‹ Henri IV et l'EgliseChapitre 21 sur 54 · IV. Première et seconde audience des procureurs · texte numérisé non relu

IV. Première et seconde audience des procureurs

Henri IV avait voulu d'abord envoyer une seconde ambassade solennelle. Mais, informé du désir de Clément VIII que l'affaire se traitât sans trop d'éclat, il jeta les yeux sur celui qui avait donné tant de preuves de son savoir et de son habileté, Jacques Davy du Perron, évèque nommé d'Evreux, déjà désigné pour faire partie de l'ambassade du duc de Nevers. Dès le 16 octobre, il avait fait connaître sa résolution au cardinal de Joyeuse dont il réclamait le concours dans ces importantes négociations (1).

(1) Doiuineitls inédits sur l'Histoire fin France, Lettres missives de Henri IV. tom. IV, p. '229. — Après l'abjuration de Henri IV, le cardinal de Joyeuse, ayant al)andonnè la Ligue, se montrait, à l'iome où

On devait adjoindre à l'évêque nommé d'Evreux deux autres personnages (l).

La cour de Rome accueillit bien ce choix et, le 6 décembre, d'Ossat faisait savoir à Villeroy qu'on désirait l'arrivée de l'envoyé français. « On ne laisse pour tout cela, écrivait-il (2), de « demander quand viendra monsieur du Perron, et il n'y a pas « une personne de qualité, depuis le plus grand jusqu'au « moindre de tous, qui ne s'informe fort soigneusement pour- « quoi il demeure tant, et dans combien de temps il pourra « être ici : qui est chose de grande consolation et plaisir aux '( bons Français et fidèles serviteurs et sujets du roi de voir n aujourd'hui ceux que Sa Majesté envoie ou veut envoyer, '< autant désirés ou attendus à Rome, comme par ci-devant « ils en ont été rejetés ou éloignés. »

On ne se pressait pas en France et on n'avait peut-être pas tort : ne valait-il pas mieux se faire désirer de plus en plus ? ou, comme dit d'Ossat dans la même lettre, « quand il n'y « aurait eu autre occasion, il n'a point été mauvais d'attendre « que l'appétit leur en vînt et accrût. »

.a nouvelle de l'rittentat du '17 décembre était tombée

il continuait de demeurer, fav()ra))le à la cause royale et avait écrit à ce sujet au loyal couverti (Jhid., avec note).

(•i) hthr. il'Ossat, Xyill, à M. de Villeroy, du 21 mars.

(3) //'</., letu-. I\, ù M. de Villeroy.

comme un coup de foudre sur la ville éternelle. Le crime avait révolté les cœurs français et rempli d'horreur tous les gens honnêtes. Mais, en émotionnant profondément l'àme paternelle de Clément VIII, il avait contribué à en augmenter encore les dispositions favorables à l'égard de Henri IV. On pouvait en dire autant de la cour romaine (1) .

En France, hors peut-être quelques fanatiques, on éprouvait et on devait éprouver les mêmes sentiments d'horreur et d'indignation, car, ainsi que s^exprimait le poëte (2), sans

L'ange qui détourna le tragique couteau

Quel alors des desrins eût été le revers! Quel aspect, quel théâtre aux j^eux de l'univers Allaient fournir la France et les cités mutines, S'enterrant pour jamais dans leurs propres ruines !

Mais le parlement de Paris montra un zèle aussi outré qu inexplicable. Le jour même de l'exécution de Ghâtel» 29 décembre, il rendit un arrêt qui condamnait à l'exil tous les jésuites de France «comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public et ennemis du roi et de l'Etat (3). » Sans doute le parlement avait à cœur de faire oublier son opposition précédente à la cause royale et peut-être une adhésion tacite à l'attentat dont Henri III était tombé victime. Mais ce n'était pas une raison, dit très-bien Sismondi, pour condam-

(t) Utlrci d'Ossat, lettr. XV, à M. de Villeroy, du '25 janvier 1595. (*l) Du Perron, Diverses œuvre<. Poésies, Sur la hlessurc du Huy, p.Zi'J. (3) Mémmrci de lu Ligioj, tom. VI, p. 237.

nor « en masse, en quarante-huit heures, à un exil déshono- « lant une nombreuse société religieuse qui n'avait été ni « écoutée, ni défendue, pour une tentative de régicide à la- « quelle elle n'avait eu aucune part. Ce n'était pas seulement, « continue le même historien, une scandaleuse iniquité, c'é- (( tait un grand acte de lâcheté politique (1). » Iniquité et lâcheté dont les derniers termes ne furent pas la confiscation des biens de la Compagnie et la défense aux Français d'envoyer des élèves dans ses collèges à l'étranger sous peine de crime de lèse-majesté (2), mais qui reçurent en quelque sorte la consécration du sang dans la condamnation du père Guignard. Parce qu'on trouva chez ce père quelques écrits composés par lui et signés de sa main, écrits portant atteinte à la mémoire (lo Henri III et à l'honneur de Henri IV, mais écrits qui remontaient à une époque antérieure, celle du plus fort de nos troubles, et que l'auteur avait conservés, comme il le déclarait, sans y attacher la moindre importance, le parlement jugea cela crime capital; et, le 7 janvier, le malheureux jésuite (3), qui protesta de son innocence jusqu'au dernier

(1) Histoire des Français, tom. XXI, p. 323.

(2) Ce sont des clauses de l'arnM : Mémoires de h L'<ni(\ il)id.

(3) L'Etoile s'exprime ainsi sur les derniers uiomenLv du père (îuiîînard :* Kstant venu au lieu du supplice, a dit qu'il uiouroit innocent « et ni'îantuioins ne laissa (rcxlicu-lcr le peuple à la crainte d ? Dieu, ■ obcissance du Roy et révtîrencc du Magistrat, môme fist une prière « tout haut pour Sa Majesté, à ce qu'il pleust à Dieu lui donner son « Saint-Ksprit et le confirmer en la religion catholique qu'il avoit « ombrass<''e; puis pria le peuple de prier hieii pour les Jésuites et

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instant, lut pendu sur la place de Grève, à Paris (1). La première fois que d'Ossat fut reçu en audience papale après l'attentat de Chàtel, Glénaent VIII, après avoir exprimé toute son horreur pour de pareils crimes, après avoir allirmé qu'il donnerait volontiers « son propre sang » pour la pacificatioii de la France, manifesta aussi sa tristesse au sujet de l'arrêt du parlement de Paris. Puis, rappelant une proposition condamnée par le même parlement, à savoir « que le roi « Henri IV, à présent régnant, n'est en l'Eglise jusques à ce « qu'il ait l'approbation du Pape, » il ajouta en s'adressant directement à d'Ossat : " Voyez si c'est le moyen d'accom- «. moder les choses, comme nous désirons et comme elles « étaient très-bien acheminées. » Aucune parole d'aigieur ne sortit de la bouche de Sa Sainteté; et, quand d'Ossat eut déclaré que, en tout état de choses, le roi saurait accomplir son devoir jusqu'au bout : «Dieu le veuille, » répondit le pontife. Ce fut sa dernière parole. A son tour, le cardinal Aldobrandin, chez qui se rendit immédiatement l'agent français, insista sur l'iniquité, le scandale et les conséquences d'un pareil acte: Oui, disait-il, si quelque jésuite est coupable, f(u'il soit puni, rien de plus juste. Mais chasser en masse un

« n'ajouter foy Irirrrement aux faux rapports qu'on faisait courir « d'eux... Montant à IVschelle il proféra tout haut ces mots : Su<cipe « servum luum. Domine, et ne stntuas illis lior peccalum! » {Rei/iitrc- Joumnl (h- Henri IV, p. 1b!x, 25').)

(1) R"fitf'lre-Jiiurnnldc HinrilV, ibid ; Mèm'iirei delà Ligne, tom. VI, p. 260.

ordre qui a rendu tant de services à la religion, le chasser dans le monaent même où la France sollicite du Saint-Siège l'oubli du passé, le chasser pour le fait d'un ou de deux coupables, si tant eet qu'il y ait même des coupables, voilà ce qui ne saurait être compris ni approuvé de personne. Ce double entretien eut lieu le 30 janvier (1).

La faction espagnole ne s'endormait pas. L'inique mesure prise contre les jésuites en France lui servait admirablement pour accréditer le bruit que, dans ce royaume, on allait traiter de même les Chartreux, les Minimes et les Capucins. C'était susciter de nouvelles complications. D'Ossat dut intervenir de nouveau. Malheureusement encore, tout n'était pas fausseté dans ce bruit. 11 paraît, en effet, que ces religieux affectaient de ne point prier pour le roi. On leur avait enjoint de le faire ; et, dans le cas d'insoumission, ils devaient quitter la France. Le ministre français exposa simplement, mais habilement l'affaire. « Si, après cela, concluait-il, ils aimaient « mieux s'en aller du royaume que d'obtempérer à une si '( amiable admonition et si raisonnable dénonciation, ce se- '( raient eux qui se banniraient d'eux-mêmes, et non le roi, « ni son conseil, ni sa justice. » C'était encore devant Aldobrandin ({ue ce langage se faisait entendre; et le cardinal, par son silence, se montra satisfait des explications ou, du moins, désireux de ne pas soulever des diflicultés.

(1) Lrihes d'Ossat, lettr. XVI, à M. de Villeroy, du 31 janvier.

AVEC ROMK Ï71

On se trouvait alors au mois de mars. Bien que Ja cour de Rome condamnât formellement l'arrêt du parlement contre les jésuites et qu'elle fût décidée à prendre toujours en mains la cause de ces religieux, le Pape, comme l'écrivait encore d'Ossat, « avait toujours les bras ouverts pour nous recevoir « et embrasser à toutes les fois que nous nous mettrions en « notre devoir (1). »

Il n'y avait donc plus ni raison ni prétexte pour retarder le départ de l'ambassade.

Une modification s'opéra au sujet du personnel de cette ambassade : le roi décida que du Perron serait envoyé seul, ayant ordre de s'entendre avec d'Ossat pour agir de concert.

La grande affaire était d'entamer sérieusement les négociations. A Rome , on partageait assez généralement la joie patriotique des Français au sujet de l'arrivée prochaine des trois ambassadeurs du roi. La réputation de du Perron l'avait précédé dans la ville éternelle; et on y avait nommé encore un des deux autres envoyés, un homme d'Etat considérable, Bruslart de Sillery (2). Mais on ne s'attrista nullement, lorsqu'on sut la nouvelle décision de Henri IV. D'Ossat,

(I) L'ifra d'Ossat, lettr. XVllf, au même, du '21 mars. {■>) IhiL

172 r.OMMENCKMENT DES NÉGOCIATIONS

en la faisant connaître au cardinal Aldobrandiii, expliqua que c'était pour entrer plus intimement dans les vues, précédem- Mient exposées, de Sa Sainteté et lui témoigner même plus de confiance. Le cardinal garda le silence : mais, d'Ossat le sut ensuite, ailleurs il approuva la chose (1).

Le départ de du Perron avait été annoncé pour la iin de mars, au plus tard. Cependant, on était en avril, et on demeurait toujours sans nouvelles à Rome.

Clément VIII « attendait en bonne dévotion » l'ambassadeur de France ; Aldobrandin désirait vivement son arrivée, car, disait-il à d'Ossai, « il serait bon qu'il fut déjà ici. » Enfin, dans une audience du 1"2 avril, le Pape s'épancha devant l'agent français, en disant qu'il attendait le prélat avec impatience, que les portes étaient ouvertes, qu'il portait la France dans ses entrailles, qu'il sacrifierait volontiers son bras droit pour la remettre dans son état prospère d'autrefois. Comme d'Ossat fit remarquer que les Espagnols redoublaient d'efforts et d'artifices, il reprit aussitôt (ju'il n'y aurait ni Espagne ni Angleterre qui l'empêchassent de faire ce qui serait utile à l'Eglise et aux Etats chrétiens (2).

Cependant, on touchait à la fin du mois ; et on n'entendait parler aucunement à Rome du départ de l'évêque nommé d'Evreux. Alors, les ennemis commençaient à exploiter ce retard : on disait et on finissait par fairo croire que l'ambas-

(1) Lettres d'Ossat, Ipttr. \l.\, ;in roi, du l 'i avril.

(2) Lettres d'Ossat, ktîr. \l\, an roi, dti 1/j avril.

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sadeur ne viendrait pas. La cour de Rome pouvait se froisser. D'Ossat ne savait que faire. Heureusement des lettres de Villeroy lui annoncèrent que la cause du retard était une indisposition du monarque; ce qu'il s'empressa de faire connaître au cardinal Aldobrandin, en même temps qu'il lui assurait que le départ serait très-prochain (1).

En attendant, la faction esp;jgnole continuait à répandre de nouveaux écrits pour mettre scrupule et peur en l'àme du Pape et de tous ceux qui inclinaient à [absolution. C'était la reproduction plus ou moins accentuée de la singulière dociruie qui refusait au Pape le droit d'absoudre un roi relaps. On y ajoutait cette menace, que, pour conserver ou recon- ({uérir la France à l'Eglise, on s'exposait à perdre l'Espagne avec tous les pays qui étaient sous le sceptre de Sa Majesté catholique (2).

On allait parfois jusqu'à la plus étonnante exagération de la puissance papale sous un autre rapport. Le droit divin, le droit naturel, le droit national et, en particulier, celui de la France, tout se formulait, tout s'invoquait, pour établir, d'un côté, la souveraineté du Pape sur les royaumes, la dépendance absolue de ceux-ci à l'égard de celle-là, et, de l'autre, pour entraver d'une façon quelconque les négociations. Le /v7//'/s' Ihienne (3), à la Biblioth/jque nationale, nous a con-

(1) Ihid., lettr. XXIir, X\V, XXVI, XWII, à \1. de Villeroy, du 20 et 2-2 mai, du 23 et 27 juin.

[Tj Ibid., lettr. XXIII.

(:3) Fonds Brienne, ms. 137, fol. 128 à fol. 133 : Escrit baillé à Rome

17 i COMMEXCEMETT DES NÉGOCIATIONS

serve la copie d'une de ces thèses étranges. Après avoir voulu prouver par le sentiment de tous les théologiens célèbres, des jurisconsultes, cauonistes et docteurs des anciens temps, par r Ecriture-Sainte, le droit naturel et celui des gens, que le Pape est seigneur de tous les royaumes, de tous les empires, et qu'il peut en disposer, l'auteur de la thèse alléguait le droit spécial que la France aurait consacré : << C'est, disait-il, une « coutume ancienne daus cette nation que, quand le roi est « sacré par l'archevêque de Reims, il reçoit le pouvoir royal « de la main même de l'archevêque déclarant et certifiant (( qu'à lui appartient principalement l'élection et la conserva- « tion du roi, parce que le pape Hormisdas a accordé à saint «( Rémi cette prérogative avec la suprématie sur toute la (. Gaule (1). » De pareilles assertions durent trouver leur propre réfutation dans l'exagération même de leurs termes. Mais, il est juste de le reconnaître, il y avait des théologiens qui savaient se garder de pareils excès dans leur opposition. Pour eux, tout le débat devait se circonscrire dans les termes de cette question : La conversion de Henri de Navarre étaitelle vraie ou fausse? Et, comme les circonstances concouraient à établir la grande probabilité, sinon la certitude, d'un retour simulé à la religion catholique, l'absolution, dès

lor< de In poursuite de VnhuAution du Hûif par lequel on pr.lend prouver (jiie le Pnjir i:.sl Sei'ftteur de Icui les royauims et empires et qu'il ptul les transférer it bailler à qui bon luy semble. Celte tllèse est en latin. (\)lhuL, fol. 132 vci'-so.

AVEC ROME 17o

iors, devenait illicite et conséquemment inoctroyable (1). L'ambassadeur d'Espagne lui-même, le duc de Sessa, ne procédait pas autrement. Esprit « accord » (2) , pour employer l'expression du cardinal d'Ossat, il savait donner à ses raisonnements quelque chose de spécieux et colorer son opposition d'une sincérité en apparence non suspecte. En sa qualité de ministre du roi d'Espagne — ainsi le langage qu'il faisait entendre — il était et devait être opposé à l'absolution de Henri de Navarre, parce que l'intérêt de son maître le demandait. Au contraire, comme simple duc de Sessa, il y consentirait volontiers, à la condition indispensable, toutefois, de la vérité de la conversion. Mais comment pouvoir se former la conscience à ce sujet? Quels arguments invoquer ? quelles preuves donner ? tandis que, dans le sens contraire, les arguments abondaient, les preuves étaieilt évidentes. « Et là-dessus, disait « d'Ossat, il déploie tout ce qu'on lui a extrait des sermons « de Boucher (3), et qu'on a pu inventer de mensonges et de « calomnies, pour faire douter de la conversion du roi (A). » Le duc de Sessa insistait encore sur les suites inévitables de l'absolution concédée par le Pape : c'était le schisme qu'on paraissait tant redouter alors et dont, par le fait de la conces-

(1) Lellrcs d'Ossat, lettr. XXill; et B. x\., Fonds Bricnnc, ms. 137, fol. 137 : Advis sur l'absolution du /îyj/, thèse en italien qu'on attribue, en tôte du manuscrit, à un Espagnol du nom de Garcias.

(2) Lettres d'Ossat, lettre IX, à .M. de Villeroy, du C décembre 159^.

(3) ^ous en avons donné précédemment un aperçu. (Jx) Lettres d'Ossat, leiire IX.

ITii i:o.MMi;Nr.i;Mi:NT ni:s N'ègociations

sion elle-même, on faciliterait l'éclosion, car le prince de Béarn, devenu véritable roi de France, aurait avec plus de puissance plus de moyens pour conduire à bonne fin l'entreprise, et certes les prétextes ne manqueraient pas, ne seraitce que celui qui naîtrait de la demande, d'une part, et de la non-autorisation, de l'autre, de la répudiation d'une femme légitime en vue d'un nouveau mariage (1). Leduc co!)cluait donc au refus pur et simple de l'absolution papale. Eiilin si, malgré d'aussi bonnes raisons, le Pape fléchissait, il fallait, dans l'intérêt de la religion en France, exiger les plus grandes garanties. De cette façon, continuait d'Ossat, il espérait « accrocher l'afiiiire du tout ou, pour le moins, en tirer quelque profit et avantage pour son mai're (2). »

Cependant, l'évêque d'Evreux avait travaillé de loin à préparer le succès de sa mission. 11 s'était d'abord adressé au cardinal de Plaisance lui-même. C'était naturel, après le changement qui s'était opéré dans les sentiments de l'ex-légat.

Le cardinal de Plaisance, avait été surpris comme les Espagnols et les ligueurs par la reddition de Paris. Le roi lui avait député du Perron pour lui annoncer qu'il serait reçu, s'il voulait rendre visite à Sa Majesté, et que, en cas contraire, il lui était loisible de se retirer partout où il voudrait, sans avoir

(l)Ceci montre qu'on prévoyait déjà la demande que présenterait Henri IV en nullité de son mariage avec Marguerite de France.

2) L.iirci d'Ossat, lettre i\. Voir aussi la lettre XXX.au môme personnage, du ;{0 août IÔ95.

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rien à craindre. Le cardinal avait préféré le second parti, et peut-être serait-il juste de dire qu'il s'honora plus par cette résolution que l' université par sa soumission un peu servile et le parlement de Paris par l'ardeur soudaine de son royalisme. Du Perron, ayant eu mission d'accompagner le légat jusqu'à Momargis et de veiller à ce qu'il fût traité avec les honneurs dus à son rang (1), avait su captiver sa bienveillance (2) et même le faire incliner vers la cause royale (3).

Lorsqu'il fut question de l'ambassade, le légat était encore en France, mais ne devait pas tarder à prendre le chemin de Rome (A). L'évêque nommé d'Evreuxlui écrivit, non pas pour lui annoncer la chose, car la nouvelle en avait été donnée par le cardinal de Gondy, mais pour lui exprimer l'espérance qu'il ne refuserait pas son puissant appui à l'œuvre si importante qui allait se traiter et dont l'heureuse issue lui mériterait la reconnaissance de tout le royaume (5). 11 paraît bien que le cardinal accueillit la prière de l'évêque, car d'Ossat, (lès le 6 décembre de cette même année 159/i, écrivait que, selon le sentiment exprimé de l'ex-légat, en cas de refus de

(I) De Thou. Histor., lib. CIX, cap. v.

('2) Lettres d'Ossat, lettr. IX, D'Ossat écrivait dans cette lettre en pariant du léjîat : « Il a dit aussi beaucoup de bien de Monsieur du « Perron... et confesse qu'autrefois il en avoit écrit mal ; mais qu'alors « il en avoit écrit ce qu'on lui en avoit dit avant qu'il Teust veu; et « qu'à présent qu'iU'avoit veu, il en disoit le bien qu'il en avoit connu.

(13) Ibid.

(Zi) Il arriva à Home le 13 novembre de la même année.

(5) Amijasiy'i'.les du cardinal du Perron, Paris 162o, p. 10.

rabsolution, « le scliisrae était tout fait en France, sans qu'il « y eût aucun remède ; mais quand, après l'absolution, le roi « retournerait ii sa première erreur, comme quelques-uns . « craignaient, il s'y pouvait trous'er remède, comme serait la <{ mort, la résistance que lui feraient les catholiques, et d'aufl très choses. S'il en avait dit autant au Pape, ajoutait l'agent « français, je ne demanderais pas davantage de lui (1). »

Le 8 mars de l'année suivante, deux autres lettres étaient expédiées pom* Rome, l'une à d'Ossat même qui lui était adjoint, et l'autre à Alexandre d'Elbène, un des trois agents français que du Perron avait ordre de visiter et de consulter : celui-ci avait voulu marquer au premier la joie qn'il éprouvait au sujet de leur mission commune et rappeler au second leur ancienne amitié (2).

Le 10 mai, les lettres de pouvoirs furent signées à, Fontainebleau. Henri s'y nommait «par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre. »» Après avoir fait mention de sa réconciliation avec l'Eglise conformément aux « saints décrets

(1) Lettres d'Ossat, ibid. — Encore que Henri IV ait rpcommandf" plus tard à du Perron une grande réserve et même une certaine défiance à IV'gard du cardinal de Plaisance {AmhnS'ind. du card. du Perron, p. lùS), il est certain, d'apW's Pliistoricn Uo.rror-A (Iliilorio... de lus successos de Fninri'i de lôSô ù 15f)i, Madrid 1598, fol. .'{25 rect.), il est certain, disons-nous, d'a])n"'s cet historien, que ce même cardinal continua de se montrer favorable i\. la cause royale : les événements lui avaient complète-ncut ouvert les yeux.

(•J) Ambassades un cardinal du Perron, p. Il et 12.

€t constitutions canoniques, » ainsi que de l'ambassade du duc de Nevers, il constituait ses « procureurs spéciaux » Jacques Davy du Perron et Arnaud d'Ossat, à l'effet de « se présenter en toute humilité aux pieds de Sa Sainteté, >; de lui faire les déclarations et excuses nécessaires, de la supplier d'octroyer «sasainte bénédiction et sa souveraine absolution,» de souscrire les engagements et les promesses raisonnablement et canoniquement exigés fJ).

Cette pièce officielle était accompagnée d'une missive dans le même sens, sauf qu'on n'y prononçait pas le mot absolution, adressée personnellement au Pape et écrite de la main du roi (2).

La veiJte, c'est-à-dire le 9, et au même lieu, le roi avait également signé les instructions précises au sujet de l'ambassade (3). Il était enjoint à l'évêque d'Evreux de passer par Florence, en allant à Rome, d'y voirie grand-duc de Toscane, afin de lui présenter les lettres de Sa Majesté, de lui exprimer toute la reconnaissance qu'elle avaitpour lui, de l'assurer particulièrement de la sincère amitié qu'elle lui portait. L'ambassadeur français avait ordre, à la fois, de prendre les avis du grand-duc, et de solliciter son appui à Rome en lui faisant remarquer trois choses principalement: que Sa Majesté

(1) Procuiatiiiii pour Monsieur du Perron s'en allant à Rome presler robéissance au Pape (B. N., Fonds Brienne, ms. 137, fol. 177 1.

(2) Diicuinents incd., Lettres missives de Henri IV, loiTi. IV, p. o59.

(3) AmOwiSades, p. 135 : Instruction nu sieur du Perron... allant à Rome, par le rommavdernent de Ha Majesté,

ne voulait rien omettre pour satisfaire Sa Sainteté, mais qu'elle ne consentirait jamais à le faire aux dépens de sa propre dignité et de l'intérêt de son royaume : que l'ambassadeur avait le commandement de revenir, s'il s'apercevait qu'on voulût traîner les choses en longueur. A Bologne, il informerait dOssat de son arrivée, afin que celui-ci prît les ordres du Saint- Père. La conduite à tenir à Rome se calquait sur la déclaration faite au grand-duc de Toscane. Ainsi, quand l'on aurait exposé en détail à Clément VIII comment s'était accomplie la conversion du roi, ce qui s'était passé à Saint-Denis, lors de son abjuration, et, à Chartres, lors de son sacre, aussi bien que sa persévérance depuis dans la foi catholique, on supplierait Sa Sainteté d'accorder l'absolution, sans interposer des délais regrettables, car l'Église de France souffrait déjà beaucoup, et, si ce n'était encore assez de cette raison, l'évêque d'Evreux pouvait, mais en son propre nom, rappeler que les parlements, de concert avec les ofliciers de la couronne et les membres des conseils royaux, ne cessaient d'insister auprès du roi pour qu'il ordonnât de statuersur la discipline de cette Église. Relativement à l'absolution, la demande qu'on faisait au saint-père ne présupposait pas la nullité de l'acte des prélats. Toutefois, une seconde procuration était remise pour qu'on pût s'en servir au besoin : dans celle-ci, l'absolution était sollicitée purement et simplement. Deux autres pièces, la profession de foi de Sa Majesté qu'avait déjà emportée l'évêque du Mans, et sa promesse de soumission au Saint-

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Siège, avaient aussi été confiées à du Perron. Touchant les retards qu'on voudrait apporter, l'ambassadeur avait reçu commandement exprès de prendre congé de Sa Sainteté, si, trente jours après son arrivée, il voyait qu'on cherchât à mettre à de nouvelles épreuves « l'humilité » et la a patience de Sa Majesté. » Enfin, relativement aux conditions, le roi, sous quelque prétexte que ce fût, ne souscrirait jamais à rien qui tournât à sa honte ou à son préjudice, comme serait la paix à conclure avec l'Espagne, la Savoie ou des sujets rebelles, comme seraient encore la guerre à déclarer aux Huguenots, la révocation des édits de pacification accordés par ses prédécesseurs et confirmés par lui, la rupture des bons rapports avec les princes protestants, voire même avec la Sublime Porte. De plus, si l'on prétendait que Sa Majesté avait besoin de réhabilitation pour régner sur la France et la Navarre, les ambassadeurs combattraient cette prétention, et en tant que contraire aux droits du roi qui, dans l'ordre temporel, ne reconnaissait d'autre supérieur que Dieu, et au nom de la France qiri n'y consentirait à aucun prix. Dans l'hypothèse où ils ne réussiraient pas à la faire abandonner, il leur faudrait expédier un courrier en France, et attendre les ordres du roi. Quant au rétablissement de la messe aux endroits où elle a cessé, tant en France qu'en Béarn, à la publication du concile de Trente, à l'instruction catholique du prince de Condé, Sa Sainteté saurait que Sa Majesté était animée des meilleures dispositions, mais que, dans ces temps difliciles, la prudence

182 COMMIiNCEMEWT DES NÉGOCIATIONS

devait surtout diriger la conduite. Peut-être voudrait-on encore ie rappel des jés-uiies, l'approbation des provisions accordées par le Saint-Père, sur la présentation du duc de Mayenne, ou de son propre mouvement : les ambassadeurs avaient à répondre que leuis pouvoirs ne s'étendaient pas jusque-là. Du Perron était porteur de lettres pour les neveux du Pape et les autres cardinaux présents à Rome : toutefois il ne ferait visite et ne remettrait de lettres que sur l'ordre ou avec la permission de Sa Sainteté.

Comme on vient de le voir par cette analyse succincte, tout se trouvait prévu et réglé. Le départ allait bientôt s'effectuer. L'évèque d'Evreux avait été nommé premier aumônier du roi et gratifié du litre de conseiller d'Etat (J). Il accompagna Henri IV en Champagne. Arrivés, le 30 mai, à Troyes, ils en partirent bientôt, l'un pour Rome, et l'autre pour Dijon (2) ; et, pendant que l'ambassadeur s'acheminait pour donner des preuves de son habileté dans des négociations difliciles, ;e monarque allait se couvrir d'une gloire nouvelle au combat de Fontaine-Françiise. Comme il pouvait y avoir quelque danger en Champagne, Henri IV ordonna au sieur du Pesché, gouverneur de Château-Thierry, de faire escorter l'évêque d'Evreux jusqu'à Châlons (3). De là ce dernier continua son chemin par la Lorraine, Strasbourg, le pays des Grisons, Venise et Man-

(1) Amhnspid'; du cardinal du r(?rroii, p. i'ôlu

{'!) H. N., Nouveau Fntiih fnnimi^. ms. .")808, fol. 19, VCrso.

(3) '.cltrr\ iniisivr<i, toni. IV, p. 36'2.

A Y ce ROME i%}

toue (1). Eln passant par Bologne et Florence, il fit, dans une pensée diplomatique, courir le bruit qu'il était muni d'un plein pouvoir pour mener l'affaire à terme, sans avoir à expédier de courriers en France : il voulait ainsi préparer déjà la célérité des négociations (2). Si, à Florence, il remplit ponctuellement sa uiission (3), il avait également suivi, à Bologne, l'ordre royal ; car, à son entrée dans les Etats de l'Eglise, on avait donné commandement de le faire accompagner, pour obvier à tout péril, d'une escorte de gens à cheval jusqu'aux portes de Rome (4). 11 y arriva, le 12 juillet, et, le soir du même jour, on l'admit à baiser les pieds du Saint-Père, auprès de qui il fut seul introduit, bien qu'il eût donné place dans son carrosse à d^Ossat, à Chatillon, à d'Elbène, au secrétaire et à l'aumônier du cardinal de Gondy (5). Ce fut une simple présentation : on commença seulement à parler affaires dans l'audience du 16 (6).

La première audience fut longue et permit de bien augurer des affaires de la France. D'Ossat était présent. Du Perron

11) Diicours sonm., p. lu, au coraraencement des Divenes œuvres du cardinal du Perron.

r2) Ambassades, p. ili.

(3) Lrttres missives, tom. IV, p. 361 : la lettre autographe du roi a été transmise des Arciiives des Médicis.

{Il) LHire^ d'Ossat, lettre XXVHl, à Villeroy, du 29 juillot.

(5) Cayet, Cliron. «or., liv. Vil, p. 687.

(6,, LetUes d'Ossat, ibid.

IH'j COMMENCEMENT DliS NÉGOCIATIONS

exposa l'objet de sa mission, en présentant, a\ec la lettre autographe du roi, les lettres qui accréditaient les deux ambassadeurs près du Saint-Siège, et réglaient la nature et l'étendue de leurs pouvoirs. Son langage fit une telle impression sur le Pape, que celui-ci aimait à répéter ce que Dieu disait de David, qu'il avait trouvé en lui un homme selon son cœur (I).

La visite des cardinaux commença. Non-seulement Clément VllI y avait donné son assentiment, mais il l'avait fortement recommandée. Les ministres français, avons-nous dit. avaient à remettre des lettres royales à chacun des membres, présents à Rome, du sacré-coUége. Nous savons que pareille précaution avait été prise lors de l'ambassade de Nevers. Mais, à la différence de ce dernier, du Perron et d'Ossat furent non-seulement reçus, mais bien accueillis de tous, et ils gagnèrent entièrement à leur cause le cardinal Tolet, qui jouissait d'une si grande autorité dans le sacré-collége.

Tout allait bien pour la France. Les ambassadeurs de Venise et de Toscane prêtaient un loyal concours. Le cardinal Aldobrandin aflirmait que l'ardeur des Espagnols n'était déjà plus ce qu'elle avait été, et il cherchait à faire comprendre qu'ils finiraient par seHitiguer d'une guerre, où ils venaient d'essuyer une si grande défaite à Fontaine-Française. Mais une parole de Séraphin ne contribua pas peu au succès diplomatique. Dans un entrelien avec le Souverain -Pontife, il se

(1) Discouis scmm., p.. IZi, au commencement des Diveisis (riarfs du cardinal du l'crron.

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prit à dire < qu'on allait déjàpubliant partout que Clément Vil avait perdu l'Angleterre, et que Clément VIII perdrait de même la France (l). >^ Aussi, d'Ossat pouvait écrire à Villeroy, dès le 29 juillet : La « négociation est déjà si avancée que nous en espérons toute bonne expédition dans peu de jouis (2). y>

Les procureurs furent admis à une seconde audience le 30 juillet." Quand ils eurent fait part au Souverain-Pontife de l'impression que leur visite avait produite sur les cardinaux, ils lui présentèrent, de la part et au nom du roi de France, une requête (3) en tout conforme aux instructions reçues : on se gardait de croire à la nullité de l'absolution de Saint-Denis ; et on demandait une nouvelle absolution '< pour plus grande sûreté et repos >> de l'âme de Sa Majesté, le « bien de tout son royaunje et pour la réconciliation et réunion d'icelui avec le Saint-Siège. » filément VIII prit immédiatement connaissance de la requête. Plusieurs questions furent posées, plusieurs diflicultés soulevées. Les procureurs répondirent aux unes et aplanirent les autres. Tout cela devait être livré à un sérieux examen ; et une nouvelle audience serait accordée en temps et lieu (A).

(1) Davila, Histor., tom. Il, lil). XIV, p. /ii6.

(2) Lettres d'Ossat, lettre XXVMI.

^3) Amhaiind. du cardinal du Perron, p. l/j9 : RequcUe présentée au Pape. Arnaud d'Ossat y est simplement désigné par ces mots :« Doyen de Varen, au diocèse de Rhodez. »

(/i) Lettres d'Ossat, lettre XX\, à M. de Villeroy, du 30 août.

Cependant, tout était mis en œuvre pour faire échouer la mission des envoyés fi-ançais. On peut dire que les ennemis de la cause royale tentaient leur dernier et suprême effort. Mais ils montraient tant d'acharnement, usaient de tant de violence, qued'Ossat écrivait alors à Villeroy : «Ils s'en rendent « odieux à tous ceux qui ont quelque modération, et ainsi ai- '( dent à nos affaires en nous voulant nuire, comme il leur est « advenu par ci-devant en plusieurs occurences (1). »

Les Espagnols pensaient autrement. lisse croyaient toujoui'S les maîtres de la situation. Mais le Pape, qui avait déjà sondé les dispositions du duc de Sessa, lui déclara enfin qu'il était impossible de différer plus longtemps à traiter l'affaire, qu'eu conséquence il était d'avis de la soumettre au sacré -collège. I/ambassadeur d'Espagne, pensant qu'on recueillerait les \uix en consistoire et persuadé que la majorité ne se monlrer;iit i^as favorable à la France, ne maftifesta point d'opposition. Mais ses calculs furent déjoués par la sagesse de Clément VIII ().

(1) J, iirri d'Ossat, lettre XWilf, ù M. de Villeroy, du 29 juillet.

(2) Davila, Butor., lib. XIV, p. Ziû6, hhl.

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