ACTE PREMIER
Un haut plateau couvert de neige. Brouillard lourd et épais. Pluie. Demr-ténèbres.
Brand, vêtu de nou, un bâton à la main, un havresac au dos, s’avance avec peine vers l’ouest. À quelque distance derrière lui, un paysan et son fils cheminent dans le même sens.
LE PAYSAN. — Holà, l'étranger ! Pas si vite ! Où es-tu ? BRAND. — Ici.
LE PAYSAN, criant à Brand. — ‘Tu perds ton chemin. Le brouillard s’épaissit. On voit à peine le bout de son bâton.
LE FILS. — Père, voici une fente ! LE PAYSAN. — Voici une crevasse !
BRAND. — Et je ne vois plus de sentier.
LE PAYSAN, criant. — Arrête, l’homme ! Que Dieu nous vienne en aide ! Attention à la neige ! La croûte est mince comme une feuille.
BRAND, tendant l’oreille. — J'entends le bruit d’un torrent.
LE PAYSAN. — Il y à un ruisseau sous le névé, puis un gouffre sans fond, qui nous engloutirait tous.
BRAND. — Encore une fois, je dois avancer.
LE PAYSAN. — Ce n’est pas possible ! Tiens : l’écorce cède ; tout est creusé par-dessous. Halte, homme ! Il y va de ta vie !
BRAND. — Il le faut : j’obéis au maître qui m'envoie. LE PAYSAN. — Comment s’appelle-t-il, ton maître ? BRAND. — Il s'appelle Dieu.
LE PAYSAN. — Qu’es-tu donc, toi-même ?
BRAND. — Prêtre.
LE PAYSAN. — C’est possible. Mais je sais bien, moi, que, serais-tu doyen ou évêque, tu es un homme mort avant qu’il fasse jour si tu avances sur ce névé miné par un torrent. ({l s'approche lentement de Brand et dit d’un ton persuasif :) Voyons, prêtre ! On a beau être un savant, avoir de l’esprit, on ne peut faire l’impossible. Allons, rebrousse chemin. Ne sois donc pas si dur, si entêté. On n’a qu’une vie, n'est-ce pas ? Que veux-tu qu’on fasse une fois qu’on Pa perdue ? Nous avons une lieue jusqu’au prochain endroit, et il fait un brouillard à couper au couteau.
BRAND. — Un épais brouillard préserve des feux follets.
LE PAYSAN. — Voyons ! Tout autour de nous, il y a des marécages sous la glace. Rien de si traître que ces marécages-là.
BRAND. — Nous les traverserons.
LE PAYSAN. — "Tu nous feras marcher sur l’eau ? Allons donc !'Tu promets plus que tu ne peux tenir.
BRAND. — La vraie foi nous fait marcher sur les eaux. Il en est un qui l’a montré aux hommes.
LE PAYSAN. — C'était dans le vieux temps, ça ; aujourd’hui on serait sûr d'aller au fond.
BRAND. — Adieu !
Il veut avancer.
LE PAYSAN. — Tu risques ta vie !
BRAND. — Si le Seigneur a besoin de ma mort, salut aux marécages, aux torrents, aux abîmes !
LE PAYSAN, bas à son fils — Non ! C’est un fou, un enragé !
LE FILS, prét à pleurer — Père, allons-nous-en. Tu vois bien que la pluie augmente, que le temps devient de plus en plus sombre.
BRAND, s’arrétant tout à coup et s’approchant du paysan. — Écoute-moi, paysan. ‘Tu m'as dit tout à l’heure que ta fille, qui demeure aux bords du fjord, se sent mourir. Elle te l’a fait savoir et ne s’en ira pas en paix sans t'avoir vu. Est-ce vrai ?
LE PAYSAN. — Hélas ! Aussi vrai que Dieu m’entend !
BRAND. — Elle t’a marqué un terme qui expire aujourd’hui ? LE PAYSAN. — Oui.
BRAND. — ‘Tu n’as pas un jour à perdre ?
LE PAYSAN. — Non.
BRAND. — Viens donc !
LE PAYSAN. — Ce n’est pas possible. Rebrousse chemin.
BRAND, le regardant fixement. — Écoute-moi tu donnerais bien cent écus pour le salut de ta fille ?
LE PAYSAN. — Oui, prêtre.
BRAND. — En donnerais-tu deux cents ?
LE PAYSAN. — Je sacrifierais volontiers maison et bétail pour qu’elle meure en paix.
BRAND. — Et ta vie, la sacrifierais-tu ?
LE PAYSAN. — Quoi ? Ma vie ?
BRAND. — Hé bien ?
LE PAYSAN, se grattant l'oreille. — Ma foi, il y a mesure à tout ! Seigneur Jésus ! Souviens-toi que j'ai femme et enfants !
BRAND. — Celui que tu viens de nommer avait une mère.
LE PAYSAN. — Voilà bien des années que ça s’est passé. En ce tempslà, il arrivait des miracles, aujourd’hui il n’en arrive plus.
BRAND. — Retourne chez toi. Ta vie est le chemin de la mort. Tu ignores Dieu et Dieu t'ignore.
LE PAYSAN. — Fi, que tu es dur !
LE FILS, le tirant par la manche. — Allons-nous-en !
LE PAYSAN. — Oui. Mais il faut qu’il vienne avec nous. BRAND. — Moi ?
LE PAYSAN. — Eh bien oui ! Si tu restes dans ce maudit endroit, on apprendra que nous étions partis ensemble ; pas moyen de le cacher, et Je serai traîné en justice. Que tu tombes dans Peau, je tombe, moi, dans les fers.
BRAND. — Tu souffrirais pour la cause du Seigneur.
LE PAYSAN. — Que m'importe sa cause, et la tienne. J’ai assez de ce ) qui me regarde. Allons, viens !
BRAND. — Adieu !
On entend un bruit sourd dans le lointain.
LE FILS, poussant un cri. — Une avalanche !
BRAND, au paysan qui l’a saisi au collet. — Tâche-moi !
LE PAYSAN. — Non !
BRAND. — Lâche-moi, te dis-je !
LE FILS. — Viens avec nous !
LE PAYSAN, luttant avec Brand. — Non, le diable m’emporte !
BRAND, se dégageant, fait tomber le paysan dans la neige. — Tu peux être sûr qu’il le fera un jour !
Il s'éloigne.