ACTE I
Le parvis de la cathédrale de Bergen. Au fond de la scène, l'église, dont le portail fait face au public. À gauche, au premier plan, se tiennent Häkon Häkonsson, Dagfinn Bonde, Vegard Vaeradal, var Bodde ainsi que plusieurs vassaux et chefs de l’armée. En face d'eux, le jarl Skule, Gregorius Jonsson, Pâl Flida et d’autres gens du jarl. Du même côté en arrière, Sigurd Ribbung avec ses partisans et, à part, Guttorm Ingesson accompagné de plusieurs seigneurs. Le portail de la cathédrale est gardé par des hommes en armes. La foule encombre le parvis et un grand nombre de gens sont montés sur des arbres et sur la cathédrale pour mieux voir ; tous semblent attendre avec anxiété un événement qui va se produire. Les cloches des autres éghses de la ville sonnent dans le lointain.
LEJARL SKULE, s'adressant à Gregorius Jonsson, à voix basse, avec unpatience. — Pourquoi tardent-ils si longtemps ?
GREGORIUS JONSSON. — Patience ! On commence à chanter le psaume. On entend, venant de l’intérieur de l'église, le son des trompettes. LE CHŒUR DE MOIRES ET DE RELIGIEUSES. — Domine cæh, etc., etc.
Le portail de la cathédrale est ouvert de l’intérieur L'évêque Nicolas, entouré de prêtres et de moines.
L'ÉVÈQUE NICOLAS, s'avançant sur le parvis et levant sa crosse. — En ce moment, Inga de Varteig subit l'épreuve du feu, qui montrera si les prétentions de Häkon à la couronne sont justes.
Le portail de la cathédrale se referme ; on entend toujours des chants à l’intérieur.
GREGORIUS JONSSON, parlant au jarl Skule à voix basse. — Invoquez le saint roi Olaf pour que triomphe la vérité.
LE JARL SKULE, brusquement. — Surtout pas. Mieux vaut ne pas me rappeler à son souvenir.
IVAR BODDE, saisissant Häkon par le bras. — Prie le Seigneur ton Dieu, Häkon Häkonsson !
HAKON. — Ce n’est pas nécessaire, je sais qu’il me soutient.
Les chants dans la cathédrale redoublent d'intensité. Un grand nombre d’assistants tombent à genoux et prient.
GREGORIUS JONSSON, au jar. — C’est un instant décisif pour toi et , au] pour beaucoup d’autres.
LE JARL SKULE, regardant en direction de la cathédrale avec anxiété. — Et pour la Norvège.
PAL FLIDA, s’approchant du jarl. — En ce moment, elle tient le fer.
DAGrNN BONDE, se penchant sur Häkon. — Ils descendent le chemin du calvaire.
IVAR BODDE. — Que le Christ épargne tes mains pures, Inga, mère du roi !
HAKON. — Aussi longtemps que je vivraï, je lui en seraï reconnaissant.
LE JARL SKULE, qui a écouté avec anxiété, demande soudain. — A-t-elle crié ? A-t-elle lâché le fer ?
PAL FLIDA, s’avançant. — Je ne sais pas ce qui se passe.
GREGORIUS JONSSON. — Les femmes se lamentent devant le portail. LE CHŒUR DANS L'ÉGLISE, reprenant joyeusement. — Gloria in excelsis Deo ! Le portail s'ouvre soudain. Inga paraît, suivie de nonnes, de prêtres et de moines.
INGA, sur les marches de la cathédrale. — Dieu a jugé ! Voyez ces mains : elles ont tenu le fer rouge !
DES VOIX PARMI LA FOULE. — Elles sont aussi pures et blanches qu'avant l'épreuve.
D’AUTRES VOIX. — Encore plus belles !
TOUTE LA FOULE. — Il est le fils de Häkon Sverreson, c’est certain. HAKON, embrassant Inga. — Sois remerciée, sois bénie !
L'ÉVÊQUE NICOLAS, prenant le jarl à part. — C'était peu sage de demander l'épreuve du fer rouge.
LE JARL SKULE. — Si, Monseigneur. Devant un aussi grave litige, Dieu devait faire entendre sa voix.
HAKON, profondément ému et tenant Inga par la main. — En vérité, il est donc accompli, cet évènement qui remuait les profondeurs de mon âme et serrait mon cœur au fond de ma poitrine !
DAGrINN BONDE, à la foule sur le parvis. — Contemplez cette femme, vous tous qui êtes ici. Qui sont ceux qui ont mis en doute sa parole, et qui ont ensuite eu intérêt à le propager ?
PAL FLIDA, sur la défensive. — Le doute s’est répandu tout seul de cabane en cabane, depuis le jour où le prétendant Häkon, encore enfant, a été amené au château du roi Inge.
GREGORIUS JONSSON, allant dans le même sens. — Et l'hiver dernier, le doute s’est transformé en clameur qui a retenti dans tout le pays, se répercutant du Nord au Sud ; nul homme de bonne foi qui ne puisse en témoigner.
HAKON. — Je puis en témoigner mieux que quiconque. C’est pourquoi j'ai suivi le conseil d’un grand nombre de mes fidèles amis et me suis abaïissé plus qu'aucun souverain légitime ne l’a fait depuis longtemps. J’ai prouvé, par l’épreuve du feu, la légitimité de ma naissance, j'ai prouvé qu’en tant que fils légitime de Häkon Sverreson, j'avais le droit d’hériter et de gouverner ce royaume. À cette heure, je ne veux pas chercher à savoir qui a donné naissance à ce doute, ni qui lui a donné l’ampleur dont parlent les amis du jarl. Mais ce que je peux vous dire, c’est que j'en ai amèrement souffert. Elu dès mon enfance, je me suis ensuite vu refuser les honneurs dus à mon rang, même par ceux de qui j'étais le plus en droit de les attendre. J’ose à peine me rappeler le dernier dimanche des Rameaux dans la cathédrale de Nidaros, alors que je m’approchais de l’autel pour le Saint Sacrifice, Parchevêque se détourna de moi et feignit de ne pas me reconnaître, afin de se dispenser de me saluer comme il est d’usage pour les rois. Tout cela, je Pai supporté sans mot dire, mais la guerre était près d’éclater et je devais y mettre obstacle.
DAGrINN BONDE. — Il peut être sage pour Les rois d'écouter les conseils de la prudence ; mais si l’on avait écouté les miens, ce n’est pas le fer rouge qui aurait tranché l'affaire, mais acier froid d’un glaive.
HAKON. — Contiens-toi, Dagfinn ; la maîtrise de soi sied à l’homme 2 2 qui doit occuper la première place dans le royaume.
LE JARL SKULE, avec un léger sourire. — Il est facile de traiter d’ennemi du roi quiconque s’oppose à sa volonté. Je pense au contraire que son pire ennemi est celui qui lui conseille de ne pas asseoir de manière incontestable ses prétentions au titre de roi.
HAKON. — Qui sait ? S’il ne se fût agi que de mon seul droit, peutêtre aurais-je eu recours à d’autres moyens ; mais il faut regarder au-delà, quelle est notre vocation et notre devoir. Je sens, au-dedans de moi, une force élevée, puissante, dont je ne rougis pas, et qui me dit que je suis le seul homme capable de gouverner notre pays en ces temps troublés ; le sang royal qui coule dans mes veines m'impose des devoirs royaux.
LE JARL SKULE. — Nous sommes plusieurs ici à pouvoir prétendre à ces nobles buts.
SIGURD RIBBUNG. — Moi, je le puis et avec autant de droits que toi. Mon grand-père était le roi Magnus Erlingson.
HAKON. — Oui, si ton père Erling Steinvôg était bien le fils du roi Magnus ; mais beaucoup le nient et l'épreuve du fer rouge n’a pas eu lieu pour dissiper les doutes.
SIGURD RIBBUNG. — Les Ribbunger m'ont choisi pour roi, de leur libre volonté, tandis que c’est par la menace que Dagfinn Bonde et les autres Birkebeiner ont arraché pour toi le titre de roi.
HAKON. — Oui, vous avez tellement habitué la Norvège au triomphe de l’injustice que l’héritier de Sverre a dû établir son droit par la force.
GUTTORM INGESSON. — Je suis aussi bien que que toi l'héritier de Sverre.