LE PRECIEUX SANG DE HAYLES
Le passage suivant, extrait d'une lettre écrite par l'abbé de Hayles à Crumwell, au sujet de la relique fameuse qui était conservée dans son abbaye, est du plus haut intérêt. L'abbé va, d'une manière curieuse, au-devant des insinuations d'écrivains postérieurs, qui dénonçaient la fourbe et les supercheries de ses moines :
« Votre Honneur n'ignore pas qu'il existe, au monastère de Hayles, un « sang » qui, depuis très longtemps, est réputé miraculeux. Et maintenant je viens vous avertir, Mylord, que ma conscience me fait craindre qu'on ne se livre à l'idolâtrie, en attribuant l'honneur d'être le sang du Christ à cette chose, dont je ne puis dire la nature. Et ayant cette conscience, je fus et suis encore étonnamment embarrassé. Car je craignais de supprimer, de ma propre autorité privée, ce sang qu'on a toujours laissé là pour être montré à ceux qui le venaient voir : de peur qu'en agissant ainsi, je ne me condamnasse à paraître coupable d'avoir abusé de ce sang, et de l'avoir changé ou renouvelé à l'aide de sang de canard; et je m'offre à subir la mort la plus ignominieuse qu'homme ait jamais subie s'il est jamais prouvé qu'à ma connaissance on ait changé ou renouvelé ce sang de façon quelconque, ou qu'on ait voulu voir ce
que c'était : il est encore là, autant que je puis savoir ou apprendre, tel qu'on l'a apporté. Et il y a un moine de près de quatre-vingts ans d'âge, encore vivant, et qui en est le gardien depuis environ 'quarante ans. Et, dit-il, il est prêt, sur sa vie, à faire la même réponse. Et pour le soulagement de ma conscience qui veut fuir toute idolâtrie, et pour sauvegarder mon honneur à l'égard du monde, je vous supplie très instamment, Mylord, d'envoyer ici votre commission, afin qu'il vous plaise par elle de vérifier ma sincérité et mon honnêteté en cette question, sous peine non seulement de perdre mes fonctions, mais aussi la vie^ si je suis trouvé coupable pour quelque parole que j'aie dite; et afin qu'il soit, de plus, ordonné, de votre propre autorité, que ce sang ne soit plus réputé ministre et occasion d'idolâtrie. »
(Record Office. Papiers d'État, Dom.,lo38, U/362.)
On peut lire la suite de l'histoire dans l'Appendice du livre de Hearne : « Benoît de Peterborough » (p. 751 et suivantes).
En réponse à la requête ci-dessus, la commission royale chargée d'examiner la relique fut envoyée, le 4 octobre 1538, auprès de l'évêque Latimer, du prieur de Worcester et de l'abbé. Le 28 du même mois, ils se rendirent ensemble, avec Richard Tracy, Esquire, àl'abbaye, et ils y virent, comme ils le disent dans le certificat expédié par eux a Crumwell, « une certaine prétendue relique appelée le sang de Hayles, qui était renfermée en un cristal de forme arrondie, enchâssé dans une garniture d'argent et que nous lîmes ouvrir devant une grande multitude de gens. Et nous fîmes enlever ladite prétendue relique dudit cristal et nous vîmes qu'elle était contenue dans un petit tube en verre. Et nous l'éprouvâmes au mieux de notre pouvoir, science et sagesse, par toutes sortes de moyens. Et, l'ayant examinée et fait d'autres épreuves, nous pensons, estimons et jugeons que la substance et matière de ladite prétendue relique est une gomme onctueuse et colorée qui, étant dans le verre, était d'un rouge brillant, semblable en partie à la couleur du sang. Et après que nous eûmes enlevé du verre un peu de ladite substance et matière, elle nous apparut d'une couleur jaune brillante, comme l'ambre ou l'or vil, et adhérente comme de la gomme ou de la glu. »
Le 24 novembre 1338, Holinshed rapporte (p. 946) que « révêi|ue de Rochester (John Hilsey) prêcha à Saint Pdul's Cross, et y montra le sang de Hayles, et affirma que ce n'était pas du sang, mais bien du miel clarifié et coloré de safran, comme la preuve évidente en avait été faite devant le roi et son Conseil. »
Baker suit cette relation mot pour mot. Speed dit que « le temps découvrit l'imposture »; mais en parlant, dans le même ouvrage, du Sang du Christ, autre relique conservée au collège d'Asliridge,dans le Buckinghamshire (et qui, en réalité, était la partie la plus considérable de la même relique divisée en deux), il fournit des explications identiques à celles de Holinshed sur le Sang de Hayles. Holinshed est, en somme, d'accord avec les commissaires royaux, mais il se montre plus difficile à satisfaire.
Quant aux historiens postérieurs, ils envisagent les faits à un point de vue différent, nullement conforme à la réalité. Voici, en substance, l'histoire qu'ils racontent, avec des embellissements divers, selon le goût et la puissance d'invention du narrateur : le précieux sang, qui, par suite delà supercherie des moines, était réputé invisible pour tout homme en état de péché mortel, n'était que du sang de canard renouvelé de semaine en semaine. On le conservait dans un cristal, fort épais d'un côté, mince et transparent de l'autre. Une personne riche venait-elle se confesser, on tournait vers elle le côté épais du verre, et quand elle avait payé un nombre suffisant de messes, « un homme, caché derrière l'autel près duquel était placée la relique, retournait le cristal, la paroi la plus mince en dehors, et alors le sang apparaissait ».
Telle est la relation donnée par lord Herbert et Burnet sur la foi et l'autorité de l'ouvrage de William Thomas : «Il Pellegrino Inglese ». Fox, dans ses « Actes du Parlement », déclare, probablement d'après la même autorité, qu'on prouva, à Paul's Cross, que « la relique était du sang de canard ». Collier refuse d'ajouter crédit à cette histoire. Fuller, lui, affirme que c'était du sang de canard, mais il raconte différemment cette étonnante imposture. Selon lui, le sang, au moyen de quelque ingénieuse combinaison, « jaillissait et Henri vin. — II 33
s'élançait d'étrange façon, à la très grande surprise des gens du peuple. »
Il est intéressant de voir ce que dit Thomas à ce sujet. La relique fut apportée, raconte-t-il à ses lecteurs, « de la terre sainte de Jérusalem, il y a de nombreuses années,» et il ajoute : « Voyez ici la ruse de ces diaboliques bourreaux d'âmes. » En effet, « ces moines, écrit-il (car il y en avait deux spécialement et secrètement nommés pour cet office), tuaient chaque samedi un canard et renouvelaient le sang consacré, comme ils s'en confessèrent eux-mêmes, non pas en secret, mais publiquement devant des personnes dignes de foi. » Remarquons que . rien, même dans le récit de Thomas, n'autorise les ingénieux embellissements de FuUer.
Donc, la religion protestante, comme la religion catholique, avu croître et grandir ses légendes et ses fables.
Holinshed (p. 275) donne des détails exacts sur l'introduction de la relique en Angleterre. L'annaliste de l'abbaye de Hayles, qui vivait à l'époque même où se passa l'événement par lui enregistré, déclare, en l'année 1267 (Pertz, l'Écriture, XVI, p. 483), que ce furent les fondateurs et patrons de l'abbaye qui l'enrichirent de cette relique.
Si l'on considère les habitudes d'esprit de cette époque, il est naturel que les fondateurs d'une maison religieuse, d'une maison surtout où ils espéraient trouver leur lieu de repos mortel, cherchassent à enrichir pareille institution d'une relique précieuse.
Or.Richard deCornouailles,le fondateur de l'abbaye en questijOn, était roi des Romains. Lui et son fils Edmond, grâce à ce titre, étaient à même de se procurer en Allemagne une importante relique, fût-elle l'objet de la plus haute vénération. Nous pouvons être certains que, pour ce qui touche aux grandes reliques de leurs abbayes de Hayles et d'Ashridge, ils usèrent de tout leur crédit.
Je n'ai pu identifier la localité d'où Edmond tira la relique. Le moine annaliste de Hayles l'appelle Doilaunde (c'est ce que donne le manuscrit. Pertz écrit Dilaunde), mais, selon toute probabilité, il ne connaissait pas l'orthographe de ce nom et ne l'avait qu'entendu prononcer par d'autres.
La vraisemblance, toutefois, nous autorise à supposer que la.
relique du précieux Sang, obtenue par le comte de Gornouailles, était l'une de ces nombreuses reliques, dépouilles des chapelles impériales et des magnifiques sanctuaires de Gonstantinople, qui furent apportées en Allemagne après le sac de cette cité par les Latins, en 1204, Nous mentionnerons ce fait que Conrad von Krosigk, évêque de Halberstadt, et l'un des chefs de l' armée latine, rapporta comme étant, selon toute apparence, la principale des nombreuses reliques qu'il s'était procurées € Sanguis Domini nostri Jhesu Christi, » conservée jusqu'alors dans l'église de Sainte-Sophie. Or, cette relique ne figurait pas parmi celles dont il fit présent à sa cathédrale, quand il renonça au siège épiscopal en 1208. (Voyez Riant, « Exuviœ Sacra? Constantinopolitanœ, » I, p. 20; II, p. 84-85; et aussi « Dépouilles Religieuses », dans les « Mémoires de la Société des Antiquaires de France », XXXVI, p. 192.)
Ainsi, nous savons comment la relique fut acquise par le monastère. Nous savons que relique et reliquaire (qu'on pense ce qu'on voudra du sang qu'il renfermait) étaient connus des moines de Hayles à titre de dépôt vénéré et de souvenir laissé par les fondateurs de leur maison. Les gens raisonnables ne sauraient donc douter que l'objet en cristal ouvert et examiné par Latimer, par le prieur de Worcester et l'abbé de Hayles, fut celui-là même qu'avaient déposé dans le monastère Edmond de Gornouailles et son père, et qu'il n'y eut pas là une « ruse de diaboliques bourreaux d'âmes ».
On peut en dire autant d'une autre tradition vénérable qui s'est longtemps transmise, sur la « Groix de Boxley ».
Voyez cette question traitée sous toutes ses faces, avec témoignages et preuves à l'appui, dans un article du R. P.Bridgett, intitulé : « Gomment grandit un mensonge ». {Dublin Review, 1887.)