‹ Henri-MatisseChapitre 3 sur 6 · LS S · texte numérisé non relu

LS S

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Sos y

r. MRahÿe

s'émerveillent, pauvres perpétuels qui ne sentent leur richesse que par contraste, non plus de cette richesse des grands trusteurs d'Amérique, richesse trépidante, où passent sans cesse le souffle de la Bourse, l'odeur du cuir ou du pétrole. Certes, l’argent est une des conditions de ma richesse. Mais fussé-je mendiant sur une route d'Espagne ou porteur de colis dans un port Sud-Américain, je ne saurais pas vivre, penser, sentir autrement que comme un riche. J’ai l'instinct, le sentiment, le goût du luxe. Et cela ne s'achète pas avec de l’argent..… Je sais désirer, trouver, goûter le luxe là même où il n'est pas catalogué, là même où les riches professionnels ne sauraient pas le reconnaître. Je sais le luxe d’un lit de paille et le luxe des poutres de grange où pendent, en lambeaux, des toiles d’araignée. Je sais ce luxe comme je sais le luxe d’un palace, le luxe de mon hôtel ou de mes châteaux, de mes automobiles, de mes yachts, de mes chevaux et de mes chiens. Ce n’est pas l'argent qui m'a appris à penser et à sentir en riche. C’est une disposition naturelle de ma nature. Je saisis l'angle par où les choses sont luxueuses et cet angle seulement. Le reste me rebute ou me répugne. C'est ainsi. Et c'est dire à quel point je déteste aussi bien l'angoisse intérieure et les problèmes moraux que la béatitude du confort vulgaire et l’épaisse trivialité du riche professionnel ou du pauvre vertueux.

Or, tous mes peintres étaient en quelque sorte des peintres pour les pauvres. (Je ne sais si je me fais bien comprendre.) Ils charriaient dans leur œuvre, si plastique qu'elle fut, de la vie, quelque chose qui sentait la sueur de la vie. Et je déteste la vie. Je la déteste parce qu’elle s’enferme mal dans la seule catégorie du luxe, je la déteste enfin parce que je la déteste. Et, pour moi, Rembrandt sent la terre. Le Tintoret est éloquent. (Qu'est-ce que ce tribun?). Ver Meer de Delft est d'une sérénité trop matérielle (Je fume l’'opium). Ingres est semblable à un notaire congestionné qui rédige un acte parfait. (Et je sais bien à quoi il pense). Corot est tendre et la tendresse a toujours je ne sais quoi de canaille.

Quant aux modernes, je sais trop pourquoi ils ne m'ont donné qu'une satisfaction provisoire. Cézanne bafouille parfois (et pour de vrai, pas comme un homme distingué qui prend l'accent anglais ou pousse ses finales en fausset, parce que le genre pédéraste est — quoi qu'on dise — de bon ton.) Renoir peint trop souvent des dessus de boîtes à bonbons. Monet est d’une santé qui fait penser à l’andouillette et au vin blanc. Quant aux peintres plus récents, il est trop facile d’apercevoir par quoi ils ont manqué à la mission de parfaire le luxe qui m'est indispensable. Îls sont trop près de moi. Je suis trop près d’eux. Le temps n’a rien limé pour eux. Je saisis leur inten-

tion et leurs moyens. Je les vois au motif. Si j'aime leur paysage, j'ai envie d'y voyager. Si je les aime moins, je suis obsédé par leur technique. C’est tout comme si au lieu d'aller au théâtre, j'écoutais un acteur, pendant qu’il apprend son rôle.

Je cessai d’ailleurs de penser à la peinture. J’aimai à Rio de Janeiro. J’aimai à Ceylan. Et, je puis le dire, luxueusement.

Quand je revins à Paris, il n’y avait plus un seul tableau chez moi. Et j'en fus d’abord très satisfait. On ne sait guère combien la surface nue d’un mur est belle. Et j'en arrivai à trouver aussi ridicules les tableaux accrochés à un mur que les fleurettes du papier peint, dans les appartements des petits bourgeois. Le plus beau tableau, la plus laide fleurette sont la manifestation d’un même besoin grossier d’ornement ou de tatouage. Et si le tableau est riche de quelque émotion, cela est d’un goût plus ignoble encore. On n’accroche pas les émotions et les sentiments au mur, comme des porte-manteaux.

Certes je n'avais plus aucune vanité de collectionneur. Mais le goût ou la manie que j'avais de la peinture n'étaient pas morts en moi. Je devais bientôt m'en apercevoir. Une passion dort, mais ne meurt pas. Quand elle meurt, c’est nous qui mourons. Je ne pouvais me résigner à me priver pour toujours des joies de la peinture, à ne plus connaître jamais —

pour parler un langage distingué — cette possession du monde dans l’espace d’un cadre. J'étais semblable à un homme qui n'aime plus aucune femme, mais au cœur duquel persiste le besoin de l'amour.

Mais — je vous l'ai dit — aucun peintre ne pouvait plus me satisfaire. Les plus grands et les plus subtils avaient à mes yeux je ne sais quelle tare de femmes de ménage. Aucun ne me semblait digne de pénétrer dans le palais du luxe qu'était mon hôtel. Et, je le répète, n’imaginez pas que ma conception du luxe fut celle de M. Dufayel ou d’une grande grue.

C'est à Matisse que je dois d’avoir pu à nouveau orner la nudité de mes murs. La grande nature morte, rose, bleue, blanche et noire, qui est accrochée dans mon fumoir ne me lassera jamais, car elle est exactement adaptée à ma propre lassitude, à la lassitude que J'ai de tant de choses. Elle est parfaite, comme sont parfaites certaines robes de femmes. Isolément parfaite, si je puis dire, d’une perfection en soi, qui ne préjuge rien des pensées et des sentiments. J’ai connu une petite danseuse qui portait des robes austères. Cela ne signifiait pas qu’elle eût une âme grave. J’ai connu une mystique anglaise qui s’habillait en cocotte. Toutes deux s’habillaient bien.

La nature morte de Matisse orne mon fumoir, vaste pièce tendue aux deux tiers de sa hauteur d’une toile tissée de cordages, blanchie à la colle au tiers

supérieur, meublée d’un canapé en cuir et de fauteuils de paquebot. Quelques meubles en frêne verni font corps avec le mur et sont ingénieusement divisés en compartiments dont les panneaux intérieurs sont complètement recouverts de plaques de platine, afin que les havanes restent frais. Il n’est pas dans mon fumoir d'autre tableau que cette nature morte de Matisse. Je n'ai pas besoin d’un autre tableau. Dans l’espace clos du cadre tout confié à quelques signes, à la discrétion de quelques signes. Plus rien de ce qui me dégoütait jadis dans la peinture, plus rien de ces élégances de platrier allant au motif le dimanche, plus rien de cet effort de maçon, plus rien de cette ratatouille qui me faisait penser à un ragoût mijotant dans une loge de concierge.

Bleu du ciel, bleu de la mer, encadrement de la fenêtre, rose du tapis, fleurs et statuette sur la table, noir d’un sac de voyage ou d’un étui à violon, (qu'importe?) Et la lumière. Et non pas la lumière telle que rudement la captèrent les impressionnistes. Une lumière qui ne fait qu'un avec les choses et les rapports des choses! Et quels rapports! Le monde réduit à ces rapports. Une mathématique et un caprice non pas combinés, mais confondus, la certitude et la grâce réduites à leur commune unité.

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