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III. La trêve et la Déclaration royale

Deux — du moins nous ne connaissons rien des autres — deux des quatre curés de Pai is qui avaient assisté à l'absolution du roi, crurent devoir prendre la plume, l'un, René Benoit, pour s'adresser à sa paroisse (1), l'autre, Claude de Morenne, pour écrire aux catholiques de Paris (2).

(1) AUctilùsemeiU en forme d'épùtre nmctatoire et exliortatoire envoyée à V Eglise et parroisse insiyne et si'teireinent Catholique de Saint- Eiistache, à Paris, par R. Benoist, pasitur curé justement et raisonnablemcn'. absent d'iulle pour quelque temps, Saint-Denis 1593.

(2) Epiitre envoyée par Claude de Morenne^ curé de Saint-Méderic. Aux catholiques de la ville '(c P<(rt>. Saint-Denis 159'}. Cette épitre est datée du 10 août.

dh l'absolution de SAINT-DliMS

Le curé de Saint-Eustache tenait à se justifier auprès de ses paroissiens. Son absence était légitime, car il a « obéi à Dieu « éternel, lequel veut et commande la recherche et la chari- <( table et amiable réception des pécheurs et des errants péni- « tents (1)... » Et de quelle brebis égarée s'agissait-il? « D'un « très-grand et formidable monarque, bien né, d'un esprit (' vif, ardent, très-prompt et magnanime avec toutefois une « clémence, douceur et humanité française ; » d'un monarque qui « est façonné et expérimenté aux travaux et aux « stratagèmes de la guerre non moins que ce grand et tant « renommé Jules Gésar (2). » Mais ce n'était pas assez de toucher la fibre française; la chose capitale était la conversion. Etait-elle sincère? René Benoît affirmait que le roi était (( instruit et confirmé en la sainte religion chrétienne et catholique » et qu'il serait, « autant ou plus que ses prédécesseurs rois, un ferme pilier du Saint-Siège (3). » Oui, eu égard aux circonstances qui ont déterminé cette conversion, il se trouvait amené forcément à la considérer comme une œuvre divine accomplie pour le plus grand bien de l'Eglise catholique. Mais le Pape? mais le légat? «Le Pape, — répondait-il — « pourra-til n'aimer ni favoriser et bénir ceux qui lui (( rendent obéissant celui qui auparavant ne le voulait ni Il connaître ni reconnaîirc?.. . Monseigneur le légat, zélateurdc

{l) Advrrlisiement, p. l'J.

(•2) llnd.

« l'Eglise et religion catholique, lequel n'espérait un si grand a bien en si peu de temps à toute la chrétienté, ne dira-t-il a pas : Hœc est mutatio dexterœ excelsL » Et le peuple de Paris, le vrai « peuple dévot » n'aura certainement pas sujet de se repentir d'avoir si longtemps adressé au ciel des « prières tani ordinaires qu'extraordinaires » , puisqu'il a été si favorablement entendu (1).

Le curé de Saint- Merry se proposait un but analogue dans

son épitre : la justification de son absence et de sa conduite,

cai- il ne se souvenait pas d'avoir jamais « lu que, pour ius-

u truire un dévoyé, il lallut nécessairement avoir le congé du

« Pape (2) )! ; l'affirmation et de la sincérité de la conversion

royale, cai- lout conspire dans ce sens, et de sa nécessité, car

c'était le seul remède aux malheurs du royaume, et le

« pauvre peuple » serait aujourd'hui plus que jamais a res-

(i serré dans les villes, affligé d'indigence et nécessité, si on

(( eût été du même avis que certains pei'sonnages qui se sont

u opmiàtrément opposés aux bons desseins des princes tant

« d'une part que d'une autre, ne craignant rien tant que la

'( paix, laquelle ils voyaient comme toute faite, si une fois le

« roi allait à la messe (3)... »

Quelques jours après, Claude de Morenne publiait encore un petit traité sur le respect qu'on devait au roi, et le faisait

Cl) Adva-tis.-it')HerU, p. J6-17.

(2^ Ejiishr, p. 15.

(3i lui'/., p. 22-23.

96 l'absolution de saint-denis

suivie d'une remontrance à la ville de Paris (1). Cette remontrance regardait, à la vérité, toutes les villes rebelles du royaume. Mais l'auteur s'adressait particulièrement à la capitale, parce qu'elle était la plus coupable, et aussi parce que c'était dans son sein qu'il avait reçu le jour et l'instruction, et qu'il exerçait son ministère sacré. Cette grande cité devait à la paix sa prospérité de jadis. Grâce à la paix, les richesses y abondaient, les lettres, les sciences et les arts y florissaient. Si l'on veut que Paris prospère de nouveau, il faut faire régner la paix; et l'on ne jouira de ce bienfait social que dans la soumission au roi. Or, pourquoi ne pas reconnaître le roi, « puisr (( qu'il est réuni à l'Eglise catholique, apostolique et romaine « et qu'il va à la messe, puisqu'il croit tout ce que croit l'E- (» glise, puisqu'il reconnaît et honore notre saint-père le « Pape (2)?... »

Dans une autre pièce dont l'origine est inconnue, mais qui, par sa brièveté et son titre : Ati Peuple de Paris^ prend le caractère de circulaire ou de manifeste (3), nous lisons également au sujet de Henri IV : « A présent qu'il a pris la reli-

(1) Disrours par lequel il est monstre qu'il n'est loisible au subject <Jo médire de son Buy et encore moins d'attenter à sa personne. Avec une remonsirance à la ville de Paris et autres villes rebelles à ce qu'elles se rangent au service de Sa Maji-stc, 1593. Le catalogue imprimé de la Bibliothèque nationale attribue cet ouvrage à Claude de Morenne, et lui assigne pour date le 27 aoiit.

(3) B. N., dans le recueil de P. L'Etoile : /.(•> hcHes figures et drolleleri's de i<i Li</iic, fol. 2/4 verso. Cette pièce imprimée porte la date manuscrite : 28 octobre 1593.

« gion de ses prédécesseurs sans laquelle il lui était malaisé, « voire impossible de régner; aussi pareillement est-il maa laisé et plus impossible de l'en empêcher, soit que le Pape « l'admette ou non. Car, s^il le reçoit, qui le doit refuser? Si u au contraire, qui le peut empêcher, persévérant à la reli- « gion catholique, qu'il ne soit reconnu et obéi?... » Voilà sans aucun doute où conduira la force des choses. Par conséquent, vous, qui « vous dites tous français et catholiques, « montrez par effet que vous l'êtes. Votre ville est la capitale « et l'exemple du royaume. Unissez-vous tous ensemble, et « qu'il n'y ait plus de division... »

Il était bon aussi de parler à toute la France. Aussi, lançait-on dans le public Y Avis aux Français sur la déclaration faite imr le roi en F église de Saint-Denis (j). C'était pour exhorter les bons Français à se réunir au roi devenu catholique. A cet effet, on traçait prudemment le résumé de ce qui s'était accompli depuis la réunion de Henri III au roi de Navarre ; et on concluait en ces termes : « Bref, il se faut ré- H soudre que si nous ne mettons fin h ces malheureuses dis- « sensions par un bon accord, nous ne tarderons à voir que « la France, ancien domicile de la religion catholique et de (( toute humanité, le principal appui de la liberté et sûreté « des provinces chrétiennes, changera ce nom de France, « nom d'une vertueuse liberté, en nom de servitude, son an-

(1) Tours, 1592.

98 l'adsolution de saint-denis

« cienne douceur et humanité en l'inhumanité des plus bari( baies des Indes, la religion en dissolution, étant trop vrai « ce qui a été dit par un ancien, que la guerre civile conte tient en soi toutes les idées des maux. »

La leçon se faisait très-vertement aux ligueurs. « Ligueurs — leur disait-on (1) — « si vous étiez chrétiens catholiques, « vous feriez les œuvres catholiques et aimeriez la vérité (2). » Mais loin de là. « Vous docteurs, faux prophètes, corrompus (I par argent... n'êtes- vous pas ceux que le peuple a assem- (( blés selon son désir? Ne l'avez-vous pas invité et mené au « sac et au meurtre? N'êtes-vous pas ces esprits abuseurs, <( remplis de doctrines de diables, qui faisaient division (3) ? » Pourquoi continuer la rébellion contre le roi qui est « chrétien, catholique, » qui « croit tout ce que Jésus-Christ et ses Apôtres ont enseigné (A) ? » Si par votre fait la guerre civile continue, « reconnaissez, ligueurs, reconnaissez que vous « êtes catholiques du prince de ce monde, pèie de vos rebelt( lions, meurtres et méchancetés (5). » Sachez donc avoir la science du bien et le courage de l'opérer. Du reste, il y va d'un de vos plus sérieux iniérùts, car, « ligueurs, il y a un « livre intitulé : Le miroir des rebelles^ et un autre : Desven-

(1) Lfcon aux LKjwmn... par Frè/v Claude de Saincles, Docleiv en théologie, 1593.

(il) llnd., |). 1.5. .

(5) Ihid., p. 'JO.

« geances divines^ auxquels je vous renvoie, pour voir la mi- « sérable fin qu'ont faite vos semblables rebelles à leur « prince (1). »

On allait finir par invoquer le droit. Nous avons vu comment cette grave question canonique avait été résolue dans l'assemblée ecclésiastique de Saint-Denis. Le célèbre Pithou essaya de faire pénétrer la solution dans le public (2). C'est dans ce but qu'il publia en latin le traité de \si juste et canonique absolution de Henri IV (3), dont une première traduction parut, la même année, sous le titre d' Avis des quatre fameuses universités d Italie sur F absolution du roi (A).

Tels furent les eftorts du parti royaliste. Que se passait-il ailleurs et surtout au sein de la Ligue ?

Parmi ceux qui n'étaient inféodés ni au parti du, roi ni au parti de la Ligue, on chantait précédemment en forme de remontrance à Henri de Navarre (5) :

(1) Leçon aux Ligueur. i..., p. T6.

(2) Voir le P. Lelong, qui renvoie à l'historien de Pithou, Grosley, tom. I, p. 333.

(3) Paris, 159i.

(l\) Lyon, lôg'i.

(5) Chanson de remonstrance au roi/ de Navarre, dans le recueil de

P. l'Ktoille : Les hell€'< figures ft drollerie^ de la Ligue, fol.. 25 vers.

jo'iversltas

BI3LIOTHECA

l(Ml l.'AHMH.LTKt.N l»l. >AlM-ltLM).

Tu lais cuurir un "uruil

Que seras catholique ;

'J'u n'y fus onc instruit,

.N'y n'en as fait i)rati(|uc ; Mais au contraire on t'a vu protesté D'être toujours comme as été.

De quelque nrt que ce soit

On fait apprentissage,

Et puis maître on reçoit .

L'ouvrier pour l'ouvrage ; »Aussi pour roi si tu veux être reçu Fais ton chef-d'œuvre et qu'il soit vu.

Ton vrai chef-d'œuvre c'est

De faire pénitence

Et au pape à qui est

Donné toute puis^^ance, Lui requérir, avec contritioji, De tes maux l'absolution.

(^eux-là devaient être naturellement disposés à reconnaître le roi devenu catholique.

11 y avait aussi la Chanson de la Ligue (1) :

si pour vivre heureux et content Il faut renoncer à la Ligue, s'il faut être aussi inconstant En la foi que le i)olitique :

.Sus, sus, faites-moi donc mourir, 11 n'est que de mourir martyr.

rti pour roi il faut recevoir Un prince qui est hérétique Et fait la guerre à son pouvoir

(1) Dait» le inème recueil, fol. '27, vorbo, daie : ij»3.

Contre l'Eglise catholique :

Sus, sus, faites

S'il faut que les nobles l'^rançais Ruinent la foi catholique Pour lesquelles ils ont autrefois Combattu contre Thérétique :

Sus, sus, faites :

xVvec la rentrée du roi dans le giron de l'Eglise, l'obstacle disparaissait et toutes les répugnances aussi.

Les ligueurs modérés, les hommes qui n'attendaient que la conversion du roi pour se rallier à lui, formaient, on peut le dire, la plus grande partie des Français. Parmi eux, les plus timorés se bornaient à désirer et à vouloir l'approbation ou l'absolution de Rome. En ceci, les habitants de Beauvais se montraient les interprètres de ces sentiments, lorsque, au mois d'août 159Zi, ils disaient par leurs députés à Henri IV qui venait de recevoir la soumission d'Amiens : « Sa Majesté (( procurera son absolution de Sa Sainteté afin de lever tout '( scrupule qui peut demeurer en beaucoup de bons catholi- (( ques et que par ce moyen toutes choses parviennent à une « plus grande tranquillité (1). ;>

Dans le camp de la Ligue, il y avait aussi les fougueux, les exaltés, disons le mot, les fanatiques. Certains prédicateurs de Paris se mirent aussitôt de ce nombre.

(1) Art. II du cahier présenté parles députés de Beauvais pour a la soumission de leur ville. (B.-N., Collection Moreau, fol. 78. rect.)

102 l'absolitio^ di; saint-hknis

Le curé de Saint-Pierrc-aux-Bœufs, le jour même de l'absolution de Saint-Denis, traitait ainsi dans l'église Saint-Nicolas-des-Charaps la question de droit : (; J'ai commandement « de Monsieur le légat de vous dire que aujourd'hui le roi de (( Navarre se fait catholique, lequel dit qu'il trouve fort « étrange que l'on le reçoit, d'autant que notre Saint-Père le '( Pape ne l'a relevé de son excommunication... Monsieur le « légat vous prie d'attendre patiemment et ne vous émouvoir « ni prêter aucun consentement de le recevoir jusques à ce H que Sa Sainteté le relève. Et tout ainsi que quand un « homme est mordu d'un chien enragé, il faut prendre du (. poil de la bête pour mettre sur la plaie qu'il veut guérir; « aussi fEiut-il qu'il s'en relève de Sa Sainteté (1). »

Ce langage, en comparaison de celui de certains autres prédicateurs, est d'une admirable urbanité.

Ce même 25 juillet, le curé de Saint- André déclarait « damnés » ceux qui assistaient à la messe de l'excommunié, quels qu'ils fussent, « prêtres, chanoines, curés, doyens, évêques, prélats. » Et il ajoutait que « des âmes de tous ces gens-là, il n'en eût voulu donner un bouton ('2). »

Do son côté, et en même temps, le prédicateur de Saint- Jacques-de-la-Bouchcrie aflirmait que, de^ trois docteurs appelés par le Béarnais, pour vaquer à son instruction, le

(1) B.-N., Fonds F. H. ms. 2751, fol. 172. Le Rcffùtre-Journal île Ifenri 7\', p. tfil, 162 reproduit cepassaee, avec de léarères variantes. ("2; Rpyislie-Joumal, p. 1G2,

premier méritait d'êlre c brûlé, » le second « roué, » le troisième « pendu (1). •)

L'Etoile rapporte que, le 28 suivant, jour de sainte Anne, (( tous ks prédicateurs de Paris dirent en leurs sermons n que cet hypocrite de roi de Navarre avait fait sa conversion 0 au jour de l'Evangile qui dit que les loups viendront en (t habit de brebis. Aussi ce renard avait pris exprès ce jour a pour ouïr la messe, afin que sous peau de brebis il pût « entrer en la bergerie pour la dévorer. Mais que c'était un « méchant relaps, excommunié et un vieil loup gris, après « lequel tout le monde devait huer et le chasser... que sa « conversion était feinte et ne valait rien ; que la cérémonie « qu'on y avait observée, une vraie farce et batelerie (2). »

Selon le même écrivain, un certain Guarinus qui prêchait la même fête à Saint-Merri, appela le roi « bougre, » ce qui, ajoute L'Etoile, « scandalisa les plus dévots. » Puis, en forme de plaisanterie, Guarinus aurait dît : » .Mon chien, (( fus-tu pas à la messe dimanche? Approche-toi, qu'on te (1 baille la couronne (3). »

Mais l'orateur qui, sous ce rapport, s'est fait dans la chaire chrétienne un nom célèbre entre tous, c'est M° Jean Boucher,

(1) Registif-Jounvd. Ces trois docteurs étaient les curés de Saint- Eiistache, de Saint-Merri et de Saiiit-Siilpice. {Ihid., p 168. où nous voyons le premier accusé de « vingt-cinq hérésies », le second de H quinze », le troisième de « huit i».

(2) Ihid.

(3) Ibid, p. iGo.

KM l'absolition ni: saint-dknis

docteur en théologie. Pendant neuf jours, du 1'' au 9 du mois d'août, il parla, dans l'église Saint-Merry, de la simulée conversion et de la nullité de [absolution du roi de Navarre (1). jCes sermons lurent publiés avec quelques développements au commencement de l'année suivante. Si l'on s'en rapporte à la dédicace au légat (2), le prédicateur, en les prononçant, ne fit qu'obéir à l'ordre de ce dernier (3), dont l'attente, alors, dût être justifiée, sinon surpassée.

Le premier discours sur l'hypocrisie n'est qu'une entrée en matière. A la fin de ce discours, le sujet des autres est indi- /{ué. Henri IV est simplement comparé au diable : « Gomme (i le diable est toujours semblable à lui-même pour oflenser n Dieu et viser à notre ruine, il ne fait en cela, sinon conti- « nuer ses erres. » Il faut donc le faire connaître, ce Henri de Bourbon; il faut lever le masque qui le couvre, alin que, <( l'ordure étant palpable, autant moins ayons-nous d'excuse a de nous y laisser emporter {Ix). »

U est un premier moyen pour découvrir la fausseté de la conversion, c'est de considérer les gens qui ont concouru à l'œuvre. « Je vous somme donc tous, vous qui êtes auteurs

il) S<rmi»)'< dfi la siiniilip conversion et, nulUU' de la prétendue absolution de Henry de. Bourbon, prince de Béarn...... iur le sujet de l'Evan-

ijile du mes me jour : Atiendile a fnlsis Propheti'' prononcez en l'église

Saint-Merry à Paris depuis le premier jour d'Aoust prochaincmpni sui/vanl jusqucsau neuviesme dudit mois Paris 159i.

(2) La dédicace est du 1" mars 1594.

(3i La mùrne assertion se retrouve à la fin du I" discours.

(i) Sermons de la simulée 'onversion, p. ^8.

<i de cette conversion, qui en avez mis les fers au feu, venez " et paraissez au jour ; qu'on voie quel fruit vous portez. <c Seigneur Dieu, qu'ils sont bigarrés ! que leurs livrées sont <i diverses, encore que tous portent l'écharpe blanche! cal- « vinistes, luthériens, athéistes, catholiques, tous disent une " même chanson : Sire, faites-vous catholique (1). » A l'endroit des catholiques, les paroles les plus douces sont cellesci : « Si on regarde leurs prélats, leur vie épicurienne, leurs « simonies reconnues, leurs marchandises ordinaires, l'igno- '1 rance de la plupart, les hérésies pures des autres, leurs (( vilenies ordinaires, leur schisme connu et ouvert, à votre « avis, que pouvaient-ils nous produire ici de bon fruit?... <( Que dirais-je de leurs docteurs, eux qui n'ont que le rebut, <; ({ue l'ordure et les excréments d'un corps que Dieu, par sa <( providence, a jusqu'à ici gardé net, et qui a jeté son <( écume ("2) ? »

Après la qualité des convertisseurs, il faut s'arrêter à la [)ersonne du converti. Là encore une foule de raisons révèlent la fausseté de la conversion. Les trois principales sont : a les «i mœurs corrompues et perverties du personnage en toutes «( espèces d'ordures (3); n l'ambition, ce vice odieux qui fait que cette conversion, « seule entre toutes les autres, soit le 't figuier maudit en l'Evangile, qui n'a pour tout que des

(1) Sermons de la simulée conversion, p. 93, 9/i.

(2) Ihi'l., p. 117, 118.

(3) Ibid., p. IZil.

KM'» l'absolution DK SAINT-PENIS

<t feuilles et ne porte aucun fruit (l); » le défaut de préparation sullisante, car « nous n'oyons |)arler que d'une petite Cl heure qu'il passe avec son confesseur avant que de se pré- « senter à l'église ; » et à l'église, « il fut servi comme un (( lapin, di brocca in bocca, comme on dit, en une même heure « huguenot et en la même catholique. Et puis le voilà à la <( messe, et sonne tabourin, vive le roi ("2)! »

Si sa conversion est fausse, son absolution est nulle. Il reste donc huguenot et excommunié. Comme huguenot, il est déchu de son droit à la couronne de France; et qu'on ne parle pas de la loi salique que nous admettons tous, mais que nous admettons en tant que subordonnée à la loi de catholicité, car c'est cette dernière <i qui va devant comme le soleil par-dessus la lune (3). » Comme excommunié, il est livré o à Satan « qui le conduit, qui le mène, qui le guide, qui le tourmente, <« qui le vite à son plaisir et le gouverne à sa poste..., qui « l'exclut de tout salut, de tout honneur et respect tant «devant Dieu que davant les hommes, qui le ronge, le dé- « chire, le traverse, le maîtrise d'autant plus cruellement que « moins il ressent son mal..., et le rend comme un bois sec « destiné au feu de l'enfer et aux flammes éternelles (4). »

La question de droit relativement à la nullité de l'absolu-

(1) Sermons de lu simulée conversion, p. IG'2, 163.

(2) Ihid, p. 18:5.

(3) Ihld., p. 2«J7.

(4) Ibid., p. 31'.'.

DANS r.E ROVAUMF, iOT

lion est envisagée sous ses divers aspects et traitée dans le& discours suivants. Si dans l'argumentation l'on reconnaît le canoniste, le fougueux orateur apparaît encore dans l'expression, la tournure de la pensée, la véhémence du langage, les exclamations, les interrogations, les apostrophes; et c'est pour conclure en ces termes : « Quelle raison tVavoir celui « pour roi, qui a la messe à découvert et le prêche sous le « couvert? chez qui les deux n'ont tie distance que d'une « cloison ou tapisserie? chez qui on oit résonner ensemble les « psaumes des catholiques et les marotes hérétiques? les '( cantiques de l'Eglise et les jargons de l'hérésie? Quel ca- « tholique le voudra? Quel chrétien le consentira? Quel Fran- «^ çais le su[)portera (1) ? « Le devoir de la France, c'est de procéder le plus tôt possible h l'élection d'un roi réellement, sincèrement catholique. Que le ciel donc daigne nous éclairer, nous fortifier, nous bénir !

Dieu des vertus, oubliant tout courroux. Tournez ù vous et dressez notre vie; Tournez vers nous votre visage doux F.t nous aurons de tous luau'î- garantie (2).

L'éloquence eut ses tribuns. La satyre trouva des écrivains ; et elle inspii-a un livre qui inscrivit ces vers à sa première page :

(1) .St/mo*is de la simulée co^afi-ilun,, p. r)Gi. (■•) Ihi'L, p. G'O.

108 i; ABSOLUTION i»i: sainï-denms

Qui l'Eglise ne veut connaître De ce banquet n'approche pas :

Tel y penserait bien repaître Oui ferait un piteux repas.

Notre cuisinier pour sa bouche N'a point ses mets assaisonnés ; Son humeur est assez farouche Kt sa moutarde prend au nez.

Mais si quelqu'un porte en sa bourse La vraie monnaie de la foi.

Pour son écot qu'il la débourse Kt prenne place auprès de moi.

('/était un volume assez considérable, attribué au ligueur Louis d'Orléans etcini fut jeté dans le public le li> août de cette môme année 1593 (1).

L'auteur se propose de Taire « connaître les pensées d i <! 1 oi de Navarre et les effets de cette inespérée et si soudaine <( conversion. » Pour cela, il suppose un bancjuet tenu chez le comte d'Arête, ia vertu mrme^ au moment de la conversion du roi. Les affaires politiques et surtout le grand événement du jour sont l'objet de la conversation pendant et après le dîner. De là le titre d'ouvrage : Le bfnu/uel et après dince du comte d' Arèle où Use traite de la dissimul'ition du roi de Xa varre et des mœurs de ses partisans (*2) .

Un évêque est présent au banques ; et, après la bénédiction

(1) Rcyi.ylrc-Jonninl de llcmi IV, p. 173 et 190.

(2) Dans l'édition de i59/i dont nous nous sommes serv'i, il n'y a pa>< de pairination.

DANS Li: ROYAUME 109

de la table par l'évêque, la petite fille du comte, âgée de dix à onze ans, joue sur un luth l'air de la chanson :

Je suis bien jeune, et plus tendrette Que n'est le brin de la coudrette, Mais je vous dis sans fiction Que celui qui n'aura en vie •Pour la Ligue épandre sa vie, ^'aura point mon affection.

Sans elle le peuple de France (îémissait sous la violence, Et perdions la religion ; Celui donc qui n'aura envie Pour la Ligue épandre sa vie N'aura point mon affection.

. La conversation s'engage^On tombe, d'abord, sur les politiques qui !( nous font des monarchies composées d'irréliligion, d'impiété, de vices et de mauvaises mœurs; » car

... négligeant le ton de la religion, y\ère de l'harmonie et clef de l'unioii. Ils ont cru que, flattant la haute chanterelle, La touchant mollenient, épou^iant la querelle

Et, par le vain discours d'une humaine prudence, Tenant les deux partis en égale balance, ... Pourraient aisément bien loin de notre corps Cha.sser tous différents et bannir nos discors.

Les épigrarames abondent. Les vers se succèdent ; on dirait que la poésie tient à occuper un haut rang dans cette attaque où contre les adversaires l'on fait assaut d'esprit, où l'on décoche tant de traits acérés.

i\{) l'absolition de saint-hkms

L'auteur et le patron de l'erreur politique Ce lut un grand vieillard, maigre, aride, éthique, Portant l'œil enfoncé et le haut sourcil, Chargé d'ans et de poil, d'horreur et de souci.

On se lève de table ei on se rend au jardin pour prendre place au >e\n d'un délicieux parterre. Là, on aborde directement la question religieuse :

De trois 15 B 15 garder se doit-on.

De Bourges, Benoit et Bourbon :

Bourges croit Dieu piteusement, Benoit le prêche finement; Mais Dieu nous garde de la finesse De Bourbon et de sa messe.

Singulière conversion, en efl'et, que celle du roi de Navarre! « Comme on dit de Jupiter que, pendant le combat des Grecs t( et des Troyens, ayant donné un grand coup de tonnerre, il (( eiTraya tous les deux partis; ainsi ce Jupiter huguenot avec « ce coup de messe a étonné les catholiques et les niinis- « très... » Tout cela, c'est de la dissimulation. Que ne fait-on

pas pour arriver au pouvoir ?

S'il nous faut violer au monde quelque droit Il le faut pour l'Etat plutôt qu'en nul endroit.

La réalité de cette dissimulation, toute la conduite passée du roi de Navarre la prouve. Elle est prouvée encore par l'obstination qui est le propre de l'hérésie, par la grande, l'extrême difficulté de convertir les traîtres et de ramener ceux qui ont perdu la foi, par les étranges lettres qu'il a écrites lui-

mêaie, par le défaut de pénitence, de contrition, de satisfaction, enfin par la nullité radicale de l'absolution.

Caiholique aujourd'hui, peut-être demain sera-t-il huguenot?

De quel étroit lien tieudrons-nous arrêtée L'inconstante façon du nouveau Prométhée?

On disait, et c'étaient les politiques :

La couronne appartient à Henri de Bourbon ; Il n'3' a que tenir, il n'est plus hérétique. Qu'en dites-vous, ligueurs? Vous n'avez pas du bon; 11 faut ployer sous lui, puisqu'il est catholique.

Mais

Si catholique il est, jamais nul de nos rois Ne le fut tant que lui, non pas saint Louis même; Car ils ne l'ont été chacun d'eux qu'une fois. Et Henri de Bourbon l'est jà pour la troisième.

Le long entretien où tous les convives sont et demeuient parfaitement d'accord, se termine comme il a commencé, par un air que la petite fille du comte d'Arête joue encore sur le luth, air d'une chanson dont le premier couplet est :

Vivez, ligueurs que tant je prise.

Maintenez la cause de Dieu ; Oui défend l'honneur de l'Eglise A le cœur assis en bon lieu;

Et le dernier :

0 quel regret le cœur m'entame.

Quand on vous fait tant de rigueur!

Mais je dis tout bas en mon âme :

Vivent la Ligue et les ligueurs!

\\2 l'absolution de SAINT-DENIS

Mais ni les traits acérés de la satyre ni la fougue de l'élo- Il quence n'empêchèrent la cause du roi de gagner de jour en jour du terrain, même à Paris.

La trêve générale (1) qui suivit l'absolution de Saint-Denis, ne contribua pas peu au succès de la cause royaliste. Signée, à la Villette, le 13 juillet, pour trois mois, prolongée ensuite en novembre et décembre, elle fut successivement acceptée et généralement observée parles diverses villes et provinces de France.

Après tant d'années de troubles et de déchirements intérieurs, la France respirait enfin, heureuse du calme présent qui semblait lui présager la paix définitive.

La liberté de commerce étant garantie, les voyages autorisés sur tous les points du royaume même en faveur des soldats, à moins que parleur nombre ou qualité ils n'excitassent une juste défiance, les relations s'établissaient naturellement entre les cités naguère ennemies, entre les hommes qui ^'étaient combattus avec acharnement. On se voyait , on apprenait à mieux se connaître, à apprécier plus sainement les sentiments et les dispositions des uns des autres ; on échangeait ses impressions, ses craintes, ses espérances ; on se demandait s'il n'y avait pas assez de sang de versé, à quoi bon

(1) On on trouve les articles dans les Mvnwir^s de la Ligue, toni. V, 1). 397.

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en verser encore ; comment la conversion du roi ne mettrait pas fin à ces luttes intestines ; et en jouissant du bonheur de la paix, on en désirait davantage le maintien et la consolidation. Les familles elles-mêmes, longtemps divisées, en su trouvant réunies au njême foyer, assises à la même table, sentaient naître une confiance mutuelle et revivre les afîections du passé.

Les partisans du rôi, ecclésiastiques ou laïques, profitaient de la trêve pour se rendre dans les villes et les provinces et même à Paris, et là travailler dans les intérêts du roi, en essayant d'établir que sa conversion était sincère et l'absolution de Saint-Denis légitime.

• Sans doute, les députés des Etats eurent recours au même moyen en faveur de la Ligue. Sans doute, avant de se séparer, le 8 août, ils renouvelèrent le serment de l'Union. Mais leur zèle dans les provinces dut nécessairement se refroidir devant le mouvement qui entraînait la nation vers la paix et le roi.

Le roi avait sa large part dans ce mouvement national. Son esprit même — tel est le caractère français — lui disposait les cœurs (1), sa bonté les touchait (2), en lui les actes s'unis-

(i) Ses bons mots, répétés ça et là, égayaient et charmaient. Ainsi, par exemph\ cette n'ipoiise à ses ^gentilshommes : « La marchandise « la plus clière qui soit pour le jourdhui en mon royaume, ce sont '< les espérons : La Grange m'en a vendu deux à MeUin cinquante « mil francs. » {Reyi^lre-Joumal de Henri IV, p. 190.) Ainsi eucori^ cette recommandation à du Haillan qui composait une histoire do l'rance : « iN'oublie pas d'y mettre bien au long les larcins de mes trésoriers et les brigandages de nos gouverneurs. » (Ibid.)

{•!) On l'entretenait des prédicateurs de l'aris et de leur langage,

1 I I l'aBSOUTION IiE SAINT-DENIS

salent aux i)aroles pour calmer les craintes et inspirer la confiance (1). Un manifeste allait devenir comme le signal d'une victoire définitive.

On était à la iin de décembre. Henri iV ne crut pas devoir consentir à une nouvelle prolongation de la trêve : il iailait la paix ou la guerre, la paix conclue satjs retard ou la guerre pour y sûrement arriver. Le '11 décembre, il signa, à Mantes, une déclaration adressée aux Français (2). Il commence par reconnaître qu'après « le repos éternel » la plus grande grâce que le ciel lui ait accordée c'est sa rentrée dans le sein de l'Eglise catholique. Si dans le passé Rome n'a rien voulu entendre, il espère beaucoup dans le présent. C^'-st à son grand regret que contre lu Ligue il va de nouveau en appeler aux armes. Les chefs de ce parti sont les seuls coupables : leurs propositions sont inacceptables, ils ne veulent que gagner du

ce dont il s'aniuï^uit, et, sans le nommer, ou en signalait un qui allait jusqu'à regarder le crucifix d'un mauvais œil : « Ventre Saint- Gris, dit il en riant, c'est Boucher iiostrc maistre le boi^ne. » {Itiil., p. 169). Pariant un jour des ligueurs :« Je sais, dit-il, qu'il y a beau- « coup de gens do bien là dedans, lesquels je désire qu'ils prient Dieu « pour moi. Je puis dire, coinmc saint l'ol, que ralTcctiou que je leur « ai portée, et à tout mou pi'uple. m'a fait estre anatlième pour eu\ ; ' et j.rie Dieu qu'il ne me soitimput(';. » (Itnd., p. 190.)

'I A une bourgeoise de Paris qui fut amenée devant lui : « .Te " désire d'avoir la paix, voive la veux acheter à tel prix que ce « soit; et en .suis n'-solii là, et tout ainsi que j'ai plus accordé à ceux " do \l»;au\ qu'ils ne. m'ont demandi', ainsi on ferai je autant à toutes « les villes qui se voudront rendre et me n.-congnoistre... Aprrs cela « que Paris songe à soi, s'il veut; je ne luy feray pis qu'aux autres, « connue on peut pen:<er. >> {Ri ifislre-Jimmal de Henri IV, p. 190.)

(2) Klle .se lit dans les Mémoires <fe la Li;pie, tom. VI. p. 1.

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temps ; mais on va pouvoir distinguer alors les hommes qui obéissaient à un vrai zèle religieux, d'avec ceux qui ne voient dans la religion qu'un manteau pour couvrir de coupables désirs, de criminelles manœuvres. Donc — et telle est la conclusion royale — « nous exhortons tous princes, prélats, sei- « gneurs, gentilhommes, ofliciers, villes, communautés et « généralement tous nos dits sujets qui se sont ci-devant sé- « parés de nous, et les conjurons au nom de Dieu, parleur « devoir envers nous et leur patrie, à leurs familles et fortunes, « de se départir de toute ligue et association, tant dedans que <( dehors ce royaume... et se réunir à nous et par conséquent <( au corps des vrais Français, bons et fidèles sujets de leur roi « et prince naturel (1). » Sa déclaration promettait, en même temps, l'oubli du passé et le maintien dans les charges et dignités.

Dans l'ordre religieux le catholicisme du roi s'afllrmant de plus en plus, dans l'ordre civil les effets répondant heureusement à sa déclaration solennelle, les succès allaient s'agrandir, la victoire définitive se préparer en France et le triomphe des difficultés à Rome.

(1) Mémoire^ de la Liijue, p, M.

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