‹ Henrik Ibsen - Le Petit EyolfChapitre 2 sur 2 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Un salon richement et élégamment meublé donnant sur un jardin. Beaucoup de

fleurs et de plantes. Au fond, une porte vitrée ouvrant sur une véranda, au-delà de laquelle on aperçoit le fjord s'étendant au loin et des hauteurs boisées. Porte à gauche. Double porte à l’arrière-plan de droite. Sur le premier plan de droite, sofa chargé de coussins et de couvertures, chaises, petite table placée près d’un coin du sofa. Sur le premier plan de gauche, une table plus grande et des fauteuils. Sur la table, une petite malle ouverte. Belle matinée d'été.

Près de la table de gauche, Mme Rita Allmers, le dos tourné vers la droite, retire des objets de la petite malle. C’est une belle femme blonde de trente ans aux Jormes plantureuses, vêtue d’un peignoir clair Au bout d’un instant, Mlle Asta Allmers entre par la porte de droite. Elle est en costume d'été brun claix chapeau et écharpe, tient une ombrelle à la main et porte sous le bras une assez grande serviette munie d’une serrure. Vingt-cinqg ans, svelte, taille moyenne, cheveux Joncés, yeux sérieux et profonds.

ASTA, entrant. — Bonjour, chère Rita.

RITA, tournant la tête et lui faisant un petit signe de bienvenue. — Tiens ! c’est toi, Asta ? De si bon matin ! Et tu as déjà fait tout un voyage !

ASTA, déposant son écharpe et son ombrelle sur une chaise près de la porte. — Je me sentais si inquiète ce matin ! Quelque chose m’entraïînait vers le petit Evolf... et vers toi. (Elle dépose la serviette sur la petite table près du sofa.) Et j'ai pris le bateau.

RITA, la regardant avec un sourire. — Et à bord, tu auras rencontré | 2 quelque vieille connaissance ! Par pur hasard, bien sûr.

ASTA, tranquillement. — Non, je n’ai rencontré personne. (Regardant la malle :) Mais qu'est-ce donc que cela, Rita ?

RITA, continuant à déballer — La malle d'Alfred. "Tu ne la reconnais pas ? ASTA, joyeusement, s’approchant d'elle. — Quoi ! Alfred est rentré ?

RiTA. — Mais oui ! Par le train de nuit, au moment où je m’y attendais le moins.

AsTA. — Voilà donc ce que je pressentais, ce qui m'attirait ici. Et il ne t’a rien écrit d'avance ? Pas une carte postale ?

Rira. — Rien.

ASTA. — Pas un télégramme ?

Rira. — Si. Une froide petite dépêche que j’ai reçue une heure avant son arrivée. (Riant :) Cela lui ressemble, n'est-ce pas, Asta ?

ASTA. — Oh oui ! Je reconnais là sa réserve habituelle.

RiTA. — Mais aussi quelle joie quand je l’ai revu !

ASTA. — Je le crois sans peine.

RirA. — Deux grandes semaines avant le jour où je l’attendais. ASTA. — Et il va bien ? Il n’a pas l’air triste, abattu ?

RITA, fermant la malle et souriant à Asta. — Quand il est entré, il m’a paru radieux, comme transfiguré.

ASTA. — Et pas la moindre fatigue ?

Rita. — Si ; il était fatigué, je crois. Et même très fatigué. Pauvre Alfred ! Il avait fait à pied la plus grande partie du chemin.

ASTA. — Peut-être aussi l’air des montagnes a-t-il été trop vif pour lui.

RiTA. — Il me semble que non. Je ne l’ai pas entendu tousser une seule fois.

ASTA. — ‘Tu vois bien ! Le médecin a eu raison de lui ordonner ce voyage.

Rita. — Oui. Maintenant que c’est fini... Oh ! Mais tu ne sais pas, Asta, par quelles angoisses j’ai passé. Je ne voulais pas en parler. Et puis, tu venais si rarement me voir.

ASTA. — Oui, j'aurais dû venir plus souvent, mais.

RiTA. — Allons, allons. Je sais bien que tu avais ton école. {Souriant :) Et puis, notre constructeur de routes aussi était absent.

ASTA. — Oh ! Rita ! Je t’en prie.

Rira. — C’est bien, c’est bien. Ne parlons plus de l'ingénieur. Ah ! Tu ne sais pas comme je me suis sentie seule sans Alfred ! Quel vide ! Quel désert ! On eût dit que la mort était passée par là !

ASTA. — Vraiment ? Pour six ou sept semaines de séparation. ?

RirA. — Souviens-toi que jamais encore nous n’avions été séparés. Pas un jour depuis ces dix années...

ASTA. — C’est justement pour cela. Il était temps qu’il sortit un peu. Il aurait dû faire tous les ans une excursion dans les montagnes. Cela ne lui aurait fait que du bien.

RITA, avec un denu-sourire. — Cela t'est facile à dire. Si j'étais aussi raisonnable que toi, je l'aurais peut-être laissé partir plus tôt. Mais j'avais peur, Asta ! Il me semblait qu’il risquait de m’échapper à jamais. Tu ne comprends pas cela ? Dis !

ASTA. — Non. Mais c’est sans doute que je n’ai personne à perdre. RITA, avec un sourire taquin. — Bien vrai ? Personne ?

ASTA. — Pas que je sache. (Changeant de ton :) Mais... où donc est Alfred ? Dormirait-il encore ?

RiITA. — Oh non ! Il s’est levé ce matin comme de coutume. ASTA. — Cela prouve qu'il n’était pas bien fatigué.

Rira. — Si ; il l'était cette nuit, en rentrant. Mais il doit être reposé maintenant. Voilà une heure qu’Eyolf est avec lui.

ASTA. — Pauvre petit ! Si pâlot et toujours attelé à l’étude ! RITA, avec un mouvement d’épaules. — "Tu sais qu’Alfred l'exige.

ASTA. — Oui, Rita ; mais tu devrais t'y opposer.

RITA, avec un peu d’impatience. — Non, vraiment, je ne puis me mêler de cela. Alfred s’y entend mieux que moi. Et puis, que veux-tu qu'il fasse, Evolf, s’il n’étudie pas ? Il ne peut pas jouer comme les autres enfants.

ASTA, d’un ton décidé. — Je vais en parler à Alfred. RiTA. — Oui, oui, Asta, parle-lui-en, toi... Ah ! Enfin !...

Alfred Allmers, en costume d'été, entre par la porte de gauche, tenant Eyolf par la main. C’est un homme de trente-six ou trente-sept ans, à la tournure fine et élégante, aux yeux doux, au visage sérieux et pensif. Barbe et cheveux foncés, peu épais. Eyolf porte une sorte de petit uniforme, à brandebourgs et boutons dorés. Il traîne la jambe et s'appuie du bras gauche sur une béquille. Sa jambe est paralysée. Il est de petite taille, paraît chétif, mais a de beaux yeux intelligents.

ALLMERS, quittant la main d’Eyolf et s’avançant gaiement vers Asta, les mains tendues. — Asta ! Chère Asta ! Comment, te voici ? Quelle joie de te revoir déjà !

ASTA. — Quelque chose m'’attirait ici. Sois le bienvenu, Alfred ! ALLMERS, lui secouant les mains. — Merci, merci ! Rita. — N’a-t-il pas une mine florissante ?

ASTA, sans détourner les regards d’Allmers. — Superbe ! Un regard si vif ! ‘Tu auras beaucoup écrit en voyage ? {Avec une joyeuse exclamation :) Le livre est peut-être fini ?

ALLMERS, haussant les épaules. — Oh ! Le livre !... ASTA. — Je me disais que le travail te serait plus facile sitôt sorti d’ici.

ALLMERS. — Je me le disais aussi. Et cependant il en a été autrement, Asta. Le fait est que je n’ai pas écrit une seule ligne.

ASTA. — "Tu n’as pas écrit ?...

RiTa. — C’est donc ça ! J’ai vu avec étonnement que tu n’avais pas touché au papier.

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