‹ Henri IV et RichelieuChapitre 33 sur 36 · OTE I. — LE SENS DD VOLUME · texte numérisé non relu

OTE I. — LE SENS DD VOLUME

Les trente années que contient ce volume me sont venues obscures, profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté?

Nulle œuvre de critique ne m'a coûté davantage. Je ne trouvais plus là la netteté et la franchise de mes hommes du seizième siècle (que je regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le dixseptième, le roi-homme et le grand minière, sont des caractères infiniment mixtes, qui demandent constamment à être examinés de près, discutés et interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les hommes, ni les choses, ne se prêtent aux solutions absolues et systématiques que l'on a données jusqu'ici.

Il faut, dans celte époque, plus que dans aucune autre, distinguer, spécifier, marcher la sonde à la main. L'histoire, de la place publique, du grand jour des révolutions, tombe aux cabinets des princes ou des ministres-rois. Elle doit aller doucement et tàler dans l'obscurité.

Mais, cela fait et cet objet obscur une fois bien saisi et serré, il faut le mettre en pleine lumière sans tergiversation.

Trois questions dominantes, à la fin de cette enquête, se sont posées d'elles-mêmes, et les réponses sont sorties des faits, sans que je m'en mêlasse, par la force de la vérité.

I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu'à la mort? S'arrêta-t-il au système mécanique de balance et d'équilibre, qui fut réellement l'idée de Richelieu, et que les Mémoires de Sully, écrits sous Richelieu, nous donnent comme l'idée d'Henri IV?

A quoi, je réponds : Non. A partir de 1606, sous une apparente fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens. Au départ de 1610, ses trois armées en marcbe ont trois généraux protestants.

II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même est résolue. A partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses ennemis, de leur côté, ne flottèrent plus; ils virent très-bien en lui, sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y travailla, autant que l'Escurial.

III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continuée?

Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà toute espagnole de son \ivant, fut de plus en plus la cliente de l'Espagne après sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente, trouvant la situation gâtée et la France rivée

dans celle fiilalité d'intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en écrasant les dissidents, au lieu de les employer contre elle.

Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l'unité, nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents, le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.

Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les manifestations. De quelque façon que ce fût, les protestants périrent moralement; l'émigration commença, et ceux qui n'émigraient pas furent tranquilles, il est vrai, ne conirarièrent point Richelieu, Mazarin, personne. Pourquoi? ils étaient morts.

Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'autres moyens. Si Richelieu eût été libre, quoiqu'il haït les protestants, il les eût ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la guerre maritime, la guerre d'Espagne-Âutriche. Enrégimentés sur le Rhin, dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant chargés de dépouilles, ou fondant une France l'épée à la main dans l'Amérique espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs assemblées inutiles, ni des masures qu'ils appelaient places de sûreté.

Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un petit moment d'audace contre le pape, ses ennemis

le ramenèrent par sa chaîne, l'obligèrent de ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.

Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient dominer encore l'opinion et duper la postérité.

.NOTi: II. MES CONTRADICTIONS.

En voici encore une que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien qu'il se masque le plus, et sa meilleure époque est toute enveloppée de mensonge.

Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout

(bien moins ses ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu'il veut agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de Charenton (1006) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour secourir les protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que jamais, et fait au ministre Chamier une réception sèche et dure, qui dut charmer Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur Chamier) peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait tant de paraître tel. Dans le fond, il élait peureux (surtout dans les dernières années). C'est le témoignage que lui rend un grand historien, non suspect : « Les Réformés avoient vu mourir avec lui deux choses : l'une V affection qu'il étoit certain qu'il avoit pour eux; l'autre étoit la bonne foy dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on Irouvoit plus de faveur dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse. » (Élie Benoît, Histoire de ÏEdit de Nantes, II, p. 4.)

La critique peut continuer d'imputer à mon injiiatice, à ma légèreté, les inconsistances et les variations de la nature humaine.

J'ai dit et j'ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête, perfide en Italie; qu'Henri III, infâme à vingt ans, mais épuisé à trente, était alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle contradiction y a-t-il en cela?

iNOTE III. LES SOURCES DE I. HISTOIRE D flE.Mll IV.

Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai. J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement élaboré, en contraste parfait avec tant d'œuvres de légère improvisation. J'en ai peu profité. Pourquoi? Parce que le grave historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l'homme, cet homme « ondoyant et fuyant, » comme aurait dit Montaigne. L'ostéologie d'Henri IV, et ses muscles aussi, sont au complet; j'y voudrais encore son sang, les battements de son cœur, sa vie nerveuse et ses saillies. 11 fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines ont influé sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, trop peu, en vérité.

Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère. C'est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne bougera point.

a Le titre est bien modeste. Il ne promet que VHictoire d'un rèfine, mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque. Sciences, lettres, arts, inventions, tout le développement de la civilisation y est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que Ja politique, l'administration, les finances, la diplomatie. C'est l'encyclopédie du temps (environ un quart de siècle). L'auteur est gallican, partisan de la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne partage ni son admiration sans limites pour Henri lY, ni ses sévérités pour les protestants. Mais je n'en fais pas moins un

cas infini de son livre. Tout le monde sera frappé de l'excellente critique et de la vigueur desprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol, la Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avail d'arlificicl. — .La construclion fantasque de M. Capefigue est rasée, et il n'en reste pas une pierre. »

A ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, achevé, plus complet et plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les mêmes matières.

La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu, c'est Henri IV, l'Henri IV que no; s connaissons. Quoi! Henri IV a été ce grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi ! Il faudrait biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Aubigné? M. Poirsou n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura, je le crois, exagéré, défiguré, sans s'en apercevoir, quelques détails; mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque du noble seizième siècle sur son successeur le dixseptième, diplomatiquement aplati.

M. Poirson, honnôle, austère et décidé à être juste, n'a nullement négligé les sources protestantes, telles que du Plessis, Mornay et la Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subsé(|uentes. il mît en meilleur jour les griefs des proleslanls, griefs si

graves et qui excusent entièrement Yesprit hiquiel et l'incessante agitation qu'on leur a tant reprochée. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de l'Edit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siège d'Amiens, comme on l'a dit? Point du tout. D'Aubigné (Histoire, p. 455) assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, soigneusement extraits par Elie Benoît, Histoire de l'Édit de Nantes (6 vol. in-4'). Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, mais il est tiré entièrement des pièces originales.

Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement queVilleroy et Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.

A cela près, nos éludes communes sur les mêmes sources nous conduisent aux mêmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, deThou, Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses notices.

Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à merveille que les Economies royales ne sont pas seulement un des bons livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le livre. C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel, <it le moral, la politique et les finances, les caractères et les passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable du seizième siècle, qui, ^i tard, dans une époque ingralc, dure, vit, palpile encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux <lc sagesse, admirable de plénitude.

Par d'Aubignd et par Sully, je sors du grand seizième siècle, que j'étudiai et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade'! Sous Henri IV, il rêve les martyrs el Coligny, médit du roi hâbleur. Mais, Henri IV frappé, il l'est lui-raôme., il tombe de la chute à la chute !... Cela ne s'arrêtera pas. Les temps même de Richelieu, tant glorieux qu'on les veuille faire politiquement, seront encore une •chute morale.

C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait copiées de d'Aubigné, avant sa rnort (184G). Ces notes, d^une écriture forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le cœur le seizième siècle. A grand'peine, je leur dis adieu.

Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion de mon livre futur {qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double regret, de laisser cette histoire, et de laisser ces manuscrits.

Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable auxiliaire si ardemment zélé pour l'oeuvre qui m'échappe aujourd'hui. Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'élude solitaire et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers.

les mettre sous la clef, — avec un fragment de niom cœur.

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