‹ Henri IV et sa politiqueChapitre 46 sur 181 · LA MONARCHIE APRÈS LA LIGUE · texte numérisé non relu

LA MONARCHIE APRÈS LA LIGUE

Tableau que présente Paris le jour de la rentrée de Henri IV. — C'est l'image du règne. — État de la France. — Double tâche qu'avait, a ce moment, la royauté : reconquérir son rang au-dessus des diverses classes du pays et rétablir l'union entre elles. — Idée que Henri IV se faisait de son droit. — Son premier soin est d'intéresser à ce droit tous les droits et tous les vœux de ses sujets. — Paroles (le ce prince sur .sa mission. — Caractère de son gouvernement.

— 11 prend les institutions telles qu'il les trouve établies, et y met l'ordre. — Sa vigueur contre les abus et son respect pour les droits.

— Progrès constant du règne. — Les réformes mêmes qu'il ne pouvait donner, Henri IV les a préparées. (

La rentrée de Henri IV dans Paris, après les sanglantes agitations de la Ligue, présenta un mémorable spectacle. La veille, tout flottait en suspens. Les partis,

d'autant plus excités que s'approchait le dénoûmeiit:*i^* semblaient, dans leurs contradictions mutuelles, s*unu'^-^ pour le retarder. Partout le besoin de la paix, et fBT^"^^ tout la guerre : les corps politiques impuissants devanf-û les fureurs des exaltés ou les rivalités des chefs, et ré*-^--tranger, que tous subissaient avec impatience, domi«":v nant encore parmi les troubles. e»

Tout à coup, le 22 mars 1594, aux premières lueurs du jour, à quelques pas des Tuileries, une porte de la i ville s'ouvre, celle-là même par où Henri III, effrayé il des triomphes du duc de Guise, s'était enfui. Les fe troupes royales s'avancent, reçues par le comte de t; Brissac, gouverneur de Paris, parle prévôt des mar- ■< chauds, par les échevins et le capitaine des gardes ï bourgeoises : elles s'avancent, quoique peu nom^ ^ breuses, mais se recrutant, sur leur passage, des mi- i lices de la cité, et, les choses ainsi préparées, l'armée i et la ville marchant ainsi de concert, derrière quatre divisions successivement introduites, au milieu d'une foule surprise et dans l'attente, commandant lui-même une division nouvelle, paraît enfin celui qui ce n'avait qu'à se montrer pour être reconnu roi *. »

A cette vue on s'étonne, on s'émeut, on s'enthousiasme. Ce prince, avec sa bonne mine, son air noble cl ouvert, sa grâce martiale, portant la clémence dans

\ . D'Aubigué.

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ion regard intrépide, gague à lui tous les cœurs, et, de toutes parts, le cri s'écliappe : « Vive le roi! » Et comme pour donner son vrai sens à cette exclamation, comme pour résumer dans une parole tout ce que ce peuple attendait de lui et tout ce qu'il avait souffert CQ son absence : « Je vois bien, dit Henri IV, à ces (énioignages d'allégresse que ce pauvre peuple a été lyrauoieé '. »

DéBonnais il n'est plus de lutte dans Paris : le sort de tous est fixé, Henri va rendre grâces à Dieu dans Notre-Dame, et de là il rentre au Louvre, comme s'il ne l'avait jamais quitté. Le jour même, les Espagnols sortent de la ville. Les boutiques se rouvrent, les tra- Taux recommencent, hommes d'armes et artisans se mêlent familièrement les uns avec les autres. Henri dtne chez sa mortelle ennemie, la duchesse de Montpensier. L'ordi'e semble partout revenu. C'est l'image de ce règne : la nation rendue à son indépendance , les étrangers débarrassant Paris au moment où y reparaît la royauté, les haines calmées, les droits particuliers se relevant avec lo droit monarcbi<[ue , et le royaume de France l'epvenanl son cours.

Mais cette œuvre ne fut pas d'un jour : ces grandes émotions ne suffisaient point à réaliser les pronit.'Sses dont elles étaient le gage, et cet ordre, soudainenon, 1. 1, p. aso.

ment rétabli, ne faisait que témoigner la confiance ^^

du peuple dans la royauté qui devait le lui rendre, .

Comment la royauté sut-elle répondre à cette con- .

fiance?Par quelles voies, sur quels appuis, dans quelle ..

pensée Henri IV essaya-t-il cette restauration de son

pouvoir et de son royaume? Les difficultés étaient grandes, l'entreprise immense et redoutable. Quand un peuple a été bouleversé par de longues dissensions, quand, devenu tout à coup l'arbitre de sa fortune, il s'est perdu quelque temps dans les égarements de sa propre indépendance, quand, au milieu de ses institutions renversées ou chancelantes, de ses ressources anéanties, de ses droits confondus, il demeure avec ses ambitions errantes et sombres, son ardeur désespérée et sa misère, il faut, pour le régler sans le contraindre et le relever sans Fexalter, un généreux et clairvoyant effort. Henri .IV, par un équitable mélangé de tolérance pour les dissidents et de protection pour la foi nationale, avait porté un premier remède au malheur des haines religieuses. Mais que de calamités ne restaient pas encore à effacer! Que de périls à conjurer en lui-même comme ^ans ses ennemis! Quelle tâche à accomplir !

Les dissensions religieuses avaient laissé des traces profondes dans le bouleversement de la France. Au dehors comme au dedans, au sein des villes comme au fond des consciences, Tétat de guçrre régnait. Les ré-

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îormes de la royauté, ses tentatives pour réunir sous les mémeg lois des provinces diverses, tant el de si laborieux efforts pour créer parmi les eppositions intérieures le yenfiment national, semblaient disparallrc dans la confusion universelle, et les prétentions qu'avaient mises en mouvement les partis grondaient encore après l'orage. Devant l'unité politique menacée comme l'unité religieuse, devant un trône livré au hasard desluttes civiles, la noblesseavait pensé revenir aux Kides guerroyantes et à l'indépendance armée dg féodale. R^paaduâdanslesprovinces, tenant des ices de la gueiTe des forteresses ou des cités, levant des impôts, traitant avec le roi de France ou avec les souverains étrangère, ses plus illustres membres aspiï'aient à tourner un pouvoir, passagèrement exercé au nom d'un parti, en une domination pei-son- Delle et durable. De là tant de résistances opiniâtres et des soumissions si chèrement achetées : le duc de Mayenne en Bourgogne, le duc de Nemours dausle Lyonnais; en Provence, le duc d'Épemon, de moindre race et d'une pire arrogance, et ce vaillant duc de Mercœur, s'attribuaut en espérance la souveraineté de Bretiigne dont il disait : « Je ne sais si c'est un songe ; mais il y a dix ans qu'il dure. » De là ces conspirations, toujours renaissantes, des grands seigneurs catholiques et protestants, s' appuyant les uns sur l'Espagne, les autres sur l'Angiclerr.; ou sur l'Ailcmagne.

7( LE GOUVERHEMENT.

1)0 là enbn celte proposUioD y naïvement factieuse, que quelques-uns d*enlre eux fedsaient au roi dès 1596: « Comme moyen d*aToir toujours sur pied uue grande armée bien soudoyée, qui ne se desbanderoit ja< mais... de trouver bon que ceux qui avoieut des gouveriiemens par commissions les peussent posséder en propriété en les recognoissant de la couronne par un (imiilo hommage lige '. »

Avec une plus sage entente des conditions d'im gouvernement, la bourgeoisie nourrissait une ambition égale. D*autant plus royaliste qu'elle redoutait davantage les empiétements de la noblesse, et cependaiil poussée par les nécessités de la lutte, et de quelque côté qu'elle portât ses ai*mes, à se protéger et à se couduire elle-même, elle retrouvait, avec la paisr, rinforîorité de son rang, mais n'abdiquait point ses espérances. Elle avait mesuré sa force, elle avait com* pii:? ce que valait son appui, ce que pouvaient ses ré-* sistar.ces, et, faisant de son savoir ou de ses richesses le dou rë de son élévation, gai*dant des privilèges ratfei i:-i:î ou usurpés pendant le combat, voyant dans Tasrendant toujours croissant des Parlements se refléter sa propre influence, elle marchait insensiblement & celte prépondérance que les événements et les hommes travaillaient à lui conquérir^

i. OEc. tx)ya/cs, t. 11^ p. 395. \

La monarchie après l\ ligue.

Au-dessous de ces mouvemeols contraires langiiisiX le peuple. La concession de certains droits poliiques avait relevé sa condition sans diminuer sa mi- !Ève, et les troubles dans lesquels il s'était j été, conim(} Etait toujours, avec un si prodigieux mélange d'emçortemçut et d'héroïsme, le laissaient réduit à une la- Inealable détresse. 11 sentait l'absence de la royauté lux ciaclionB dont il était victime; ne trouvant de resjources ni dans le commerce ruiné ni dans les cam- ^gaes livrées aux gens de guerre, il tournait ses repffds vers l'étranger ' , comme s'il n'y avait plus pour loi d'espoir au sein d'une patrie épuisée et sous \m jRDce à peine établi. Ainsi se montraient isolées les unes des autres les diverses classes du royaume, cons- [lirant chacune pour des fins opposées, séparant de ius en plus leurs intérêts particuliers de l'intérêt national, et, quoique attachées de cœur à la royauté, s'apprenant à former des desseins où la royauté n'avait pas de place.

Une double mission s'offrait dès lors à IlcnvilV : renib^ & la royauté cette place qu'elle avait perdue, et Tunener l'union au sein des classes.

La rojauté ajipelait ses premiers efforts. Elle avait, par sa faiblesse, laissé éclater le» divisions. Elle ne

1 , Cbâteaubviand. — ANo/i/se raisoiinée de l'Histoire de France. Bxtraits des écrits du temps.

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pùuvail les éteiodre qu'une fois reinoulèe assez hfll pour les dominer. Elle lie pouvait rassembler les siye autour du ivùae qu'eu les iuléressant à sa graDdeitl qu'en associant leurs droits à son droit.

Ce droit de la mouarchie que Henri IV portait lui-même, ce n'était pas sans raison qu'il prenait soio de l'iuïoquer ; ce n'était pas sans raison qu'il k implait pour une de ses forces : « Mes oUiés, ùeu et mon bon droit! a Que l'on suppose en effet, à la place de ce prince, iguelques-UDS de ses rivaux, même des plus grandâ, lelquef-uns de ceux que l'on voyait eu 1593 sollicides Ktats Généraux la couioiiae de France : qu'eus; t-ilsfait? Devant tant d'ambitions contraires, ai y&at tant de divisions à effacer, tant de désordres répai'er, et sous le coup de l'ennemi qui menaçait qu'eût fait un pouvoir mai assuré daus sa victoire, capable d'inspii'er aux peuples une sécurité qu'il n'i pas ressentie pour lui-même, effrayé de tous les droi comme d'aulaut de démentis à ses prétentions, p; tagé (Etre les exigences de l'étranger et la crainte l'espi'l national, n'ayant, pour toute vue générale^ que e souci de sa pi'Opre durée, pour toute prévisionj de 1 avenir que l'inquiétude de voir le pvéseut mao^ • sous ses pas?

lien différente était la coudilion de Henri IV. 'ouvait dans sa naissance le soutien du trône qu'

!.,\ MONAIiCIIIE ArnÉ^ l.K UCVl

ient conquis ses armes. La victoire lui donnait des t)its que la tradition n'eût pas reconnus, et sa vasie îtïalWe, libre dans son essor, était tout ensemble ïiitenue par la loi monarchique. Souverain hérédiiire^ il avait à relever le prestige, mais non à rendre aison de son autorité, et ce principe traditionnel qui Bnfond les destinées des peuples et des rois, qui, Écartant les ambitions égoïstes ou hâtives, corrige, par a vertu propre, les défauts des individus, qui, ne laissant aux souverains d'autre avenir que l'avenir de leurs sujets, fait du patriotisme l'inspiration naturelle de leur règne, ce principe dirigeait et modérait ses

:tes.

Comme mille préoccupation personnelle n'obscurtissait son regard, Henri IV mesurait les difflcullés de sa tâche, et ne tentait point de les déguiser. Loin de s'attribuer d'avance l'honneur de ces réparations inaantanées, dont les revers ne manquent jamais de démêler l'imposture, il annonce que le mal sera lent à détruire. Au clergé il avait dit : « Tout se fera petit à petit. Paris ne s'est pas fait en un jour '. » U dit de Blême : u Comme les maux qui ont desreglé et affoitli mon royaume se sont engendrez avec le temps, ils ne peuvent estre guerys aussi en un jour*, a Et on

) . Lettres missûws, t. V, p. 3:1.

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