fille qu'il
vient de rencontrer dans ce jardin enchanté : si étrangère et pourtant si connue (1) !
Comment il a souffert jusqu'à en mourir et tout ce qu'il a vu alors de ri&ible et d'affreux à la fois dans cette « fraîche» tombe que lui avait préparée, avec tant de soin, la jeune fille aux cheveux blonds et aux joues roses, c'est ce que le poète va nous raconter dans les poésies suivantes qui semblent se succéder comme les marches d'un tombeau, car la dernière scène se passe chez les morts.
Yoici d'abord l'amant éconduit, mais qui connaît les devoirs de la politesse et vient en « habit noir et gilet de satm » faire son compliment à la jolie mariée :
« Et tout à coup dans mon rêve se tint devant moi ma douce et chère maîtresse. Je m'inclinai et je dis : Êtes-vous h mariée ? S'il en est ainsi, recevez les sincères compliments de votre très humble serviteur. — Mais ce ton de froide politesse m'étranglait... (2)! >:>
On le voit, Heine s'essaye à l'ironie, il n'y est pas encore passé maître, puisqu'il ne peut soutenir jusqu'au bout le ton de la moquerie froide et impassible; mais ce début même et les vers du « cimetière » que nous citerons plus loin nous font déjà pressentir le sombre railleur des ce Lieder».
Le voici maintenant, dans un autre Rêve, qui assiste au repas de noces : « La mariée avait le bonheur dans les yeux ; le fiancé lui seiTait la main. » Les violons et les trompettes' le feu resplendissant des bougies et des torches, tout ce bruit et cet éclat « attristent et accablent y> le poète qui a pourtant la force de trouver cette image à la fois plaisante et sinistre, c'est-à-dire, tout à fait dans sa manière ordinaire ; « La mariée prit une jolie petite pomme et la tendit au fiancé
(1) So fremd und doch so wohlbekannt 1
(2) Traumbiîder, III.
II prit un couteau, Vj enfonça : — hélas ! c'était mon cœur que le couteau perçait (1 ) ! »
Kous Toici enfin au cimetière : après une scène horrible et grotesque, où l'on voit « tout l'enfer déchaîné », mais un enfer carnavalesque avec des pasteurs aux pieds fourchus, des bouquetières bossues qui sautent et font la culbute aux sons criards des violons que raclent fiévreusement des petits musiciens, secs et minces comme le vent ; après cette scène indescripti])le que Heine lui-même a renoncé à traduire ou à faire tradiiii-e en français, car le français ne saurait rendre tous ces trépignements et tous ces miaulements que les chats noirs et les vieilles sorcières nous font entendre dans rinfernal tintamarre de cette poésie (2), Heine nous convie à un concert moins diabolique : il est minuit, un beau clair de lune éclaire doucement le cimetière ; un vieux ménétrier sort de sa tombe et « pinçant vivement les cordes de sa guitare, se met à chanter d'une voix tremblante : ce Connaissez-vous encore la vieille chanson, cordes sourdes et sinistres? cette chanson qui autrefois embrasait si vivement vos cœurs : les anges la nomment joie céleste, les démons la nomment mal infernal, les hommes la nomment amour ! » A ces mots, qui révèlent le digne fils des vieux et populaires c( Minnesanger » ou chanteurs d'amour, les tombes s'ouvrent, l'une après l'autre ; il en sort une foule de spectres qui entourent le ménétrier et s'écrient en chœur : c( Amour ! amour ! ta puissance nous a couchés ici et nous a clos les yeux. Pourquoi nous éveilles-tu dans la nuit? » — Bravo! bravo! icpivnd le ménétrier; toujours fous!
(l) Die Brautein hiibscbes Aepflein nahm,
Und reicht es hin dem Brautigam , Der nahm sein Messer, schnitt hinein, O Weh ! Daa war das Herze meiu.
(TrmaubUder, Y, (0 Traumbilder, VII.
Soyez les bienvenus ! vous avez compris le mot de mon évocation. Nous reposons toute l'année, silencieux comme des marmottes dans nos sépulcres. Égayons-nous aujourd'hui ! Regardez, sommes-nous seuls ? Sauf votre respect mes frères, nous étions tous de notre vivant des fous, des archi-fous, qui nous abandonnions avec une folle ardeur à cette folle passion de l'amour. Puisque nous sommes entre nous et qu'aucun étranger ne nous écoute, amusons-nous par le récit de nos mésaventures ; que chacun de nous raconte ce qui l'a amené ici et comment l'a pourchassé, harcelé et déchiré cette meute acharnée des désirs amoureux. »
Et tous ceux qui sont morts du mal d'aimer, tous ceux que la pasdon a rendus fous ou criminels, viennent, l'un après l'autre, raconter d'une voix narquoise et en termes bouffons, comme pour se dédommager d'avoir été les jouets de l'amour, leur tragique ou ridicule histoire. Et dès qu'un récit est fini ce tous les esprits éclatent d'un rire bruyant » : ils trouvent sans doute que celui qui vient de parler était encore plus fou qu'eux-mêmes.
Parmi tous ces pauvres diables, un seul nous intéresse : c'est un jeune homme ce affublé d'un paletot d'étudiant en peluche blanche ». Quand il sera à Bonn, Heine portera justement ce costume (1), et il parle comme s'il était déjà étudiant : ce Dans sa chaire, le professeur pérorait et bavardait et je dormais de bon cœur, étendu sur mon banc; j'aurais mille fois préféré me trouver auprès de la gracieuse fille du pédant. Elle m'avait souvent fait de tendres signes de sa fenêtre, la fleur de? fleurs, la vie de mon âme. ^ ce Pourtant la vie de mon âme, la fleur des fleurs, fut cueillie par la main sèche d'un Philistin richard. Je donnai au
(1) On pourrait peut-être voir là un indice (non une preuve), que cette poésie a été composée ou retouchée après le séjour de Bonn.
diable les femmes et les riches coquins, je mêlai de l'opium dans mon vin, et je trinquai avec la mort : A ta santé, me dit la mort, je m'appelle l'ami Hain (1). »
A ce récit, les esprits éclatent de rire, comme l'auteur lui-même, qui rit ici de ce rire amer que nous lui connaissons, pour mieux dévorer ses larmes ; mais voici le ménétrier qui impose silence et entonne ce refrain mélancolique : « J'ai autrefois chanté une belle chanson, maintenant elle est finie; quand le cœur se brise dans la poitrine, il faut dire adieu aux chansons (2). »
Tels sont les premiers chants d'amour de Heine ; on peut dire, à la lettre, que le seuil de son œuvre est pavé de tombeaux ; nous finissons par trouver monotone le ricanement de ses spectres et nous demandons au poète qu'il nous délivre et se délivre lui-même de ce cauchemar qui pèse
(1) L'édition française traduit : a A ta santé, me dit la mort, et nous nous embrassâmes en bons camarades, d <r Freund Hain, » l'ami Hain, est une -vieille locution d'étudiant pour désigner la mort. Le mot vient, dit- on, du nom d'un docteur en médecine, Hain, ami de Claudius.
■ (2) Ich hab' mal ein Liedchen gesungen,
Das schône Lied ist aus ; Wenn das Herz im Leibe zersprungen, Dann gebn die Lieder nach Haus !
(^TraumbilJer, VIII; éd. franc., p. 158.)
Musset s'écriera, de même, avec une éloquence plus expansive, comme il convient à un poète français, non avec cette brièveté expressive, avec cette tristesse refoulée sur elle-même, et d'autant plus navrante, de Henri Heine :
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau ;
Mais j'ai souffert un dur martyio,
Et le moins que j'en pourruLs dii c,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.
sur son imagination assombrie. Aussi, tout en rendant pleine justice au jeune auteur des ce Eêves », tout en cherchant à découvrir, dans ces poésies, la première annonce et comme les premières fleurs d'un génie poétique qui s'épanouira bientôt avec une si éclatante richesse, dans les Lieder, estce pourtant avec un vrai plaisir que nous rencontrons, chemin faisant, une poésie d'un genre tout différent. Une belle surprise attend le lecteur dans ces premiers essais. On pourrait croire, d'après les vers que nous avons cités, que Heine s'était enfermé dans son noir chagrin et se condamnait ainsi lui-même à ne chanter que l'amour et ses éternelles duperies. Mais, tout à coup, le poète fait taire sa propre douleur ; ému et inspiré, cette fois, par l'infortune d'autrui qui semble l'élever au-dessus de lui-même, à la vue des malheureux soldats qui reviennent de la campagne de Russie, il écrit un chant magnifique, d'une fière et superbe tristesse, intitulé « les Grenadiers ».
Le « Tambour le Grand » et les « Grenadiers », ces deux œuvres ont jailli d'une même inspiration : l'amour de la France et l'enthousiasme pour celui qui en était au dehors la glorieuse personnification, pour c< le Grand Empereur ». Mais comment se fait-il que la gloire de Napoléon et ce merveilleux prestige, qu'il garda, même après ses malheurs et ses fautes, sur tous les survivants de la « grande armée », n'aient jamais été mieux chantés, ni avec une plus sincère éloquence, que par un poète allemand? C'est pour répondre à cette question que nous allons essayer d'écrire, dans le chapitre suivant, comme le commentaire historique du « Tambour Legrand » et du Lied des ce Grenadiers ».
CHAPITPtE V.
Dernières années et bienfaits de l'occupation française à Dusseldorf. — Fin du tambour Legrand. — Le chant des Grenadiers.
Ni renseignement du français, que le jeune Harry reçut au lycée de Dusseldorf, ni les leçons, tout à fait originales, d'histoire de France, que M. Legrand lui donna ou plutôt lui battit sur son éloquent tambour, ne suffisent à expliquer cet ardent enthousiasme qu'avait, dès son jeune âge, ressenti notre poète et qu'il conserva toute sa vie pour celui qu'il appelait avec nous « le grand Empereur 2). Nous supposons des motifs plus sérieux à un culte si sincère et si inébranlable. Nous savons déjà que le père de notre poète était un admirateur fervent de Napoléon et nous devons en conclure que c'est dans les convei-sations avec son père, dans les entretiens de famille, que le jeune Henri puisa ses premières sympathies pour celui qu'il» devait tant exalter dans ses œuvres. Mais comment les Heine, et beaucoup d'autres sans doute avec eux, à Dusseldorf, avaient-ils fini par estimer, par aimer presque leur vainqueur ? Sans doute les glorieuses campagnes de Napoléon avaient ébloui l'imagination des habitants de.^ provinces rhénanes, naturellement épris de gloire militaire. On connaît le goût des Allemands pour le merveilleux et la féerie : et quoi do ])lus féerique que l'étonnante fortune d'j ce héros a (jui u\i\ait eu par exemple qu'à souffler, pour la faire disparaître, sur cttc*- monaicliie prussienne que n'avaient su défendre ni les anuM s, ni les souvenirs du grand Frédéric, icuiiis aux It-uiods Idiiutt'nips invincibles du successeur de Pierre le Grand. » Ainsi parle, pour expliquer la trrande admiration que l'empereur excitait eu
Allemagne, le Français à qui avait été confiée l'administration du grand duché de Berg, avec Dusseldorf pour capitale, le comte Beugnot.
Le comte Beugnot, qui gouvernait le grand duché au nom du fils aîné du roi de Hollande, était un administrateur intelligent qui prit sa tâche très au sérieux : (c Je travaillais du soir au matin, dit-il, avec une ardeur singulière ; J en étonnais les naturels du pays, qui ne savaient pas que 1 empereur exerçait sur ses serviteurs, si éloignés qu'ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi, lorsque je travaillais, enfermé dans mon cabinet, et cette préoccupation assidue, qui m'a quelquefois inspiré des idées au-dessus de ma sphère, m'a plus souvent préservé des fautes qui naissent de la négligence ou de la légèreté. »
Travailler, c'était bien là le premier devoir de l'administrateur du grand duché de Berg, car ce qu'on exigeait de lui, c'était qu'il transformât le pays tout entier par des réformes radicales. Nous indiquerons rapidement les ■plus importantes de ces réformes, car elles nous feront comprendre les sentiments de Heine et de ses compatriotes a l'égard des Français. — On a vu (1) ce qu'était l'Ailemagne, à l'époque où les Français s'emparèrent du Rhin, que de coutumes surannées, de maximes de gouvernement rétrogrades régnaient encore dans tous ces petits États opprimés par de petits princes. Or les hommes qui venaient administrer les provinces du Rhin étaient des fils de la révolution. Napoléon disait un jour, à Dusseldorf même, se plaignant à Beugnot de ce qu'il ne pouvait pas compter aussi sûrement sur ses plus jeunes serviteurs que sur ses contemporains : ce Vous étiez tous, à des titres différents, les enfants de la révolution : elle vous avait trempés dans ses
(1) Chapitre II.
eaiix et vous en étiez sortis avec une vigueur qui ne se retrouvera plus (1). y> Ce n'était pas seulement une vigueur nouvelle que la Révolution avait communiquée à tous ces ser\iteui-s de Napoléon, c'était aussi un esprit nouveau, qu'ils portaient partout avec eux, comme faisait d'ailleurs leur chef lui-même, en dépit de ses détestables retours vers le passé (2). Un des jugements les plus équitables, croyonsnous qui aient été portés sur la révolution française est celui de Mallet du Pan : ce II s'est fait deux révolutions •. rune morale, dans les esprits, qu'elle a pénétrés de vérités et de demi-vcrités dont le fondement restera : l'autre, scélérate et barbare, sera la plus facile à extirper, une fois la force tombée de ses mains. »
Cette révolution « morale », et nous entendons par là une révolution dans les lois et dans les mœurs, nous allons voir les provinces rhénanes en bénéficier ; l'Allemagne entière du reste en profitera plus tard comme toute l'Europe moderne, et il ne nous paraît ni juste ni généreux, de la part des historiens allemands, de ne se souvenir aujourd'hui que de « la révolution scélérate et barbare » qui nous a coûté à nous, et à nous seuls, tant de larmes et de sang.
Nous n'oublions pas certes tout le mal que Napoléon l^ a fait à l'Allemagne et, par contre-coup à nous-mêmes, qui
(1) Mêmoirtt de Beugnot, t. I, p. 459.
(2) Qu'on lise ce fragment de conversation, dans un salon russe, en
a La Révolution a été une grande œuvre, continua Pierre. — La Révolution et le régicide (meurtre du duc d'Enghien), une grande œuvre? — Je ne parle pas du régicide, je parle de Vidée. - Oui, l'idée du pUlage, du meurtre et du régicide, dit en l'interrompant une voix ironique. — Il est certain que ce sont là les extrêmes ; mais le fond véritable de l'idée, eut r émancipation des préjugés, t égalité des citoyens, et tout cela a été conservé par Napoléon dans son intégrité. » (La Guerre et la Paix, roman hUtorique, tïad. par une Russe, tome I«^ Avant TxlsiU (1805-1807), Hachette, 1885, p. 20.)
J'avons payé si cher. Nous n'oublions pas davantage que le plus grand de tous les biens, c'est la liberté et que l'Allemagne ne fut pas plus libre que la France sous la mam de fer du grand despote; mais il doit nous être permis aussi de rappeler les incontestables bienfaits qui accompagnèrent la domination française dans plusieurs provinces allemandes et notamment dans les provinces qui nous intéressent.
Tout ce qui tenait au servage et à la féodalité avait été déjà supprimé lors de la précédente occupation française : Beugnot en profita pour introduire partout le code civil qui remplaça, au grand avantage des citoyens, les mille lois et coutumes contradictoires qu'on rencontrait partout et qui embrouillaient tout (1).
Dans les campagnes, les deux tiers de la terre appartenaient au clergé et à la noblesse : « le gouvernement français donna au paysan la possibilité d'acquérir plus de terres qu'il n'avait jamais rêvé d'en posséder. » Les lois promulguées en France, le 25 novembre 1802, sur la vente des domaines nationaux furent appliquées au grand-duché : on acheta les biens des nobles et des ecclésiastiques ; plus de dîmes, plus de corvées, le paysan pouvait désormais cultiver son champ en toute sécurité; son blé se vendai: bien, on vivait dans l'abondance à la campagne ; les écrivains du temps ne tarissent pas sur les fortmies rapides des paysans qui venaient dans les villes étaler leur luxe et pour lesquels « aucun vin n'était assez bon, ni assez cher d. — (c Le bien-être augmente tous les jours à la campagne, J
(1) M. Rudolf Gœcke,dans l'ouvrage, déjà cité, sur le grand-ducLé de Berg, et écrit presque tout entier d'après les archives mêmes de Dusseldorf, montre, par des documents officiels, que le Code Napoléon « le plus grand joyau de la couronne impériale, » fut, en somme, accueiUi avec enthousiasme par les provinces rhénanes. C'était enfin l^ droit {Jus) qui remplaçait la confusion des droits (confusio jurium), p. 39
HEIXE ET SOX TEMPS. 91
écrit Gorres le 1^^ mars 1812 ; « il semble que le règne des paysans soit arrivé. y>
Dans les villes, on pouvait enfin dormir en paix : jamais on n'avait joui, dans les quatre départements, d'une sécurité pareille à celle que maintenait partout la main ferme de la police impériale. Depuis que le fameux brigand Schinderhannes, qui répandait la terreur sur les bords du Rhin, avait été arrêté et exécuté avec toute sa bande en 1803, les vols et brigandages étaient devenus plus rares que jamais ; pour la première fois, les receveurs des contributions osaient, après leur tournée dans les ^^llages, rentrer seuls, la nuit, par les routes désertes, leur sac d'argent au bras. « La gendarmerie était composée d'hommes qui exerçaient déjà, par eux-mêmes, une autorité morale sur leurs concitoyens; la netteté et la brièveté de leurs rapports plongeaient dans l'étonnement les employés allemands (1). » Ajoutons qu'on avait opéré ces heureuses réformes avec mesure, avec de sages ménagements pour les besoins et les institutions existantes du pays. « L'adoption du code civil avait exio-ô la conversion du servage et du colonat eu propriétés libres. Nous y avions procédé avec une sage émulation , entre M. Rœderer et moi, à qui respecterait de plus près les droits des anciens propriétaires et apparemment nous v avions réussi, car il n'y eut de leur part aucune réclamation (2). » Et ce témoignage, que Beugnot se donne à luimême, est ratifié par l'historien allemand le plus impartial et le plus compétent de cette époque, par Pertlies. Dansaucune des villes du Rhin soumises à la France, dit Perthes en propres termes, on ne peut remarquer ni amertume ni seulement mauvais vouloir ((.ntre le nouveau gouvernement (3). Aussi, loreque Xai)o!,M.n visita les bords du
(1) Perthcs, Politbche Zustande uml l'oioncn 'uc Dcutschland, I 311,
(2) Mémoires de Beugnot, t. I, p. 430.
(3) Perthee, ouvrage cite-, t. I, p. 313.
Rhin, en mai 1804, reçut-il, dans toutes les villes qu'il traversa, l'accueil le plus empressé, le plus enthousiaste même, et les fêtes qu'on lui donna partout, nous dit encore Perthes, étaient l'expression spontanée de l'admiration qu'on avait conçue pour le restaurateur de l'ordre et de la sécurité publiques (1).
Voilà, croyons-nous, un ensemble de faits éloquents que nous pouvons recommander à l'attention de tous les critiques allemands qui ont reproché à Heine d'avoir aimé la France. Et que serait-ce, si nous nous plaisions à énumérer les persécutions, ridicules ou atroces, auxquelles étaient en butte les coreligionnaires du poète .^ Qu'il nous suffise, pour le moment, de rappeler que les Israélites, qui avaient gagné la croix ou le diplôme d'officier en défendant leur ipatrie dans «la guerre de l'indépendance » de 1813, durent, au retour, quitter l'armée sous peine de se voir dégrader pu. bliquement. C'était l'époque où les juifs étaient, à Francfort, confinés dans ce ghetto dont on peut voir encore, à cette heure, les derniers pans de mur (2). Tous les dimanches, à quatre heures de l'après-midi, les portes de la rue des Juifs étaient fermées et la garde avait ordre de ne laisser passer que ceux qui étaient porteurs d'une lettre pour la poste ou d'une recette de médecin. Il ne pouvait y avoir que vingt-quatre mariages par an chez les Juifs de la ville, afin que les regards des chrétiens ne fussent pas ofi'usqués par un trop grand nombre de ces parias dans lesquels les Allemands se sont toujours refusés à voir leurs semblables.
Or, un beau matin, en 1811, un spectacle absolument nouveau pour l'Allemagne s'offrit aux yeux des habitants de Dusseldorf ; Napoléon venait d'arriver dans leur ville et voici ce que nous raconte Beugnot : « Les chefs des cultes
(1) Perthes, ouvrage cité, t. I, p. 314.
(2) Ecrit en novembre 1884, après un voyage à Francfort.
admis dans le grand-duché se présentèrent ensemble, sur une seule ligne, devant Sa Majesté. Le chef de la synagogue occupait le centre, ayant à sa droite le doyen du chapitre cathohque, à défaut d'évêque, et à sa gauche le plus ancien des ministres protestants. Le rabbin avait une belle tête de vieillard et qui s'harmonisait à merveille avec son costume... Il prononça d'une voix grave le discours suivant : « Sire, les ministres des religions qui reconnaissent le même Dieu, prêchent la même morale et s'efforcent également, mais par des moyens quelquefois différents, de rendre les hommes vertueux sur la terre et dignes d'une meilleure vie dans le ciel, ne se sont pas séparés pour mettre leurs hommages aux pieds de celui qui, nouveau Cyrus, a rebâti nos temples, relevé nos autels et rétabU l'antique honneur de nos solennités. Ils vous protestent. Sire, d'instruire les peuples à l'amour de votre personne sacrée, au respect de vos lois, à la reconnaissance de vos bienfaits et ils se sentent dignes d'en donner l'exemple. » — L'Empereur répondit : « Je reçois vos hommages et j'approuve vos sentiments : tous les hommes sont frères devant Dieu. Ils doivent s'aimer et se supporter, quelle que soit la différence des religions. Vous en donnez ici un bon exemple (1). d
Le rêve de Nathan le Sage, ce beau rêve de l'égalité des cultes, exprimé en beaux vers par Lessing, était enfin réalisé sur le sol allemand : mais il avait fallu pour cela, disonsle bien haut, que les années françaises fissent leur entrée en Allemagne avec les principes de 89 dans les plis de leurs drapeaux.
(1) Beugnot, 1. 1, p. 444. Ces paroles, que rapporte Beugnot, sont celles qui parurent dans le Moniteur : elles reproduisent, sinon le texte exact, du moins le sens vrai de la réponse de l'Empereur, car a en somme jd, dit M. R. Goecke , dans son impartiale étude, ce le gouvernement français montra une louable tolérance envers les différentes confessions». (Ouvrage cité, p. 42.)
On s'explique maintenant, après ce fidèle résumé de l'administration française à Dusseldorf , pourquoi nous avions gagné, pourquoi nous gardâmes longtemps, même après notre départ, les sympathies des compatriotes et surtout des coreligionnaires de notre poète. Nous avions transformé leur pays, nous en avions fait un état moderne, en avance sur tous les pays voisins. Dès lors, ce qu'on est convenu d'appeler en Allemagne le chauvinisme français de Heine ne nous paraît plus être qu'une juste reconnaissance envers nous. C'est, dans tous les cas, en pensant à tout ce que nous avions fait pour son pays, qu'on doit Hre celles de ses œuvres où il parle de la France ; par exemple, nous comprenons mieux maintenant cet enthousiasme pour la personne de l'Empereur, qu'il a exprimé avec tant de sincérité et d'éloquence dans le Tambour Legrand.
Dans ce voyage de 1811, où le rabbin de Dusseldorf lui avait si noblement parlé au nom des trois religions à la fois, l'Empereur avait étonné ses nouveaux sujets par sa facilité prodigieuse à entrer dans les détails les plus arides, dans les questions les plus minutieuses de finance et d'administration. Beugnot lui-même, qui connaissait cependant la rapidité de conception de son maître, n'en revenait pas : ce il (Napoléon) avait adressé si juste ses paquets de questions, qu'il était dès le premier jour, avant de se coucher, mieux au courant des intérêts du pays que je ne l'étais moi-même. » Il avait, durant plusieurs heures, querellé et harcelé Beugnot sur des questions de finance où il savait très bien lui-même qu'il n'avait pas tout à fait raison : mais c'était là sa façon de tenir ses gens en haleine, ce Au conseil d'État, raconte Beugnot, il accabla sous l'admiration ces bons Allemands qui ne devinaient pas comment leurs intérêts lui étaient devenus familiers et s'émerveillaient avec quelle supériorité il en traitait. M. Fuchsius (un Allemand qu'on avait fait ministre pour se conformer aux injonctions de
l'Empereur, qui voulait qu'on confiât, autant que possible, les emplois publics à des indigènes), M. Fuchsius me dit, au sortir de ce conseil : Monsieur, j'ai lu bien des choses sur l'Empereur, j'en avais entendu dire davantage, mais je ne le connaissais pas encore : c'est plus qu'un homme (1) ! »
Plus qu'un homme! n'est-ce pas là ce que le jeune Henri entendait répéter autour de lui et ne sommes- nous pas arrivés enfin à reconstituer peu à peu, ce qui était le but de tout ce chapitre, le milieu moral dans lequel a été composé/e Tambour Leffrand? Heine avait, bien des fois, entendu raconter les merveilleuses campagnes de Napoléon. H savait qu'un jour il pourrait, s'il voulait, aller combattre sous les drapeaux de ce l'invincible Empereur », puisque désormais les Juifs étaient soldats au même titre que les chrétiens. Quelle ne fut donc pas son émotion lorsque tout à coup, au détour d'une allée, il vit celui dont le nom et l'éloge étaient dans toutes les bouches ! « Mais que devins-je lorsque je le vis lui-même, de mes propres jeux, lui en personne, hosanna ! l'Empereur ?
Il venait d'entrer dans cette même allée du jardin de la cour, à Dusseldorf. En me pressant à travers la foule ébahie, je songeais aux faits et aux batailles que M. Legrand m'avait si souvent tambourinés; mon cœur battait îa générale;... et cependant, et en même temp^. je pensais à l'ordonnance de police qui défend de laisser u cheval dans les allées, sous peme de cin(i ilial-is d'ainende. Et l'Empereur avec sa suite clievaucliaiL au Ix-au milieu de l'allée ; les arbres, interdits, st- curl, aient en avant, à mesure qu'il avançait; les rayons du soleil dai-daii-ni en tivnihlotant et d'un air de cuvu.^h--' "...,..,.. 1,. ,,,,,[ (v„iij.j^,, . ^.j. ^^^^ j^ ^-^^ bleu, on v..yaiL <: iiurdcr uuc étoile d'or.
(l; Beugnot, Mémoires, t. I, p. i:,5.
L'empereur portait son simple uniforme vert et le petit chapeau historique. Il montait un petit coursier blanc et le cheval marchait si fier, si paisible, si sûrement, d'une manière si distinguée... Si j'avais été alors le prince ro-jal de Prusse, j'aurais envié le sort de ce petit cheval. L'empereur se penchait négligemment, sur sa selle ; d une main il tenait la bride élevée, de l'autre il frappait amicalement le cou du petit cheval. C'était une main de marbre qui éclatait au soleil, une main puissante, une de ces deux mairs qui avaient dompté l'anarchie, le monstre aux mille têtes et réglé le duel des peuples ; et elle frappait bonnement le cou de ce cheval. Sa figure avait aussi cette couleur que nous trouvons dans les têtes de marbre des statues grecques et romaines ; les traits étaient noblement réguliers, comme ces figures antiques, et dans ses traits on lisait : « Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi. y>
Un sourire, qui échauffait et donnait le calme, voltigeait sur ses lèvres et, cependant, on savait que ces lèvres n'avaient qu'à sifiaer et la Prusse n'existait plus. Elles n'avaient qu'à siôier, ces lèvres, et le Vatican s'écroulait. Elles n'avaient qu'à siffler, et tout le saint empire romain entrait en danse. Et ces lèvres souriaient, et l'œil souriait aussi. C'était un œil clair comme le ciel, il pouvait lire dans le cœur des hommes ; il voyait rapidement, d'un regard, toutes les choses de ce monde, tandis que nous, nous ne les voyons que l'une après l'autre, et que souvent nous n'en apercevons que les ombres colorées. Le front n'était pas aussi serein : là planait le génie des batailles ; là se rassemblaient ces pensées aux bottes de sept lieues, avec lesquelles le génie de l'empereur traversait le monde et je crois que chacune de ces pensées eût fourni à un écrivain allemand de l'étoffe pour écrire sa vie durant.
L'empereur chevauchait paisiblement au miHeu de l'allée. Aucun agent de police ne lui disputait le pas. Der-
rière lui, montée sur des chevaux écumants, galopait sa
'\ts tambours retentissaient, les trompettes sonnaient et le peuple criait de ses mille voix : <c Yive l'empereur! (1) )> Trois pages plus loin, Heine, qui aime les contrastes, commence ainsi un nouveau chapitre : « Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. . C'est justement le mot que prononçait Napoléon, un an seulement après cet accueil enthousiaste qu'il avait reçu à Dusseldorf. ce II y a un mois j'étais le maître du Nord, s'écriait-il tristement a Wilna, maintenant je ne le suis plus ; du sublime au ridicule il n y a souvent qu'un pas. f Le mot pourtant n'était pas juste, car chacun sait que la campagne de Russie ne f^it POur la France rien moins que a: ridicule i>. Ce qu'il eût fallu du'e, c'est que de la gloire militaire la plus éclatante au plus immense désastre il n'y a souvent qu'un pas, et ce pas, une nation tout entière le fit alors pour obéir à la folle ambition d'un seul homme.
Tout le monde connaît ce magnifique réveil de 1 Allemagne en 1813. Un peuple entier se levait pour la défense de ses droits et de sa liberté, car nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que les Kôrner,les Fichte et tant d autres illustres patriotes combattirent alors pour une cause justeet sainte, puisqu'il s'agissait poureuxdel'indépendance
même de leur pays. La seule remarque que nous temons a
Mais bientôt, au soleil, cette tête admirée Disparut dans un flot de poussière dorée, n passa. Cependant, son nom sur la cité Bondiss lit, des canons aux cloches rejeté ; Son cortège emplUsait de tumulte les rues, Et, par miUe clameurs de sa présence accrues. Par mUle cris de joie et d'amour furieux. Le peuple saluait ce passant glorieux.
(V. Hugo, les Feuilles d'automne, Souvenir d'enfance.)
faire ici, c'est que, si Napoléon n'eût pas fait cette malheureuse campagne de Russie, les Allemands n'auraient pas osé faire la campagne de 1813. Nous savons, en effet, avec quelle docilité les héros de la guerre de l'indépendance, une fois rentres dans leurs foyers, se soumirent au despotisme de leurs princes, combien fut facile et incontesté en Allemagne le tnomphe de la réaction, bienqu'on eûtpris les armes en 1813,iion pas seulement pour affranchir l'Allemagne dii joug étranger, mais pour conquérir aussi les libertés politiques dont notre révolution avait donné l'exemple à nos
voisins
On peut lire, dans le grand historien libéral, Gervinus Cl) les plaintes qu'arrachait à des patriotes tels que Amdt Per thés, Luden, lespectaclede cet affaissement honteux, tant il fut subit, de l'Allemagne entière; ils avaient peine à comprendre que ce fût cette même nation, redevenue si docile au joug de ses anciens maîtres, qui avait été capable d'un aussi grand effort que la gueire d'indépendance ; le comte de Gessler avoue que, lorsqu'il parcourait le récit des grandes bataiHes qui furent livi-ées alors, « il croyait lire un conte des Mille et uneNuits (2)». Si les héros de ISlSavaienlpu réaliser ce qui, un an plus tard seulement, faisait l'effet d'un conte a des esprits clairvoyants et impartiaux, ce n'est pas uniquement, comme beaucoup l'ontcru, parce que le despotisme de Napoléon s'était plu follement à froisser leur amour-propre et à blesser leur fierté nationale : c'est aussi parce que les Allemands avaient vu nos soldats revenir de Russie.^ Le spectacle lamentable qui s'offrit alors à leurs yeux, e est la, aussi bien que les discours de leui^ philosophes et les vei-s de leurs poètes, ce qui leur donna le désir et le courage de prendre les armes contre nous. Heine
(•2) Gervinus, ibid.
parle donc, non pas en simple humoriste, mais en vériUble historien, quand il écrit dans son livre de ''^"^»";^''- « Lorsque Dieu, les frimas et lesCosaqnes euren détruit les meilleures troupes de Napoléon, nous autres Allemands il nous prit la plus grande envie de nous dehvrer du joug
^TouTnSons garde de raconter, après tant d'autres la campagne de Russie. Nous voudrions seulement montrer au lecteur dans quel état lamentable apparurent aux A lemands les débris de la grande Armée. Car ce que ^nt 1 Allema<rne dans ce mde et funèbre hiver de 1812, c est justement ce que Heine va nous dépeindre dans les dernières nages du Tambour Lcgrand et ce qui va lui inspirer un de ses chefe-d'oeuvre lyriques, Us Grenadkrs. Le tableau historique que nous allons mettre sous les yeus du lecteur servira donc à la fois à contrôler le récit en prose du Tambour Learand et à illustrer les vers du poète (2).
Dans les premiers jours de l'année 1813 la neige cornmença à tomber, la campagne fut bientôt toute blanche comme un linceul. On vit apparaître, aux premières maisons des faulmrgs des grandes villes allemandes, un lent et muet cortège : c'étaient les Français qui revenaient de Russie... on aurait dit des cadavres ambulants... Ils étaient tous sans armes, les vêtements sales et en lambeaux;., les loques qu ils avaient pu trouver en chemin, ils les avaient jetées sur leurs épaules ou sur leur tête pour se garantir contre un froid qui perçait les os. Les uns portaient ainsi de vieux sacs,
m DerAllm<,gM,t.l,p.2li,éi.hm<;.
(2) Ce qui fait, nous a-t-il semblé, pour des lecteurs français, 1 mtérêt des pages qu'on ya lire, c'est qu'eUes reproduisent, en grande partie, un tabliu très pittoresque et historique que M. FreyUg - ff ^"» son livre sur k Pa«i <fe r Allemagne et dont U a emprunte tous les traits aux récits de témoins oculaires, tels que pasteurs et curés ae campagne. iBVJer a^der deut,chen Ker,a»,e»fei<, tableaux du Passe allemand ; 4f vol., Aus Neucr Zcit, 400.)
des couvertures de chevaux, d'autres des châles usés des peaux de chat et de chien : on voyait des grenadiers couverts de peaux de mouton, des cuirassiers aiïublés de manteaux de femmes ; la plupart avaient les oreilles et le nez gelés et rouges comme du feu, leurs yeux sombres s'enfonçaient, ademi éteints, dans leurs orbites. Beaucoup s'étaient fait des souhers avec de la paille et la peau de leurs sacs . I ous chancelaient, appuyés sur des bâtons... Les soldats de la garde se distinguaient à peine du reste de l'armée, tant leurs manteaux étaient usés;... ainsi se glissaient, pêle-mêle officiers et soldats, tête basse, dans un sombre mutisme! La faim et le froid et une misère indicible avaient fait d'eux des ombres errantes, lamentables...
Ils arrivaient par la grande route, dès que le crépuscule
etle brouillardglacédel'hiver s'étendaient surles maisons... horribles étaient les souffrances qu'ils enduraient ; il semblait qu'ils ne pouvaient chasser le froid de leurs membres engourdis, ni apaiser leur faim, à ce que racontait le peuple. ^ Ils s introduisaient dans une chambre chaude, ils se serraient contre le poêle brûlant, comme s^ils voulaient entrer dans le poêle ;... ils avalaient avidement le pain sec, quelques-uns mangaient jusqu'à en mourir. Le peuple disait que le ciel les avaitchâtiés par une faim insatiable. Quelques-uns enfermes dans les lazarets et quoique recevant une nourriture suffisante, mangeaient des cadavres de chevaux Les gamins chantaient dans les rues : ce Chevahers sans épée, cavaliers sans monture, fuyards sans chaussure, marchez sans trêve m repos. C'est Dieu qui vous a frappés, il a détruit Hommes, chevaux et voitures! y> et derrière les fuyards éclatait ce cri railleur (!) ce Voici les cosaques ! » Alors un mouvement de frayeur agitait cette masse fugitive et, d'un pas mal assuré, ils se hâtaient vers les portes de la ville.
JN est-ce pas trahir notre poète que d'oser le citer après une tellepaged'histoire?Quelledescription,eneffet, vaudrait
ici la réalité prise sur le vif, quelle imagination de poète, si riche et si puissante fût-elle, pourrait atteindre à la navrante éloquence de quelques-uns de ces détails, simplement relatés par des témoins oculaires, et qu'un Français ne saurait lire sans avoir les larmes aux yeux ? C'est ici que Heine se montre un véritable artiste ; loin de chercher à nous émouvoir par de longues et pathétiques descriptions qui semblaient devoir tenter un écrivain de son âge (il avait vingtquatre ans quand il écrivit le Tamlour Legrand), il se contente de nous dire ce qu'il a vu ; seulement il a eu le mérite de voir et de dire ce qu'aucun des écrivains qui ont inspiré M. Freytag n'avait pris la peine de remarquer. Il manque un trait, et un trait essentiel, au tableau si détaillé de M. Freytag : ces malheureux qui se traînaient, mourants de froid et de faim, sur les grandes routes d'Allemagne, étaient, après tout, les soldats de la grande Armée ; ils avaient promené leurs drapeaux victorieux à travers l'Europe entière et, pour les vaincre, il avait fallu que la nature elle-même semblât faire cause commune avec leurs ennemis. C'était la première fois que l'Allemagne osait les regarder sans peur, parce qu'ils n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes, mais ces ombres eri-antes elles-mêmes ne pouvaient-elles faire songer au vers du poète latin :
Stat magni nominis umbra,
« il reste encore l'ombre d'un grand nom? » Est-ce que dans ces yeux, à demi éteints, on ne lisait plus même quelque reste de fierté, est-ce que rien enfin ne rappelait dans leur démarche ou leur physionomie que ces moribonds étaient les vainqueurs d'Austerlitz et d'Iéna? C'est Heine lui-même qui va répondre : « Tandis qu'assis sur le vieux banc du jardin de la cour, je rétrogradais, en rêvant, dans le passé, j'entendis derrière moi des voix con-
fuses qui s'apitoyaient sur le sort des pauvres Français pris dans la guerre de Russie, qui avaient été traînés comme prisonniersenSibérie,qu'on y avait retenus plusieurs années bien que la paix fût faite, et qui s'en revenaient seulement alors dans leur patrie. Lorsque je levai les yeux, j'aperçus en effet, ces orphelins de la gloire. La misère nue apparaissait à travers les trous de leurs uniformes déchirés ; mais avec leurs visages défaits, leurs yeux enfoncés et plaintifs, dans leur démarche chancelante, et quoique mutilés et boitant pour la plupart, ils gardaient cependant toujours la marche et le pas militaire, et, chose bizarre! un tambour avec sa caisse marchait, se traînant à leur tête. Ma première pensée se reporta avec une terreur secrète à l'histoire merveilleuse des soldats qui, tombés le jour dans les combats, se lèvent à minuit sur les champs de bataille et reprennent, tambour en tête, la route de leur pays et je pensais à cette vieille et triste chanson populaire :
A minuit les ossements se lèvent, Tous ces morts reprennent leurs rangs Le tambour battant marche en tête, Tran, tran, tral, tral, tral, Et passe la maison de la belle.
Vraiment le pauvre tambour français semblait sortir à demi consumé de la tombe.
Ce n'était qu'une petite ombre, couverte d'une capote grise, sale et grasse ; un visage jaune et mort avec une grande moustache qui tombait douloureusement sur des lèvres livides. Les yeux semblaient des tisons éteints où pointaient encore quelques étincelles et, cependant, à une seule de ces étincelles je reconnus M. Legrand.
Il me reconnut aussi, il m'attira près de lui sur le gazon et nous nous y trouvâmes assis, comme jadis, lorsqu'il me professait sur le tambour la langue française et l'histoire mo-
derne. C'était toujours la vieille caisse bien connue et je ne pouvais assez admirer comment il avait pu la défendre contre la rapacité russe. Il tambourina encore, comme autrefois, sans parler cependant. Mais si les lèvres restaient sévèrement serrées, ses yeux, qui brillaient d'un air vainqueur, lorsqu'il jouait les anciennes marches, ne s'exprimaient qu'avec plus d'éloquence.
Les peupliers, près de nous, tremblèrent, loi*squ'il fit de nouveau retentir la sanglante marche de la guillotine. Il tambourina aussi, comme autrefois, les vieux combats de la liberté, les anciennes batailles, les exploits de l'Empereur et il semblait que la caisse fût un être animé qui se réjouissait d'exprimer son bonheur intime. J'entendis de nouveau le grondement du canon, le sifflement des balles, le bruit des armes ; je revis le coui-age héroïque de la garde, les drapeaux tricolores, je revis l'Empereur à cheval... Mais insensiblement se glissa un ton sinistre au milieu de tous ces 'joyeux roulements ; du fond du tambour s'échappaient des sons où l'allégresse la plus vive et le deuil le plus profond étaient confondus ; il semblait que ce fût à la fois une marche triomphale et une marche funèbre.
Les yeux de Legrand s'ouvraient largement comme des yeux de spectre et j'y voyais un vaste champ déglace, blanc et uni et couvert de cadavres... il battait la bataille de la Moscowa.
— Je n'aurais jamais pensé que cette vieille et rude caisse de tambour pût rendre des accents aussi plaintifs que ceux qu'en tirait en ce moment M. Legrand. C'étaient des larmes tambourinées, et elles résonnèrent toujours plus doucement et, comme un sombre écho, elles se répétèrent en profonds soupirs dans la poitrine de Legrand. Et celui-ci devint de plus en plus faible, il prit de plus en plus l'apparence d'un spectre ; ses minces mains tremblaient de froid, il semblait rêver et n'agitait plus que l'air avec ses ba-
guettes. Enfin il tendit l'oreille, comme pour écouter des voix dans l'éloignement, puis me regarda d'un œil profond, inquiet et suppliant... je le compris... puis sa tête tomba sur le tambour.
M. Legrand n'a plus jamais battu le tambour dans cette vie, son tambour n'a plus rendu un seul son dans ce monde. Il ne devait pas servir à rallier les ennemis de la liberté... J'avais très bien compris le dernier regard, le regard suppliant de Legrand ; je tirai l'épée que je porte dans ma «anne et je perçai la peau du tambour (1). »
Ce n'est plus ici, est-il besoin de le faire remarquer "^ ce n'est plus, comme dans les récits rapportés par M. Freytag, un témoin qui se borne à raconter ce qu'il a vu ; ce n'est pas davantage un peintre qui se plaît à décrire le triste spectacle qui frappa jadis son imagination d'enfant : c'est l'ami de M. Legrand, disons tout de suite, c'est un ami de la France qui parle de nos malheurs avec une émotion sincère, comme il avait tout à l'heure chanté nos victoires avec un réel enthousiasme.
Mais il y a plus que de la sympathie dans le récit de Heine : ces blessés et ces malades, qui tombent sur les grandes routes ou vont rendre le dernier soupir dans les lazarets allemands, Heine se souvient qu'ils ont été les héros de la Révolution française et de l'Empire ; il sait que le tambour de M. Legrand servit jadis à rallier les amis de la liberté! et la façon même dont il nous dépeint ces malheureux qui semblent sortir de leur tombe pour regagner leur pays d'un pas chancelant, mais d'un pas militaire encore, est comme un suprême hommage que, malgré leur défaite et leur grande infortune, il a su rendre à ces ce orphelins de la gloire ». Un habitant des bords du Khin, un enfant israélite de Dusseldorf pouvait seul et, selon nous, devait parler
(1) Œuvre, compléta, (éd. ail.), t. I, p. 262. Éd. française, ReUeUl. de)', t. I, p. 197. '
ainsi : nous en avons donné toutes ]es raisons. Ailleurs, on voyait dans les souffrances de notre armée ce un châtiment du ciel »; sur les bords du Rhin on compatissait à nos malheurs et beaucoup regrettaient que notre domination en fût compromise, ce Quand la nouvelle du désastre fut arrivée, nous dit Beugnot, sans doute elle fut reçue avec une joie secrète par les hautes classes de la société ; mais cette joie ne fut pas partagée par la classe la plus nombreuse : celle-ci en conçut de la douleur et le témoigna franchement (1). y>
De telles sympathies, exprimées au milieu même de nos défaites, font le plus grand honneur à Beugnot; elles sont' le plus bel éloge de son administration intelligente et hon-. nête. Il a mérité que Heine, parlant un jour de lui dans' ses^ (c Lettres de Berlin », l'appelât ce le brave Français qui a donné aux habitants du grand-duché de Berg desi nombreuses et de si belles preuves de son grand et noble' <îaractère (2). »
De cette fin tragique du « Tambour Legrmid » au lied des Grenadiers la transition est toute naturelle : les derniers battements du vieux tambour, n'est-ce pas là l'accompagnement qui convient à la dernière chanson de ces deux grenadiers qui ont échappé aux frimas de la Russie pour venir tomber sur le sol inhospitalier de l'Allemagne?
« Vers la France s'acheminaient deux grenadiers de la crarde ; ils avaient été longtemps retenus captifs en Russie. Et lorsqu'ils arrivèrent dans nos contrées d'Allemagne, ils baissèrent douloureusement la tête.
« Car ils venaient d'apprendre que la Fiance avait succombé, que la gi^ande Armée était vaincue et décimée, et <iue lui, l'empereur, l'empereur était prisonnier.
(1) Beugnot, Mémoiret, t. I, p. 502.
(2) Heine, Œuvres complétée (éd. ail.), t. XIII, p. 76.
c( A cette lamentable nouvelle, les deux grenadiers gémirent à pleurer. L'un dit : — « Combien je souffre ! mes f( vieilles blessures se rouvrent et ma fin s'approche ! »
« Et l'autre dit: « Tout est fini ! Et moi aussi je voudrais « bien mourir. Mais j'ai là-bas femme et enfant qui péri- (c ront sans moi. »
f( Que m'importent femme et enfant ! J'ai bien d'autres- « soucis î Qu'ils aillent mendier, s'ils ont faim !... Lui, l'em- « pereur, l'empereur prisonnier î
« Camarade, écoute ma prière : Si je meurs ici, emporte « mon corps avec toi et ensevelis-moi dans la terre de («r France.
« La croix d'honneur avec son ruban rouge, tu me la « placeras sur le cœur ; tu me mettras le fusil à la main et ce tu me ceindras l'épée au côté.
« C'est ainsi que je veux restei* dans ma tombe comme « une sentinelle et attendre, l'oreille attentive, jusqu'au jour « où retentira le grondement du canon et le galop des « chevaux.
« Alors l'empereur passera à cheval sur mon tombeau « au bruit des tambours et du cliquetis des sabres ; et moi, « je sortirai tout armé du tombeau pour le défendre, lui, « l'Empereur (1) ! »
(1) Die Gtrenadiere.
Nach Frankreich zogen zwei G-renadier', Die waren in Russland gefangen.
Und als sie kamen in 's deutsche Quartier, Sie liessen die Kopfe hangen.
Da horten sie Beide die traurige Mahr : Dass Frankreich verloren gegangen, Besiegt und zerschlagen das grosse Heer, Und der Kaiser, der Kaiser gefangen.
Da weinten zusammen die Grenadier' Wohl ob der klaglichen Kunde .
Est -il besoin de faire remarquer les grandes beautés de oe lied justement célèbre : la vivacité des images, la sincérité et la noblesse des sentiments, et par-dessus tout, la merveilleuse simplicité du style ? Pour nous, ce que nous admirons le plus, dans ce chant héroïque et triste à la fois, c'est l'art avec lequel un jeune poète des provinces rhénanes (il n'avait pas seize ans!) a su, grâce à son imagination, grâce surtout à sa sympathie pour nos malheurs, deviner
Der Eine sprach : a Wie weh wird mir, Wie brennt meine alte Wunde ! »
Der André sprach : « Das Lied ist ans, Auch ich moclif mit dir sterben, Doch hab' ich Weib und Kind zu Haus, Die ohne mich verderben. »
Was schert mich Weib, was schert mich Kind, Ich trage weit bess'res Verlangen ; Lass sie betteln geh'n, wenn sie hungrig sind, Mein Kaiser, mein Kaiser gefangen !
« Geviihr' mir, Bruder, eine Bitt' :
Wenn ich jetzt sterben werde, 80 nimm meine Leiche nach Frankreich mit, Begrab' mich in Frankreichs Erde.
C( Das Ehrenkreuz am rothen Band SoUst du auf s Herz mir legen ; Die Flinte gieb mir in die Hand, Und giirt' mir um den Degen.
CL So will ich liegen und horchen still, Wie eine Schildwach' im Grabe, Bis einst ich hore Kanongebrull,
Und wiolipri, ,u.,- Rf,.ce Getrabe.
i-er wohl iiber mein Gra'>, Viel" ScliwerLer klirren und blitzen :
Dann Pteig' ich gewaffnet hervorau^ dem Gnth. Den Kaiser, den Kaisir zu Fchiitzen! »
et chanter ce culte touchant que gardèrent pour leur empereur, jusqu'à leurs derniers soupirs, les soldats de la vieille garde.
Aussi ce beau lied des ce Grenadiers », nous le saluons ici avec reconnaissance, et c'est à un double titre que nous en félicitons le poète : comme admirateur de son génie d'abord, et ensuite comme Français. Toutes les fois, en effet, qu'un Français essaiera de juger l'œuvre de Henri Heine, il devra se souvenir, avant tout, qu'il a écrit « le Tambour Legrand » et le chant des oc Grenadiers :o.