‹ Henri Regnault, 1843-1871Chapitre 7 sur 7 · L. Grenier · texte numérisé non relu

L. Grenier

JJ OTES

JVOTES

P. 9. «... un discours d’une inspiration si élevée... »

Cent ans d'histoire de la langue française, 1789-1889, discours prononcé par M. Monceaux, professeur de rhétorique.

P. 12. « Il m’a donc autorisé à vous promettre, en son nom, le buste d’Henri Régnault.., »

Par arrêté en date du 19 août 1889, M. A. Fallières, ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, a dé-

cidé qu’un buste d’Henri Régnault, exécuté par M. J. Cou- Ion, d’après celui de M. Degeorge (voir ci-après), serait placé au lycée Henri IV. Sur le désir exprimé par M. L. Grenier, proviseur du lycée, un arrêté du 25 septembre 1889 a misa la disposition du même établissement le buste d’un autre de ses anciens élèves, Alfred de Musset, et en a confié l'exécution à M. J. Sul-Abadie, d’après celui de Mezzara, qui se trouve au foyer de la Comédie- Française. Ces deux bustes ont été érigés, en face l’un de l’autre, dans la cour d’honneur, par les soins de M. Manjot de Dammartin, architecte du lycée.

P. 12. « Vous verrez ici la tête charmante et fière... »

Ceux qui ont le mieux connu Régnault me disent que ses deux bustes, l’un par M. Degeorge, l’autre par M. Barrias, tous deux très beaux comme œuvres d'art, ne donnent pas et ne pouvaient guère donner une idée tout à fait exacte de sa physionomie. On a vu cette réserve expressément marquée plus haut dans la note de M. Jodin, et elle est implicitement contenue dans la lettre de M. Lenient. L’expression dominante dans l’un et dans l’autre des deux bustes est l’énergie mâle et dure du soldat, encore accentuée par ' le bronze, dont la matière et l’aspect ne se prêtent guère aux effets de douceur. Régnault avait les yeux bleu clair et les cheveux châtains, la voix douce et musicale, la main très fine ; il était de taille moyenne et l’élément nerveux dominait chez lui, plutôt

NOTES

que l’appareil musculaire. L'aspect général donnait une impression de force, mais surtout d'élégance et de finesse. Il aimait passionnément les exercices du corps, plutôt ceux qui exigent de la souplesse et du courage que ceux où la vigueur physique se déploie sans danger ; ainsi l’équitation, comme on le voit dans- ses lettres de Rome, où il montait des chevaux très difficiles, les recherchant et abandonnant pour eux les mieux dressés, qu’il trouvait trop dociles.

Le buste exécuté par M. Degeorge surmonte le monument élevé dans la cour dite du Mûrier , à l’Ecole des beaux-arts, en mémoire des élèves de l’école tués pendant la guerre de 1870-1871. Ce monument est le résultat d’une souscription ouverte avec le concours de l’Administration des beaux-arts, sur l’initiative de M. Eugène Guillaume, alors directeur de l’école. Le motif d’architecture est de M. Pascal; la Jeunesse, de M. Chapu, charmante figure, devenue immédiatement célèbre, dépose au pied du buste une branche <je laurier.

Le buste exécuté par M. Barrias surmonte une pyramide tronquée, élevée dans une allée du parc de Buzenval, à l’endroit même où Régnault fut tué, c’est-à-dire à trente mètres environ du mur fameux où se brisèrent les assauts du 19 janvier.

P. 17. ce II passaitde longues heures au Jardin des plantes, devant les cages des fauves... »

I l conserva cette habitude et lui dut une aventure amusante, d’où il se tira avec beaucoup de sang-froid,

mais qui aurait pu mal finir. M. Georges Clairin la raconte ainsi, dans une autre lettre qu’il a bien voulu m’adresser, après lecture du présent discours :

« ... Il arrivait un matin, à l’heure où l’on fait la toilette des fauves, et installait son chevalet à sa place habituelle, devant la ménagerie, dans le passage grillé qui sépare les cages de la grande allée, lorsqu’il entend pousser des cris. Le gardien avait laissé une porte ouverte et lui braillait éperdument : « Prenez garde à vous ! Allez-vous-en ! La tigresse est lâchée. » Régnault, déjà assis, lève la tête et voit, en effet, une tigresse, jeune et jolie, qui venait de s’engager dans le couloir. Il se dit que le plus prudent est encore de ne pas bouger et il attend. Vous saurez que Régnault, avec ses cheveux bruns frisés, avait un regard étrange : des yeux bleu clair sous une arcade sourcilière très profonde. La tigresse fait deux ou trois bonds de gaieté dans le passage et arrive devant lui. Régnault ne fait pas un geste, et voilà l’homme et la bête qui se regardent, face à face. Bientôt, la bête soulève sa large patte, la pose sur le bras de l’homme, puis la retire. Régnault fait mine de dessiner, la tigresse lui pose encore la patte sur le bras, et ce manège recommence toutes les fois que Régnault indique le même mouvement. Enfin, elle se couche près de lui. Ils restèrent assez longtemps ainsi, tandis que le gardien, armé de son balai, attendait le- moment d’intervenir, sans trop de hâte. Cependant, Régnault sentait sa jambe s’engourdir ; il essaye de se lever, la tigresse s’effraye, lui donne un coup de patte assez vigoureux pour le faire rouler à terre et court d’elle-même se réfugier dans sa cage, tandis que Régnault ramassait sa boîte à couleurs et son chevalet... »

NOTES

P. 17. « Au lycée, il chargeait de croquis les marges de ses livres. »

Charles Blanc écrit à ce sujet {les Artistes de mon temps, 1876, p. 349) : « Ses dispositions étaient si heureuses, si connues, que ses camarades lui apportaient leurs cahiers pour qu’il dessinât sur les marges tout ce qu’il imaginerait, et l’on m’a cité un lycéen, fort en thème et en coups de poing, qui avait fait interfolier ses livres de classe, et qui forçait le petit Régnault, sous peine de recevoir une roulée, à illustrer les fables de La Fontaine ou \eDc Viris. » On peut exprimer un doute sur l’exactitude de cet ondit, où je verrais, avec une histoire innocemment imaginée sur une banalité conventionnelle de la vie de collège, une faute de goût plus regrettable. D’abord, il est probable que le De Viris et le La Fontaine interfoliés avec tant de prévoyance par le lycéen collectionneur auraient laissé quelque trace, et il n’en existe aucune dans le catalogue de l’œuvre de Régnault, dressé par MM. Henri Cazalis {Henri Régnault, sa vie et ses œuvres, 1872) et Arthur Du parc {Correspondance de Henri Régnault, 1872). En outre, sans vouloir faire de Régnault enfant un Du Guesclin intrépide et batailleur, on éprouverait quelque répugnance à trouver dans le futur soldat de Buzenval un collégien aussi docile à satisfaire, par crainte d’une roulée , les exigences d’un camarade brutal. J’ai donc consulté à ce sujet les condisciples de Régnault au lycée Napoléon : d’après

eux, il avait, dès la première jeunesse, une énergie, un courage et une volonté tout à fait extraordinaires ; ils n’ont aucun souvenir du camarade en question.

P. 20. (( Plus je lis l’antiquité.... »

(-> e fragment de lettre et ceux qui vont suivre sont empruntés à l’ouvrage de M. Arthur Duparc, Correspondance de Henri Regnanli annotée et recueillie, 1872, p. 19 (à M. Emmanuel des Essarts, janvier 1865 ), p. 18 (à M. Stéphane Mallarmé, 2 janvier 1865), p. 384 (à son père, 12 août 1870), p. 399 (au capitaine Steinmetz, 18 janvier 1871), p. 248 (à son père, 16 février 1869), p. 398 (note écrite sur son carnet ).

P. 20. « ... l’Ecole des beaux-arts et l’atelier... »

Son premier maître de peinture fut Lamothe, mort en 1869, lui-même élève d’Ingres et de Flandrin. Peintre religieux, Lamothe a rempli les églises parisiennes de conciencieuses et médiocres compositions dans le goût de ses maîtres, c’est à dire dénotant le respect du dessin et la crainte des colorations trop vives, sans le talent supérieur qui domine l’insuffisance des théories exclusives. Régnault le respectait, s’en plaignait quelquefois et finit

NOTES

par se dégager de son influence, après avoir reçu de lui tout ce qu’un tel maître pouvait donner.

Les registres de l’École des beaux-arts portent qu’il fut admis dans la section de peinture, le Ier avril 1 86 1, trentecinquième sur quatre-vingts. Le 23 novembre delà même année, il obtenait une mention au concours de perspective. Le 17 mai 1862, il était admis, comme quatrième logiste, à prendre part au concours pour le grand prix de Rome; le 17 septembre suivant, il obtenait une mention avec ce sujet : Coriolan cède aux prières de sa mère. Quand survint le décret du 13 novembre 1863, instituant des ateliers à l’école, Régnault entra dans celui de Cabanel. Admis, comme premier logiste, le 21 avril 1865, au concours pour le grand prix, il n’obtint aucune récompense pour un Orphée aux enfers. Le 20 avril 1866, il prenait part au concours comme neuvième logiste, et remportait le premier grand prix, le 11 août suivant, avec ce sujet: Thètis apporte à Achille les armes forgées par Vulcain.

Ses premiers envois au Salon annuel, deux portraits, l’un d’homme, l’autre de jeune fille, sont de 1864, nos 1609 et 1610 du livret.

P. 22. « Si j’avais à apprécier complètement le talent de Régnault »

J e n’y songe pas plus dans ces notes que dans les pages qu’elles accompagnent. Il me suffira de préciser ici ce que j’ai dû me contenter d’indiquer plus haut.

Régnault fut un peintre de premier ordre, qui n’eut pas le temps de donner toute sa mesure, avec des qualités éminentes qui auraient grandi encore et d’assez graves

défauts qu’une plus longue pratique de son art eût certainement atténués, peut-être corrigés complètement. Il apportait une note nouvelle et, s’il ne fut pas un chef d’école, il indiqua, du moins, une direction que d’autres ont suivie, en allant plus avant.

Son plus grand mérite, ce fut d’être en même temps un dessinateur et un coloriste; dessinateur très consciencieux et très habile, servi par un œil et une main également bien doués ; coloriste épris de la lumière et de l’éclat, profondément ému par ce qu’il voyait et sachant faire passer toute son émotion sur la toile. A ces dons il joignait une imagination dramatique, féconde, puissante, à la fois artiste et lettré, observateur philosophe qui savait mettre une âme dans une physionomie, un temps et une race dans une scène, un pays dans un paysage. Rien de plus injuste que de classer parmi les tableaux anecdotiques son Execution à Grenade, par exemple; c’est de l’histoire, mais je comprends que les simples faiseurs ou amateurs de morceaux soient impatientés par une pareille toile elle les gêne dans leurs préférences ou leurs théories.

La rançon d’une de ses principales qualités, l’amour de la couleur, ce fut d’être ébloui par elle, au point de ne voir qu’elle, crue, violente, étalée par plaques, sans transitions, par suite sans modelé. En un mot il lui manquait le sens des valeurs, c’est-à-dire de l’importance plus ou moins grande que gagnent ou perdent les couleurs par leur juxtaposition. Il n’avait pas encore reconnu cette vérité que les plus grands coloristes, comme Véronèse, par exemple, nous ont laissé des tableaux dont l’aspect général est éclatant, sans que chaque couleur examinée à part soit très vive. (On peut voir les raisons scientifiques et esthétiques de ce fait dans le travail fameux de Chevreul, De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’ assortiment des objets colores , 1839; et dans la Philosophie de l'art par M. H. Taine, 1881, troisième partie, 1, 3, et septième par-

NOTES

tie, ni, 3.) L’œil en effet procède d’abord par synthèse l’analyse ne vient qu’après; il ne voit le détail qu’après l’ensemble et ne peut juger celui-là que par rapport à celui-ci. Régnault suivait la marche opposée, ou, du moins, avait-il une forte tendance à la suivre.

De là l’impression que produisirent d’abord ses meilleurs, tableaux sur de bons juges et qu’ils ont produite de plus en plus : ils manquaient de relief et de perspective, comme la Salomè, qui, assise devant une tenture jaune, semble appliquée contre cette tenture; comme le nègre de X Execution à Grenade , dont la jupe blanche ne laisse guère deviner la continuation des jambes nerveuses qui en sortent.

En outre, ses vives couleurs se sont éteintes avec le temps; et certains de ses tableaux, au lieu de gagner du relieront perdu le peu qu’ils avaient, comme il arrive toujours à ceux où les valeurs ne sont pas exactement étudiées et dont le coloris a été surtout obtenu par des moyens matériels. Régnault, en effet, ne trouvait jamais assez éclatantes les couleurs que lui offrait le commerce; il achetait les plus vigoureuses et — au lieu de consulter son père, l’éminent chimiste, qui l’eût certainement mis en garde contre les graves dangers que les progrès de la chimie font courir à la peinture contemporaine en lui offrant une vaste série de couleurs décevantes, et sans solidité, qui ternissent, s’altèrent, se pénètrent mutuellement et condamnent les tableaux à une courte durée — il cherchait au hasard, partout, en France, à l’étranger, des couleurs immédiatement brillantes.

Mais ces réserves théoriques et ce déchet matériel n’empêchent pas Régnault de garder dans l’école française un rang très voisin du premier comme valeur propre de l’artiste, et comme novateur de marquer sa place en tête des progrès qui ont préparé l’évolution delà peinture contemporaine. Il a aimé et observé la vérité ; il a fait grand en faisant vrai.

IIENRI REGNAULT.

P. 23. « ... Adressez-vous aux maîtres qui ont jugé chacune de ses œuvres dès leur apparition et aux écrivains attirés par cette noble figure... »

E n dehors des œuvres, dont la plus grande partie est restée dans les musées de France (École des beaux-arts, Louvre, Luxembourg, Marseille, Lille, maison de la Légion d’honneur, à Saint-Denis), on ne saurait trop conseiller la lecture du livre que M. Arthur Duparc a tiré des lettres de Régnault et qu’il a modestement intitulé : Correspondance de Henri Régnault, annotée et recueillie , 1872. Régnault écrivait à sa famille et à ses amis de longues lettres où son caractère, l’idée qu’il se faisait de son art, ses impressions de Rome, d’Espagne et d’Afrique se retrouvent avec une vigueur et un éclat dignes d’un écrivain de profession. Ce n’est pas du Fromentin : il y a de la surabondance, un excès de fougue juvénile, des à peu près de pensée et d’expression ; au demeurant, ce sont des documents de premier ordre, où la forme vaut le fond. Telle histoire d’un de ses tableaux, le double récit d’une dangereuse chute de cheval, l’aspect extérieur de la révolution espagnole en 1868, etc., sont des morceaux charmants par la vérité et la vivacité de l’impression, la bonne humeur du récit, le choix des détails topiques. On devine que M. Duparc a dû, plusieurs fois, modifier la forme de ces lettres, en atténuant, élaguant, etc.; mais c’était, sans doute, une nécessité inévitable. Il y a joint un texte qui est plus qu’un commentaire, et qui formerait à lui seul un petit livre très remarquable par le sentiment qui l’inspire, l’élégante simplicité de sa forme et son

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absence d’engouement, d’hyperbole ou de prétention, très rare en de pareils sujets.

Au fur et à mesure que paraissaient les divers tableaux de Régnault, Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor les appréciaient avec beaucoup d'attention et de détail. 11 inspirait au premier un enthousiasme croissant; le second se montrait de plus en plus froid, tantôt exprimant de légitimes réserves, tantôt sévère jusqu’à l’injustice et au dénigrement.

Après sa mort, à l’occasion de l’exposition de ses œuvres ou de l’inauguration du monument de l’École des beaux-arts, Charles Blanc et Louis Veuillot, MM. Paul Mantz, Jules Claretie, Timbal, Ph. Burty, Roger Ballu, Henri de Chennevières, René Delorme, Frantz Jourdain, etc., lui consacraient des articles ou notices plus ou moins étendus et qui ont tous leur intérêt. MM. Henri Baillière, Henri Cazalis, Angellier, allaient jusqu’au livre. On trouvera le relevé des plus importants entre ces divers travaux à la fin de l’exacte et complète étude de M. Roger Marx, Henri Régnault, récemment publiée (1886).

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