‹ Henrik Ibsen - Maison de PoupéeChapitre 2 sur 2 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Un salon agréable, meublé avec goût, mais sans luxe. Une porte, au fond, à droite, conduit au vestibule ; une autre à gauche, au bureau de Helmer Entre ces deux portes, un piano. Au milieu du mur de gauche, une porte, et, au premier plan, une Jenêtre. Près de la fenétre, un guéridon, un petit canapé et des fauteuils. Dans le mur de droite, à l'arrière-plan, une porte. Contre le même mux mais au premier plan, un poële en faïence. Devant le poêle, quelques fauteuils, dont un à bascule. Entre le poêle et la porte une petite table. Des gravures sur les murs. Une étagère avec des statuettes en porcelaine et d’autres bibelots ; une petite bibliothèque avec des volumes reliés. ‘Lapis sur le sol ; feu dans le poêle. Journée d'hiver

On sonne dans le vestibule, puis on entend la porte s'ouvrir Nora entre, en chantonnant gaiement ; elle est en manteau et porte une grande quantité de paquets qu'elle pose sur la table de droite. Elle laisse la porte du vestibule ouverte ; on aperçoit un coursier portant un sapin de Noël el un panier. Il les donne à la bonne qui vient de lui ouvrir

Nora. — Cachez bien l’arbre de Noël, Hélène. Il ne faut surtout pas que les enfants le voient avant ce soir quand il sera décoré. (Sortant son porte-monnaie ; au coursier) Combien — ?

LE COURSIER. — Cinquante ôüre.

Nora. — Voici une couronne. Non, gardez la monnaie.

Le coursier sort en remerciant. Nora ferme la porte. Elle rit doucement en enlevant son manteau, retire un petit sac de macarons de sa poche, en mange un ou deux, puis va sur la pointe des pieds écouter à la porte du bureau de son mari.

NoRA. — Oui, il est là.

Elle chantonne de nouveau, se dirigeant vers la table de droite. HELMER, dans son bureau. — C’est mon alouette qui chante ? NoORA, en train d'ouvrir les paquets. — Oui.

HELMER. — C’est mon écureuil qui remue ?

Nora. — Oui!

HELMER. — Et lécureuil est rentré quand ?

NORA. — À l'instant. (Remettant le sac de macarons dans sa poche ; s’essuyant la bouche.) Viens, Torvald, je te montrerai ce que j'ai acheté.

HELMER. — Ne me dérange pas ! (Puis, regardant par la porte, un stylo à la main.) Acheté, dis-tu ? Tout ça ? Le petit étourneau a encore dépensé de l'argent ?

Nora. — ‘Tout de même, Torvald, cette année nous pouvons nous permettre quelques petites folies. C’est le premier Noël où nous ne sommes pas obligés de faire attention.

HELMER. — "Tu sais, nous n’avons pas les moyens de jeter l’argent par les fenêtres.

Nora. — Si, Torvald, nous pouvons bien en jeter un petit peu. N'est-ce pas ? Juste un tout petit peu. Puisque tu vas avoir un gros salaire et gagner beaucoup, beaucoup d’argent.

HELMER. — A partir du Nouvel An, oui. Mais je ne toucherai rien avant la fin du premier trimestre.

NoORA. — Bah, en attendant nous pourrons toujours emprunter !

HELMER. — Nora ! (S’approchant d'elle, lui tirant l'oreille d’un air badin.) Toujours aussi insouciante, hein ? Supposons que j'emprunte mille couronnes et que tu les dépenses pendant les fêtes et que la veille du Jour de l'An une tuile me tombe sur la tête.

NoORA, lui mettant une main sur la bouche. — Oh non, ne parle pas ainsi ! HELMER. — Si, supposons, — que deviendrais-tu ?

Nora. — Si une chose pareille devait arriver, ça me serait bien égal d’avoir des dettes.

HELMER. — Et les gens à qui j'aurais emprunté ?

NoORA. — Qui parle d’eux ? Ce sont des étrangers.

HELMER. — Nora, Nora ! Ah, vous les femmes ! Sérieusement, Nora, tu connais mes opinions à ce sujet. Pas de dettes ! Ne jamais emprunter ! Il y a toujours un manque de liberté, quelque chose de laid dans un foyer qui est fondé sur des dettes et des emprunts. Nous avons tenu bon jusqu'ici ; nous tiendrons encore le peu de temps qu'il faudra.

NoORA, se dirigeant vers le pole. — Bien, bien ; comme tu voudras, Torvald.

HELMER, la suivant. — Allons, allons, ma petite alouette, il ne faut pas rabattre ses ailes de dépit. Alors ? Il boude, le petit écureuil ? (Sortant son porte-monnaie.) Nora, regarde un peu ce que j'ai ici !

NORA, se retournant vivement. — De largent !

HELMER. — Tiens. (Lui tendant quelques billets.) Mon Dieu, je sais bien qu'il faut beaucoup de choses dans une maison pour les fêtes.

NoORA, comptant. — Dix, vingt, trente, quarante. Oh, merci, merci, Torvald ; avec ça je vais pouvoir m’arranger.

HELMER. — Il faudra bien.

NoORA. — Oui, je m’arrangerai. Mais viens que je te montre ce que j'ai acheté. Et si bon marché avec ça ! Regarde, un costume neuf pour Ivar, — et un sabre. Et un cheval et une trompette pour Bob. Et une poupée avec un lit pour Emmy ; c’est tout ce qu’il y a d'ordinaire, mais comme elle ne tardera pas à les casser —. Puis du tissu et des fichus pour les bonnes ; pauvre Anne-Marie, elle mériterait mieux que ça, bien sûr.

HELMER. — Et ce paquet-là ?

NoORA, s’ériant. — Non, Torvald ; ça, tu ne le verras pas avant ce soir.

HELMER. — Bon. Ettoi, mon petit panier percé, tu as pensé à quelque chose pour toi ?

Nora. — Moi ? Je ne veux rien.

HELMER. — Mais si. Dis-moi quelque chose de pas trop cher qui pourrait te faire plaisir.

Nora. — Je ne sais pas. Ou alors — Écoute, Torvald — HELMER. — Eh bien ?

NoORA, lui tripotant les boutons de sa veste sans le regarder — Si tu veux me donner quelque chose, tu pourrais — ; tu pourrais —

HELMER. — ‘Tu vas me le dire ?

NoORA, rapidement. — "Tu pourrais me donner de l’argent, Torvald. Si tu en as. Comme ça j'irai m'acheter quelque chose un de ces jours.

HELMER. — Mais Nora —

Nora. — Si, fais-le, mon cher Torvald ; je t’en supplie. Comme ça je mettrais l'argent dans du papier doré et je le suspendrais à l’arbre de Noël. Ce serait amusant, n'est-ce pas ?

HELMER. — Comment s’appellent-ils déjà, ces oiseaux qui ne pensent qu’à dépenser de l’argent ?

NoORA. — Oui, oui, des étourneaux ; je sais. Mais faisons comme je dis, Torvald ; du coup, j'aurai le temps de réfléchir à ce qui me serait le plus utile. N'est-ce pas une idée raisonnable ? Non ?

HELMER, avec un sourire. — Si, si, en effet, à condition que tu arrives à économiser l'argent que je te donne et que tu t’achètes vraiment quelque chose pour toi. Mais tu le dépenseras pour la maison ou pour autre chose, et je n’aurai plus qu’à débourser de nouveau.

NoORA. — Mais, Torvald —

HELMER. — Inutile de nier, ma petite Nora. (La prenant par la taille.) Les étourneaux sont adorables, mais ils dépensent beaucoup, beaucoup d’argent. C’est fou, ce que ça coûte cher d’entretenir un étourneau.

NoRaA. — Pourquoi dis-tu des choses pareilles ? Vraiment, j'économise autant que je peux.

HELMER, riant. — Ça, oui — autant que tu peux. Le problème, c’est que tu ne peux pas.

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