WHkins, III
3. Chanoine Dixon (History of the Cliupch of England, II, p. 37), dit : « Ce plan était bien imaginé. Les visiteurs supprimaient-ils sans bruit un monastère, on ne s'en plaignait pas, quoiqu'ils outrepassassent leurs pouvoirs : le roi, en effet, empochait l'argent. Au cas où 'û se serait produit des troubles, — ce qui n'arriva jamais, — le roi et Crumwell n'avaient rien à craindre : ils auraient déclaré que les visiteurs avaient outrepassé leurs droits et les auraient châtiés de façon exemplaire si l'opinion publique avait réclamé une victime. » '
laisser subsister aucun doute à l'égard des intentions du roi.
Dans l'intervalle de 1534, époque où commencèrent les vexations de la réforme^ à l'automne de 1538, date à laquelle fut entamée la suppression effective des Frères, une masse de ces religieux réussirent à quitter le pays. Ainsi, plutôt que de reconnaître par serment la suzeraineté spirituelle d'Henri VIII, les Franciscains Observantins et d'autre communautés de l'Ile de Guernesey avaient préféré faire abandon de leurs couvents en septembre 1537. « J'ai mandé en ma présence, écrit à Crumwell l'un de ses agents, tous les Frères Observantins étrangers qui restaient au couvent des Observantins de Saint-François^ dans l'île de Guernesey, et leur ai commandé de prêter sur-lechamp le serment requis. » Ils refusèrent et demandèrent la permission de traverser la mer pour retourner « en Normandie, leur pays natal, disant qu'ils aimaient mieux quitter le couvent et la contrée que de prêter » un semblable serment. L'auteur de la lettre ajoute qu'il les a renvoyés en bateau et a pris possession de leurs biens, dont il donne l'inventaire (1).
On pourra se rendre compte du procédé employé pour amoindrir les communautés avant la suppression définitive par l'histoire des Dominicains de Derby. Avant 1534, ce couvent renfermait environ trente religieux. Quand le D' London vint le visiter en janvier 1539, il ne put obtenir qu'une demi-douzaine de signatures. Un écrivain fort autorisé affirme qu'« une grande partie des Frères Prêcheurs d'Angleterre passèrent, de 1534 à 1535, en Irlande, en Ecosse et dans
i. EUis, « Orig. Letters; », II, 2« série, p. 91.
les Flandres » (1) plutôt que de se soumettre, et aussi en raison de la pauvreté à laquelle ils étaient réduits. Certains, parmi les Frères, eurent assez de hardiesse pour s'élever contre la politique royale et même pour condamner publiquement, du haut de la chaire, les tendances de la «nouvelle doctrine ». Le prieur des Dominicains de Newcastle-on-ïyne non seulement refusa d'accepter la suprématie du roi, mais prêcha ouvertement contre elle. Au printemps de 1536, sa liberté et probablement sa vie se trouvèrent en danger. A l'insu de ses Frères, il chercha son salut dans la fuite et expédia la lettre suivante à sa communauté : — « Aux Pères et aux Frères du couvent de Dominicains de Newcastle. — Le but de ma lettre est, cette fois^ de vous montrer que je me suis enfui par crainte d'être mis à mort. A cause de mes sermons pendant l'Avent et le premier dimanche du Carême, je suis réputé pour n'être point un ami du roi, quoique cependant j'aime le roi ainsi que tout vrai chrétien est tenu de le faire. Mais je n'ai point, dans mes sermons, prié pour le roi, suivant ses ordres, comme pour le chef suprême de l'Eglise et ne l'ai point proclamé chef suprême de l'Eglise. J'ai dit le contraire plutôt, car j'ai déclaré que l'apôtre saint Pierre et ses successeurs étaient les vicaires du Christ pour toutes les Églises et toutes les contrées de la terre. Ainsi me suis-je exprimé le matin du premier dimanche. De ces paroles il s'ensuit que le roi ne peut être chef suprême de l'Église d'Angleterre, mais plutôt le successeur de saint Pierre. On m'a donc prévenu qu'il me faudrait avant peu prêcher
1. Voy. le Rév. G. R. F. Palnier (« Reliquary », tome XVIII, p. 71). Les volumes de ce recueil périodique contiennent de nombreux articles de la plume du Père Palmer sur les couvents de Dominicains anglais.
à Newcastle^ et prier pour le roi comme chef suprême, et le proclamer tel à la face du peuple. Cela, je ne puis le faire en conscience. D'abord, parce que cela est contraire aux Saintes Ecritures de Dieu, prises dans leur sens véritable. En second lieu, parce que cela est contraire à la doctrine de l'Eglise catholique et apostolique, telle qu'elle est énoncée dans les décrets, décrétales, etc. ; laquelle doctrine je me suis engagé par serment public, à l'Université d'Oxford, à prêcher et à défendre de toutes mes forces; et je ne dois jamais rien affirmer, ni dans les écoles, ni dans mes prédications, ni nulle part ailleurs, qui ne soit pas conforme aux résolutions de cette même Église catholique et apostolique. En troisième lieu , cela est contraire aux décisions de nombreux conciles universels. En quatrième lieu, cela est contraire aux interprétations de tous les saints docteurs, tels qu'Irénée, Cyprien, Augustin, Jérôme, etc. En cinquième lieu, cela est contraire à la coutume de toutes les Universités et de toutes les écoles en général de toute la chrétienté, à l'exception d'un très petit nombre d'Universités corrompues et empoisonnées depuis peu par les hérésies luthériennes. En sixième lieu, cela est contraire au consentement de tous les peuples chrétiens, lesquels ont toujours jusqu'ici tenu le successeur de saint Pierre pour chef suprême de l'Eglise catholique. En septième lieu, cela est contraire au vœu d'obéissance que j'ai prononcé envers le général de l'ordre entier et ses successeurs, conformément aux statuts des Frères Prêcheurs, qui ont bien déclaré que Ordo noster est S. Pontifia Romano immédiate subjectus. Pour ces sept motifs, je ne puis légitimement agir comme le roi me l'ordonne par ses lettres, ni comme
me Tenjoint son serviteur et aumônier. C'est pourquoi je ne pouvais séjourner en Angleterre sans m'attirer le courroux du roi^ lequel, dit l'Écriture, est mortel : — Indlgnaùo iiiiqui principis mors est. Aussi ai -je pensé qu'il valait mieux pour moi fuir et laisser à la colère son libre cours, ainsi que le Christ me commandait de le faire et ainsi que Lui et Ses disciples, et beaucoup d'hommes de bien ont fait et font journellement, plutôt que de rester et de prêcher la fausse doctrine contre ma conscience, ou encore de rester et de souffrir la mort comme d'autres l'ont soufferte, car Spïritus quldeni promptas ^ caro aiitem infirma. Je suis, au fond du cœur, tout prêt à mourir pour mes opinions, malgré que je sente ma chair se révolter contre la mort. C'est pourquoi, mes Pères et chers Frères, ^pour toutes ces raisons données plus haut, je renonce par la présente à mes fonctions et vous sollicite d'élire un autre prieur. Puis j'implore vos prières à tous pour votre malheureux frère en Jésus-Christ qui s'éloigne de vous pour la cause du Christ. Ainsi^ je me recommande à Dieu, et puisse-t-il vous sauver tous, comme je désire être sauvé moi-même ! Amen.
Vester, Richard Marshall (l). »
Les craintes du Frère Marshall pour sa sécurité personnelle étaient pleinement justifiées par les exemples de répression que provoquait toute opposition aux projets du roi. Il n'était pas jusqu'aux conversations
1. « Calendar », X, 594. — Celte lettre a été donnée in extenso par Palmer dans !e « Reliquary », t. XVIII, p. 163. — Richard Marshall s'enfuit en Ecosse. Il était à Saint-André en 1551, époque où Fox rapporte qu'il prêcha publiquement « une dévotion raisonnable en soutenant que le Pater noster devait s'adresser "a Dieu seul ».
particulières qui ne fussent rapportées à Crumwell par ses espions omniprésents, et ceux qui les avaient tenues étaient mis en demeure de fournir des explications. II en fut surtout ainsi après que la déconfiture des insurgés du Nord eut délivré Henri Vlll de l'effroi des résistances populaires. Ainsi, le curé de Bradford, dans le Wiltshire, fut frappé à'attainder par acte du parlement pour avoir dit à un de ses parents appelé à combattre les révoltés du Nord : « J'en suis fort marri. Ne vois-tu pas que le roi jette à terre tous les jours les abbayes et les statues? » 11 avait aussi déclaré, dans une autre circonstance, que le roi était un hérétique. Lord Hungerford lui-même fut condamné pour haute trahison parce qu'il avait aidé ce prêtre « durant son interrogatoire et l'avait gardé comme aumônier » (1).
Pareillement, quantité d'accusations furent portées contre des prêtres et d'autres personnes en raison de leur hostilité envers la suprématie royale et la politique générale d'Henri VIII en matière religieuse. En avril 1537, le mécontentement populaire se manifesta sous une forme sérieuse dans le comté de Norfolk. Les gens se rassemblaient au milieu des rues de Walsingham et « condamnaient la suppression de tant de maisons religieuses où Dieu était bien servi et oii s'accomplissaient tant de bonnes œuvres de charité ». Un homme s'écria : « Voyez comme les abbayes tombent et comme nos moyens de subsistance s'en vont avec
1. Rot. Pari., 32 Henr. VIII, 59. — Lord AValter Hungerford fut exécuté à Tower Hill le 28 juillet 1540, le jour même où lord Crumwell eut la tête tranchée. Il ressort d'une lettre envoyée par lord Walter Hungerford à Crumwell (Rec. Office. — Corresp. de Cmmwell XVIII, 14) que William Bird fut accusé de haute trahison pour avoir parlé contre la suprématie du roi.
elles ! Car d'ici peu Burnham sera démoli, ainsi que Walsingham et d'autres abbayes de cette contrée. Et il dit encore que les gentilshommes de l'endroit avaient entre les mains toutes les fermes et tout le bétail du pays, de telle sorte que les pauvres gens n'avaient rien pour gagner leur vie. C'est pourquoi, ajouta-t-il, quand ces gens viendront pour démolir les abbayes, il faut que certains d'entre nous se fassent voir et leur résistent. » « J'ai ouï dire, déclara un autre, que toutes les abbayes de cette contrée vont disparaître. » « C'est grand dommage, s'il plaît à Dieu, » s'écria un troisième (1).
La récente insurrection du Nord porta ses fruits : elle montra au roi la nécessité d'agir promptement. Environ trente ou quarante habitants du district furent arrêtés et jugés, sous l'inculpation d'avoir dit que, « s'ils pouvaient rassembler une troupe, ils se révolteraient, aussi bien pour empêcher la démolition des abbayes que pour mettre un terme aux abus des gentilshommes, qui s'emparaient des fermes ». Leur intention était d'emporter la ville de Lynn, puis de prendre et de fortifier les ponts de Thetford et de Brandon. Une commission spéciale, siégeant à Norwich Castle, les jugea le 22 mai 1537 et les déclara coupables (2). Parmi eux se trouvaient John Grigby, recteur de la paroisse de Langham, deux chanoines Augustins de Walsingham, Nicolas Myleham et Richard Vowell, clerc de Walsingham, William Younger, et deux Carmes de Burnham Norton, William Gybson et John Pecock. Le Frère Gybson fut condamné à l'em-