CHAPITRE X
Les Dépouilles des Monastères.
Ce n'est pas chose aisée, tant s'en faut, que de déterminer, avec une exactitude même approximative, la valeur des biens qu'Henri VIII s'appropria par ses déprédations. Le revenu annuel des maisons religieuses, en y comprenant le produit des terres et des bénéfices spirituels, est estimé par Speed à 171.312 livres 4 shillings 3 pence 1/4 (1). D'autres évaluations •donnent un total un peu plus élevé. Aussi, un calcul fait de nos jours (2) et, selon toute apparence, nullement exagéré, fixe à 200.000 livres, en chiffres ronds, les revenus annuels des possessions confisquées. Par la ruine des monastères, donc, une rente supérieure à deux millions de livres sterling de notre monnaie actuelle fut soustraite à l'Église et aux pauvres pour entrer dans la cassette du roi.
Il est bon, toutefois, de dire dès maintenant qu'Henri VIII fut loin de retirer de sa politique de
1- En monaaie française, environ 4.282.805 fr. 32. 2. Blunt, « The Reformation », p. 369.
spoliation un profit aussi vaste. Et les donations gratuites et les ventes de terres ayant abaissé la valeur intrinsèque du butin acquis, le montant des recettes du trésor royal n'approcha jamais, en réalité, du chiffre auquel on évaluait le revenu des monastères. En efîet, l'ensemble des sommes transmises par les receveurs du roi à la Cour d'Accroissement comme représentant les produits annuels des domaines confisqués fut seulement de 415.005 livres 6 shillings 10 pence 1/2 pour les onze années qui s'écoulèrent depuis la Saint-Michel 1536 jusqu'à la même date en 1547. En sorte que le souverain ne gagna, dans les dernières années de sa vie, qu'un revenu annuel moyen de 37.000 livres à la saisie des biens de l'Église, lesquels rapportaient au moins cinq fois plus. En outre, jamais le revenu n'excéda 45.000 livres pour une année, bien que, pendant cinq ans, de 1539 à 1544, il n'ait guère été inférieur à cette somme. En d'autres termes, le roi n'obtint en réalité par ses confiscations qu'une rente annuelle moyenne très faiblement supérieure au revenu probable des monastères de second rang (1).
1. Ces chiffres sont empruntés à la comptabilité du Trésorier de la Cour d'Accroissement (R. 0. Aug. Off. Treasurer's Rolls, I à IV). Pour la balance des comptes, voyez l'appendice qui se trouve dans ce volume. Voici la liste, non dépourvue d'intérêt, des revenus annuels des terres confisquées :
Livres Shillings Pence
»' Du 24 avril 1536 au 29 septembre 1538, y compris les profits de certaines ventes dont le montant est impossible
à déterminer et à déduire 27.732 2 9 3/4
De 1538 à 1539 24.223 7 2 3/4
De 1539 à 1543 177.806 7 3 3/4
De 1543 à 1544 44.945 2 11 1/2
De 1544 à 1547 140.298 6 6 3/4
Total, pour les onze années .... 415.005 6 10 1/2
Pendant cette période, il est vrai, la Couronne s'enrichit fort par la vente des terres monastiques, des bénéfices spirituels et d'autres propriétés d'où les religieux tiraient toutes leurs ressources. Les documents de l'époque témoignent, à de fréquentes reprises, de l'ardeur avec laquelle les courtisans affamés cherchaient à profiter de la destruction des abbayes vénérables par leur antiquité. La Couronne, sans nul doute, satisfaisait souvent leurs convoitises à regret. Mais il fallait donner aux puissants du pays une partie du butin : enchaînés de la sorte à la politique royale, ils résisteraient à toute demande éventuelle de restitution. Certaines terres firent l'objet de prompts échanges avec des propriétaires fonciers appartenant à la haute noblesse, et beaucoup d'autres furent vendues à bon prix à des lords, à des aventuriers marchands et à des spéculateurs. « C'est ainsi, dit un vieil auteur, qu'on tailla et qu'on rogna les ailes de l'Église, chaque oiseau désirant se parer de ses magnifiques plumes. »
Une vraie lutte, où tous jouaient des pieds et des mains, suivit la dissolution, et une foule de propriétés passèrent rapidement de l'un à l'autre. Beaucoup ne sollicitaient des donations ou n'achetaient les biens religieux que pour les échanger ou les vendre ensuite avec bénéfice. Certains chauds partisans de la politique royale se procurèrent un énorme butin pour eux et leur famille^ soit en usant de leur propre crédit, soit par l'intermédiaire de Crumwell. Ainsi, pour ne prendre qu'un ou deux exemples, lord Audeley obtint à lui seul les biens de plus de neuf fondations religieuses; Edouard lord Clinton, ceux de douze, y compris les riches terres de l'abbaye de Bénédictins de
Barking; le duc de Northumberland, ceux de dix-huit; Suffolk, ceux de trente, ni plus ni moins. Le produit net de ce trafic ne fut pour le trésor royal que de 855.751 livres 18 shillings 5 pence (1). Cette somme, égale à plus de huit millions et demi de livres sterling de notre monnaie, est sans doute considérable ; mais elle est loin de représenter la valeur réelle des propriétés vendues par le roi. D'après des indications sûres, il y eut des terres qui furent achetées à bon prix, c'est-à-dire pour une somme égale à vingt ans de revenus. Ainsi sir Richard Gresham, père du fameux sir Thomas, écrivit à Crumwell pour l'avertir qu'il avait « proposé à Sa Majesté le roi de lui acheter certaines terres appartenant à la maison religieuse de Fountains, d'une valeur annuelle de 350 livres, en retour d'une somme égale à vingt années de revenus. Cela se monte, ajoute-il, à 7.000 livres (2). » Il paya, selon toute apparence, cette somme dans la suite, car il lui est donné décharge de 11,137 livres 11 shillings 8 pence dus pour les terres de Fountains et pour celles des deux couvents de Bénédictines de Swine et de Nunkeling (3).
■1. Voy. l'Appendice. Les ventes de terres les plus importantes eurent lieu de la Saint-Michel 1544 à la Saint-Michel 1545 : les profits, pendant cette année, atteignirent le chiffre de 161.495 livres 1 shilling 5 pence. Au nombre des domaines vendus se trouvaient ceux de personnes frappées d'attainder, comme la comtesse de Salisbury, sir Stephen Hammerton, etc. Cette annéelà, John Ap Uice acquit le prieuré de Saint Gulhlac (Hereford) pour 1.510 livres 1 sh. 9 pence (R. 0. Exch. Aug. Oflice, Rôles du Trésorier, m. 8 d à 28 d),
2. EUis, « Orig. Letters », III, 3« série, 270. D'après ces données, Blunt (p. 371) estime la valeur capitale du revenu qui échut au roi à 48.000.000 de livres. Toutefois, comme le prouvent les relevés officiels, Henri VllI ne recueillit en léalité que le sixième environ de cette somme.
3. Rôles du Trésorier, II, m. 100 d. Il est assez douteux que la dette ait été liquidée argent comptant. Le roi fit beaucoup d'affaires avec Gresham t
D'autres acheteurs, il est vrai, durent assurément conclure des marchés beaucoup plus avantageux. Ainsi, le neveu de Crumwell, Richard Williams, semble avoir déboursé moins de 5.000 livres pour l'abbaye de Ramsey, qui lui fut vendue le 4 mars 1540, alors que le revenu de ce monastère était supérieur à 1,700 livres par an. Lord Crumwell lui-même, pour citer un dernier exemple^ ne paya que 1.446 livres 10 shillings le prieuré de Launde, dont le revenu annuel était de 400 livres (1). Mais, malgré les conditions faciles offertes aux acquéreurs, les agents du roi ne purent qu'avec la plus grande difficulté faire rentrer les créances : la somme due à la Couronne sur ce chapitre, quand Henri mourut, était bel et bien de 76.141 livres 8 shillings 3 pence.
Il serait impossible, sans sortir des limites d'un volume ordinaire, de suivre en détail la dispersion des domaines ecclésiastiques et leur partage entre les Innombrables serviteurs du roi, affamés de butin. Petit à petit, les vastes arpents de terre et les bénéfices de l'Église, dont les ressources avaient non seulement fourni la subsistance des moines et des religieuses, mais servi à nourrirles pauvres, les vieillards et les infirmes et à soutenir d'autres œuvres d'utilité générale, tombèrent aux mains de particuliers sans avoir rapporté de profit substantiel au pays ni à la Couronne, et furent dégagés de toutes les obligations envers le royaume ou telle province spéciale qui formaient la caractéristique de leur tenure. Si on les compare avec
il lui devait, à un moment, près de 800 livres pour soieries et, d'après une note crue renTerme le \Uve de comptes, il est probable qu'il s'aoquitta envers son créancier en lui octroy mt l'abbaye de Fountains. 1. Rôles du Trésorier, II, m. H.
le revenu que les établissements religieux tiraient de leurs dotations et avec la valeur capitale des propriétés^ estimée d'après ce revenu, les résultats définitifs de la ruine des monastères furent, au point de vue financier, cruellement décevants pour la masse du peuple. Pendant une courte période, les revenus du roi furent augmentés; mais jamais ils n'approchèrent de ce qu'avaient produit les mêmes domaines sous la gestion ménagère des religieux. La vente des terres grossit considérablement la bourse royale; mais le bénéfice resta encore bien mince, si on le compare à la valeur intrinsèque des terres et à leur valeur réelle pour la nation en général.
Ceux qui recueillirent tant d'avantages de l'œuvre de dévastation, de la destruction d'une foule d'édifices et d'objets d'art, de la saisie des propriétés léguées aux moines dans un but religieux et patriotique, c'étaient les « hommes nouveaux ». Pour eux la prospérité sortit des tourments et des misères infligés à des centaines de religieux et religieuses. Ils montèrent au pouvoir sur les ruines des anciennes maisons monastiques, et ils assirent les fondements de leur fortune personnelle sur les richesses dérobées^ au nom delà loi, au patrimoine des pauvres.
Après avoir déterminé la valeur des domaines ecclésiastiques que le souverain s'appropria, il reste à voir comment procédaient les agents pour effectuer le transfert des biens à la Couronne. L'histoire de tant d'abbayes et de sanctuaires démolis et jetés à terre, sur tous les points du royaume, offre à maintes reprises un intérêt émouvant. Les chapitres qui précèdent ont traité en partie ce sujet, et les pages suivantes seront spécialement occupées par de froids
calculs sur les résultats de la suppression au point de vue pécuniaire.
La méthode adoptée par Henri VIII pour réaliser les biens meubles et autres effets vendables des monastères fut apparemment la même dans tous les cas. Pour chacun des onze monastères qu'embrassait une seule commission, un jury spécial était tenu d'assister à l'estimation, et le commissaire était accompagné d'une suite d' « étrangers » venus de Londres (1). Les frais occasionnés par l'entretien et la solde de ces hommes chargés de la grosse besogne étaient considérables. On trouve même des articles de compte de ce genre : « chanteurs : 4 pence », et, pour la soirée : « vin et sucre : 2 shillings. » Mais on a plaisir à voir, sur les indications fournies par les registres de la comptabilité, que les habitants de l'endroit ne montraient guère d'ardeur à seconder l'œuvre de démolition. Ainsi, l'on dut dépenser vingt pence pour se procurer « un guide de Repton à Gracediew ». De même, on réclama du renfort pour la destruction de l'église de Lewes, dont nous avons déjà parlé : il était donc parfois nécessaire, pour venir à bout d'une pareille tâche, de ramener de Londres des scélérats endurcis (2).
Comme cela était presque inévitable, le roi fut
1. R. 0. Aug. Off., Mise. Bk, 172. Voyez Mackenzie E. Walcott, « Archaeologia », tome XLllI, 201-249.
2. Stowe (« Survey », p. 58) rapporte que « l'église et le clocliei' » du prieuré de la Sainte-Trinité, dans le quartier d'Aldgate, « furent offerts à quiconque voudrait les abattre et les emporter; mais personne ne voulut accepter. » Stukeley, en parlant de Glastonbury (« Itinerarium Guriosum », éd. 1776, VI), dit : « Je remarquai maintes fois que les habitants des villes avaient, en général, peur d'acheter les pierres des décombres, car ils croyaient que le malheur frappait la famille qui employait ces matériaux, et ils me racontèrent à ce sujet nombre d'histoires et de cas particuliers, »
loin de recevoir l'entier produit des ventes et des saisies. Tous les agents, à commencer par Crumwell, semblent n'avoir pas négligé leurs propres intérêts en la circonstance (1). Pour employer l'expression du D"" London, occupé à recueillir l'argenterie et les joyaux et à expulser moines et religieuses, la suppression fut « une jolie banque » (2), non seulement pour le souverain, mais pour tous ceux qui eurent la chance de l'aider dans son entreprise. 11 n'est pas jusqu'à Rich, le chancelier de la Cour d'accroissement^ qui ne fût soupçonné. Un vieil écrivain affirme que, si Henri eût vécu un ou deux jours de plus, il aurait châtié ce fonctionnaire (3). Il existe même des documents qui prouvent que le roi l'accusa de lui avoir fait tort, par manoeuvre frauduleuse, de 570 livres par an, lors de ses échanges de terre avec le duc de Suffolk, et d'avoir reçu des sommes provenant de la vente de domaines et de plomb sans les avoir inscrites sur les registres (4).
Sir Ralph Sadler, pour citer un dernier exemple, fut gravement compromis d'une façon identique. « D'abord qu'il arriva d'Ecosse après l'insurrection du comté d'York, » dit la relation d'un interrogatoire ultérieur, « un certain Oswald Sisson, voyant que de nombreuses abbayes du Yorkshire allaient se rendre au roi, sollicita et détermina ledit sir Ralph à demandera Sa Majesté le don du monastère de Selby, avant la cession de ce dernier, et il promit d'octroyer au susdit sir Ralph Sadler, à titre de redevance pour
i. Pour ce qui est de la part de Crumwell, voy. t. I, ch. xi.