CHAPITRE XIII
La Mer du Nord.
Heine avait déjà dans oc le Retour » esquissé çà et là quelques jolies marines : il ne chante plus que la mer dans le petit poème intitulé « Mer du Nord ». Ce poème (1825-26) fut composé peu à peu pendant les deux séjoura que Heine fit à Nordemey pour combattre ses éternelles migraines et reposer ses nerfe fatigués i il y raffermit sa santé et désormais il voua à la mer un vrai culte : il y avait dans ce culte, d'abord la gratitude d'un convalescent pour ce qui lui avait rendu la santé et la gaîté ; il y avait surtout l'enthousiasme sincère, la joie d'un artiste qui a découvert et qui va révéler à ses compatriotes des beautés nouvelles que personne avant lui, en Allemagne, n'avait su si bien voir ou, tout au moins, si bien peindre ; et il y avait enfin dans cet amour de Heine pour Amphitrite, pour la capricieuse et folle déesse, la sympathie naturelle d'un poète éminemment nerveux et fantasque, dont l'imagination était aussi mobile et l'humeur aussi changeante que les flots. Il aime la mer, dit-il, « comme une maîtresse y> ; c'est elle qui désormais régnei-a sur son cœur, et, comme un pieux vassal, avant de publier de par le monde la beauté de sa nouvelle souveraine, il lui rend hommage à genoux dans une poésie éclatante et dont la première strophe est d'une superbe allure ( 1 ).
( 1 ) Kronung.
Ihr Lieder ! Ihr meine guten Lieder Auf, auf I und wappnet euch !
Lasst die Trompeten klingen, Und hebt mir auf den Schild Dies junge Miidchen,
« Lieder, mes bons Lieder ! debout, debout et prenez vos armes ! Faites sonner les trompettes et élevez-moi sur le pavois cette jeune belle qui désormais doit gouverner mon cœur comme une reine.
c( Salut à toi, ma jeune reine ! Du soleil qui luit là-haut j'arracherai l'or rutilant et radieux et j'en formerai un diadème pour ton front sacré. Du satin azuré qui flotte à la voûte du ciel et où scintillent les diamants de la nuit je veux arracher un magnifique lambeau, et j'en ferai un manteau de parade pour tes royales épaules. Je te jionnerai une
Das jetzt mein ganzes Herz BeheiTSchen boU, als Konigin.
HeU dir ! du junge Kënigin !
Von der Sonne droben
Reiss* ich das strahlend rothe Gold,
Und webe draus ein Diadem
Fiir dein geweihtcs Haupt.
Von der flatterad blauseidnen Himmelsdecke,
Worin die Nachtdiamanten blitzen,
Schneid' ich ein kostbar Stilck,
Und hang* es dir, als Kronungsmantel
Um deine konigUche Schulter.
Ich gebe dir einen Hofstaat
Von steifgeputzten Sonet ten,
Stolzen Terzinen und hoflichen Stanzen ;
Als Lâufer diene dir mein Witz,
Als Hofnarr meine Phantasie,
Als Herold, die lachende Thràne im Wappen^
Diene dir mein Humor.
Aber ich selber, Konigin,
Ich kniee vor dir nieder,
Und huld'gend, auf rothem Sammetkissen,
Ueberreiche ich dir ♦
Das bischen Verstand,
Das mir ans Mitleid noch gelassen bat
Deine Vorgangcrin im Reich.
{Buch der Lieder j^. 299.)
cour de pimpants sonnets, de fières terzines et de stances élégantes ; mon esprit te servira de coureur, ma fantaisie de bouffon, et mon humour sera ton héraut avec « une larme qui rit » dans son blason. Mais moi-même, je me jetterai à tes pieds, reine, et, agenouillé sur un coussin de veleurs rouge, je te ferai hommage du reste de raison qu'a daigné me laisser la souveraine qui t'a précédée dans mon cœur. »
La Mer du Nord contient une vingtaine de pièces dont quelques-unes sont des odes splendides, tout à fait dignes du grand peintre que nous avons admiré dans « le Retour ». Mais cette « Mer du Nord y> est le poème de Heine dont il est le plus difficile de donner une juste idée à des lecteurs français, parce que le principal mérite ici est dans l'élocution ; or, comme l'a dit excellemment notre du Bellay, on a beau, quand on traduit, reproduire l'invention, ce sans l'élocution, sans métaphores, all^ories, comparaisons et tant d'autres figures et ornements, toute oraison et poème sont nus et débiles )>. La langue française, même chez les grands poètes, et quoi qu'ils fassent, est toujours analytique et un peu sourde ; rien, au contraire, n'est plus synthétique et plus retentissant que la langue que Heine a parlée, ou plutôt chantée dans la Mer duNord, Tel vers et même telle expression donnent en même temps la couleur et le bruit des flots ; tel adjectif est à la fois une image et un son, que dis- je ? Heine compose des adjectifs qui nous présentent plusieurs images à la fois, par exemple la blancheur et la rapidité des vagues écumantes ou bien les reflets de la lune sur une mer tranquille et la douce mélancolie qui se glisse, à cette vue, dans l'âme du poète. Imaginez, si vous le pouvez, le plus curieux et aussi le plus heureux mélange d'images quichantejit et de sons qui peignent, et dites- vous surtout que ces images ne reproduisent pas uniquement les objets, par exemple les aspects changeants de la mer,
que ces sons ne répètent pas purement et simplement, comme certaines harmonies imitatives aussi banales que célèbres, les mille bruits des flots qui viennent expirer sur la grève : tout au contraire, images et sons servent en mêûie temps soit à nuancer, soit à accentuer les impressions personnelles d'un poète qui prêtait son âme à tout ce qu'il chantait. Ces vers se plient enfin merveilleusement, par des coupes et des rythmes variés, à toutes les fantaisies de l'auteur : ici ce sont les vagues qui se pressent et se poussent, ajoutant l'écume à l'écume et le rire à la plainte :
XTnd die weissen, weiten WeUen,
Von der Fluth gedrankt,
Schaumten und rauschten nahei: und Daher,
Ein seltsam Gerausch, ein Fliistern und Pfeifen,
Ein Lachen und Murmeln, Senfzen und Sausen,
Là haut voguent les nuées, « ces grises et informes filles de l'air qui de la mer, avec des seaux de brouillard, puisent l'eau, la traînent lentement et à grand' peine et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, fastidieuse et inutile, comme ma propre vie (1). »
Ailleurs « le beau soleil est descendu paisiblement dans la mer ; les flots sont déjà teints par la nuit obscure , seulement le crépuscule du soir les parsème de clartés d'or et la marée bruissante pousse au rivage de blanches vagues qui
(1) Und iiber mich hin ziehen die Wolken,
Die formlos grauen Tochter der Luf t, Die au8 dem Meer, in Nebeleimern, Das Wasser schopfen, Und es muhsam schleppen und schleppen, Und es wieder verschiitten in's Meer, Ein triibes, langweil'ges Geschaf t, Und nutzlos, wie mein eignes Leben.
{Buch der TAeder^ p. 337.)
l^ondissent, joyeuses et pressées comme des troupeaux d'agneaux bêlants, que, le soir, le pâtre ramène en chantant vers la bergerie. »
Par quelques-nnes de ses images, grandes et simples, par ses épithètes sonores, composées de deux et parfois même de trois mots expressifs (1), Heine nous fait penser au chantre d'Ulysse, et nous savons par sa correspondance (2), qu'à Norderney il IksiitT Odyssée, « ce livre éteraellement jeune à travers les feuillets duquel on entend bruire la mer (3). » Il se plaît même à invoquer les dieux de la Grèce : Neptune « sort des eaux, la tête couronnée de joncs », et les noms harmonieux de Thalatta, de Poséidon et d'Aphrodite retentissent dans quelques-unes de ses poésies.
Heine a-t-il donc abjuré son ancienne foi romantique et le chantre de la Lorelei est-il devenu, comme Gœthe et Schiller dans leur période classique, un adorateur de Pallas Athéné ?
IjC moment serait peut-être mal choisi pour se faire païen, car Heine. vient de se convertir au christianisme; à vrai dire, ce n'est pas là ce qui l'empêcherait d'adresser de ferventes prières à Jupiter, bien au contraire ! Outre que sa conversion était purement intéressée, ce qu'il avoue très franchement lui-même à ses amis, il suffisait que Heine fût entré notoirement dans une église pour qu'il eût aussitôt la tentation de combattre et de vexer ses nouveaux coreligionnaires. Et cependant, quoique néophyte, Heine reste chrétien dans l'âme, dans son âme d'artiste bien entendu. C'est que, lorsqu'on a passé son enfance et sa première jeunesse sur les bords du Rhin, parmi les vieux châteaux en ruines et les
( I ) Ein wiegenliedheimliches Singen.
(2) ce Je te remercie de l'Homère que tu m'as envoyé ; je le lis en errant sur le rivage et alors toutes sortes de pensées me viennent. » ( Corresj'ondance, 16 août 1826. 1. 1, p. 311.)
(3) Buch der Lieder, p. 310.
églises gothiques, qu'on a eu pour professeur un des chefs du romantisme, qu'on a fait enfin le poétique pèlerinage que nous savons à Kevlaar, il est bien diflScile qu'on se joigne de cœur à la théorie, sans cesse renouvelée, des artistes et des poètes de tous les temps qui vont adorer sur l'Acropole. Si l'auteur de la Mer du Nord invoque les dieux de la Grèce, c'est seulement des lèvres : il a donné son cœur à d'autres dieux, et il ne le reprendra plus, quelques progrès qu'il fasse plus tard dans cet hellénisme affecté qui n'était pour lui qu'une façon de faire la guerre à l'ascétisme chrétien. La religion qu'il prêche, pour fronder le christianisme, c'est ce qu'il appelle tout crûment « la réhabilitation de la chair ^ et, de toute l'Olympe, Vénus est la seule déesse qui ait vraiment ses sympathies, ce Pallas Athéné, » se fait-il dire lui-même, par Neptune, dans la Mer du Nord^ « ne t'a jamais protégé (1). » Et ailleurs, s'adressant à tous les dieux de la Grèce à la fois, ce Je ne vous ai jamais aimés, ô dieux ! car les Grecs me sont antipathiques (2). » Et pourquoi, en effet, regretterait-il
le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux?
est-ce que les nixes et les ondines qu'il a vues se jouer dans les flots bleus du Rhin, ou dont il a épié les danses légères au clair de la lune, sur la lisière des forêts, ne sont pas aussi séduisantes que les dryades et les nymphes, et est-ce que les géants et les nains des vieilles légendes ne sont pas aussi divertissants que la troupe folâtre des satires et des ^ylvains de l'antiquité ? On pommait exprimer, en une courte
(1) Buch der Lieder, p. 312.
(2) Ich hab* euch niemals geliebt, ihr Gbtter ! Denn widerwai-tig sind mir die Griechen ;
(Buch der Lieder, ]p,S49.)
formule, à la fois le paganisme purement sensuel de Heine et son christianisme essentiellement artistique ; cette formule serait textuellement la définition célèbre que Sainte- Beuve a donnée du caractère et du génie de Château^ briand : Heine est, lui aussi, un épicurien qui a et qui aura, toute sa vie, l'imagination catholique. Il a beau avoir été baptisé naguère par un pasteur : le temple protestant, avec son culte sévère eb ses quatre murs nus , ne dit rien à son imagination ni à ses sens : il préfère, et malgré tous ses blasphèmes contre la vierge et les saints, il préférera toujours, parce qu'en effet il inspire mieux un poète, ce vieux dôme de Cologne avec ses peintures sur cuir doré, sauf à penser, sans respect pour la sainteté du lieu, que ces figures peintes ressemblent tout à fait à sa bien-aimée. On a donc, croyons-nous, trop pris au sérieux et trop vanté le paganisme de Heine. C'est quand il pense au moyen âge, à ses légendes et à ses saints, qu'il est le mieux et le plus sincèrement inspiré : deux poésies de la Mer du Nord^ les deux plus belles peut-être du poème et les seules que nous citerons, vont nous en fournir la preuve magnifique : un jour que le soleil était au plus haut du ciel, par une mer calme le poète, nonchalamment couché près du gouvernail et assoupi par la chaleur du midi, « vit, moitié éveillé, moitié sommeillant, le Christ, le Sauveur du monde : vêtu d'une robe blanche flottante, et grand comme un géant, il marchait sur terre et sur mer. Sa tête touchait au ciel, et, de ses mains étendues, il bénissait la terre et la mer ; comme un cœur dans sa poitrine, il portait le soleil, le rouge et ardent soleil, et ce cœur radieux et enflammé, foyer d'amour et de clarté, répandait ses gracieux rayons et sa lumière éternelle et sur terre et sur mer (1). »
(!) Im wallend, weissen Gewande
Wandelt'er riesengross Ueber Land und Meer :
Voici la seconde poésie : une vieille croyance . populaire répandue surbout parmi les marins , veut que des villes entières aient été englouties par la mer ; quelquefois, quand le temps est clair et la mer tranquille, on aperçoit encore au fond de l'eau les débris de ces villes submergées. — Heine s'empare de cette naïve croyance, mais que verra-t-il dans le miiï)ir des ondes ? Sera-ce, à la suite de sa lecture assidue d'Homère, Ilion ou quelqu'une des villes grecques illustrées par le poète ? Il verra ce qu'un romantique de génie devait voir dans ses rêves ou au fond des eaux : le moyen âge et ses cathédrales et ses pittoresques hôtels de ville, ses élégants chevaliers et ses sveltes damoiselles (1) : « Je
Es ragte sein Haupt in den Himmcl,
Die Hânde streckte er segnend
Ueber Land und Meer ;
Und als ein Herz in der Brust
Trug er die Sonne,
Die rothe, flammende Sonne ;
Und das rothe, flammende Spnnenherz
Goss seine Gnadenetrahlen
Und sein holdfes, liebseliges Licht,
Erleuchtend und warmend,
Ueber Land und Meer.
(^Lieder, p. 830.)
(1 ) Und schaute tief er und tiefer
Bis tief im Mecresgrunde, Anfangs, wie dammernde Nebel, Jedoch allmahlig farbenbestimmter, Kirchenkuppel und ThUrme sich zeigten, Und endlich, sonnen klar, eine ganze Stadt, Alterthiimlich niederlandisch, Und menschenbelebt.
Bediichtige Manner, schwarzbemantelt.
Mit weissen Halskrausen und Ehrenketten, Und langen Degen und langen Gesichtern, Schreiten liber den wimmelnden Marktplatz Nach dem treppenhohen Rathaus,
plongeais mes regards de plus en plus avant, lorsqu'au fond de la mer j'aperçus, d'abord comme une brume crépusculaire, puis peu à peu, avec des couleurs plus distinctes, des coupoles et des tours, et enfin, éclairée par le soleil, toute une antique ville néerlandaise, pleine de vie et de mouvement. Des hommes âgés, enveloppés de manteaux noirs avec des fraises blanches et des chaînes d'honneur, de longues épées et de longues figures, se promènent sur la place, près de l'hôtel de ville orné de dentelures et d'empereurs de pierre naïvement sculptés, avec leurs sceptres et leurs longues épées. Non loin de là, devant une file de maisons aux vitres brillantes, sous des tilleuls taillés en pyramides, se promènent, avec des frôlements soyeux, de jeunes femmes, de sveltes beautés dont les visages de rose sortent décemment de leurs coiffes noires et dont les cheveux blonds ruissellent en boucles d'or. Une foule de beaux cavaliers, costumés à l'espagnole, se pavanent près d'elles et leur lancent des
"Wo steinerne Kaiserbilder
Wacht halten mit Zepter tind Schwert.
Unferne, vor hangen Hauserl-Reihn.
Wo spiegelblanke Fenster
Und pyi-amidisch beschnittene Linden,
Waudeln seidentauschende Jungfem,
Schlanke Leibchen, die Blumengesichter
Sittsam umschlossen, von schwarzen MUtzchen
Und hervorqueUendem Goldhaar.
Bunte GeseUen, in Spanischer Tracht,
Stolzieren voruber und nicken.
Bejahrte Frauen,
In braunen verschollnen Gewandern,
Gesangbuch und Rosenkranz in der Hand,
Eilen, trippelnden Schritts,
Nach dem grossen Dôme,
Getrieben von Glockengelaute
Und rauschenden Orgelton.
{Buch der Lieder^'p. 324.)
œillades. Des matrones, vêtues de mantelets bruns, un livre d'heures et un rosaire dans les mains, se dirigent à pas menus vers le grand dôme, attirées par le son des cloches et le ronflement de l'orgue. )> A ces sons lointains une vague tristesse envahit peu à peu le cœur du poète : il se prend à rêver au passé, à son premier et triste amour ; il s'émeut et il pleure, et, à travers ses larmes, il aperçoit, tout au fond de l'eau, solitaire et déserte, une vieille maison « dans laquelle est assise , à une fenêtre basse une pauvre jeune fille . qui appuie sa tête sur son bras (1) ».
Tout cela est aussi profondément senti qu'habilement composé : on voit la ville sous-marine sortir peu à peu comme d'une brume indécise ; d'abord ce sont les coupoles et les tours qui émergent, puis, à la clarté d'un beau soleil, la ville entière s'offre à nous, animée et bruyante, et nous remarquons seulement alors, peu à peu et en détails, les ha-
(1) Nur dass am untem Fenster
.Ein Madchen sitzt Den Kopf auf den Arm gestlitzt.
(^Bach der Lieder, p. 326.)
Nous supprimons la fin de cette poésie et le lecteur n'y perd rien,, au contraire : nous dirons, dans le chapitre suivant, ce qu'il faut penser de ces a mots de la fin, j) tout à fait imprévus, par lesquels Heine se plaît à nous ramener , brusquement sur terre et à railler lui-même ses émotions poétiques. Dans la a Mer du Nçrd », comme dans d'autres poèmes, on entend, alors qu'on est le moins disposé à le trouver plaisant, le rire sarcastique de Méphistophélès, de celui qui se définissait ainsi lui-même dans le Faust de Gœthe : C( Je suis l'esprit qui toujours nie. J) Ainsi Heine nie et raille lui-même l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré ; il y a en lui comme un mauvais génie qui l'empêche de se prendre au sérieux jusqu'au bout : « J'étais sur le point, écrit-il à l'époque même de la composition de la ce Mer du Nord », de dire quelque chose d'intime, de plein d'âme, et, comme d'habitude le démon de l'ironie a substitué à tout cela des paroles contraires. » Xordcrney, 25 juillet 1826. Correspondance, t. I, p. 304.
bitants qui circulent dans les rues, les arbres qui ornent ses promenades. Cet art de montrer par degrés et de marier habilement les détails et l'ensemble, se retrouve dans toutes les marines, à la fois nettes et grandioses, qui composent la « Mer du Nord y>. Ajoutez la merveilleuse facilité du poète à varier et son rythme et l'étendue de ses strophes, suivant les mille exigences de sa capricieuse imagination. Dans une même poésie, il emploie des mètres différents et leur fait dire tout ce qu'il veut : ici , son vers gazouille et soupire comme la lame qui vient lentement expirer sur la plage ; là, il bondit comme la mer en courroux, il siffle et gronde comme le vent qui fouette les flots ; puis il se balance doucement ou file, rapide et léger, comme le na^dre aux blanches ailes qui porte le poète et qu'il se plaît à comparer à un cygne ; ailleurs enfin, la strophe tout entière prend son vol et plane, majestueuse et tranquille, comme cet oiseau merveilleux qui, du haut des airs, jeta un jour, à travers la tempête, ces mots énigmatiques que comprit le cœur ému du poète et « qu'il répéta avec la terre et le ciel : c( elle l'aime, elle l'aime (1)!*»
C'est ainsi que Heine a senti et exprimé, dans ce court et beau poème, la grande poésie de la mer.
Il pouvait dire fièrement de lui, dans un entretien avec Adolphe Stahr (2), qu'il avait été ce le premier poète de l'océan en Allemagne » et se vanter dans sa correspondance, non seulement d'avoir imaginé comme « un balancement inaccoutumé du rythme (3) », mais d'avoir « ouvert à la poésie une voie nouvelle ». Nous verrons dans le chapitre qui suit s'il a été aussi bien inspiré au milieu des montagnes (^u'en face de la mer.
(1) Le Phénix. (Buch dtr Lieder, p. 353.)
(2) Adolph Stahr, Zwei Monate in Paris, Band II, p. 346.
(3) Lettre à Simrock 26 mai 1826. {Correspondance, t. I, p. 294.)
CHAPITEE XIV.
Le Voyage du Harz. — L'Idylle de la Montagne.
Darime récit d'un certain marin danois, du nom de Wulfs- . tan, qui aborda un des premiers, au neuvième siècle, dans la Prusse primitive, nous lisons la description -suivante qui brille surtout par l'enchaînement des idées : « On trouve dans ce pays beaucoup de miel, on y pêche beaucoup, le roi et les riches y boivent du lait de jument , les pauvres, de rhydromel ; il y a beaucoup de guerres civiles et point de bière (1). y> C'est ainsi, on s'en souvient, c'est en dépit des préceptes les plus sacrés de la rhétorique sur l'ordre et la gradation des idées , que Heine a écrit son fameux début des Reisebilder : « La ville de Gœttingue, célèbre par ses saucissons et par son Université contient diverses églises, une maison d'accouchement, un obsei-vatoite, etc. » Mais ce qui n'était, chez le' marin danois, qu'une naïveté de barbare, plus soucieux de bière que de beau langage, avait la prétention d'être, chez Heine, un de ces beaux désordres qui sont, a-t-on dit, un effet de l'art, surtout, de l'art qui vise à l'effet. Nous avons vu qu'il y avait dans l'auteur des Lieder si simples, si peu composés en apparence, de V Intermède et du Retour, un artiste consommé. Allons-nous retrouver dans les Reisebilder, cette même habileté qui se cache et semble s'ignorer elle-même , ce qui n'est qu'une habileté de plus ? Le prosateur, en un mot, est-il chez Heine à la hauteur du poète ? C'est ce que va nous apprendre le Voyage dans Je Harz (die Harzreise), Ce Fragment, avec le morceau insignifiant intitulé Norderney et avec le Tarabour Le-
(1) Voir Lavisse, Étiides sur l'histoire de la Prusse, p. 160.
grand, qui a passé à peu près tout entier dans notre biographie du poète , compose le premier volume des Emehilder, le seul qu'on lise aujourd'hui : il fut écrit à peu près à la même époque que le Livre des Chants, et c'est à cette époque que doit s'ari'êter notre étude.
Heine, après le séjour qu'il fit chez ses parents dans la petite ville de Liinebourg, retourna à Gœttingue pour préparer sérieusement son doctorat : à Berlin, il perdait trop, facilement son temps et l'argent de l'oncle Salomon. Mais à peine redevenu étudiant de Gœttingue, il est en proie à l'ennui mortel que respire cette petite ville pédante avec « son aspect grisonnant et posé », ses thés dansants et son Université vieillotte. Ses camarades d'autrefois sont tous partis : il ne rencontre plus que des visages nouveaux... ou trop anciens, et, malgré sa bonne volonté, malgré l'approche de ce doctorat qui doit lui donner les moyens de gagner sa vie, les noms de Justinien, de Tribonien et d'Hermogénien continuent à sonner désagréablement aux oreilles de l'harmonieux auteur à^Almaiisor. Dieu soit loué ! voici enfin les vacances :
ce Adieu, salons polis!
(( Hommes polis ! dames polies !
« Je veux gravir les montagnes.
a: Et laisser sous mes pieds votre fourmilière I »
Et l'on part, un bâton à la main, le sac au dos, mais surtout la gaîté au cœur et la plaisanterie aux lèvres ! Ah que le grand air fait du bien et que le soleil est beau quand on tourne le dos à Gœttingue et à « l'étable des Pandectes i>y quand on a vingt-quatre ans et qu'on est poète ! « Sur la chaussée soufflait l'air frais du matin, les oiseaux chantaient avec joie, et je sentais peu à peu la jeunesse et la gaîté revenir aussi dans mon âme. J'avais besoin d'un tel rafmîchissement, les casuistes romains m'avaient couvert l'esprit d'une grise toile d'araignée... La route commençait à s'ani-
mer. Les laitières paraissaient et puis les âniers avec leurs élèves gris... de temps à autre passait un char traîné par un cheval unique avec une pile d'étudiants qui partaient pour les vacances ou pour toujours. 3) Et, de son pied léger, notre joyeux piéton s'en va d'un village à un autre, d'Osterode à Clausthal, et de Goslar au sommet du Brocken, échangeant les propos les plus baroques, ici avec un petit tailleur a si mince qu'on aurait pu voir au travers de son corps la lueur des étoiles », là avec un monsieur, tout habillé de vert, qui hii rappelle le « roi Nabuchodonosor, lorsqu'il ne mangeait plus que de la salade. y> Le Monsieur vert est accompagné de deux dames, deux sœurs qui ne se ressemblent guère, car, si l'une fait songer aux <r bastions d'une belle forteresse », l'autre donne, dans toute sa personne desséchée, ce l'idée d'une table gratuite pour des étudiants en théologie. y> Ces deux dames, ayant prié notre jeune voyageur de leur indiquer un hôtel convenable à Gœttingue, sont adressées par lui à l'hôtel de Brûhbach : elles n'ont qu'à demander à Gœttingue au premier étudiant venu, ils connaissent tous l'hôtel — je le crois bien! l'hôtel de Brûhbach, c'est le nom qu'ils donnent à la piison académique.
Quelquefois, arrivé au haut d'une montagne, notre piéton sCiSouvient qu'il est poète : il fait trêve alors à ses calembours et à ses farces d'étudiant, et il aperçoit là bas, dans la vallée, Osterode « qui apparaît avec ses toits rouges audessus des verts sapins, comme une rose mousseuse, tandis que le soleil l'arrose d'une pluie menue de lumière. y>
Ayant ainsi passé sa journée à dire des calembredaines à ses ennemis les Philistins, et des choses aimables à ses amiB les oiseaux et les arbres , qu'il se plaît à interpeller, notre romantique et facétieux touriste arrive le soir dans une bonne auberge allemande et reçoit, en récompense de ses traits d'esprit et de ses effusions sentimentales, d'excellents soupers dont il a bien soin de nous donner le menu : par
exemple, à Clausthal, c'est une soupe printanière au persil, du chou rouge, un rôti de veau qui est grand comme le Chimboraço, mais le Chimboraço en miniature et enfin des harengs fumés, appelés BilcMngey sans doute pour le dessert. Le lecteur français apprend avec plaisir qu'après les susdits BilcJcinge, on a servi du café ; toutes les fois du reste qu'il prend du café, notre consciencieux voyageur se fait un devoir de nous en informer et de nous dire même quand il est bon, afin que nous nous réjouissions avec lui ; ce ne fut pas le cas à Clausthal : « Une fatalité envieuse me priva de mon café, parce qu'un jeune homme s'établit auprès de moi pour pérorer et tonna d'une façon si orageuse que le lait tourna dans le vase. »
On ne dort point quand on a tant d'esprit, dit Garo, surtout un esprit si fin, et qu'on est de plus un amant de la nuit et un amateur de clair de lune : « Mon logis avait une vue magnifique sur le Eammesberg. Il faisait une belle soirée ; la nuit volait sur son coursier noir, dont les longues crinières se jouaient dans le vent ; je me mis à la fenêtre et regardai la lune. Y a-t-il réellement un homme dans lalune ? Les Slaves disent que cet homme s'appelle Clofcar, et qu'il fait allonger la lune en y versant de Teau. Quand j'étais tout petit, j'avais entendu dire que la lune était un fruit que le bon Dieu cueillait quand il était mûr, et qu'il mettait, avec les autres pleines lunes, dans la grande armoire qui est au bout du monde, à l'endroit où il est fermé par des planches. Quand je devins plus grand, je remarquai que le monde n'est pas borné aussi étroitement, et que l'esprit humain a brisé les barrières de bois et qu'il a ouvert les sept cîeux avec une clef ingénieuse qu'on appelle l'idée de l'immortalité. Immortalité ! belle idée ! quel est celui qui t'inventa? Était-ce un gros bourgeois de Nuremberg, son bonnet blanc sur la tête et la pipe de terre blanche dans la bouche, qui, assis par une tiède soirée d'été devant sa porte.
réfléchissait , bien à son aise, que ce serait pourtant une jolie chose de pouvoir ainsi continuer, sans perdre sa bonne petite pipe, et son petit souffle de vie, à végéter dans la plus douce éternité! Ou bien était-ce un jeune amant qui rêva, dans les bras de sa maîtresse cette idée d'immortalité, et la rêva parce qu'il la sentait, et parce qu'il ne pouvait sentir ni penser autre chose... Amour! immortalité! Mon sein devint tout à coup si brûlant , que je crus que les géographes avaient déplacé l'équateur, et qu'ils le faisaient passer justement alors dans mon cœur. »
On voit, par cette citation et par les anecdotes caractéristiques que nous avons prises çà et là dans le livre et rassemblées en une seule journée, quel est le ton général et aussi quelle est la valeur du récit tout entier : c'est tout simplement le carnet de voyage d'un étudiant en vacances qui dit tout ce qui lui passe par la tête. Au surplus, cet étudiant a beau écrire à ses amis que, ce grâce au ciel, il n'est pas Allemand mais Persan, les Persans étant le seul peuple qui ait de l'esprit avec les Français et les Chinois d': en réalité, il parle à peu près le persan comme l'étudiant limousin de Eabelais parlait le parisien , et nous ne pouvons nous tenir de lui dire, à la façon de Pantagruel : Tu es un Allemand pour tout potage !
Il y a de tout dans ce voyage du Harz : des turlupinades d'étudiant, des conversations romantiques avec les fleurettes et les ruisselets de la montagne, des dissertations savantes sur le hareng fumé : « de la choucroute arrosée d'ambroisie, y> pour emprunter un mot à l'auteur lui-même; seulement sa' choucroute est très authentique, tandis que son ambroisie est légèrement éventée (1).
Xi) Heine se rendait justice : <r Ce voyage du Harz n'est au fond qu'un travail de marqueterie formé de toute espèce de choses. »
(Lettre de Heine à Moser, 11 janvier 1825.)
Notre voyageur, par exemple, nous raconte qu'au moment de se mettre en route pour Goslar, il allège son havresac et jette loin de lui une paire de vieilles bottes : eh ! que ne les laissait-il au logis avec « les blancs peignoirs de nuit des montagnes » et ce les vertes chevelures des sapins » et tant d'autres oripeaux fripés dont il s'est trop abondamment pourvu, au départ, chez les marchands de bric-à-brac Romantique ?
Les Allemands se sont demandé si c'était l'esprit ou l'humour qui dominait dans les Rdsehilder (1). Les seuls mots vraiment spirituels que nous relevions dans le Voyage du Harz sont des traits de satire : ainsi le petit tailleur transparent, que nous connaissons, chante, d'un ton mélancolique, cette chanson saugrenue : « Un hanneton bourdonnait sur la haie : soumm ! soumm ! » et Heine ajoute : (c II y a cela de beau chez nous autres, Allemands, qu'aucun de nous n'est tellement fou qu'il n'en trouve un plus fou pour le comprendre. Il n'y a qu'un Allemand dont la sensibilité puisse s'identifier avec cette chanson au point d'en rire et d'en pleurer à mourir (2). y> Et ailleurs, cette critique si juste des écrivains allemands qui veulent tout dire, être (( complets », suivant leur mot, quelque sujet qu'ils
(1) Hillebrand lui accorde l'esprit (Witz) non l'humour. (Die deutsche NcUionallitteratur im XIX^"^ lahrhunderte, t. III, p. 313.)
(2) Dans Jean-Paul, Quintus Fixlein, un professeur de cinquième, part aussi pour un voyage de vacances, et il est si joyeux qu'il (( voudrait bien caresser le crâne de l'excellent homme qui a inventé les vacances de la canicule ». Puis il rit et pleure de tendresse en pensant à cette pauvre chère Thiennette, car c( dans la poitrine de Thiennette habitait un cœur de massepain sucré qu'on, aurait voulu manger par amour D. (Jean-Paul, Œuvres diverses ; étude et traduction française par E. Eonsse. Hachette, 1885.) On ne saurait trop féliciter M. Rousse d'avoir eu la vaillance nécessaire à un traducteur de Jean-Paul : nous avouons humblement, quant à nous, que noua envions les lecteurs que Jean-Paul a le don d'amuser.
traitent, comme si Ton pouvait jamais se vanter d'avoir épuisé une question quelconque ! « Le Brocken esfc un véritable Allemand. C'est avec une exactitude allemande qu'il nous montre clairement et distinctement, comme dans un panorama colossal, les centaines de villes, bourgs et villages, situés pour la plupart au nord, et, tout autour, les montagnes, les forêts, les rivières, les plaines à perte de vue. Mais aussi tout cela prend l'air d'une carte spéciale de géographie sèchement dessinée, coloriée avec pureté ; nulle part Toeil n'est réjoui par des paysages véritablement beaux. La même chose nous arrive à nous autres , compilateurs allemands, par suite de cette consciencieuse exactitude avec laquelle nous voulons tout rapporter, sans pouvoir penser jamais à faire ressortir le détail avec un charme particulier (1).
Voilà de l'esprit véritable, presque voltairien, puisqu'il nous fait rire et penser par suite d'un rapprochement, à la fois heureux et imprévu, entre deux choses qui semblaient n'avoir rien de commun. Mais les autres traits d'esprit de Heine ne nous font ni penser ni rire , parce que l'auteur à trop oublié que celui-là même qu'il prendra plus tard pour modèle, a dit : « Glissez, mortels, n'appuyez pas. » Quand notre auteur croit avoir fait un mot, il ne sait plus s'en séparer; quand il pense avoir trouvé une idée drôle , il la développe et la délaie tant qu'il peut. Quelque part, assistant à la fabrication des piè'ces de monnaie, il fait à un thaler nouveau-né des discours que nous écoutons aussi peu que celui à qui ils s'adressent. Ah! qu'il y a loin, même « du plus français des Allemands » à un vrai Français de France !
Quant à l'humour des Eeisebilder, il nous séduirait tout à fait, si Fauteur joignait aux caprices de sa fantaisie poétique et à son folâtre badinage un peu de cette émotion
(l) ReiseUlder, p. I, t. 63.
sincère, et partant communicative, sans laquelle il n'y a peut-être pas de véritable humour. Il ne suffit pas, pour être un Sterne allemand, de se moquer des transitions et de la liaison des idées, comme Tauteur du c^ Voyage sentimental » ; d'écrire, par exemple, la première phrase d'un chapitre en se confiant au Tout-Puissant pour écrire la seconde ; il ne suffit pas même de mêler la plaisanterie à la sentimentalité et à la poésie : il faut encore qu'un rayon de bonhomie vienne fondre tous ces contrastes heurtés et échauffer la page qui doit nous attendrir et nous faire sourire à la fois ; malheureusement , rien n'est plus étranger que la bonhomie à notre sarcastique voyageur, à celui qu'on a appelé le merle moqueur de la forêt allemande (1).
L'auteur des Reisebilder, comme il a fait du reste dans quelques-uns de ses Lieder les moins goûtés, n'a garde de se laisser aller bonnement et naïvement à sa propre émotion : il veut pouvoir, à la fin d'un développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire. Il est, du reste, bien vite puni d'avoir de la sorte menti au lecteur : celui-ci, plusieurs fois pris au piège, se méfie à la fin de l'auteur, de ses grands sentiments et même, ce qui est plus fâcheux, de sa grande poésie ; et quand il renconti'e, par exemple dans les Eeisedilder^ une description magnifique, il est un peu dans la situation pénible et bizarre d'un spectateur qui, en face d'un panorama réussi, ne croit qu'à nioitié à ce qu'il admire.
Cette absurde manie , qu'on a si souvent et si justement reprochée à Heine^ de se moquer de son lecteur juste au moment où le lecteur était près de s'attendrir et de donner ainsi au poète la plus belle preuve et la plus noble récompense^de son génie, s'explique sans doute, avant tout, par la
(I) Spottdrossel,
tendance bien connue de Heine à la raillerie ; il en faut aussi rendre responsables les théories romantiques qnî rognaient alors et auxquelles Heine a payé, dans ses œuvres en prose, un plus large tribut qu'il n'était disposé ii l'avouer plus tard, lorsqu'il fit une guerre ouverte au rtjmiLiitisme. L'ironie des romantiques, leur « bouffonnerie Lranscendentale j> consistait, nous l'avons montré, à jouer uvetses propres créations, à se tenir supérieur à son œuvre cl à ses lecteurs, c'est-à-dire, au fond, à se moquer de ses lecteurs et de soi-même ; est-ce que Frédéric Schlegel, le théoricien du parti, n'appelait pas cette ironie souveraiîie imc « parodie de soi-même » (Selbstparodie) ? C'est exactement cette parodie qui choque, disons le mot, qui -^^nci' le lecteur dans les ReiseUlder et même dans certains Lieder, auxquels il ne manque, pour être parfaits, que d'être allégés du dernier vers et de la bouffonnerie finale. Avons* nous tort d'expliquer, par l'éducation romantique de Heine, cea chutes épigratnmatiques que tous les admirateurs du ]>oete connaissent trop bien et qui les ont fait si souvent pester comme Alceste souhaitant à Oronte la chute que Vùw sait, alors que nous voyons Brentano terminer une ode solennelle aux dieux par ces mots : « Vous savez, moi j'ai faim ! y ou Tieck, le père du romantisme, se réjouir de faire fondre en larmes les bonnes femmes par ses récits passionnes et rire de ce ces oies qui croient tout ce qu'il dit ».
Il y a, dans les ReiseUlder ^ deux choses qu'on peut èkI mirer pleinement, sans crainte de se tromper ni de ressembler au trop crédule troupeau des lectrices de Tieck : e'est d'abord la prose de Heine, une prose nette, rapide, exempte. Dieu merci ! de ces phrases surchargées d'incidentes et eî:teombrées de parenthèses, qui font de certains prosateurs iiîlemands de vrais sphinx dont on se lasse à la fin de décliiiTrer les perpétuelles énigmes. Cette prose n'a pas les larges développements, les repos et les molles sinuosités de la phrase
de Gœthe, mais elle est plus vivante, plus incisive, et surtout, quand l'auteur est bien inspiré, plus amusante et plus française. Il j a, en second lieu , dans les Reisebilder, certains endroits vraiment dignes de l'auteur de V Intermède et du Retour : ce sont les endroits, malheureusement trop rares, où Heine est purement poète ; c'est, par exemple, lorsqu'il nous montre un groupe d'étudiants qui descendent du Brocken : « Le soleil dardait déjà ses plus beaux rayons de fête, et éclairait les joyeux Burschm avec leurs costumes bariolés et capricieux : ils pénétraient vivement dans le fourré, disparaissaient ici, reparaissaient plus loin, couraient sur les troncs d'arbres renversés, en guise de pont, dans les endroits marécageux, se coulaient dans les descentes abruptes, le long des racines rampantes, chantaient les mélodies les plus joviales, et recevaient une réponse aussi gaie des oiseaux gazouilleurs, des sapins murmurants, des invisibles sources babillardes, et des échos sonores. Quand la jeunesse joyeuse et la belle nature se rencontrent, elles se mettent réciproquement en belle humeur (1). »
Heine raconte que, parfois, au milieu du Harz, on entend dans le lointain des sons mystérieux comme ceux d'une cloche de chapelle perdue dans les bois : ce sont, ditil, les clochettes des troupeaux qui, dans le Harz, sont accordées avec tant de charme et de pureté.
Le lecteur, lui aussi, dans cette forêt si bruyante, si babillarde, des Reîsedilder, entend tout à coup dans le silence de la nuit, sur le sommet de la montagne, des sons vraiment enchanteurs, aussi purs et aussi doux que le son d'une clochette dans les bois : c'est le poète qui a enfin accordé sa lyre pour nous chanter cette idylle pleine de fraîcheur et de naïveté qu'il a appelée l'Idylle de la Montagne (Berg- Idylle.)
(1) Reîsebilder, t. I, p. 85.
Sur la montagne est assise la cabane Où demeure le vieux mineur ; Au-dessus murmure le vert sapin , Et brille la lune dorée.
Dans la cabane est un fauteuil à bras Richement et merveilleusement^ ciselé ; Il est heureux, celui qui s'assied dans ce fauteu il, Et cet heureux mortel, c'est moi.
Sur l'escabelle est assise la jeune fille, La petite appuie son bras sur mes genoux ; Ses yeux sont comme deux étoiles bleues.
Sa bouche, comme la rose purpurine.
Et les charmantes étoiles bleues
Me regardent avec toute leur candeur céleste j
(1) Berg-idylle.
Auf dem Berge steht die Hiitte, Wo der alte Bergmann wohnt ; Dorte rauscht die griine Tanne, Und erglànztder goldne Mond.
In der Hiitte steht ein Lehnstuhl, Ausgeschnitzelt wunderlich ; Der darauf sitzt, Der ist gluckliçh, Und der Œiickliche bin Ich !
Auf dem Schemel sitzt die Kleine, Stiitzt den Arm auf meinen Schooss ; Aeuglein wie zwei blaue Sterne, Miindlein wie die PurpuiTos'.
Und die lieben blauen Sterne, .
Schaun mich an sd himmelgross j
Et elle met son doigt de lis, Fïtiement, sur la rose purpurine. "
La jjei ite raconte tout bas, Bi(in biiij et d'une voix étouffée (Elle m'a déjà confié MLiinl. i^ecret important) :
n DeiHLÎa que la tante est morte, ^oua xm pouvons plus aller A la f ùte des arquebuses de Goslar, Et li-bas, c'est bien beau !
1^ lâîj au contraire, tout est triste Suv ki liauteur froide de la montagne Et riiiver nous sommes tout à fait Coramtî enterrés dans la neige. D
Lç sapin, avec ses doigts verts.
Frappe aux vitres de la petite fenêtre,
Und sie legt den Lilienfinger, ^uliiilkhaft auf die Purpurros'.
Uiid die Kleine fliistert leise, Letse, mit gedâmpftem Laut ; ^Irinches wichtige Geheimniss 'H.Lit &ie mir schon anvertraut.
if Aber, seit die Muhme todt ist, TCtïnnen wir ja nicht mehr gehn Naéh dem Schiitzenhof zu Goslar, Doiten ist es gar zu schon.
Hier dagegen ist est einsam, Aitf der kalten Bergeshoh', Vî^ d des Winters sind wir ganzlich Wie begraben in dem Schnee.
Tanjienbaum, mit griinen Fingern, Pockb an's niedre Fensterlein,
Et la lune, aimable curieuse,
Yerse sa jaune lumière dans la chambrette.
Cl Tu ne me fais pas l'effet
De prier trop souvent, mon ami ;
Cette moue de tes lèvres
Ne vient certainement pas de la prière.
ce Je doute aussi que tu aies
Ce qui s'appelle avoir la foi ;
N'est-ce pas que tu ne crois pas en Dieu le père,
Ni au Fils, ni au Saint-Esprit ? »
<r — Ah î ma chère enfant, quand, tout petit,
«Tétais assis aux genoux de ma mère,
Je croyais déjà en Dieu le père.
Qui plane, en haut, dans la bonté et dans la grandeur \
(S. Quand je devins plus grand, ma chère enfant, Je commençai à comprendre bien davantage.
Et je compris et devins raisonnable, Et je crus aussi au Fils ;
Und der Mond, der stille Lauscher, Wirft sein goldnes Licht herein.
<r Dass du gar zu oft gebetet, Das zu glauben wird mir schwer, Jenes Zucken deiner Lippen Kommt wohl nicht vom Beten her.
a. Auch bezweifl' ich dass du glaubest, Was so rechter Glaube heisst, Glaubst wohl nicht an Gott den Vater, An den Sohn und heil'gen Gkist ? »
<r Ach, mein Kindchen, schon als Knabe, Als ich sass auf Mutter Schooss, Glaubte ich an Gott den Vater, Der da waltet gut und gross !
Als ich grosser wurde, Kindchen, Noch Viel mehr begriff ich schon, Ich begriff und ward vemiinftig, Und ich glaubt' auch an den Sohn ;
« Au fils chéri qui , en aimant, Nous a révélé l'amour Et, en récompense, comme c'est l'usage, A été crucifié par le peuple.
« Aujourd'hui, que je suis homme, Que j'ai beaucoup lu, beaucoup voyagé, 'Mon cœur se dilate et, de tout mon cœur.
Je crois au Saint-Esprit.
t< Celui-ci a fait les plus grands miracles.
Et il en fait de plus grands encore à présent; II a brisé les donjons de la tyrannie Et il a brisé le joug de la servitude.
îf Mille chevaliers, bien harnachés, Ont été choisis par le Saint-Esprit Pour accomplir sa volonté.
Et les a armés d'un fier courage.
€ Leurs bonnes épées étincellent.
Leurs bonnes bannières flottent.
An den lieben Sohn. der liebend Uns die Liebe offenbart, TJnd zum Lohne, wie gebrâuchlich, "Von dem Volk gekreuzigt ward.
Jetzo, da ich ausgewachsen,
Viel gelesen, viel gereist,
Schwillt mein Herz, und ganz von Herzen
Glaub* ich an den heil'gen Geist.
Dieser that die grossten Wimder, Und viel grossre thut er nocli, Er zerbrach die Zwingherrnburgen, Und zerbrach des Knechtes Joch.
Tausend Ritter, wohl gewappnet, Hat der heil'ge Geist erwâhlt, Seinen Willen zu erfiillen; Und er hat sie muthbeseelt.
Ihre theuren Schwerter blitzen, Ihre guten Banner wehn !
N'est-ce pas que tu voudrais bien, ma chère enfant, Voir de ces vaillants chevaliers ?
(C Eh bien, regarde-moi, ma chère enfant !
Embrasse-moi et regarde-moi; Car moi-même je suis un vaillant Chevalier du Saint-Esprit ! »
c( — Des follets, de petits follets, Volent notre pain et notre lard ; La veille, il est encore dans le buffet.
Et le lendemain il a disparu.
c( Ces petits démons mangent la crème Sur notre lait, et laissent Les vases découverts Et la chatte boit le reste.
Ei, du mochtest wohl, mein Kindchen, Solche stolze Ritter sehn?
Nun, so schau mich an, mein Kindchen, Kiisse mich, und schaue dreist ; Denn ich selber bin ein solcher Ritter von dem heil'gen Greist.
ce Kleines Volkchen, Wichtelmannchen, Stehlen unser Brot und Speck, Abends liegt es noch im Kasten, Und des Morgens is est weg.
Kleines Volkchen, unsre Sahne Nascht es von der Milch, und lasst TJnbedeckt die Schiissel stehen, Und die Katze sauft den Rest.
ce Et la chatte est une sorcière ; Car elle se glisse, pendant la nuit, Sur la montagne des revenants, Où est la vieille tour :
« Il y eut jadis un château
Plein de plaisir et d'éclat d'armure;
De preux chevaliers, des dames et des écuyers
Y tournoyaient dans la danse aux flambeaux.
a Alors une méchante sorcière Handit le château et les gens ; Les ruines seules sont restées debout, Et les hiboux y font leurs nids.
<f Pourtant, ma défunte tante assurait.
Que, si l'on dit 2a parole juste, La nuit, à l'heure juste, Là-haut, à la vraie place,
« Los ruines se changent
De nouveau en un château brillant,
Und die Katz'ist eine Hexe,
Denn sie schleicht bel Nacht und Sturm
Driiben nach dem Geisterberge,
Nach dem altverfallnen Thurm.
Dor bat einst ein Schloss gestanden, Voiler Lust und Waffenglanz :
Blanke Ritter, Eraun und Knappen Schwangen sich im Fackeltanz.
Da verwiinschte Schloss und Leute Eine bOse Zauberin, Nur die Trtimmer blieben stehen, Und die Eulen nisten drin.
Doch die sel'ge Muhme sagte :
Wenn man spricht das rechte Wort, Nâchtlich zu der rechten Stunde, Prtiben an dem rechten Ort,
So verwandeln sich die Triimmer "ÏVieder in ein belles Schloss,
HEINE ET SON TEMPS. 3 lit
Et l'on y voit gaiement danser Preax chevaliers, dames et écuyers ;
a Et celui qui a prononcé ce mot, Le château et les gQjislui appartiennent ; Les timbales et les trompettes célèbrent Sa jeune magnificence. j>
C'est ainsi que parle la bonne jeune fille, Et ses yeux, les étoiles bleues , Versent sur son babil les lueurs De leur azur féerique.
Et, dans cette chambre tranquille.
Tout me regarde avec des yeux si familiers.
La table et l'armoire sont comme si je les avais Vues bien des fois auparavant.
Und es tanzen wieder lustig Kitter, Fraun und Knappentross.
Und wei jenes Wort gesprochen, Dem gehôren Schloss und Leut', Pauken und Trompeten huld'gen Seiner jungen Herrlichkeit. »
Also blUhen Marchenbilder Aus des Mundes Koselein, Und die Augen giessen driiber Ihren blauen Stemenschein.
Ihre goldnen Haare wickelt Mir die Kleine um die Hand', Giebt den Fingern hiibsche Namen, • Lacht und kîisst, und schweigt am End'.
Und im stUlen Zimmer Ailes Blickt mich an so wohlvertraut ; Tisch und Schrank, mir ist, als hatt' ich Sie schon friiher mal geschaut.
Le tic-tac dit coucou a un ton amical, Et la guitare, à peine sensible, Commence à résonner d'elle-même, Et je me trouve comme dans un songe.
<r C'crft l'heure maintenant, Non s sommes aussi sur la vraie place ; Tu t'étonnerais bien, ma chère enfant.
Si moi je prononçais la parole juste...
tf Et je dis cette parole... Vois- tu.
Voici le jour, tout s'agite,
Les sources et les sapins deviennent plus bruyants,
Et la vieille montagne s'éveille.
a Le son des mandolines et le chant des nains Retentissent dans les crevasses de la montagne, Etj comme un insensé printemps.
Sort de la terre une forêt de fleurs.
(E DeB roses, ardentes comme de rouges flammes. Jaillissent du milieu de cette végétation ;
Freundlich ernsthaf t schwatzt die Wanduhr, TJnd die Zither, horbar kaum, Fangt von selber an zu klingen, TJnd ich sitze wie in Traum.
(f Jetzo ist die rechte Stunde, Und es ist der rechte Ort ; la, ich glaube, von den Lippen Gleitet mir das rechte Wort.
8iehst du, Kindchen, wie schon dammert Und erbebt die Mitternacht !
Bach und Tannen brausen lauter, Und der alte Berg erwacht.
Zitherklang und Zwergenlieder Tonen ans des Berges Spalt, Und es spriesst, wie'n tôlier Eiiihling, Draus hervor ein Blumenwald j
Rosen, wild wie rothe Flammen, Spriihn aus dem Gewiihl hei*vor ;
HEINE ET SON TEMPS. un
Des lis , semblables à des piliers de cristal,
S'élancent jusqu'au ciel. '
« Et les étoiles, grandes comme des soleils Jettent en bas des rayons de désir; Dans le calice gigantesque des lis Coulent en torrent les flots de ces lumières
« Et nous-mêmes, ma chère enfant.
Sommes métamorphosés bien plus encore :
L'éclat des flambeaux, l'or et la soie Besplendissent gaiement autour de nous.
« Toi, tu es devenue une princesse, Et cette cabane est devenue un château; Et ici se réjouissent et dansent Preux chevaliers, dames et écuyers,
« Mais moi, j'ai acquis
Toi et tout cela, château et gens ;
Les timbales et les trompettes célèbrent
Ma jeune royauté !
Lilien, wie krystallne Pfeiler, , Schiessen himmelhoch empor,
Und die Sterne, gross wie Sonnen, Schaun herab mit Sehnsuchtgluth ; In der Lilien Riesenkelche Strômet ihre Strahlenfluth.
Doch wir selber, susses Kindchen, Sind verwandelt noch viel mehr ; Fackelglanz und Gold und Seide Schimmem lustig um uns her.
Du, du wurdest zur Prinzessin, Dièse Htttte ward zum Schloss, Und da jubeln und da tanzen Ritter, Fraun und Knappentross.
Aber ich, ich hab' erworben Dich und Ailes, Schloss und Leut' ; Pauken und Trompeten huld'gen Meiner jungen Herrlichkeit !
{Buch der Lîedei', p. 281. Édition française : Eûi^çMider. L îj p. il"-}
Heine a dit vrai et l'auteur de cette ravissante ce idylle d, qu'ion croit lire soi-même dans les yeux bleus de la crédule et naïve enfant, assise aux pieds du poète, avait le droit de se proclamer un des « roisde la poésie», Heineest, en effet, un magicien qui dispose à son gré de la nature entière, car de telles poésies sont de vrais charmes (carmina). Qu'il prononce œ les mots justes >) , c'est-à-dire de ces mots vraiment poétiques dont il a le secret, et aussitôt apparaît, à nos yeux ôblouia et ravis, tout un monde enchanté : ici, parmi les flots bleus du Rhin, surgissent les rochers légendaires, séjour des belles et cruelles nixes aux cheveux d'or ; là, au milieu des noires forêts de sapins, s'élève un château gothique dont nous voyons les créneaux blanchir aux rayons de la lune, tandis que, accoudée à la fenêtre d'une vieille tour, une jeune iille au sourire énigmatique écoute, rêveuse ou disti-ïiite, les Lieder brûlants et harmonieux d'un poète qui raille pour ne pas pleurer.
Et le « charme » de ses beaux vers agissant sur nous peu à peu, nous croyons voir ces villes merveilleuses qu'il nous montre au fond de la mer et ces antiques manoirs qu'il fait sortir de terre ; nous croyons reconnaître ces étmngea jeunets filles, aux yeux bleus comme deux étoiles, si promptes à donner et à reprendre leur cœur, plus innocentes encore que méchantes, car il semble que leur destinée Boib d'inspirer et d'ignorer l'amour. Nous nous attristons alors et nous pleurons avec le poète qui s'est vu oublié et trahi eb qui aime toujours ; si tantôt, en effet, nous étions romantique avec lui , quand il ressuscitait à nos yeux les hommes et les choses du moyen âge, maintenant nous airaons et nous nous souvenons avec lui, nous revoyons avec lui les sentiers bout parsemés de violettes, les beaux sentiers par où notre jeunesse a passé; comme lui, nous oublions rheurepi'Œcute, la tâche ingrate et la prosaïque réalité et, comme lui, nous avons vingt ans !
HEINE ET SON TBMPS- 3*2îS
Si nous avons bien compris Henri Heine^ voici quel est^ pour nous enchanter et nous rajtimir ;l la fois, le secret de son génie : il sait donner aux j^crsimucH et aux chostîs qu'il nous dépeint, même aux plus fui tas tiques, des figui'es si précises et des contours si nets <juu noua croyons à leur réalité; et, d'autre part, quand il parle de lui-même, il a'abandonne si franchement à toutes lus umobious de son âme que nous croyons lire dans le Livre des Chanta le poème de notre propre jeunesse.
En un mot, si Heine est un vrai et un grand poète , ce n'est pas seulement parce que chez lui, comme chez Gœthes la forme des Lieder est parfaite, c'est -àumi et surtout parce que dans ces Lieder si parfaits ou bcut battre le cœur d*an vvrai jeune homme.
TABLE DES MÂTIÈKES.
DÉDICACE • - . y
Introduction vn